HENRIETTE
Imbert retourna auprès de Greuze, qui attendait avec anxiété devant la porte à la- (juelle il avait frappé : comme on ne répondait pas, il n'osait frapper de nouveau. Toutefois^ les sanglots avaient cessé dans la chambre, où régnait un profond silence. Les deux amis se retirèrent un moment du corridor, afin de pouvoir se consulter sur le parti qu'ils devaient prendre. Le vieux peintre , n'entendant plus rien , sortit à son tour de sa chambre, pour savoir ce qui s'était passé. — Eh bien ! dit-il à voix basse, je ne vous avais pas trompés; elle est invisible. ■ — Les deux amis prièrent Viard de ne pas se mêler de cette affaire; et celui-ci, voyant que sa présence était importune, retourna de nouveau dans sa chambre, dont il eut soin cependant de laisser la porte entr'ouverte.
Greuze insistait pour renouveler la tentative, et faire comprendre à la jeune personne qu'elle n'avait rien à redouter d'une visite dont le but était de la secourir. Ipabert
l4o GILBERT.
craignait que ce dernier parti ne ressemblât à une espèce de violence, et il s'appuyait dans ses raisonnemens sur la connaissance qu'il avait du monde et du cœur humain. — Et moi, dit Greuze, je crois connaître les femmes, et je suis persuadé que la curiosité, qui leur est naturelle , plaidera en notre faveur, surtout quand nous n'annoncerons que des dispositions amicales; sans doute tous les obstacles disparaîtront au nom de Gilbert.
Les deux amis se dirigèrent derechef vers la chambre de la jeune Henriette.
Greuze frappa de nouveau à la porte , et attendit pendant quelques instans l'effet de ce bruit qui devait attirer l'attention de la maîtresse de Gilbert : mais comme elle ne répondait pas, Imbert se plaça le plus près de la porte, et prononça ces paroles : « Ouvrez, ouvrez, nous sommes des amis de Gilbert. . . ne reconnaissez-vous pas la voix de celui que vous vîntes voir, rue duSen»»'*"'
HENRIETTE. l4l
— C'est Imbert, ajouta Grcuze; et moi, je suis aussi dévoué que lui à la cause du malheur et de l'amitié. . .
Tout à coup une voix plaintive vint expirer au seuil de la porte; elle ressemblait à l'effort d'un mourant qui cherche h former quelques sons inarticulés.
Les deux amis se regardèrent en tremblant; une sueur froide glaça leur visage, et ils prêtèrent une oreille attentive à ces gémissemens qui furent bientôt suivis du silence. Ils crurent d'abord s'être trompes, et repoussèrent l'idée d'un événement sinistre; mais Viard vint les arracher à cette triste préoccupation:— Je ne sais, Messieurs, ce qui se passe dans la pièce voisine ; mais il me semble avoir entendu des cris étouffés. . . et puis , sentez-vous l'odeur qui se répand ici?... Tenez, la fumée sort par-dessous cette porte. — Et il montrait la fumée qui , s'échappant également du haut et du bas de la
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porte 5 força Greuze et Imbert à reculer de quelques pas.
— Le feu est chez la voisine! s'écria Viard, il faut aller avertir les pompiers, ou plutôt enfonçons la porte !. . . .
Greuze , Imbert et Viard allaient se précipiter contre la porte, lorsqu'elle s'ouvrit devant eux. Un tourbillon de fumée s'élançant avec violence de la chambre, les enveloppa tous les trois et les obligea de s'éloigner. Enfin, Greuze,le premier, s'avançant dans la chambre, heurta du pied le corps d'une femrne, puis courut à la fenêtre qu'il ouvrit. Viard ouvrit de son côté celle qui se trouvait dans le corrridor : le courant d'aîr dissipa en peu de temps la fumée , et alors Viard et Imbert allèrent rejoindre Greuze dans la chambre.
