‹ GilbertChapitre 3 sur 27 · LE CURÉ · texte numérisé non relu

LE CURÉ

villaueoise, conliiiuèrent leur route vers Paris, et les habitans rentrèrent chez eux pour commenter l'accident nocturne qui les avait arrachés au sommeil.

Cependant Gilbert courait toujours^ Arrivé devant l'église, il est étonné de ne pas la trouverouverte: il s'approche de la porte, et, n'entendant aucun bruii, il se frappe le Iront avec violence. — Hélas! s'écrie-l-il, personne dans l'église! et je sais que je vais mourir, mourir sans avoir reçu les derniers secours de la religion! Oh! quel triomphe pour mes ennemis, s'ils pouvaient calomnier encore ma cendre, si la main d'un prêtre ne me fermait pas la paupière! — En disant ces mots, il lève les yeux ; à l'une des fenêtres d'une petite maison attenante à l'église, brille une lumière. Gilbert, dans l'espoir qu'on pourra lui indi(iuer la demeuie du curé de Chareiiton, s'approche de celte niaison, et agite la sonnette dont le cordon frappe ses regards. La fenêtre ne s'ouvre pas.

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Gilbert se remet à sonner plus fort; enfin un léger bruit se fait entendre au-dessus de sa tête. La fenêtre est ouverte, et une voix de femme interroge avec humeur l'importun étranger : — Qu'y a-t-il, Monsieur, pour votre service?... que demandez-vous?

— La demeure de M. le curé de Charenton.

— De M. le curé de Charenton? C'est ici... Mais que lui voulez-vous à une heure aussi indue?... On ne vient pasainsidéranger le monde... vous auriez bien pu attendre que M. le curé fût levé.

— Ah! pardon, Madame, pardon; un malheureux a besoin de lui... un mourant...

— Il s'agit d'extrême -onction... Est-ce que cela ne peut pas se remettre?... Est-ce que le malade ne peut pas vivre encore quelques heures ?

— Madame , je vous en conjure , ayez pitié d'un misérable pécheur qui va rendre le dernier soupir... Sauvez, sauvez une ame, en

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prévenant M. le curé. Sans doute s'il était prévenu, il accourrait...

Ces paroles si pressantes de Gilbert étaient entrecoupées de sanglots; elles émurent la jeune femme qui d'abord avait paru peu sensible à la prière de l'étranger. — Attendez, Monsieur, lui cria-t-elle , attendez; je ne puis vous promettre... je ne sais pas précisément si M. le curé peut sortir en ce moment; mais attendez. — La fenêtre se referma, puis se rouvrit quelques instans après, et la même voix fit entendre à Gilbert ces paroles consolantes : - — Vous allez voir M. le curé.

En effet, sur le seuil de la porte de la maison une jeune femme dont la toilette en désordre attestait la précipitation d'un lever un peu brusque, parut tenant à la main un flambeau: elle s'avança un peu en dehors, et n'apercevant pas d'abord Gilbert : — Où êles-vous donc? dit-elle; par ici, Monsieur, par ici ! — Gilbert se présenta devant la

jeune feniîiie; mais à peine celle-ci l'eut-elle aperçu, qu'elledétournales veux, etremonla précipitamment l'escalier^ en s'écriant: — Un homme en chemise! fi! quelle horreur! — Le jeune homme n'entendit pas cette exclamation de la pudeur blessée, et suivit la lumière qui fuyait devant lui. Arrivé au premier étage, il entra dans la chambre dont il vit la porte ouverte, et, après avoir traversé une petite salle à manger, il parvint dans une chambre au fond de laquelle se trouvait un lit; sur le mur, un grand crucifix en ivoire détachait sa blancheur; quelques fauteuils et une commode composaient l'ameublement de cette pièce.

Les larges rideaux du lit dérobaient à la vue de Gilbert les acteurs d'une scène dont il était le sujet. — Au secours, au secours, monsieur le curé!... Jésus Maria!... un homme en chemise!... il vient sans doute pour nous voler.

— Allons, Ursule :... ouvrez le tiroir d*en

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haut... donnez -lui tout l'argent qui s'y

trouve...

' ' — Un homme en chemise, monsieur le

curé! je n'oserai jamais...

Ursule s^était jetée au fond de la ruelle du lit et ne bougeait pas. Le curé entr'ouvrit alors les rideaux^ et voyant le jeune homme qui se tenait debout au milieu de la chambre, sans faire un pas, il s'enhardit à lui adresser la parole. L'altitude de Gilbert , son main lien n'annonçaient pas de coupables projets : il était debout loin du lit, et n'osait avancer, car il craignait de s'être trompé: ne voyant personne, il se préparait à revenir sur ses pas. Le dialogue entre le curé et sa servante n'avait pu traverser Tépaisseur des rideaux pour arriver jusqu'à lui.

