‹ GilbertChapitre 25 sur 27 · I-K KEFUS · texte numérisé non relu

I-K KEFUS

veau, elle se traîna péniblement vois la porte de l'Hôtel-Dieu.

Au moment où , se mêlant à la foule qui entrait , elle se disposait à franchir le seuil de la porte, un homme enveloppé d'une redingote noire sortait de l'hôpital ; ses regards rencontrèrent ceux d'Henriette , et celle-ci recula glacée d'épouvante. Les traits de cet homme ne lui étaient pas inconnus; mais, au lieu de poursuivre son chemin, il s'avança vers la jeunefille, et se plaçant devant elle, il lui adressa ces paroles menaçantes ; — Est-ce quetu ne me reconnais pas?... — Et il souleva le chapeau dont les larges bords voilaient sa figure. Henriette poussa un cri en reconnaissant l'abbé Marion, qui disparut tout à coup et se perdit dans la foule.

Une femme du peuple se trouvait alors près de la jeune fille; elle la vit chanceler^ la soutint, et, lui prêtant l'appui de son bras, la conduisit dans la cour où uii grand

nombre de personnes attendaient le signal qui devait leur ouvrir les salles de l'hospice. Henriette restait debout , quand un vieillard, quittant son siège , le lui offrit et la pria de s'asseoir. Elle était à peine assise que onze heures sonnèrent : tout le monde courut vers les diverses salles. Henriette se vit bientôt seule ; elle ignorait dans quel lieu était placé Gilbert, et il lui fallait absolument un guide pour ne pas perdre un temps précieux en vaines recherches, au milieu des divers bâtimens dont se compose l'Hôtel-Dieu.

Elle voulut s'adresser à quelques employés qu'elle rencontra ; mais ils s'accordèrent tous à la renvoyer au concierge:

aucun d'eux ne connaissait Gilbert; etcomme celle qui les interrogeait témoignait beaucoup d'embarras et de timidité, et qu'elle ne pouvait d'ailleurs leur fournir aucune indication précise sur le malade qu'elle voulait voir, ils jugèrent que le concierge et

le registre des entrées et des sorties dissiperaient l'incertitude de cette jeune fennme. Tous aussi respectèrent sa douleur : mais Henriette hésitait encore à suivre ce conseil. '

Cependant cette hésitation, cet air inquiet, commençaient à fixer l'attention sur elle. Devenue l'objet d'une curiosité fâcheuse , elle se décida enfin à, recourir à un moyen, qu'une répugnance dont elle ne pouvait se rendre compte la dissuadait d'employer. Elle aborda le concierge qîii venait de donner dans sa loge une audience à plusieurs personnes, et dont l'importance presque ministérielle faisait un contraste assez bizarre avec l'humilité de ces singulier» solliciteurs. Le moment n'était pas très-favorable pour la supplique d'une pauvre demoiselle, dont le modeste costume, et surtout le petit panier, promettaient un nouveau triomphe à l'insolence de ce protecteur subalterne.

ao4 gilbebt.

Il était debout à l'entrée de sa loge, attendant avec une gravité risible la prière qui allait lui être adressée. Henriette tremblait , et l'attitude fiére et hautaine du concierge lui ôta presque l'usage de la parole. Le concierge, étonné de ce silence extraordinaire, abaissa ses regards sur la suppliante ; la figure qu'il aperçut parut faire une vive impression sur lui : il passa tout à coup sa main sous le menton d'Henriette, et le lui relevant avec une familiarité presque indécente : — Eh bien! lui dit-il, petite, que demandonsnous?

Henriette fit un pas en arrière; le concierge lui prit la main, et vit que quelques larmes roulaient dans ses yeux; il se sentit alors entraîné par le mouvement d'une soudaine pitié, et, attirantdoucement Henriette dans sa loge, il la fit asseoir. — Voyons, petite, pourquoi pleurez- vous? que puisje faire pour vous? — Henriette essuya ses yeux , et , rassurée par les offres obligeantes

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du concierge, le pria de la conduire dans la salle où devait être M. Gilbert.

Le concierge lui répondit que les devoirs qui le retenaient à la porte ne lui permettaient pas de la satisfaire, mais qu'il lui donnerait tous les renseignemcns nécessaires pour trouver ce M. Gilbert qu'il ne connaissait pas. — Nous avons, ajouta-t-il, tant de malades ici, il en passe tant devant moi, que je serais fort embarrassé de retenir la moitié des noms. . .. Mais y a-t-il long-temps que ce M. Gilbert est entré à l'Hôiel-Dieu?

— Il y a environ deux mois, je crois; mais je n'en suis pas sûre.

— Alors je vais chercher ce nom-là sur mon registre... Le nom de votre malade est Gilbert... n'est-ce pas?... Oh ! ce nom-là ne m'est pas inconnu...

Le concierge feuilletait le registre, et Henriette, impatiente, regardait tristement la pendule, en comptant les momens qu'elle

1o6 GILBERT.

perdait. — Voici un Gibert cordonnier , dit le concierge...

— C'est Gilbert, répondit la jeune demoiselle.

— U y a de la différence entre ces deux noms; mais enfin on peut se tromper.