Il était déjà à genoux auprès d'Henriette étendue sans connaissance sur le plancher : — Mon ami , mon ami, dit-il à Viard, cours
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chercher un médecin ... il n'y a pas de temps à perdre! — Le vieux peintre descendit précipitamment l'escalier; Imbert saisit le bras d'Henriette, et interrogeant son pouls : — Dieu soit loué , s'écria-t-il, il bat encore! Puis il dit à Greuze de bien soutenir la tête de la jeune fille, jusqu'à ce qu'ils pussent la placer sur son lit.
Ils n'avaient pas d'abord aperçu un petit réchaud posé au fond de la chambre : le charbon qui brûlait encore , et dont la flamme avait été avivée par l'air qui circulait dans la pièce , jetait encore de la fumée : peu s'en fallut que les deux amis ne s'évanouîssent à leur tour. Cependant Greuze, laissant Henriette aux soins d'Imbert, prit le réchaud, le poussa dans la cheminée qui avait été hermétiquement fermée, et bientôt l'odeur fétide du charbon se dissipa.
Henriette revint à elle et s'efforça de sourire; elle demanda ensuite à s'asseoir. Greuze aida Imbert , et tous deux la posèrent sur le
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matelas qui formait le lit de la jeune fille; ils avaient jugé avec raison que sa situation ne permettait pas qu'on accédât à son désir. Henriette adressa du geste ses remercîmens aux deux amis qui l'avaient arrachée à la mort: elle voulut parler, mais la parole expira sur ses lèvres pâles et livides. Imbert et Greuze l'engagèrent à garder le silence. Viard revint tout essoufflé :• — Impossible, s'écria-t-il 5 im.possible de trouver un médecin ! j'ai frappé inutilement à cinq ou six portes; j'ai couru chez l'apothicaire du coin de la rue de Cléry , et il m'a promis de m'envoyer le docteur Champlin , qui demeure dans sa maison, aussitôt qu'il sera de retour. En attendant, voici une petite potion dont l'effet est sûr. — Il aperçut Henriette étendue sur le matelas et s'approcha d'elle : il allait lui adresser la parole, et peut-être lui faire un sermon sur son imprudence , quand Greuze, frappant légèrement sur l'épaule de son confrère, l'avertit du danger qu'il y
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aurait à fatiguer la malade. Viard se rendit facilement à cette observation muette qu'il comprit aussitôt.
Henriette commençait à respirer plus librement; sa poitrine, moins oppressée, ne S8 soulevait plus avec d'aussi pénibles efforts, et ses traits, moins altérés, reprenaient déjà leur aimable douceur : Greuze retrouvait cette physionomie qui l'avait charmé, et dont son crayon s'était emparé avec tant de bonheur. Cependant Henriette parut tout à coup inquiète, et ses regards parcoururent la chambre; ils s'arrêtèrent sur une petite cassette qu'elle montra du doigt à ïmbert, en lui faisant signe de l'aller chercher. Imbert la lui apporta ; alors Henriette indiqua l'endroit où elle désirait qu'elle fût déposée. Placée sous le matelas, elle soutint sa tête, et, par ce moyen , Henriette épargna à ceux qui la secouraient la fatigue d'une position trop gênante.
Alors elle prit des mains de Greuze le
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verre qui contenait la liqueur que l'apothicaire avait donnée à Viard. Après avoir bu , elle fît signe à Greuze qu'elle voulait lui parlera voix basse. Le peintre se pencha sur le matelas. — Monsieur, lui dit-elle, je voudrais pouvoir vous témoigner toute ma reconnaissance, à vous, ainsi qu'à M. Im-
bert j'ai bien des choses à vous dire
mais ce sont des secrets. — Et elle regardait Viard.
