‹ GilbertChapitre 20 sur 27 · LK CAFÉ PROCOPE · texte numérisé non relu

LK CAFÉ PROCOPE

ne l'ai vu... il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose..

Le garçon sourit et ne répondit pas. En ce moment on l'appela au fonJ du café. Le chevalier de Saint-Louis, impatienté, recommença sa promenade accoutumée jusqu'à ce que le garçon eût repris sa place. Il retourna auprès de lui : — Est-ce que tu ne m'as pas entendu tout à l'heure?.. .Est-ce que tu ne m'as pas compris?... Je crois cependant parler français, quoique je ne sois pas un bel esprit comme tous ces gens-là.... — Ses yeux signalaient les groupes des causeurs et leurs discussions littéraires et musicales.

Le garçon fut surpris de la mauvaise humeur du chevalier. — Ah ! monsieur le chevalier , lui répondit-il^ je ne connais pas tous les habitués, car ils sont en si grand nombre! Comment d'ailleurs distinguer au milieu de tant de physionomies?...

— Oh! celle-là était cependant bien remarquable... Figure pâle, l'œil hagard, en-

fin une de ces figures qui frappent d'abord...

— Mais son nom, le connaissez-vous? II paraît que c'est un original... il y a ici beaucoup d'originaux....

Le chevalier fut sur le point de se fâcher , car il eut un moment envie de s'appliquer la dernière observation du garçon; mais enfin il se ravisa, puis s'éloigna, en murmurant quelques paroles que son interlocuteur ne put entendre. — Ce cher monsieur Gilbert, disait-il, que peut-il donc être devenu?

Tout à coup un grand bruit fixa l'attention du chevalier: un jeune abbé venait d'aborder un des groupes placés presque à l'entrée du café, et de lire quelques vers qui avaient excité tout à la fois des applaudissemens et des éclats de rire. — Quel sel ! quelle vérité ! s'écriait -on. — Chacun se récriait sur le mérite de ces vers, sur leur à-propos. Le chevalier s'approcha de la table où se passait cette scène animée; il était curieux de savoir ce qui pouvait occasionner un tel

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tumulte : on accourait des tables voisines, et l'on priait le lecteur des vers de les communiquer aux autres assistans. Le chevalier connut bientôt qu'il s'agissait encore de l'opéra de Persée. Il prêta donc l'oreille à la lecture que l'abbé s'offrit à faire avec une complaisance qui le fit prendre par l'un des auditeurs pour l'auteur lui-même ; il n'eut pas besoin de réclamer le silence de l'assemblée : il monlasur une chaise, et récita l'épigramme siiivànte :

Quinault , par la douceur de ses aimables vers , Suspendait le tourment des ombres malheureuses. Cherchons, pour l'en punir, des peines rigoureuses !

S'écria le dieu des enfers.

Il iovente aussitôt le mal le plus horrible. Dont un Tartare même ne se fût avisé : Je veux faire , dit-il, un exemple terrible; J'ordonne que Quiuaull suit mai niontélisé.

A peine eut-il prononcé le dernier mot de l'épigramme, que l'assemblée applaudit, a l'exception d'un seul homme. C'était le pieux

chevalier de Saint-Louis, qui tourna le dos aux admirateurs , et , marchant à grands pas à travers la salle, s'écria : — Détestable! détestable! — Cette protestation ne fut pas entendue d'abord ; mais un des habitués, apercevant le vieux chevalier, lui demanda son avis sur l'épigramme. — Détestable, répondit celui-ci, et je suis étonné qu'on ose admirer une semblable rapsodie.

L'habitué ne s'attendait pas à une pareille réponse. — Mais qu'y trouvez -vous donc de mauvais, dit-il au chevalier, monsieur le juge si difficile?

— Tout , Monsieur ; ce n'est pas ainsi qu'on fait la satire. . .

— Ce qui signifie que toutes les personnes qui ont admiré l'épigramme contre Marmontel sont des imbéciles.

— Eh, sans doute ! ... je ne connais, moi, qu'un poète pour faire des vers satiriques, des épigrammes, pour attaquer le ridicule de la bonne manière ...

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