Il parcourait rapidement le registre sans trouver le nom qu'il cherchait. — Esl-ce un de vos parens, Mademoiselle , que ce monsieur Gilbert?... Oh! ne craignez rien, mon enfant, je suis discret... Mon Dieu! votre Gilbert n'est pas ici , ou peul-ôtre n'y est-il plus.

Henriette poussa un cri déchirant. Le concierge quitta sa place, et courut vers la pauvre fille qui était pâle et paraissait prés de s'évanouir. — Il n'y est plus! répétait-elle douloureusement... Il est donc mort!

— Ou guéri , répliqua vivement le concierge. Allons , pourquoi vous désespérer ainsi? On guérit à l'Hôtel-Dieu comme ailleurs, enterïdez-vous, Mademoiselle ? Et puis

LE REFUS. ai>7

ntlcndezdonc que j'aie VU toutes mes listes... je n'ai pas encore regardé celle de la salle des fous... Votre monsieur Gilbert serait-il par hasard...

— Oui, oui, Monsieur, c'est cela, à la salle des fous, un jeune homme de vingthuit ans...

Elle se leva brusquement et vint se placer prés du concierge dont la physionomie s'était tout à coup voilée d'un nuage de tristesse. — Dans la salle des fous ! murmurait-ii ; un jeune homme de vingt-huit ans ! je crois me rappeler en effet... — Après quelques instans de nouvelles recherches, il s'arrêta à un nom qu'il désigna du doigt à Henriette : — Nicolas-Joseph-Laurenl Gilbert... né en Lorraine, âgé de vingt-huit ans. Voilà sans doute le malade que vous désirez voir?

— Oui, Monsieur: conduisez-moi vers lui , je vous en conjure... — ■ Le concierge referma le registre éh soupirant: — Mapau-

2o8 GILBEUT.

Vie enfant, dil-il, vous aimez ce monsieur Gilbert., n'est-ce pas?..

— Oh! oui, Mojjsicur; mais pourquoi cette question? Conduisez-moi vers lui...

— La maladie est bien grave; elle exige degrandssoins, beaucoup deménagemens...

Croyez-moi, renoncez au désir de voir aujourd'hui monsieur Gilbert... il y a un règlement très-sévère pour la salle des fous 5 vous l'ignorez peut-être... Mais soyez raison-' nable^ n'insistez pas, Mademoiselle, je vous en prie pour vous, pour votre ami luiménie.

-^ Qu'entends-je? Et il mourra sans que faie pu lui dire adieu, l'embrasser!... Oh ! Monsieur, ne me priveiz pas de cette grâce...

Les sanglots étouffaient sa voix; des larmes inondaient son visage, et le concierge, immobile, ne lui répondait pas. Alors, tombant aux genoux de cet homme , elle renouvela sa supplication :• — Que je puisse le voir une seule fois. Monsieur, une seule fois!...

je VOUS devrai plus que la vie... soyez mon bienfaiteur; au nom du ciel, permettez-moi devoir M. Gilbert!... — Le concierge la releva et la força de se rasseoir : — Croyez , ma chère demoiselle, que je suis bien malheureux de ne pouvoir satisfaire votre juste désir; qu'il me serait doux de vous obliger!., mais je ne suis pas le maître ici... j'ai des ordres...

' — Des ordres!... Quoi! Monsieur, 00 interdit aux malades les consolations qu'ils doivent attendre de leurs parens, de leurs amis... on repousse jusqu'à la tendresse de ceux qui pourraient adoucir leurs souffrances!...

L'indignation avait fait place un mofnent à la douleur dans l'ame de la jeune fille, et lui inspirait Une énergie qui animait à la fois ses paroles et ses regards. Le concierge gardait le silence : — Eh bien ! dit-elle , je trouverai Gilbert, puisque vous refusez de me servir de guid^.. Nous verrons si l'on m'em-

T, II. i4

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péchera d'entrer, de pénétrer jusqu'à lui!

Le concierge se jeta au-devant d'elle : — — Arrêtez, Mademoiselle, arrêtez! que voulezvous faire?.. Vous voulez donc vous perdre... perdre votre ami?...

— Qu'en tends-je? Serait-ce un crime que

de consoler, de secourir ceux qui souffrent ?

— Hélas! Mademoiselle, vous me forcez de vous dire la vérité... elle sera pénible pour vous...

— Parlez, Monsieur, parlez, je vous en conjure; je suis préparée à tons les malheurs... je la pressens, cette fatale vérité.... Gilbert est mort!...

— r Oh! ion, Mademoiselle, non , mais lisez.,.

II présenta une feuille de papier à Henriette; mais celle-ci émue, troublée, hors d'elle-même : — Vous savez, dit-elle, ce que contient cet écrit... faites cesser mon incertitude... '

Le concierge lut d'une voix tremblante ce qui suit : « Je soussigné, chanoine de l'église «métropolitaine de Paris, et délégué par )) monseigneur l'archevêque de cette ville, » pour veiller sur la personne du nommé » Gilbert, poëte, en ce moment à l'Hôtel- » Dieu, et rendre un compte exact et fidèle » de toutes choses concernant ledit malade, » fais défense, au nom de monseigneur, à » tous médecins , chirurgiens, et à tous au- » très employés dudit établissement , de lais- » ser pénétrer auprès du nommé Gilbert » les individus qui se présenteront pour le » voir^ sans s'être munis de notre autori- » sation expresse. Telle est la volonté de » monseigneui- l'archevêque de Paris.