Greuze se leva , et , allant vers son confrère, il l'entraîna dans le corridor : — Laissenous un moment , mon ami ; retourne à ton ouvrage , car il ne faut pas que tes affaires souffrent..... *
Comment, mes affaires! tant pis! je ne
travaillerai plus d'aujourd'hui ma voisine
doit avoir encore besoin de moi
— Non , mon ami , elle te remercie et te remerciera bien mieux encore une autre fois elle est maintenant hors de danger
HENRIETTE. l^J
— A la bonne heure; mais, je t'en prie si je puis être encore utile, que mademoiselle Henriette ne se gêne pas appelezmoi
— Nous comptons toujours sur ta complaisance. ... Va finir ton Teniers
Greuze poussa doucement Viard dans son atelier, et revint trouver Imbert qu'Henriette avait prié de s'asseoir auprès d'elle. Greuze prit également un siège , et, après quelques instans de silence, ce dernier demanda à la malade si elle se trouvait mieux. — Beaucoup mieux, dit-elle, grâce à vos bons soins, Messieurs : mais , hélas ! pourquoi n'ai-je pu mourir?
— Écartez donc, Mademoiselle, ces funestes idées vous ne devez pas oublier
que vous ne vous appartenez pas... que votre existence est nécessaire aux jours d'un autre vous-même.
— Ah! cette existence, oui ^j'aurais voulu la lui consacrer tout entière; mais ils m'ont
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arrachée de ses bras, ils m'ont refusé , Hs m'ont envié jusqu'au bonheur de le voir!
Greuze et Imbert ne purent s'empêcher de témoigner leur étonnement, et leur physionomie, malgré le calmé qu'ils affectaient, décela cette douloureusesurpiise. Henriette versait des larmes: les deux amis la conjurèrent de s'épargner une émotion qui pouvait lui être funeste, d'ajourner un récit qui déchirait son cœur 5 mais puisant tout à coup de nouvelles forces dans l'indignation dont elle s'anima au souvenir des traitemens barbares , elle reprit la parole, nonobstant la prière d'Imbert et de Greuse : — Non , non , Messieurs^ vous, les amis de Gilbert, vous
devez connaître la vérité Vous savez
comme moi que le malheureux est maintenant à riIôtel-Dieu. Victime des humiliations, des mauvais traitemens qu'il a eu à subir, il a payé bien chéries bienfaits de l'archevêque de Paris : son protecteur l'a fait conduire à l'hôpital, ainsi qu'il eût fait
UENRIETTE. l^^
nouf ic dernier tic ses valets. Je m'étais aperçue depuis quelque temps du sombre désespoir auquel Gilbert était livré, du chagrin profond qui le consumait. . . mais j'en ignorais la cause: je n'ai pu obtenir par mes prières et mes larmes qu'il me la fit connaître.
. — Mais, dit Tmbcrt , je savais bien qu'il était un peu misanthrope : il fuyait le monde parce qu'il n'y voyait que des ennemis armés pour lui nuire, acharnés à sa perte. Souvent j'ai fait le procès à celte humçur sauvage, à ces préventions injustes dont il était tourmenté. Toutefois, il y avait encore chez lui de la raison , de la douceur, et les
conseils de l'amitié de l'amour surtout,
pou va,ient facilement le guérir
— Ah! Monsieur, du jour où la protection de Tarchevéque, où la faveur et les suffrages du clergé ont arraché Gilbert à sa retraite, il a été perdu pour moi, polir le bonheur; plus d'épanchcmens d'une tcn-
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dresse confiante, mais de la contrainte, du mystère, de la froideur à mon égard. Je cherchais en vain à me rendre compte de ce changement; je voulais rappeler à Gilbert de récentes promesses, des sermens d'un mutuel amour: il ne me répondait pas, évitait même de me parler, et je remarquai même que parfois il y avait de la haine dans ses regards ; mais il les adoucissait quand il s'apercevait de mon troubla , et alors je pouvais comprendre que son cœur éprouvait un viplent combat. Jusque-là j'espérais que les soins , les preuves d'un attachement sincère me feraient rentrer dans tous mes droits; j'attendais en silence le moment d'une réconciliation, et je comptais sur la reconnaissance. . . Mais un homme vint, au nom de l'archevêque, voir Gilbert. Absente en ce moment fatal, je ne pus savoir ce qui se passa alors : cet homme était un prêtre, et Gilbert sortit quelques instans après pour ne plus reparaître
