‹ GilbertChapitre 21 sur 27 · I.E CAFÉ PROCOPE · texte numérisé non relu

I.E CAFÉ PROCOPE

— Vous peut-être, monsieur le chevalier.

- — Non, Monsieur, je ne suis pas poëte, et ne me piqu(3 pas d'avoir d,e l'esprit comme messieurs tels et tels qui ne sont pas loin d'ici.

— Enfin, nommez donc votre poëte, ce génie unique, sans pareil. . .

— C'est M. Gilbert...

— Ah! Gilbert, Gilbert! Je conviens avec vous que ce jeune homme a quelque talent; mais pourquoi en a-t-il fait un si mau-

vais usage?

— Il s'est moqué des philosophes, voilà son crime à vos yeux , voilà ce que vous appelez un mauvais usage du talent. . . Moi je l'approuve fort, M. Gilbert, et j'espère bien qu'en ce moment il travaille à une nouvelle satire, où il fait justice de tous ces sots, de tous ces charlatans littéraires. . .

— Monsieur le chevalier, vous vous laissez aveugler par vos préventions ; elles vous rendent partial. Je vous ai déjà dit que je rends justice au mérite de M. Gilbert ;

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mais ce n'est pas une raison pour déprimer les autres poètes.

La discussion entre les deux interlocuteurs fut interrompue par l'arrivée de deux hommes qui, en entrant dans le café, saluèrent familièrement un grand nombre des personnes qui s'y trouvaient : l'un était André de Murville , et l'autre le chevalier de Cubières.

L'adversaire du chevalier lui fit remarquer ces deux poètes. — Direz-vous que ces messieurs sont des sots, des imbéciles?. . . l'un le rival heureux de M. de La Harpe , l'autre le successeur de Dorât . . .

— Raison de plus pour les plaindre tous les deux. M. Gilbert n'est ni le rival ni le successeur de personne; c'est justement la grande différence qui existe entre lui et ces versificateurs qui nous accablent de leurs rimes ...

Cubières s'avança vers l'interlocuteur du chevalier, et lui prenant affectueusement la

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main , il lui demanda s'il connaissait Tépigramme nouvelle qui faisait en ce moment fureur dans les salons. Le chevalier voulut s'éloigner. — Restez donc, Monsieur, lui dit le poëte, restez, vous n'êtes pas de trop ici; les hommes de goût sont si rares! — Le chevalier hocha la tête et ne s'éloigna pas. — C'est sans doute, dit l'habitué à Cubières, l'épigramme contre le pauvre Persée du pauvre Marmontel.

— Quinault marmontélisé ! oh ! elle est déjà vieille, répondit Cubières, elle date d'hier.

— Et elle ne vaut rien , ajouta le chevalier.

— Elle pourrait être sans doute meilleure, répondit Cubières ; mais je crois que celle-ci satisfera monsieur le chevalier qui me paraît fort sévère.

— Ah ! je vous en réponds, dit l'habitué; monsieur le chevalier est d'une rigueur qui ferait trembler les poètes d'aujourd'hui , s'ils

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pouvaient l'entendre.... Mais voyons l'épigramme nouvelle; sans doute elle est encore à l'adresse du sieur de Marmontel . . .

— Il faut bien le laisser un peu reposer, le pauvre homme!

— A la bonne heure. Mais je suis impatient de connaître cette épigramme.

Cubières regarda mystérieusement autour de lui; puis, faisant signe à son ami et au chevalier de se rapprocher, il tira de sa poche un papier qu'il s'apprêta à lire. Le vieux chevalier fit encore mine de vouloir se dérober à cette confidence poétique; mais Cubières lui saisit vivement le bras, et le retintauprès de lui. — Comme j'avais l'honneur de vous le dire. Monsieur, c'est une petite épigramme contre un méchant versificateur qui se dit l'héritier de Dorât.

Le chevalier partit d'un grand éclat de rire, et l'ami de Cubières fronça le sourcil; mais celui-ci se méprit sur la cause de cette gaîté : — Oui, il y a un pauvre diable

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qui croît bonnement être le successeur du pocte fameux dont les lettres françaises déplorent la perte récente. . . Cette usurpation ne serait que ridicule, si ce Monsieur ne voulait faire croire aussi qu'il continue Dorât auprès de madame la comtesse do Beauharnais. . . Il affiche cette noble dame d'une manière tout-à-fait indécente...

— Enfin , quel est donc cet audacieux personnage? s'écria le vieil officier; n'est-ce pas un certain chevalier dont on m'a dit le nom tout à l'heure?....