» Signé MaRion. »

Les sanglots d'Henriette redoublèrent en entendant celle lecture j mais il fallait qu'elle se résignât. — Vous voyez bien , ajouta le

concierge, qu'il ne dépend pas de moi que vous soyez admise dans la salle des fous : je dois obéir à une autorité supérieure quetout le monde respecte ici; je perdrais ma place si je ne faisais pas exécuter rigoureusement ma consigne....

■■••' — Hélas! que puis-je faire maintenant? s'écria Henriette; je n'ai plus qu'à mourir. Voilà donc cet archevêque si vertueux, si humain , si bienfaisant! Non , il n'a pu dicter cet ordre barbare.

-^ Peut-être, Mademoiselle, cette mesure lui a-t-elle été commandée par l'intérêt même de la santé de Gilbert; et puis , cette autorisation nécessaire , pourquoi désespérer de l'obtenir quand on ne l'a pas même demandée?

Henriette réfléchit un moment; les bienveillantes paroles du concierge avaient fait luire à ses yeux un dernier espoir : — Croyezvous, Monsieur, que monseigneur l'archevêque de Paris accueille ma demande ?

LE MEFUS. 2l3

— Que ne vous adressez-vous à M. l'abbé Marion lui-même, puisqu'il est le délégué -de M. l'archevêque?

— Non, non, monseigneur entendra mes plaintes; je cours à l'archevêché solliciter une audience du prélat : on l'a sans doute trompé, et il connaîtra la vérité.

— Mais l'abbé Marion, Mademoiselle, est plus accessible que l'archevêque; vous ne ferez pas du moins antichambre chez lui, car pour monseigneur c'est différent...

— Ah! Monsieur, si j'osais parler! vous vous repentiriez, vous rougiriez de me donner un semblable conseil...

— Pardon, Mademoiselle, mais je ne vois qu'une chose : M. l'abbé Marion est le délégué de monseigneur, il a signé l'ordre.

' — Qu'importe? Adieu, Monsieur, j'espère obtenir enfin justice et vous revoir bientôt.

Henriette, en disant ces mots, s'élança hors de la loge, après avoir salué le con-p

21 4 GILBËHT.

cierge, — Mademoiselle, dit celui-ci en l'accompagnant jusqu'à la porte qui donnait sur la rue, vous pouvez compter sur mon zèle et mon dévouement quand vous aurez besoin de moi... mais ne revenez pas sans l'autorisation.,..

La maîtresse de Gilbert était déjà bien loin du concierge, que celui-ci continuait ses excuses et l'expression de ses regrets sur la rigueur des devoirs de sa place. .-

Henriette prit le chemin de la place du parvis Notre-Dame, pour se rendre au palais de l'archevêque.

£e îlûpporl.

La protection aicorilée .lUi lettre» |ii-ut faite îupposer dan» le protecteur tlu goût et même une penscc généreuse. Ma'S combien n*a-l-on pas vu de Mécènes oui cacliaient ,sous le masque de la libéralité, les calculs de l'égoïame et de l'atnour-prapre ! Hommes dangoreuj , corrupteurs , qui ne se sont faits les bienfaiteurs des hommes de lettres que pour Ic^avilir, en leur iinposaat d'infâmes transactions , de hooteuT sacrifices , teJi que celui de leur conscience! Adisson , Spect.

Autour d'une table recouverte d'un tapis vert, étaient assis huit individus revêtus presque tous de l'habit ecclésiastique; chacun d'eux parcourait un des nombreux

2lf) GILBEHT.

cahiers qui étaient cpars sur la table. Us at-. tendaient la présence de l'archevêque de Paris dans une des salles de son palais.

Il y avait déjà près d'une année que l'annonce d'un prix proposé pour un éloge du Dauphin avait retenti dans l'empire littéraire; c'était un démenti solennel donné à l'Académie française qui avait déjà couronné un écrit de Thomas sur le même sujet, et à l'académicien qui croyait l'avoir dignement traité. Mais le clergé, et surtout l'archevêque de Paris, n'étaient pas satisfaits de la part que Thomas leur avait faite dans le panégyrique : l'académicien montrait la France pleurant sur le tombeau d'un prince qui lui promettait un bon roi, et dont la piété éclairée n'intimidait l'avenir ni de la raison, ni de la philosophie. Le clergé et l'archevêque avaient déclaré la mémoire du Dauphin calomniée par un éloge éloquent. Pour exciter l'émulation des concurrens, pour jeter plus d'éclat sur

LE EAPPORT. " 217

le concours, la générosité de M. de Beaumont avait porté le prix à 2,400 livres. La médaille de 600 livres offerte par l'Académie semblait bien mesquine à côté d'une pareille récompense; et l'archevêque souriait déjà à la victoire de son futur lauréat sur l'orateur académique.