HENRIETTE. l5l
— Un prêtre! s'écria Greuze avec indignatiofij un prêtre! Je devine maintenant ce qu'il a pu dire â Gilbert : c'est le prêtre qui a fait tout le mal
— Le regard menaçant que me lança cet homme au moment où il quitta Gilbert m'élonna d'abord; je l'avais rencontré dans l'escalier, et mon premier soin en rentrant fut d'interroger Gilbert; mais sa réponse m'éclaira sur le motif et sur les conséquences de cette étrange visite... Vous savez , Monsieur ( elle s'adressait alors à Imbert), quelle
fut ma douleur Ignorant le sort de mon
amant, je vins vous demander des renseignemens; mais vous ne pûtes me satisfaire... Cependant la persévérance de mes recherches me fit découvrir que Gilbert s'était retiré àCharenton. J'accourus dans ce village; mais j'appris bientôt que, d'abord logé à l'auberge du Signe de la Croix ^ Gilbert, déjà malade, s'était enfui de cette maison. Je me décidai alors à me rendre à Conflans:
iSa GILBERT.
j'espérais qu'on ne me refuserait pas la consolation de voir celui à qui j'ai voué mon
existence tout entière Il était seul, sans
secours, et je ne demandais qu'à remplir un devoir sacré , celui de l'humanité , si on voulait repousser les soins de ma tendresse au nom d'un préjugé cruel; mais ils ont été impitoyables : des ordres d'une cruauté barbare, des menaces horribles m'ont forcée de m'éloigner du château de Conflans; il .•^ m'a fallu subir des humiliations , des insultes de la part des valets de l'archevêque ...
Ce souvenir émut tellement Henriette qu'elle suspendît son récit ; ses yeux se remplirent tout à coup de larmes. Greuze et îmbert la prièrent de nouveau de ménager ses forces,dese reposer. — Non, s'écria Henriette, vous saurez tout... En ce moment on frappa"* doucement à la porte, et Greuze se leva : — C'est moi, dit Viard dont on ne vit que la tête; c'est moi. . . Je vous prie de
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iii'excuser, Madame; je regrette 'bien d'être obligé de vous déranger; mais je viens vous demander si vous avez encore besoin de moi; faut-il que j'aille chercher un autre médecin , puisque le docteur Ghamplin tarde tant h se rendre ici?
Henriette adressa un gracieux sourire au peintre complaisant, et le remercia de son obligeance. — Voici mes médecins, Monsieur^ dit-elle en montrant Imbert et Greuze; grâce h eux, je me porte maintenant beaucoup mieux. . .
— A la bonne heure, Mademoiselle; mais j'ignorais que votre guérison eût été si prompte. . . Je me relire. . .
— Va terminer ton Tenievs^ dit Greuze à son confrère. . .
— Ah! je viens d'y mettre la dernière main; veux-tu le voir avant que je le porte chez l'amateur si pressé ?
— Ce n'est pas probablement le dernier que tu feras , n'est-ce pas ?
l54 GILBERT.
— Oh! non, je l'espère. J'attends beaucoup d'ouvrage; et comme le Teniers est en ce moment en hausse, je pourrai te satisfaire incessamment. Si toutefois tu veux voir un Philippe Wouvermans de la façon de ton serviteur. . .
— Bon ! je ne manquerai pas cette occasion...
Comme Viard paraissait très-disposé à prolonger la conversation , Greuze prit le parti de refermer la porte, en congédiant un peu brusquement le peintre bavard , dont les dernières paroles furent une nouvelle protestation de zèle et de dévouement adressée à mademoiselle Henriette.