— Il s'appelle ou se fait appeler M. Laus de Boissy ; je ne savais pas qu'il s'intitulât chevalier. . . mais c'est possible;. . . il y a des choses plus singulières encore que cette prétention , assez commune par le temps qui court. . .

— C'est vrai , dit l'ancien militaire : cependant je ne vois pas encore comment il peut afficher madame la comtesse de Beauharnais; car, dieu merci, il y a long-temps

que feu Dorât, et quelques autres avant lui, ont laissé fort peu à faire^....

— Oh ! monsieur le chevalier est bien peu galant h l'égard d'une muse française, d'une des gloires littéraires de notre époque ; il doit connaître quelques-uns des ouvrages de madame la comtesse. Qu'il y ait quelque étourderie, de l'inconséquence, de la légèreté dans sa conduite, je ne le conteste pas; mais elle est si bonne, si aimable, que sans doute monsieur le chevalier la jugerait avQC bien moins de rigueur, s'il avait pu l'approcher.

— Il paraît que vous êtes du nombre des mortels fortunés admis dans l'Olympe. . . . je vous en félicite. Monsieur; mais que ne le disiez-vous plus tôt?... Pardon pour toutes mes observations qïii ont pu vous contrarier.

— Ah ! monsieur le chevalier doit bien se persuader que je suis très-désintéressé dans la cause que je défends.

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Le chevalier se retourna pour ne pas blesser l'amour-propre de Cubières par une nouvelle saillie de gaîté ironique. Celui-ci lut enfin les vers suivans: *

Dorât mourant dit à sa belle amie , Point ne soufirez , quand je n'y serai plus. Auprès de vous quelque brillant génie, Aimable , gai,' galant, tel que je fus ; Vous l'aimeriez, car votre sexe oublie; Et m'oublier ce serait perfidie.

Choisissez donc quelque esprit bien obtus. Un pédant froid jouant Tétourderie , Un plat rimeur aux sifflets endurci, Un sot, enfin.... La belle a pris Boissy.

Lorsque Cubières eut terminé cette lecture , il remit à son ami le papier sur lequel étaient écrits les. vers , puis demanda au chevalier s'ils étaient de son goût. Celui-ci , satisfait de la tournure des vers, blâma seulement le but de l'épigramme. — Je n'ai pas l'honneur de connaître ce M. Boissy, dit-il; mais j'ai lu quelques-uns de ses ouvrages, et

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je ne trouve pas que ce soit un esprit bien obtus; le trait porte à faux. ,

— Vous n'avez donc pas, monsieur le chevalier, assisté à la chute des pièces de Boissy ? Ah ! l'auteur de l'épigramme a bien raison : d'ailleurs, ce Boissy est un homme dangereux, plein de fiel.

— Vous le connaissez donc particulièrement, Monsieur?

— Non , mais je suis l'écho de l'opinion publique. . . Au surplus, ce que je dis ne doit pas sortir du cercle confidentiel où vous vous êtes trouvé : je compte^ monsieur le chevalier , sur votre délicate discrétion.

Le chevalier ne répondit rien , salua Cubières , et recommença à se promener dans le café. Il y avait peu d'instans qu'il avait quitté le poëte , qu'il ne connaissait pas ; il ne paraissait pas curieux de prendre des informations sur son compte, et il méditait sur la malignité, la calomnie, les querelles qui déshonorent la littérature j il se disait quel-

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quefois à lui-même : — Du moins M. Gilbert se conduit autrement ; il D*est d'aucune coterie , d'aucune cabale : voilà le véritable poëte!--— Il repassa près d« Cubières, qui avait été accosté par plusieurs personnes, et causait avec elles. Un individu entra brusquement dans le café, et Cubières courut au-devant de lui, en lui présentant une main que l'autre saisit avec empressement. Le chevalier entendit fort distinctement Les premières paroles de Cubières : — Ah ! ce cher Boissy ! ce cher ami ! que je suis aise de le voir! — Boissy lui répondit avec un empressement non moins affectueux. Cet événement devenait un problème insoluble pour le vieux chevalier.

Cubières et Boissy rentrent dans le cercle dont le premier s'était d'abord détaché, pour saluer son ami. Le chevalier, surpris , voulait absolument avoir le mot de l'énigme, et le seul moyen de l'obtenir était de se rapprQcher du groupe auquel sa con-

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versation récente avec Cubières l'autorisait à se mêler, sans encourir le reproche d'indiscrétion ; mais Cubières, tout préoccupé de l'arrivée de Boissy, ne s'aperçut pas du retour du chevalier de Saint-Louis.

