LE CAFÉ PROCOPE
faisance du prélat critiquait justement la basse adulation du journaliste, et on se demandait s'il n'eût pas mieux valu pour Gilbert d'avoir échappé à une telle protection. Le nom d'un autre poëte, deMalfilâlre, mort de faim, fut niélé à celui de l'infortuné qui semblait avoir hérité de son génie et de sa misère. Il y avait là beaucoup de jeunes gens qui saluaient l'avenir de leurs poétiques espérances. Gilbert avait commencé comme eux; Gilbert, plein d'enthousiasme, s'était abandonné aussi à de généreuses illusions, et avait cru à la gloire. Mais qu'il expiait cruellement cette foi vive dans son génie, cette noble crédulité qui l'avait poussé au martyre! Ce Murville, ce Boissy, ce Cubières et tant d'autres, engagés dans une carrière marquée par de solennelles infortunes, devaient en ce moment faire un retour sur eux-mêmes, et voir l'abîme entr'ouvert sous leurs pas : un vain renom et un lit à l'hôpital 1 Quelle triste perspective !
ipO GILBERT.
Cependant une voix connue mit un ternie à ces vains regrets d'une pitié stérile; ce fut celle du vieux chevalier : — Messieurs , s'écria-t-il , il n'est aucun de vous qui ne déplore le malheur de M. Gilbert; aucun de vous ne refusera sans doute d'acquitter son tribut envers un poète distingué, dont le sort excite en ce moment une douloureuse surprise : je propose qu'une souscription soit ouverte dans ce café pour venir au secours de Mv Gilbert; pour ma part je déposerai demain entre les mains du propriétaire, un mois de ma solde de retraite; je l'ai touchée hier. Je voudrais pouvoir donner davantage...
Tous les assistans adoptèrent la proposition du vieux chevalier, et le maître du • café reçut à l'instant leurs souscriptions. On entourait le vieux chevalier, on le félicitait de sa générosité; mais il repoussait tous les complimens : — Je ne connais M. Gilbert, disait-il, que par ses ouvrages: nos
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relatiorks se sont toujours bornées ici h un simple échange de politesse; encore ce jeune homme évitait-il souvent mon salut. Mais j'admire, j'estime son talent; je l'ai cru incapable d'une mauvaise action: ses vers répondaient de sa franchise et de son courage. Aujourd'hui j'apprends qu'il est à l'hôpital, et j'ai le bonheur de lui être utile. Demain je me bats pour lui. parce qu'on a voulu l'insulter : tout cela est très-naturel. — En disant ces mots, le chevalier prit son chapeau et se prépara à sortir; mais il revint sur ses pas, et cherchant des yeux Cubières, il lui fit comprendre par un signe qu'il avait à lui parler. Celui-ci se leva : il était pâle , tremblant. — A demain, lui dit à voix basse le vieux chevalier. — Ensuite il sortit.
Mais Cubières s'élança sur ses pas en l'appelant. Le chevalier se retourna et témoigna sa mauvaise humeur : — Que me voulez-vous encore, Monsieur? ne m'avezvous pas entendu? A demain. . .
ig'i GILBERT.
— Monsieur le chevalier, daignez m'entendre.... J'ai eu tort.... — Le chevalier qui s'était remis à marcher, s'arrêta alors tout court : — Ah ! vous reconnaissez que vous avez eu tort , Monsieur ! c'est fort he*ureux que vous vouliez bien en convenir j sans doute vous gémissez maintenant d'avoir calomnié un honnête homme, un malheureux qui expire peut-être en ce moment. Vous avez été bien coupable...
Cubières écoutait, les yeux baissés, ces justes reproches. — Vous m'avez insulté aussi j ajouta l'officier; mais le major Dulac vous pardonne au non>de Gilbert; il exige une réparation complète pour lui.... Je vous taxe à vingt-cinq louis pour la souscription.
L'homme de lettres voulut se récrier contre l'énormité de cette somme. — Alors, dit le vieux chevalier, puisque vous trouvez celte réparation trop chère, à demain malin ! — Cubières, voyant que le chevalier
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était iiiilexible, lui dit : — Je n'ai pas sur moi cette somme, mais ma parole doit suffire.
Le chevalier tira aussitôt un crayon de sa poche , déchira une lettre, et dit en présentant le crayon et un morceau de papier à Cubières: — Écrivez toujours là-dessus :Bon pour vingt-cinq louis y payables le 5 de ce mois^ et signez. — Cubières écrivit, signa et remit le billet au chevalier. — Sans rancune, dit celui-ci, nous sommes quittes maintenant. — Puis il quitta l'homme de lettres ^ rentra dans le café et appela le propriétaire. — Vous enverrez toucher, îe 5 de ce mois, ce billet chez M. de Cubières. S'il était par hasard protesté , je ferais honneur à la signature : ces vingt-cinq louis sont destinés à la souscription pour M. Gilbert. — Il repartit ensuite, laissant le maître du café stupéfait de cette libéralité de M. de Cubières.
VIH.
Un Hffus.
Seii ne JorCe mco tardât tthi ftinut amore , Hie limor est ipiit durior extequiit.
PrOPEBT. El. XIX.
Rappelée à la vie pa^ lés soins d'Imbert et de Greuze, Henriette ^'avait pas tardé a apprécier encore mieux la délicatesse de leur amitié; à la vue de Tor qu'elle avait découvert