LIVRE DEUXIÈME
pris-je, seigneur Marcos, je me rends à vos raisons, et m'abandonne à vos conseils. Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir pour prévenir tout sinistre accident. — Nous n'avons qu'à ne plus faire de concerts, repartit-il. Cessez de paraître devant ma maîtresse : quand elle ne vous verra plus, elle reprendra sa tranquillité. Demeurez chez votre maître, j'irai vous y trouver, et nous jouerons là de la guitare sans péril. — J'y consens, lui dis-je ; et je vous promets de ne plus mettre le pied chez vous. » Effectivement, je résolus de ne plus aller chanter à la porte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique, puisque j'étais un homme si dangereux à voir.
« Cependant le bon écuyer Marcos, avec toute sa prudence, éprouva, peu de jours après, que le moyen qu'il avait imaginé pour éteindre les feux de dofia Mergelina produisait un effet tout contraire. La dame, dès la seconde nuit, ne m'entendant point chanter, lui demanda pourquoi nous avions discontinué nos concerts, et pour quelle raison elle ne me voyait plus. Il répondit que j'étais si occupé, que je n'avais pas un moment à donner à mes plaisirs. Elle parut se contenter de cette excuse, et pendant trois autres jours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté ; mais au bout de ce temps-là ma princesse perdit patience, et dit à son écuyer : « Vous me trompez, Marcos ; Diego n'a pas cessé sans sujet de venir ici. Il y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l'ordonne : ne me cachez rien. — Madame, lui répondit-il en la payant d'une autre défaite, puisque vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai qu'il lui est souvent arrivé, après nos concerts, de trouver chez lui la table desservie ; il n'ose plus, s'exposer à se coucher sans souper. — Comment,sana
souper ! s'écria-t-elle avec chagrin ; que ne m'avezvous dit cela plus tôt ? Se coucher sans souper î Ah l le pauvre enfant 1 Allez le voir tout à l'heure, et qu'il revienne dès ce soir ; il ne s'en retournera plus sans manger ; il y aura toujours un plat pour lui. » —
« Qu'entends-je ? lui dit l'écuyer, en feignant d'être surpris de ce discours : quel changement, ô ciel! Est-ce vous, madame, qui me tenez ce langage? Et depuis quand êtes-vous si pitoyable et si sensible? — Depuis, répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison, ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses, et que vous vous êtes efforcé d'adoucir la rudesse de mes mœurs. Mais, hélas ! ajouta-t-elle en s'attendrissant, j'ai passé de l'une à l'autre extrémité : d'altière et d'msensible que j'étais, je suis devenue trop douce et trop tendre : j'aime votre jeune ami Diego, sans que je puisse m'en défendre ; et son absence, bien loin d'affaiblir mon amour, semble lui donner de noiivelles forces. — Est-il possible, reprit le vieillard, qu'un jeune homme qui n'est ni beau, ni bien fait, soit l'objet d'ime passion si forte ? Je vous pardonnerais vos sentiments, s'ils vous avaient été inspirés par quelque cavalier d'un mérite brillant... — Ah ! Marcos, interrompit Mergelina, je ne ressemble donc point aux autres personnes de mon sexe ; ou bien, malgré votre longue expérience, vous ne les connaissez guère, si vous croyez que le mérite les détermine à faire un choix. Si j'en juge par moi-même, elles s'engagent sans délibération. L'amour est un dérèglement d'esprit qui nous entraîne vers un objet, et nous y attache malgré nous : c'est une maladie qui nous vient comme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenter que Diego n'est