‹ GilbertChapitre 17 sur 27 · LES DEUX AMIS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS

pour voir s'il n'était: pas observé. Quand il fut revenu auprès des deux étrangers. — Celte pauvre madame Henriette habitait avec son mari une petite chambre meublée au septième étage.

— Au septième! dit Greuze en regardant Imbert,

— Oui, Monsieur, reprit le portier; il est vrai que c'est un peu haut; mais que voulezvous , quand on n'est pas riche, on ne peut pas se loger au premier étage, et payer des sept ou huit cents livres de loyer..: Bref, M. Gilbert ne payait pas très-exactement. Le propriétaire est un bon enfant, je dois le dire , parce que c'est vrai ; mais madame son épouse ne plaisante pas du tout sur le chapitre des écus; et comme la couture ne va pas très-fort aujourd'hui, car il faut que vous sachiez que madame Gilbert est couturière. . . bref, la propriétaire est montée , il y a deux jours , chez madame Henriette, et lui a demandé de l'argent Pour vous dire cxac-

i:2 2 GILBERT.

lement ce qui s'esl passé là-haut, cela serait bien difficile, parce que personne ne me l'a dit. Mais madame Henriette n'a pas tardé à descendre. Elle avait les yeux fort rouges, et portait une petite cassette sous le bras. En passant devant ma loge elle me dit : — Adieu, monsieur Roncier, adieu. — Est-ce que vous nous quittez? lui dis-je. — Oui, me répondit- elle ; on me chasse. — Et elle s'élança aussitôt dans la rue.

J'allais courir sur ses traces pour l'interroger, pour la consoler; j'avais cependant deviné ce qui lui était arrivé, et je maudissais la nécessité qui me faisait rester dans une maison , où j'étais forcé d'être témoin de tant d'horreurs, quand la propriétaire parut devant moi. Oh ! si vous saviez comme cette femme est méchante!.... Ce jour-là elle était furieuse; je crois même qu'elle écumait de rage. — Je vous défends, me dit-elle, de laisser jamais rentrer ici cette femme... — Cela suffit , Madame ,^ lui dis-je , on obéira à

LES DEUX AMIS. I a3

voire ordre. — Une misérable qui me doit trois termes ! une fainéante qui , au lieu de travailler — car, Dieu merci! on ne manque pas d'ouvrage quand on veut travailler.— Mais, Madame, je vous en demande bien pardon , lui dis-je , l'ouvrage ne va pas très-fort eu ce moment, et surtout la couture. — Taisez-vous j grand imbécile; voudriez-vous donc prendre le parti d'une coquine?... Ah ! je voudrais bien voir cela! — Je gardai alors le silence, et rentrai dans ma loge pour ne plus entendre Madame... Voyez un peu ce que c'est, mes chers Messieurs, que d'avoir un bon cœur! j'ai été sur le point de perdre ma place , parce que j'ai voulu défendre cette pauvre mademoiselle Henriette... Mais les honnêtes gens trouvent leur récompense dans leur conscience. . . Imbert interrompit le portier au commencement de sa digression morale, et lui demandas'il connaissait la nouvelle demeure d'Henriette. — Elle ne loge pas loin d'ici, la

pauvre enfant... rue Thcvenot, au coin de la rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur , dans cette maison où il y a une petite terrasse au-dessus de la porte cochcre. . . car pour le numéro je ne m'en souviens pas. . .

— Elle a donc trouvé un propriétaire moins impitoyable?. . .

— Je l'ai recommandée à la portière de la maison, et puis j'ai avancé un écu de six livres. . . au moyen de quoi madame Henriette occupe une petite chambre meublée dans cette maison, au quatrième étage.

Greuze frappa familièrement sur l'épaule de Roncier : — Tu es un brave homme, toi, lui dit-il.— Puis tirant de sa poche trois ccus t de six livres, il voulut les glisser dans la main du portier. — Que faites-vous donc là, Monsieur? lui dit celui-ci presque irrité; je n'ai pas besoin de votre argent : madame Gilbert est bien plus malheureuse que moi. — Puis il rendit les trois ccus à Greuze,

LES DEUX AMIS. laS

qui ^ lui serrant la main, répéta celte exclamation : — Tu es un brave homme!