Cependant il craignait le talent de deux concurrens qu'il avait signalés à la partialité des juges. Le premier était l'abbé Maury. déjà connu par des succès oratoires et dont le nom avait été remarqué dans un concours de l'Académie française. Sa plume redoutable eût pu mériter la couronne décernée par l'aréopage ecclésiastique, et jamais M. de B.eaumont ne se serait résigné à la placer sur le front d'un abbé qui avait osé faire entendre des vérités hardies du haut delà chaire évangélique, en prêchant devant Louis XVI. D'ailleurs, l'abbé Maury avait la réputation d'un prêtre ambitieux; l'archevêque savait de b,onne part que cet ecclér

2l8 ' GILBERT.

siastique élevait ses prétentions jusqu'à la dignité d'évèque in partibus mjidelium.

L'autre concurrent, l'abbé de Boulogne, jeune prêtre habitué à Saint -Germainl'Auxerrois, déplaisait à monseigneur, qui l'avait interdit depuis deux ou trois ans. Persécuté par l'archevêque, il ignorait les motifs de cette disgrâce; en vain s'était-il eiïorcé de fléchir la colère, de désarmer le ressentiment de l'implacable prélat par des preuves multipliées de soumission , de repentir même. En vain d'illustres recommandations, des certificats d'augustes protecteurs, avaient-ils plaidé la cause du jeune martyr d'aveugles préventions. L'abbé de Boulogne était resté sous le poids de la haine de l'archevêque : on l'attribuait à quelques dénonciation des courtisans de M. de Beaumont, qui prétendait aussi à la renommée littéraire, et dont la susceptibilité n'avait pu pardonner à l'abbé de Boulogne le crime d'une tiède admiration pour les mande-

mens de monseigneur et ses œuvres oratoires.

Une première épreuve n'ayant pas satisfait les juges du concours, quoique beaucoup d'écrivains fussent entrés en lice, le prix avait déjà été remis; c'était donc pour proclamer le résultat définitif, que les juges se trouvaient réunis dans un salon de l'archevêché.

Les suffrages, long-temps partagés entre deux discours , s'étaient fixés sur celui dont l'auteur s'appelait Cugniet; du moins tel était le nom trouvé dans le billet cacheté, et joint au discours^ suivant les conditions du programme. L'accessit avait été accordé il l'ouvrage d'un M. de Milon qui figurait d'abord parmi les juges du concours. Mais quel était ce Cugniet , inconnu dans la littérature, se recommandant par son seul mérite, et dont le début était un écrit très-remarquable? Les juges, tout en convenant qu'il méritait le prix, éprouvaient quelques

scrupules en le décernant à un liomnic qui n'appartenait pas à l'état ecclésiastique; un tel jugement pouvait déplaire h mon$eigneur qui sans doute eût désiré couronner un prêtre, dans un concours ouvert sous Jes auspices de la religion. Mais l'archevêque allait bientôt paraître pour trancher cette question délicate : c'était à lui de juger en dernier ressort.

M. de Beaumont entra enfin , soutenu par deux domestiques. A sa vue tous les assistans se levèrent; l'archevêque leur fit signe de se rasseoir, et, placé dans un large fauteuil, il présida le jury littéraire. — Eh bien! Messieurs, leur dit-il, notre concours est-il plus satisfaisant? pouvons-nous enfin offrir au public un ouvrage digne de la mémoire du Dauphin , et qui le venge de la prose de M. Thomas? Ah ! vous avez reçu, à ce qu'il paraît, beaucoup de discours. . .

Il éparpilla les nombreux cahiers qu'on avait rassemblés devant lui, et parut vouloir

les compter. L'abbé (irosier prit la parole: — Oui, Monseigneur, le concours a été très-brillant; un grand nombre d'écrivains ont répondu à votre noble appel... Multi fkenint vocatif pauci vero electi.

— Nous n'avons qu'un prix à donner, c'est fâcheux; mais la pieuse munificence du roi viendra à notre secours , si vous le jugez nécessaire... Voyons, avez-vous enfin décerné le prix ?

— Monseigneur, dit l'abbé Grosier, deux discours ont particulièrement fixé notre attention ; mais, nous l'avouerons, c'est avec un vif regret que nous vous.annonçons...

L'archevêque interrompit brusquement l'abbé: — Est-ce qu'il s'agirait encore de propositions mal sonnantes, impies, de principes hasardés, téméraires?... S'il en est ainsi,, vous ajournerez encore le concours.

— Pardon, Monseigneur! le discours qui nous a semblé mériter le prix est parfaite-

a22 GirnERT.

ment orthodoxe; il respire la plus sainte

morale...

— La religion, la religion d'aboi'd, monsieur l'abbé, la morale après! '*f ''--^

— C'est l'oèuvred'un excellentcatholique, apostolique et romain , et il est plein de beaux mouvemens d'éloquence... L'auteur de cet éloge ira loin; mais l'honneur de la victoire est perdu pour le clergé...

— Tant pis, monsieur l'abbé, c'est un petit malheur, que voulez-vous? Le clergé devient de jour en jour plus pauVre en talens; la chaire évangélique attend un orateur.

— Il est vrai, monseigneur, qu'elle est veuve depuis que l'âge vous a forcé de vous en éloigner: cependant vous avez légué au jeune clergé des modèles d'une éloquence sublime; qu'il les m'édite, qu'il les étudie, et alors peut-être la France gémira moins de votre silence.