Quand Viard se fut enfin éloigné, Greuze se replaça- auprès d'Imbert. — Ah! Mademoiselle, dit-il à Henriette, vous avez un voisin d'un caractère assez original. . . mais si mon confrère est un peu importun, du moins il est obligeant.
— Oui, jusqu'à l'excès, reprit Imbert.
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— Du moins il n'oul)lie pas un uiomcut ses anciens et ses nouveaux amis.
Cette réponse de Grcuzc était un reproche indirect adresse h ïnibert , et celui-ci se rappela, en rougissant, l'insouciance qui lui avait fait négliger les intérêts d'Henïielte; mais la franchise du peintre ne blessa point l'homme de lettres, habitué h ces leçons de la part de Greuze, qui mettait la sincérité au nombre des premières conditions d'une amitié véritable. D'ailleurs, Henriette ne pouvait appliquer à Imbcrt une réponse qui pouvait être considérée comme une réflexion inspirée au peintre par l'ardeur complaisante de Viard.
Henriette continua son récit en ces termes : — J'errai quelque temps autour du château de l'archevêque; mais je n'osais interroger les personnes que j'en vis sortir. Une seule , toutefois , parut me regarder avec intérêt, et j'allais m'approcher d'elle quand elle disparut aussitôt. La nuit me
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surprit dans ces angoisses. Je revins à Paris ^ désespérée de l'inutilité de mes démarches. A peine étais -je rentré chez moi qu'on frappa à la porte. Ce bruit me fit tressaillir, et un instant je crus que c'était Gilbert. . . Je m'élançais déjà à sa rencontre , tout mon cœur volait vers lui, et la porte s'ouvrit: c'était le prêtre que j'avais vu le matin du jour où Gilbert m'avait abandonné.
— Toujours ce prêtre! s'écria Greuse; et que venait-il donc vous annoncer?
— Je frémis à l'aspect de cet homme et n'eus pas la force de le repousser : mon émotion ne parut pas le surprendre , et il s'assit tranquillement , après avoir refermé la porte. Enfin, surmontant l'horreur et le dégoût que m'inspirait la vue de cet homme, je lui demandai quel était l'objet de sa visite. Il ne me répondit pas tout de suite , et voulut me prendre la main : je m'éloignai. — Allons, pauvre petite, me dit-il , n'ayez donc pas peur; je ne veux pas vous faire de
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mal... je viens au contraire pour vous rendre service. Vous devez être bien inquiète en ce moment? — Vous le savez mieux qu'un autre, lui répondis-je. — Ce que vous me dites là ressemble à un reproche ; la douleur vous rend injuste, mais je l'excuse. — Enfin , Monsieur , que voulez-vous ? — Je puis vous apprendre ce qu'est devenu votre Gilbert. — A cesmots, dont il avait pressenti sans doute l'effet sur moi^ je ne vis plus devant moi l'homme qui avait arraché Gilbert à ma tendresse; il pouvait me le rendre, et j'avais déjà l'air suppliant. — Ah! Monsieur, dis-je à l'abbé, pardonnez à l'excès de mon désespoir... j'ai pu méconnaître vos intentions.— Ne parions plus de cela, reprit-il , vous désirez savoir où est Gilbert?... Il se rapprocha de moi , et me prit la main que je lui laissai alors. — Mais quel prix , me dit-il, quelle récompense puis-je espérer? — Et il me regardait ej; portait ma main à ses lèvres. Je pénétrai le projet et l'espoir de
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cet homme, et reculai avec horreur. — Sortez, lui dis-je, Monsieur, sortez... vous voulez abuser de ma position cruelle, insulter à mon désespoir! Sortez, ou j'appelle des voisins... Il se leva alors brusquement, et prenant un air sévère : — C'est ainsi qu'on reconnaît mes bonte's! Misérable créature! apprends que ton Gilbert est à l'Hôtel- Dieu... il est fou, et son délire ne finira qu'avec sa vie... mais tu ne le verras plus! — En entendant ces effroyables paroles, je tombai évanouie. Quand je recouvrai l'usage de mes sens, je ne vis plus le prêtre: la porte était fermée.
