‹ Gil Blas. IntrodChapitre 97 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

fit pas moins éclater par ses actions, car, tandis que Marcos s'occupait à m'essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une boîte remplie de toutes sortes de parfums. Elle brûla des drogues odoriférantes, et parfuma mes habits ; après quoi elle répandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l'aspersion finies, cette charitable femme alla chercher elle-même, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu'elle avait mis à part pour moi. Elle m'obligea de manger; et, prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupait ma viande, et tantôt elle me versait à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l'en empêcher. Quand j'eus soupe, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leur guitare. Nous fîmes un concert qui charma Mergelina. Il est vrai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattaient son amour ; et il faut remarquer qu'en chantant je la regardais quelquefois, du coin de l'œil, d'une manière qui mettait le feu aux étoupes ; car le jeu commençait à me plaire. Le concert, quoiqu'il durât depuis longtemps, ne m'ennuyait point. Pour la dame, à qui les heures paraissaient des moments, elle aurait volontiers passé la nuit à nous entendre, si le vieil écuyer, à qui les moments paraissaient des heures, ne l'eût fait souvenir qu'il était déjà tard. Elle lui donna bien dix fois la peine de répéter cela. Mais elle avait affaire à un homme infatigable là-dessus ; il ne la laissa point en repos que je ne fusse sorti. Comme il était sage et prudent, et qu'il voyait sa maîtresse abandonnée à une folle passion, il craignit qu'il ne nous arrivât quelque traverse. Sa crainte fut bientôt justifiée : le médecin, soit qu'il se doutât de quelque intrigue

secrète, soit que le démon de la jalousie, qui l'avait respecté jusqu'alors, voulût l'agiter, s'avisa de blâmer nos concerts. Il fit plus : il les défendit en maître ; et, sans dire les raisons qu'il avait d'en user de cette sorte, il déclara qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on reçût chez lui des étrangers.

«Marcos me signifia cette déclaration, qui me regardait particulièrement, et dont je fus très mortifié. J'avais conçu des espérances que j'étais fâché de perdre. Néanmoins, pour rapporter les choses en fidèle historien, je vous avouerai que je pris mon mal en patience. Il n'en fut pas de même de Mergelina : ses sentiments en devinrent plus vifs. « Mon cher Marcos, dit-elle à son écuyer, c'est de vous seul que j'attends du secours. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse voir secrètement Diego. — Que me demandez- vous ? répondit le vieillard avec colère. Je n'ai eu que trop de complaisance pour vous. Je ne prétends point, pour satisfaire votre ardeur insensée, contribuer à déshonorer mon maître, à vous perdre de réputation, et à me couvrir d'infamie, moi qui ai toujours passé pour un domestique d'une conduite irréprochable. J'aime mieux sortir de votre maison, que d'y servir d'une manière si honteuse. — Ah ! Marcos, interrompit la dame, tout effrayée de ces dernières paroles, vous me percez le cœur quand vous me parlez de vous retirer. Cruel, vous songez à m'abandonner, après m'avoir réduite dans l'état où je suis ? Rendezmoi donc auparavant mon orgueil et cet esprit sauvage, que vous m'avez ôtés. Que n'ai-je encore ces heureux défauts! Je serais aujourd'hui tranquille ; au lieu que vos remontrances indiscrètes m'ont ravi le repos dont je jouissais. Vous avez corrompu mes mœurs en voulant les corriger... Mais, poursuivit-elle en pleurant, que dis-je, mal-

Page 1