L'archevêque remercia l'abbé Grosier par

r-r, RAPPORT. aaS

un sourire bienveillant , et repoussa l'éloge avec une modestie alTectce; puis, ramenant la conversation à l'objet principal de la réunion : • — Certainement j'aurais préféré pour lauréat un ecclésiastique à un laïc; mais enfin avant tout il faut être juste; et puis il y a même parmi les membrea»du clergé parisien quelques jeunes brouillons qui se mêlent d'écrire, de prêcher, et dont le triomphe coûterait sans doute beaucoup à mon cœur. Cependant, je le répète, nous devons être justes: ainsi, puisque c'est un laïc qui a mérité le prix , il aura la médaille.

L'abbé Grosier nomma le sieur Cusrnietse disant bourgeois de Paris, et demeurant rue et ile Saint-Louis. L'archevêque pria l'abbé Godescard, secrétaire de l'archevêché, de lui lire quelques fragmens du discours couronné, et confirma par son approbation le jugement^e l'aréopage littéraire. L'abbé Pey fit ensuite la lecture de plusieurs, passages de l'ouvrage de M. de Milon; mais

1l4 GILBERT,

M. de Beaumont, tout en rendant justice au style élégant de cet écrivain, à son orthodoxie, déclara que le prix appartenait de droit à M. Cugniet. Alors l'aréopage, déterminé par l'opinion de l'archevêque, décerna le prix au discours de l'obscur écrivain , et le secrétaire-. Godescard fut chargé d'instruire le vainqueur du triomphe qu'il venait d'obtenir.

Déjà cet abbé avait cacheté la lettre qu'il adressait à M. Cugniet, lorsque l'huissier Valentin entra dans le salon, et vint parler à l'oreille du prélat. — Dites, répondit M. dfr Beaumont, dites à l'abbé Marion que je l'entendrai volontiers. — Puis, s'adressant aux juges du concours : — ■ Messieurs, je pense que nous n'avonsplus rien à faire relativement au prix; accorderons-nous quelques mentions honorables, quelques encouragemens?

Moi, je suis d'avis que nous n'imitions pas l'Académie ; elle s'est assez décréditée par ses injustices, ses erreurs et ses vains sub*

tcrlugcs , au moyen desquels elle cherche à consoler l'amour-propre des habitues de ses concours : nous pourrions bien , comme elle , accorder deux ou trois accessit et une demi-douzaine de mentions honorables: faisons mieux que nosseigneurs du Louvre ; un prix et un accessit doivent suffire.

Les assistans approuvèrent hautement l'avis de l'archevêque, et celui-ci fit signe à Valentin d'introduire l'abbé Marion. L'huissier sortit pour exécuter l'ordre de M. de Beaumont. — Messieurs^ dit le prélat, mon poëte est décidément fou, et fou à lier....

C'est dommage, car ce jeune homme avait du talent. Vous vous rappelez sans doute le petit Gilbert et son équipée à mon château de Conflans?

— «Quoi! monseigneur, répondit l'abbé Pey, faudrait-il désespérer des jours de ce malheureux? Sans doute l'art est impuissant contre une aussi terrible maladie...

aaG GILBERT.

— -Et les douches, les douches! s'écria l'abbé Godescard.

— Ma foi , dit l'archevêque , je ne sais pas au juste à quel traitement on a soumis ce jeune homme; mais voici l'abbé Marion qui va nous donner de ses nouvelles... Vraiment Gilbert m'intéresse beaucoup.

L'abbé Marion entra, et l'archevêque lui montra un fauteuil , en l'invitant à s'y asseoir. — Eh bien ! monsieur l'abbé , dit-il au nouveau venu , que nous apprendrezvous au sujet de mon malade? Vous l'avez vu aujourd'hui?

— Hélas! oui, monseigneur; mais son -état est de plus en plus alarmant; le délire continue , et le chirurgien que j'ai interrogé ne paraît pas avoir l'espoir de rendre ce jeune homme à la société : Gilbert est condamné par la Faculté.

— Ce sera une grande perte pour la littérature et la religion, s'écria l'archevêque, car le talent de ce poète n'avait besoin que

LK UAProUT. 22^

d'encouragemens pour se placer à côté du grand Rousseau. Grâce à mes conseils et à nies bienfaits, il eût victorieusement combattu sous les étendards de la foi; j'aurais imprimé à son talent une direction utile; la poésie sacrée n'aurait eu aujourd'hui rien à envier au siècle de Louis XIV. Mais enfin, monsieur Tabbé, vous qui avez vu Gilbert, partagez-vous l'opinion de la Faculté?

— Hélas 1 oui, monseigneur, car j'ai assisté déjà bien des fois au plus douloureux spectacle qui puisse affliger mon creur; ma situation était pénible , au milieu de ces cris de souffrance, dans cette enceinte où la mort s'annonccpar tant d'horribles préludes. Mais je n'ai pas reculé un instant devant la tâche pénible que vous avez daigné imposer à mon zèle; la religion m'a soutenu, m'a donné les forces et lé courage nécessaires pour justifier l'honorable confiance

— Très-bien , très-bien, monsieur l'abbé;

mais il s'agit de Gilbert, et venez tout de

àaS GILBERT.

suite au fait ; car je ne doute pas de votre zèle, de votre courage...