Le lendemain j'appris que cet homme avait eu un long entretien avec la femme du propriétaire de l'hôtel Mon!;orgueiI, et celle-ci vint m'annoncer qu'elle me chassait de sa maison... Vous savez le reste, Messieurs, et vous devez miaintenant, sinon m'excuser , du moins vous rendre compte de l'affreuse nécessité à laquelle m'avait ré-
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tluite le désespoir... Pouvais-je encore supporter la vie?...
Imbert et Grenze témoignèrent toute l'horreur que leur inspirait la conduite de l'abbé, mais quand ils demandèrent à Henriette le nom de cet ecclésiastique, elle ne put satisfaire leur juste curiosité; seulement elle y suppléa par quelques détails sur la physionomie et la taille de l'abbé, que les deux amis se promirent bien de démasquer. Ils rassurèrent de leur mieux Henriette, et lui promirent de la protéger contre la haine et les projets d'un aussi dangereux ennemi. — Mais, dit Henriette à Greuse, il a prononcé l'arrêt de ma mort... il m'a déclaré que je ne verrais plus Gilbert , qu'il était à jamais perdu pour moi...
— Ne craignez pas, répondit le peintre, cette menace ridicule ; vous pouvez voir Gilbert à l'Hôtel-Dieu, en vous conformant toutefois aux réglemens de la maison: il est certains jours et certaines heures fixés
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pour les visites que les parcns cl les amis veulent faire aux malades. ..ce n'est pas toutà-i'ait un tombeau que cet hospice , et l'humanité n'en est pas bannie comme d'une prison où on renferme des criminels.
— Je le sais, reprit Henriette, mais je redoute la vengeance de cet abbé...
— L'Hôtel- Dieu n'est pas, dit Imbert, soumis à Ja juridiction du clergé : ainsi vous pouvez vous présenter le jour où l'on admet lespersonnesquiviennent voir les malades... Cependant il pourrait arriver que l'état de Gilbert exigeât des précautions , et votre vue l'exposerait alors peut-être à une crise fatale... Mais ce n'est pas à vous qu'il faut recommander beaucoup de prudence.
— Je vous rends grâce , reprit Henriette, de ces assurances consolantes. . . Oui, dès demain je me rends à l'Hôtel-Dieu. . . Si toutefois mes appréhensions étaient justifiées. . .
:;at— Comptez, comptez toujours sur nous^
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sur notre dévouement, ajouta Greuze; et nous aussi , nous irons à l'Hôtel - Dieu , nous remplirons tous les devoirs de l'amitié...
Imbert et Greuze se levèrent. Ce dernier fit un signe à Imbert qui se plaça de manière à masquer le mouvement de Greuze, qui s'approcha de la cheminée et déposa, sans bruit, sous un morceau de dentelle, une petite bourse qui contenait cinquante louis. Henriette ne soupçonna pas cette surprise d'une généreuse délicatesse. Greuze revint tout à coup vers le lit, et, touchant légèrement l'épaule de son ami, lui fit comprendre qu'ils pouvaient se retirer.
— J'espère, dit-il à Henriette, en prenant congé d'elle, j'espère que vous serez raisonnable, Mademoiselle; plus de ces sombres accès d'une noire mélancolie , plus de ces projets sinistres... Souvenez -vous de ce que vous nous avez promis...
— Eh! qu'ai-je donc promis? dit Hen-
riette avec vivacité, et comme étonnée des paroles de Greuze.
— De vivre pour une personne qui vous est chère... Gilbert sera rendu à votre tendresse... Adieu, Mademoiselle, adieu.