— Je n'ai fait que mon devoir, Monsieur, et je suis persuadé que vous valez tout autant , si vous ne valez pas mieux que moi . . . Tenez, je me connais en physionomies , et vous êtes, vous, un excellent homme. . . Je m'en rapporte à votre ami, qui ne dit rien . . . je parie que je ne me suis pas trompé.

Imbert fit un signe de tête accompagné d'un sourire, puis il emmena Greuze. — Nous nous reverrons, dit celui-ci au portier, nous nous reverrons. . .

— Puisque vous allez chez madame Gilbert, je vous prie de lui dire que le père Roncier est toujours disposé à lui rendre service.

Le peintre et l'homme de lettres s'éloignèrent , et prirent le chemin de la rue Thévenot.

Cependant le portier ne s'était pas aperçu qu'il était depuis quelque temps observé par

madame Vauserre, Tépouse du propriétaire de l'hôtel Montorgueil : elle avait attendu que les deux étrangers fussent dans la rue pour questionner le portier sur le sujet de l'entretien si long qu'il avait eu avec eux. — Qu'aviez-vous donc de si intéressant à raconter à ces messieurs , bavard que vous êtes?...

Ces paroles intimidèrent le portier , qui balbutia une réponse équivoque : elle ne servit qu'à redoubler la curiosité de madame Vauserre. — Quels étaient ces hommes? répondez : j'ai bien le droit de connaître les personnes qui viennent chez moi. . .

— Ils me demandaient s'il y avait des appartemensà louer.

— Et que leur avez-vous dit ?.. .

— Ils voulaient un appartement, et de plus une écurie et une remise. . . Alors je leur ai dit qu'ils ne pouvaient avoir cela ici pour le moment. . .

— Pourquoi ne les avez-vous pas fait

LES DEtJX AMIS. 12^

monter chez moi ?. . . Je vous ai copendanl assez souvent recommandé de me prévenii quand il vient du monde... A propos, avez-vous été chez mon huissier?

— Oui, Madame; mais je n'ai trouvé que son premier clerc, à qui j'ai remis votre lettre.

— Quand viendra-t-il faire la saisie chez ce locataire qui me doit déjà un terme et demi?

— Madame , je n'en sais rien ; mais sans doute il passera par ici aujourd'hui.

— Mon Dieu! ces huissiers sont d'une négligence, d'une paresse ! ... Et puis n'ai-je pas à faire vendre les effets du locataire n° 9, et ceux de cette fille que j'ai chassée dernièrement?. . . Ah! si on ne s'occupait pas un peu de ses affaires, si on laissait agir monsieur mon mari, nous pourrions bien mourir à l'hôpital... Simon huissier ne vient pas aujourd'hui, vous irez chez lui demain

matin pour l'avertir, le presser de se rendre à l'hôtel Montorgueil. . .

— Oui, Madame, je n'y manquerai pas.

— Qu'il n'oublie pas d'amener avec luises deux clercs , pour le procès-verbal.

Madame Vauserre remonta dans son appartement, après avoir lancé au portier un regard significatif. Celui-ci se retira au tond de sa loge. — Hélas! s'écriait-il, comment une femme peut-elle être si dure et si avare ! Maudit soit le jour où je suis entré à l'hôtel Montorgueil!

lenruite.

Pourquoi voulei-Tous mourir ?

— Pourquoi viTraij-je ?

BURHS.

Lorsque Greuze et Imbert, guidés par les indications du portier, arrivèrent à la maisoh où devait, selon lui, demeurer mademoiselle Henriette , ils furent fort étonnés

l3o GILBERT.

d'entendre dire qu'on ne connaissait dans cette maison personne du nom de cette demoiselle. Le concierge étant absent, ils avaient clé obligés de s'adresser à quelques locataires, qui turent unanimes dans leurs réponses: tous s'accordèrent à conseiller aux deux amis de voir dans les maisons voisines, et dinterroger d'autres portiers, qui, sans doute, pourraient leur donner les renseignemens qu'ils désiraient. Cependant, quand ils se rapelaient les assurances positives de M. Roncier, les détails qu'il leur avait fournis sur l'emplacement de la maison , ils restèrent convaincus qu'ils ne s'étaient pas trompés, ou que le portier avait pu être trompé lui-même : Tair de franchise et de sincérité qui respirait sur sa phvsiononjie , le vif intérêt qu'il paraissait prendre au sort d'Henriette, éloignaient de lui tout soupçon d'une odieuse connivence avec îa maîtresse de Thotel Montorgueil. ' '"■"'■- Déjà Greuze propoaiaît'à son compagnon