— Ah! monseigneur, je voudrais pouvoir taire certains détails qui sont de nature à affaiblir l'intérêt qu'excite M. Gilbert ; mon premier devoir est de dire la vérité , quoi qu'il en puisse coûter à mon cœur...

— Abrégez , je vous prie , monsieur l'abbé; ces digressionssont tout-à-fait hors de saison. Voyons, qu'avez-vous vu , qu'avez<-vous entendu ?

Le prélat avait prononcé ces paroles avec une brusque vivacité; c'était le ton de la mauvaise humeur. L'abbé Marion continua son récit en ces termes: — M. Gilbert, placé dans la salle des fous, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à monseigneur dans un précédent entretien , a été souvent visité par M. le chirurgien en chef, qui fait de ce malade l'objet de ses soins les plus empressés; mais la folie a pris un tel caractère de violence, qu'on a été obligé de her les bras et

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les mains à M. Gilbert , afin qu'il ne se portât pas à de graves excès. Pourquoi , hélas ! l'humanité interdit-elle le moyen d'empêcher d'autres excès non moins funestes?.... Le malade s'emporte en cris de fureur et en blasphèmes contre la religion , contre ses ministres, contre son bienfaiteur!...

M. de Beaumont et les autres assistans témoignèrent leur surprise par des exclamations diverses; ils ne pouvaient s'expliquer cette circonstance singulière dans la folie d'un homme qui avait fait servir sa raison et soi^ talent à la iJ^fense de la rehgion. — Je conçois, monseigneur, votre étonnement, ajouta l'abbé Marion , et le chirurgien en chef est lui-même fort embarrassé pour résoudre un problème aussi difficile. Je lui ai rapporté tout ce que vous avez fait pour ce jeune homme, la reconnaissance dont il pa^ raissait pénétré pour son bienfaiteur. Quand j'ai demandé à M. Moreau s'il n'était pas possible qu'un combat violent contre les sou-»

aSo GILBERT.

venirs et les habitudes d'une vie peu religieuse eût conduit ce jeune homnme à cette irritation terrible qui finit par la folie, le chirurgien a gardé le silence...

Les abbés Pey et Godéscard applaudirent à la pénétration de leur confrère Marion. L'archevêque, au contraire, paraissait désapprouver cette interprétation extraordinaire des paroles d'un fou. — Je sens, dit l'abbé Marion, qui avait remarqué le mécontentement peint sur la physionomie du prélat, je pense que de tels détails doivent déplaire; moi-même je me suis presque repenti de l'observation que j'avais soumise à M. Moreau, et j'aime à croire que M. Gilbert méritait les bienfaits dont l'a comblé un illustre protecteur. On ne doit pas juger la conduite d'un homme d'après des paroles arrachées par la souffrance: aussi vous ferai-je grâce^ monseigneur, d'autres circonstances

— Non, non, dit l'archevêque, je ne veux rien ignorer; continuez.

}jU rappout. 33 I

— Tantôt le malade mêle votre nom auguste à des injures impies, à d'abominables blasphèmes; tantôt il invoque le nom d'une femme C'est sans doute un être imaginaire que cette Henriette dont le nom est presque toujours dans la bouche de M. Gilbert. Dans son délire , c'est cette Henriette qu'il appelle auprès de lui; c'est l'ange tutélaire auquel il adresse les vœux d'un brûlant amour, d'une tendresse désordonnée... Je m'arrête, monseigneur, car je craindrais de blesser de chastes oreilles par un trop fidèle récit Quelque disposé que je sois à l'indulgence envers un frère malheureux, je aai pu entendre sans indignation ces expressions d'un amour criminel... elles accusent hautement les mœurs de M. Gilbert. Cette Henriette est sans doute —

L'archevêque imposa tout à coup silence à l'abbé Marion, et prenant la parole à son tour : — Eh mon Dieu ! monsieur l'abbé, à tout péché miséricorde! Qui vous a dit, d'ail-

a32 GILBERT.

leurs, que cette Henriette ne (ùt pas l'objet d'un pur attachement? Gilbert n'était pas heureux, et il a dû chercher des consolations; jeune, passionné^ il devait aimer 5 il aimait mademoiselle Henriette. Lorsque tant d'abbés scandalisent le monde par leur conduite immorale, par leur libertinage; quand on voit l'habit ecclésiastique déshonoré par tant de prêtres indignes de ce nom , serons-nous trop sévères à l'égard d'un jeune homme qui, du moins, n'était lié par aucun serment, et dont la conduite, tout irrégulière qu'on la suppose, serait victorieusement défendue par ses ouvrages? M. Gilbert peut à celte accusation opposer de beaux vers, des satires dictées par une indignation éloquente. Montrez-moi beaucoup de nos abbés de cour, de nos abbés coureurs de ruelles et de cafés ^ qui aient autant de droits que M. Gilbert à notre indulgence.

