LIVRE DEUXIÈME
pas digne de ma tendresse ; il suffit que je l'aime, pour trouver en lui mille belles qualités qui ne frappent point votre vue, et qu'il ne possède peut-être pas. Vous avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me paraît fait à ravir, et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche; et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. -— Mais, madame, répliqua Marcos, songez-vous à ce qu'est Diego ? La bassesse de sa condition... — Je ne suis guère plus que lui, interrompit-elle encore, et quand même je serais une femme de qualité, je ne prendrais pas garde à cela. »
«Le résultat de cet entretien fut que Técuyer, jugeant qu'il ne gagnerait rien alors sur l'esprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement, comme un adroit pilote cède à la tempête qui l'écarté du port où il s'est proposé d'aller. Il fit plus pour satisfaire la patronne ; il vint me cher- , cher, me prit à part, et après m'avoir conté ce qui s'était passé entre elle et lui : « Vous voyez, Diego, me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergelina. Il faut absolument, mon ami, que cette dame vous revoie ; autrement elle pourrait faire quelque foHe qui nuirait plus que toute autre chose à sa réputation. » Je ne fis point le cruel : je répondis à Marcos que je me rendrais chez lui swc la fin du jour, avec ma guitare ; qu'il pouvait aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse. Il n'y manqua pas ; et ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d'apprendre qu'elle aurait ce soirlà le plaisir de me voir et de m' entendre,
«Peu s'en fallut pourtant qu'un incident assez jréable ne la frustrât de cette espérance. Je
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ne pus sortir de chez mon maître avant la nuit, qui, pour mes péchés, se trouva très obscure. Je marchais à tâtons dans la rue, et j'avais fait peutêtre la moitié de mon chemin, lorsque d'une fenêtre on me coiffa d'une cassolette qui ne chatouillait point l'odorat. Je puis dire même que je n'en perdis rien, tant je fus bien ajusté. Dans cette situation, je ne savais à quoi me résoudre : de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades ! c'était me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde ; d'aller aussi chez Mergelina dans le bel état où j'étais, cela me faisait de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner la maison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieil écuyer, qui m'attendait. Il me dit que le docteur Oloroso venait de se coucher, et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu'il fallait auparavant nettoyer mes habits ; en même temps je lui contai ma disgrâce. Il y parut sensible, et me fit entrer dans une salle où était sa maîtresse. D'abord que cette dame sut mon aventure, et me vit tel que j'étais, elle me plaignit autant que si les plus grands malheurs me fussent arrivés ; puis, apostrophant la personne qui m'avait accommodé de cette manière, elle lui donna mille malédictions. « Eh ! madame ! lui dit Marcos, modérez vos transports ; considérez que cet événement est un pur effet du hasard ; il n'en faut point avoir un ressentiment si vif. — Pourquoi, s'écriat-elle avec emportement, pourquoi ne voulez-vous pas que je ressente vivement l'offense qu'on a faite à ce petit agneau, à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint pas seulement de l'outrage qu'il a reçu ? Ah ! que ne suis- je homme en ce moment pour le venger ! »
« Elle dit une infinité d'autres choses encore qui marquaient bien l'excès de son amour, qu'elle ne