‹ Gil Blas. IntrodChapitre 98 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

heureuse? Pourquoi vous faire d'injustes reproches? Non, mon père, vous n'êtes point l'auteur de mon infortune ; c'est mon mauvais ^sort qui me préparait tant d'ennui. Ne prenez point garde, je vous en conjure, aux discours extravagants qui m'échappent. Hélas ! ma passion me trouble l'esprit : ayez pitié de ma faiblesse ; vous êtes toute ma consolation ; et si ma vie vous est chère, ne me refusez point votre assistance. »

« A ces mots, ses pleurs redoublèrent, de sorte qu'elle ne put continuer. Elle tira son mouchoir ; et, s'en couvrant le visage, elle se laissa tomber sur une chaise, comme une personne qui succombe à son affliction. Le vieux Marcos, qui était peut-être la meilleure pâte d'écuyer qu'on vit jamais, ne résista point à un spectacle si touchant ; il en fut vivement pénétré ; il confondit même ses larmes avec celles de sa maîtresse, et lui dit d'un air attendri : « Ah ! madame, que vous êtes séduisante ! Je ne puis tenir contre votre douleur ; elle vient de vaincre ma vertu. Je vous promets mon secours. Je ne m'étonne plus si Tamour a la force de vous faire oublier votre devoir, puisque la compassion seule est capable de m'écarter du mien. » Ainsi donc l'écuyer, malgré sa conduite irréprochable, se dévoua fort obligeamment à la passion de Mergelina. Il vint un matin m'instruire de tout cela, et il me dit, en me quittant, qu'il concertait déjà dans son esprit ce qu'il avait à faire pour me procurer une secrète entrevue avec la dame. Il ranima par là mon espérance ; mais j'appris, deux heures après, une très mauvaise nouvelle. Un garçon apothicaire du quartier, une de nos pratiques, entra pour se faire faire la barbe. Tandis que je me disposais à le raser, il me dit : « Seigneur Diego, comment gouvernez-vous le vieil écuyer Marcos de Obregon,

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votre ami ? Savez- vous qu'il va sortir de chez le docteur Oloroso ? » Je répondis que non. « C'est une chose certaine, reprit-il ; on doit aujourd'hui lui donner son congé. Son maître et le mien viennent devant moi, tout à l'heure, de s'entretenir à ce sujet ; et voici, poursuivit-il, quelle a été leur conversation. — Seigneur Apuntador, a dit le médecin, j'ai une prière à vous faire. Je ne suis pas content d'un vieil écuyer que j'ai dans ma maison, et je voudrais bien mettre ma femme sous la conduite d'une duègne fidèle, sévère et vigilante. — Je vous entends, a interrompu mon maître. Vous auriez besoin de la dame Melancia, qui a servi de gouvernante à mon épouse, et qui, depuis six semaines que je suis veuf, demeure encore chez moi. Quoiqu'elle me soit utile dans mon ménage, je vous la cède, à cause de l'intérêt particulier que je prends à votre honneur. Vous pourrez vous reposer sur elle de la sûreté de votre front : c'est la perle des duègnes, un vrai dragon pour garder la pudicité du sexe. Pendant douze années entières qu'elle a été auprès de ma femme, qui, comme vous savez, avait de la jeunesse et de la beauté, je n'ai pas vu l'ombre d'un galant dans ma maison. Oh ! vive Dieu ! il ne fallait pas s'y jouer. Je vous dirai même que la défunte, dans les commencements, avait une grande propension à la coquetterie ; mais la dame Melancia la refroidit bientôt, et lui inspira du goût pour la vertu. Enfin, c'est un trésor que cette gouvernante ; et vous me remercierez plus d'une fois de vous avoir fait ce présent. » Là-dessus le docteur a témoigné que ce discours lui donnait bien de la joie ; et ils sont convenus, le seigneur Apuntador et lui, que la duègne irait, dès ce jour, remplir la place du vieil écuyer.

« Cette nouvelle, que je crus véritable, et qui Tétait

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