L'abbé Marion baissa les yeux, et une rougeur subite couvrit son front : sa cods-

tli RAPPORT. 23!^

cience lui reprochait sa conduite et cet odieux système de persécution envers l'infortuné Gilbert, qu'il aurait dû plaindre et défendre. La sortie de l'archevêque contre rimmoralité d'une partie du clergé parisien , avait réduit au silence les abbés Pey et Godescard qui s'étaient rangés du parti de leur confrère j et paraissaient l'appuyer (fans la haine qu'il portait au poète. M. de Beaumont agita la sonnette placée sur la table, et s'apprêta à congédier l'assemblée. — Monsieur l'abbé, dit-il à Marion, n'oubliez pas que la charité doit êtrenotreéternelledevise...Une trop grande sévérité de principes est contraire aux leçons de notre divin Maître : relisez l'Évangile , monsieur l'abbé, relisez l'Evangile, et vous y verrez tracés tous nos devoirs. Plaignons le pauvre Gilbert , secourons-le, arrachons-le, si nous pouvons , à la mort, nous luijèrons après notre harangue , comnae dit le bon La Fontaine qui

avait du bon, quoiqu'il n'allât pas souvent à la rnesse.

Cette nouvelle admonition était une menace de disgrâce pour l'abbé Marion , qui , pour conjurer l'orage, se confondit en excuses, en protestations de zèle, de modéralion, decharité, suivant le code évangélique; il assura au prélat qu'il s'y était toujours conformé, et que Gilbert surtout avait été traité avec tous les égards dus à son malheur et à sa situation. L'archevêque , voulant rassurer l'abbé Marion , lui donna sa main à baiser ; puis il se leva , aidé par les domestiques qui l'avaient amené.

Mais à peine avait-il fait quelques pas, que Valentin entra dans le salon où se trouvait encore le prélat. — Que voulez-vous , Valentin? lui dit M. de Beaumont d'un ton affectueux; est-ce encore quelque supplique, cjuelque pétition que vous voulez me présenter ?... — Il se retourna , et montrant

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Valcntin aux personnes qui étaient derrière lui : — Cet homme-là a toujours à solliciter... mais pour les autres.

Valentin se remit de son trouble, et annonça au prélat qu'une dame lui demandait avec instance un moment d'audience. - — • A demain ,àdemain lesaffaires et les audiences, dit M. de Beaumont avec brusquerie; je suis fatigue... Valentin j faites entendre raison à votre solliciteuse ; mais j'ai besoin de repos.. . Vous avez entendu, allez.

L'huissier interdit se retira; il sentait que l'âge du prélat lui commandait des ménagemens, et n'insista pas pour obtenir la faveur que sans doute M. de Beaumont n'eût pas refusée à un serviteur qu'il aimait. Il était à peine parti, qu'un valet-de-chambre se présenta tenant une lettre à la main: elle était adressée à l'archevêque de Paris.

Celui-ci dit àî'abbé Godescard de prendre cette lettre, et de lui en faire connaître le contenu. Voici ce qu'y lut le secrétaire de

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l'archevêché : « J'ai appris que le discours » consacré à l'éloge du Dauphin, et dont la » devise qui y est jointe me nomme l'auteur, » avait réuni les suffrages des juges du con- » cours. Je dois à la vérité, à mon honneur, )) et surtout à une amitié dont je m'honore, » de déclarer que ce discours est l'ouvrage )) de M. l'abbé de Boulogne, prêtre habitué » à la paroisse de Saint-Germain-l'Auxer- » rois.

» Signéj CuGNiET. »

L'archevêque irrité arracha tout à coup la lettre des mains de l'abbé Godescard et la déchira. — Ah ! l'on croit qu'on pourra me jouer delà sorte! Non, non, je ne serai pas dupe de celte ruse grossière... Un ami complaisant prête sa plume et son talent à cet abbé , parce qu'il croit , au moyen d'une couronne, rentrer en grâce auprès de moi, et me faire revenir sur une mesure de ma juste sévérité.... Messieurs, je vous prie de ne te-

nir aucun compte de cette lettre insolente... Puisque M. Cugniel est le vainqueur, c'est lui qui aura le prix.... — Il se dirigea vers la porte, laissant les juges dans la stupeur; mais il revint bientôt sur ses pas, et comme s'il se fût ravisé : - — 11 y a une autre manière de trancher cette question étrange à la satisfaction de tout le monde... Ni M. Cugniet , ni son ami Boulogne n'auront la médaille... M. de Milon doit être proclamé le vainqueur. D'ailleurs, M. de Milon est connu sous les rapports les plus heureux , tandis qu'un M. Cugniet!... qui est-ce qui a jamais entendu parler de cet homme? Voila une raison excellente pour ne pas le couronner. Pour M. de Boulogne, je ne le connais que trop. Telle est, Messieurs, mon opinion... telle est ma volonté!

Ainsi , le même homme qui , peu d'instans avant , exaltait le mérite de l'éloge composé par M. Cugniet, ce prélat qui avait donné aux autres juges une leçon d'équité, et avait

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fait triompher les droits du talent contre une partialité obséquieuse, venait détruire son propre ouvrage! M. de Beaumont n'écoutait plus que la voix de ses préventions et de la haine aveugle qu'il portait au jeûne abbé de Boulogne. La ruse employée par ce dernier était innocente, et devait rehausser encore l'éclat de son succès. Mais l'abbé de Boulogne avait en vain espéré arracher ^ à force de talent, le pardon de ses torts imaginaires. L'archevêque imposait violemment une solennelle injustice à des juges dont il ne rougissait pas de faire les dociles instrumens de sa haine. Cependant, il faut le dire, ces hommes qui étaient restés silencieux après avoir entendu les dernières paroles de l'archevêque, ne purent se soumettre à ce ridicule arrêt, et l'abbé Godescard détermina ses collègues à opposer une courageuse résistance aux ordres du prélat. Ils sentirent qu'une décision qui consacrerait une telle injustice, les couvrirait de honte; le public.