UENRIKTTE. l3l

de retourner rue Montorgueil , pour faire part au portier d'un aussi fâcheux contretemps; mais Imbert ouvrit un autre avis : c'était de traverser la cour, de monter l'escalier, et de se diriger incontinent vers l'étage supérieur où ils devaient nécessairement s'assurer si Henriette demeurait effectivement dans cette maison. — Il faut absolument, dit-il à son ami, que nous trouvions aujourd'hui cette pauvre fille; sa position est bien plus triste, plus pénible que nous ne le supposions. Allons , mon ami , nous ne pouvons ajourner nos recherches. . . montons au quatrième; sans doute nous découvrirons Henriette dans une mansarde; frappons à toutes les portes. — Greuze applaudit à l'idée de son ami, et le suivit, bien décidé comme lui à n'épargner aucune démarche, aucun sacrifice pour trouver Henriette.

— J'ai donné rendez-vous, dit-il, pour aujourd'hui à trois heures après midi, au comte de Vaudreuil, qui veut son portrait.

l32 GILBERT.

Monsieur le comte attendra, ou s'en ira , ou se fâchera, cela m'est égal. — Les deux amis arrivèrent au quatrième étage.

Ils frappèrent à la première porte qui s'offrit à leurs regards : elle leur fut ouverte par un petit homme en robe de chambre, et coiffé d'un bonnet de coton : il tenait d'une main une palette chargée de couleurs et de pinceaux, et un autre gros pinceau, que les peintres appellent brosse, était entre ses dents. A la vue de Greuze^ qu'il reconnut, il laissa tomber la brosse, et, ouvrant de grands yeux, il commença une espèce de remercîment, pour Thonneur insigne de la \isile qu'il recevait. H appela Greuze son cher confrère, et s'excusa sur l'exiguité de son atelier, sur la modestie de son ameublement.— Eh, mon Dieu! mon cher Viard, lui dit Greuze, en lui tendant la main , entre artistes, pourquoi tant de façons?...

— Monsieur aussi serait artiste , dit Viard

UENRIBTTE. 1 33

en regardant Iinbert; je ne me rappelle pas avoir vu Monsieur à l'Académie...

— Non, mon cher, mon ami n'est pas artiste; il est tout simplement homme de lettres... Mais que fais-tu donc maintenant?

Il y a bien long-temps que je ne t'ai vu

c'était , je crois, chez Suvée, ou...

— Ah! mon ami, les temps sont durs:

j'ai renoncé à la peinture.

— Comment ! Et que signifie cette palette?... pourquoi ces pinceaux?

— Je restaure... On ne peut pas appeler cela de la peinture...

— Diable! tu es bien sévère Mais enfin, es-tu content de la restauration?

— Cela va tout doucement, aujourd'hui.

— Est-ce qu'on ne pourrait pas entrer dans l'atelier?

— Oui, mais chacun à son tour... parce que, vois-tu, il n'est pas très-spacieux...

— C'est égal... Allons, point de façons, te dis-je....

l34 GILBERT.

Greuze entra dans la petite chanîbre du confrère, et fît signe à Imbert de le suivre. Il voulait questionner le peintre à son aise, et profiter de l'occasion favorable pour obtenir des renseignemens sur le voisinage de Viard. Celui'-ci referma sa porte, et continua à peindre : il retouchait un ancien tableau de l'école flamande. — Ces amateurs sont-ih» singuliers!....Tu vois bien cette grande toile noire, où l'on distingue à peine des arbres, une chaumière,., genre Van-Artoris... n'estce pas ?

— Oui, dit Greuze, qui jeta un coup-d'œil sur le tableau, cela ressemble beaucoup à un devant de cheminée.

— Eh bien ! l'amateur auquel cette croûte appartient veut absolument que je lui en fasse un Teniers... et je fais un Teniers !