Les deux amis sortirent de la chambre d'Henriette, après avoir refermé la porte. Ils rencontrèrent Viard qui portait trois ou quatre vieux tableaux. — Eh bien ! dit le peintre qui s'arrêta soudain, comment se porte la petite voisine?
— Assez bien, répondit Greuze; mais parle donc plus bas.
— C'est juste, j'oubliais la consigne.... A propos, peut-on savoir enfin quelle est
cette jeune personne C'est un roman
tout entier que tout cela. Au quatrième étage, dans une mansarde, tant d'événemens.... et rue Thévenot encore.... Oh ! si je m'appelais Greuze ! si j'avais ton pinceau !
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— Eh bien ! que Icrais-tu donc , si tu t'appelais Greuze?. . . *
— Ce que je ferais ! je ferais. . . .
Il accompagna ces paroles d'un geste si animé, que les trois tableaux s'échappèrent de dessous son bras, et roulèrent dans l'escalier.
: — Maladroit, dit Greuze, ramasse donc les futurs chefs-d'œuvre.
Viard ne se dérangea pas, et, sans regarder môme les tableaux dispersés sur les marches de l'escalier , il continua sa réponse. — Ce que je ferais, ajouta-t-il, si je m'appelais Greuze! peux-tu me le demander? Je ferais un charmant tableau d'intérieur; une femme évanouie sur le second plan; près d'elle, un réchaud rempli de charbons enflammés; au fond, accessoires d'une misère profonde, c'est-à-dire un matelas solitaire, deux mauvaises chaises, et sur le premier plan deux personnages qui témoigneraient leur surprise.. .
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— Tu oublies quelqu'un , dit Greuze , un acteur essentiel. . .
— Le père Viard en robe de chambre, le pinceau à la main, ne serait pas peut-être inutile . . .
— Pour égayer un peu la scène, n'est-ce pas? Vivent les contrastes, les oppositions!
— Ce serait mieux sans doute! Puis, je vendrais mon tableau au moins cinq cents louis...
— C'est bon , mon ami , je songerai à cela ; l'idée n'est pas absolument mauvaise.. .. Mais pourquoi ne fais-tu pas ce tableau que tu viens de composer avec tant de facilité?...
— Oui... oui... Mais je ne m'appelle pas Greuze.
Il regarda l'illustre confrère avec une sorte de satisfaction que l'éloge de la composition lui avait sans doute causée, puis ramassa les tableaux, et, saluant les deux amis, rentra dans sa chambre.
Cf €ttfé }pr0C0pe.
On }> voit UD peaple qu! cause , bourdonne , ëclate de rire ; il n'jr manqne jamais un mauvais plaisant qui domine la société ; celui-ci s'est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d'avoir parlé.
La Brutère , chap. VII.
L*automne, déjà sur son déclin, annonçait par un froid humide les approches de l'hiver. Aussi, le 2 novembre 1780^ le café Procope était-il rempli d'oisifs assis autour
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de ses tables; on y voyait quelques jeunes abbés, de vieux chevaliers de Saint-Louis et des hommes de lettres^ justifiant, par leur conversation , la renommée littéraire de cet établissement , où se forgeaient depuis si long-temps les foudres de la critique; de là partaient encore les décrets qui fixaient le sort d'une pièce de théâtre ou d'un poème; là encore se faisait et se défaisait la réputation des auteurs soumis à cette juridiction. L'ombre de Piron n'avait pas cessé de planer sur cette enceinte, où vivait la tradition de ses saillies épigrammatiques. L'aréopage, quoique renouvelé souvent, conservait comme un dépôt sacré le privilège de la satire et de la médisance. Là, chaque jour, étaient passés en revue les ridicules de la cour et de la ville; là, toutes les nouvelles arrivaient comme à l'entrepôt général, et, remaniées, pour ainsi dire,. et modifiées par les juges suprêmas en foit de scandale et de malignité , se répandaient dans la capi^lê