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à son lour, aurait été pris pour juge par l'abbé de Boulogne, et l'Académie n'eût pas manqué d'intervenir dans une pareille cause. Ils résolurent donc de maintenir la décision qui décernait le prix à cet abbé, puisque M. Cugniet l'avait déclaré l'auteur de l'éloge dont la supériorité incontestable avait été reconnue par l'archevêque lui-même.

Les abbés Pey et Godescard s'engagèrent à faire tous leurs efforts pour vaincre l'obstination du vieillard, et le secrétaire, comptant sur le succès de ces démarches , déchira la lettre qu'il destinait à M. Cugniet, et en écrivit une autre pour annoncer à l'abbé de Boulogne que le jury avait substitué le nom du desservant de Saint-Germain-l'Auxerrois à celui de son complaisant ami.

L'assemblée se sépara ensuite, et l'abbé Marion accompagna M. Grosier qui portait le plus vif intérêt à Gilbert. M. Grosier reprochait vivement au chanoine sa dureté à l'égard de ce jeune homme. L'abbé Marion

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se défendait mal, et essayait de se justifier par les ordres qu'il avait reçus d'abord de l'archevêque, etquecelui*ci venait presque de désavouer. Toutefois , il promit à M. Grosier de réparer les torts involontaires de sa morale trop sévère, disait-il, et de faire taire ses scrupules religieux devant cette recommandation puissante. Cette indulgence était, selon lui, un grand sacrifice à l'amitié. M. Grosier ne quitta l'abbé Marion que lorsqu'il eut obtenu la nouvelle assurance que ceux qui s'intéressaient au sort de Gilbert n'auraient plus besoin de le défendre contre d'odieuses imputations. L'abbé Marion protesta de son dévouement à la cause du talent et du malheur.

Cependant l'archevêque , en traversant un vaste corridor qui conduisait à son cabinet , avait été obligé de suspendre sa marche et de s'asseoir. L'agitation qu'il éprouvait depuis la lecture de la lettre de M. Cugniet, était si vio* lente, qu'ilse répandait en invectives contre

l'abbé de Boulogne; tantôt il voulait rentrer dans la salle du conseil pour déclarer qu'il retirait les dix-huitcentslivres dont il avait augmenté la valeur de la médaille; tantôt il voulait qu'on ne donnât pas de prix ; le triomphe de Tabbé de Boulogne lui semblait un grand scandale, une calamité pour la religion. Enfin il contint sa colère et se leva en murmurant des menaces contre le jeune clergé qu'il accusait de philosophie et d'impiété.

Déjà les deux battans de la grande porte de la salle à manger s'ouvraient devant l'arche vêque ., lorsqu'en se retournant il aperçut Godescard et Marion qui s'avançaient dans le corridor, mais qui, à l'aspect de M. de Beaumont, avaient ralenti leurs pas : il fit un signe aux deux abbés pour les inviter à venir auprès de lui : — Vous écrirez à M. de Boulogne, dit-il à Godescard, que je l'interdis de nouveau pour un an ; il a voulu me tromper par une ruse grossière : s'il n'avait insulté que moi , je pourrais pardonner, mais la re-»

T. II. iG

a42 GILBERT.

ligion dont je suis le ministre m'ordonne de punir; un prêtre doit connaître les devoirs que son état lui impose, et, quand il les oublie , il faut les lui rappeler....

— Oui, Monseigneur; mais le discours de M. de Boulogne n'en est pas moins une composition fort distinguée... Quel malheur que ce jeune homme ait employé un indigne subterfuge! cependant, Monseigneur, vos

ordres seront exécutés Permettez-moi,

toutefois, de déposer à vos pieds l'hommage du jury que vous venez de présider ; il m'a choisi pour être auprès de vous l'interprète de sa reconnaissance... car sans vous, sans le conseil de votre goût si éclairé, nous n'aurions pas su rendre justice à l'ouvrage de cet étourdi d'abbé... Le premier orateur de notre époque pouvait seul apprécier une composition qui annonce une étude approfondie de ce grand maître... Ah! Monseigneur , l'abbé de Boulogne est un de vos élèves,un jeune écrivain formé à votre école I

L'archevêque oublia tout à coup sa mauvaise humeur. Il voulut en vain dissimuler la satisfaction que lui faisaient éprouver les paroleC' de Godescard ; mais sa physionomie contrastait avec le ton sévère de sa réponse : la cause de Tabbé de Boulogne était déjà à moitié gagnée.

i'^nivcmc.

O femmes ! de vos soins adorables effets î La vie humame entière est due à vos bienfaits. A l 'heure du der]in , comme de la naissance. Votre sexe es! Taj.pui de notre double enfance ; Et, de nos jours sereins prolongeant le flambeau. Berce encor nos douleurs aux portes du tombeau t Vos secours , votre sein et vos bras nous attendent; Les consolations de vos lèvres descendent. Quand nous a fui l'amour et même l'amitié, Dieu pour nous dans vos cœurs met encor la pitié,

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