Le restaurateur de tableaux promenait, tout en parlant, son pinceau sur la vieille toile, et les deux amis se regardaient, puis souriaient de l'aplomb de cet homme.-— Y

HENRIETTE. l35

a-t-il long-temps, dit Gi'euze, que tu de»meures ici?... -i^ nu

-T- Environ six mois, et je crois bien que je n'y finirai pas l'année; car tous les propriétaires se ressemblent..., il? n'ont point d'égards pour les artistes...

— Monsieur est célibataire, dit Imbert, car le local ne suppose pas...

— Ah! on ne se douterait pas que je suis un pauvre mari! Hélas! Monsieur, j'ai une femme, mais c'est à peu près comme si je n'en avais pas. Madame Vîàrd n'aîme pas du tout la peinture ; et alors séparation à l'amiable, fondée sur une incompatibilité d'humeurs. «iiciuq uj oiiiaioo niit

^ Et alors, dit Oreuze, on se c^n5fc4e

avec ses voisines... n^est-ce pas? Il y en a qui aiment les artistes et la peinture; toutes les femmes, heureusement, ne ressemblent pas à madame Viard.

— Les voisines ! Oh ! ce sont des couturières, des ravaudeuses, chamarreuses,

l36 GILBERT.

toutes personnes fort gentilles, mais qui ont encore un grand défaut... elles n'aiment pas les hommes d'un certain âge... ce qui signifie poliment que je suis trop mûr...

— Tu connais donc toiites ces demoiselles?

— Oui... Il y en a une cependant que je

n'ai qu'en trevue... Elle baisse sans cesse les

yeux , et se détourne toujours quand je la

■■ . ruAii -y. /uiiij nu rencontre dans l'escalier.

— Sais-tu son nom? Y a-t-il. long-temps

qu'elle loge ici ?

— Depuis quelques jours seulement...».

Mais comme tu parais ému, mon cher Greuze, en me faisant cette question!.... Est-ce que par hasard tu t'intéresserais à cette inconnue ?

— Mais ce que tu mé dis suffit pour piquer vivement ma curiosité... Tu ne sais donc pas son nom? '^ •/*'''

— Ma foi non ; et la portière , que j'ai

HENRIETTE. l3y

voulu interroger, est , sur ce chapitre, d'une discrétion vraiment extraordinaire.

En ce moment , on entendit quelques sanglots, et les deux amis parurent surpris : ils prêtèrent une oreille attentive , et demandèrent ensuite à Viard s'il n'y avait pas dans la chambre contiguë à la sienne une personne souffrante : ces gémissemens annonçaient une grande douleur. — Ah ! mon Dieu, mes amis, dit l'habitant de la mansarde, je commence à m'habituer à ce bruit... La voisine ne veut pas être consolée, et elle pleure, sanglote, gémit la nuit et le jour... Je n'y puis rien,

Imbert s'approcha vivement de Greuze , et lui dit : — Il n'y a plus de doute, c'est elle! — Viard, sans interrompre son travail, et croyant qu'Imbert lui avait adressé la parole:— Eh bien oui, c'est elle, dit-il, notre inconnue, qui ne veut pas laisser voir sa figure. — Greuze sortit avec Imbert de la pe-

l38 GILBERT.

tite chambre du peintre, et frappa doucement à la porte voisine.

Viard continuait à peindre avec son sangfroid habituel : — Ah ! Messieurs, vous venez ainsi nous enlever nos voisines ! Mais on ne vous ouvrira paSj soyez-en bien convaincus. — Imbert , entendant les paroles ironiques de Viard, rentra dans sa cliambre, et lui fit signe de garder le silence.

Le vieux peintre s'cloignade son chevaTetj tout en regardant sa toile , et dit à voix basse à Imbert: — C'est une intrigue... n'est-ce pas? Pourquoi avoir ainsi dissimulé avec moi?

— Non , non , mon cher Monsieur; il s'agit d'un grand service à rendre à un de no« amis; mais pouvons-nous compter sur vous? \m\ i*»

Viard se replaça devant le tableau, et se remit à peindre : — Oui, Monsieur, vous pouvez compter sur moi. . . Mais, voyez-vous , il faut que je livre le Teniers ce soir, et j'ai encore toute une forêt à expédier-. . . .r.^:-.

Page 1