Cependant la conversation s'était engagée entre Cubières et Boissy. —^ C'est une horreur! dit le premier; flétrir, calomnier ainsi un des littérateurs les plus distingués! on n'a jamais rien fait de si méchant !

— Et de plus plat, répondit Boissy; car pour de l'esprit, il y en a peu.

— Oh! oui, des injures, seulement des injures. . . Supposer des intentions infâmes à un honnête homme ! déshonorer en même temps une femme î

— Je voudrais bien connaître l'auteur d'une pareille turpitude. . . Je sais qu'on la colporte dans les cafés, dans les salons; malheur à celui que je rencontrerai î, . .

— Je te promets , de mon côté , que je ferai tous mes efforts pour t'aider, , .

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Le vieux chevalier écoutait de sang-froid cette conversation qu'il ne pouvait concevoir. Toutefois, quand il entendit Cubiéres protester de son zèle, de son dévouement envers Boissy , il fut sur le point de rompre le silence; mais il contint sa juste colère : il se souvint fort à propos de !a prière que lui avait faite Cubiéres , et il se préparait à sortir du café, pour donner un libre essor à l'indignation que lui faisait éprouver tant de fausseté et de perfidie. Quelques mots adressés par Cubiéres à Boissy fixèrent de nouveauJ'altention du vieux militaire. — Il n'y a peut-être qu'un homme capable d'une telle méchanceté ; et cette épigramme , toute plate qu'elle est, n'annonce pas un novice dans l'art du. calomniateur. — Boissy avait réfléchi un moment à cette observation de Cubiéres ; puis il lui déclara qu'il ne pouvait trouver l'ennemi sur lequel devaient s'arrêter ses seupçons. — Le petit Gilbert, s'écria Cubiéres, ce satirique qui n'ose se

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montrer maintenant, parce qu'il a outragé tant d'honnêtes gens ; voilà sans doute un nouveau fruit de sa muse apostolique. . .

■ — Ma foi , répliqua Boissy, je n'en répondrais pas. ...

Alors une voix énergique prononça ces paroles : — Vous en avez menti ! — Tous les regards se tournèrent vers le vieux chevalier, qui, écartant d'un bras vigoureux les personnes réunies autour des deux interlocuteurs, frappa rudement sur l'épaule de Cubières, et répéta cette exclamation : — Vous, Monsieur, vous en avez menti! — Cubières pâlit à la vue du chevalier. — Je connais, ajouta celui-ci, le jeune homme que vous outragez , sans doute parce qu'il est absent; mais je me porte fort pour lui, et je soutiens qu'il est homme d'honneur; M. Gilbert n'est pas un lâche , efil a fait vSes preuves; il signe tout ce qu'il écrit. — Cubières, déconcerté , balbutia quelques excuses; il prétendit avoir seulement hasardé

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une supposition : il ne demandait pas mieux que de croire à l'innocence de M. Gilbert. — Volie opinion sur son compte lui est sans doute fort indifférente, ajouta le vieux chevalier; et votre estime^ il la regarderait

comme un outrage,

— Monsieur, dit Cubières, on n'insulte pas impunément un homme comme moi; des cheveux blancs ne vous donnent pas le privilège de l'impunité. . .

• — Mes cheveux blancs. Monsieur, ne font rien à l'affaire. Je m'appelle Dulac, ancien major d'infanterie, et je demeure rue de Tournon , n° 6 ; on me trouve tous les matins chez moi jusqu'à dix heures; je suis h vos ordres. ■ — Cubières se retira au fond du café avec Boissy et quelques-uns de ses amis. Le vieux chevalier reprit sa promenade accoutumée, en menaçant du geste son adversaire.

Cette scène était le sujet de toutes les conversations dans le café, et la plupart des

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assistans approuvèrent la conduite généreuse du vieux chevalier; on blâmait la légèreté de Cubiéres, qui, sans preuve, accusait un jeune homme dont toutes les actions, la pauvreté même, repoussaient une imputation aussi odieuse. Gilbert ne s'était jamais abrité derrière le voile de l'anonyme pour lancer les traits de la satire; on rendait justice à sa loyauté courageuse; et si quelques esprits un peu timides blâmaient l'usage qu'il avait fait de son talent, ils parlaient avec éloge de son caractère. En attaquant les philosophes, il avait été entraîné par l'erreur de son jugement ou des préventions injustes; mais du moins il ne devait rien à ses ennemis ; ils ne pouvaient lui reprocher ni lâcheté , ni ingratitude.

Tandis que la provocation du vieux chevalier occupait les esprits, on annonça dans le café que la Gazette de France venait d'arriver. Elle était impatiemment attendue des nombreux habitués, qui s'étonnaient du

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