Quelques parties de l'habillement d'une femme se trouvaient sur une chaise assez près du lit : deux paires de pantoufles auraient fixé l'attention d'un observateur; mais Gilbert n'était plus en état déjuger ce qu'il voyait. La

voix du curé vint tout à coup l'avertir qu'il n'était pas seul: — Monsieur, lui cria le prêtre, on n'entre pas ainsi chez les gens, la nuit à moins qu'on n'ait de mauvais desseins. — Gilbert regarda l'endroit d'où partaient ces paroles, qu'il ne parut pas d'abord comprendre, et crut qu'elles ne s'adressaient pas à lui. — Vous ne répondez donc pas? ajouta le curé; parlez, Monsieur, parlez ; qu'on sache du moins à quoi s'en tenir. Etesvous voleur? oui ou non? Si vous l'êtes, à la bonne heure; mais vous devriez savoir que nous autres, pauvres curés de village , nous ne sommes pas riches... tandis qu'il y a ici tout prés des particuliers... Voyons, Monsieur, que voulez-vous?

Lejeunehommejoignit les mains, et baissa les yeux sans répondre à la nouvelle interpellation du curé. Celui-ci sortit alors de son lit, et prenant la lumière que sa servante avait déposée sur le plancher, il alla droit à Gilbert : — Sortez d'ici. Monsieur, sortez

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d'ici... — Et le prenant au collet, il se disposait à le pousser hors de la chambre. Gilbert tomba à genoux en criant : — Grâce, grâce! miséricorde pour un pauvre pécheur qui va mourir!

— Vous n'êtes donc pas un voleur?... J'y perds mon latin, vraiment! Qu'étes-vous donc, Monsieur? Au nom du ciel , expliquezmoi cela...

Un éclat de rire échappa soudain à mademoiselle Ursule, en entendant cette étrange supplication du curé dont le ton s'était radouci. — Vous ne voyez donc pas, dit-elle, que ce pauvre homme vous demande l'extréme-onction ?

— Que ne le disait-il donc tout de suite? répliqua le curé, qui, continuant à s'adresser à Gilbert, l'aida à se relever. — Monsieur, est-ce vraiment l'extrême-onction que vous demandez? Remettez-vous de votre trouble, de votre émotion....

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— De profundis clamavi ad /e, Domine; Domine y e.xaudi...

— Il ne s'agit pas de cela ^Monsieur; pom qui me demandez-vous rextiôme-onction?

Je vais m'habiller à la hâte et vous suivre... car je ne cours pas en chemise, comme vous, ilans un village,, pas même la nuit : permettez-moi, ou plutôt j'ai le droit de vous dire

que votre costume est fort peu décent

boutonnez au moins votre redingote.

— Dies irœ , dies illa y Criicis expandens vexilla . . .

— Vous n'êtes pas ici h l'église. Monsieur... Mais vous ne m'avez pas dit si nous avons beaucoup de chemin à faire... Le mourant que je dois administrer demeuret-il dans ce village?

Gilbert ouvrit de grands yeux en entendant cette question du curé. — Quoi! c'est vous, s'écria-t-il , c'est vous qui êtes monsieur le curé... mon ange tutélaire !... — Il se précipite aux genoux du prêtre, et les te-

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nanl étroitement embrasses : — Mon père , entendez la conFession d'un misérable pécheur... je vais paraître devant Dieu... Ne me refusez pas l'absolution... je meurs viclime des philosophes... Mon père, ayez pitié d'un pauvre pécheur...

— Quoi ! c'est pour vous que vous demandez le Viatique ? — En disant ces mots , le curé tomba à la renverse sur un fauteuil. Ursule, entr'ouvrant le rideau du lit, dit à l'oreille du curé : — Je crois que c'est un voleur ou un fou.

Gilbert tenait toujours embrassés les genoux du prêtre. Celui-ci, le repoussant, mais avec douceur, lui dit de se relever : — Allons, jeune homme, vous vous alarmez trop facilement; vous n^éles pas en danger de mort, puisque vous avez pu venir jusqu'ici , à cette heure... Vous ne ressemblez pas du tout à un mourant.

— Mon père, mon père, vous voulez donc me refuser votre saint ministère ?...

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— Moi , Monsieur , je ne le refuse jamais à ceux qui en ont besoin ; mais je vous le répète, vous n'êtes pas dans le cas de le réclamer; je connais mon devoir, les réglemens ecclésiastiques; et vous administrer maintenant le sacrement que vous demandez avec tant d'instance, ce serait violer la sainteté, compromettre la dignité du sacerdoce... Voyons, jeune homme, retournez chez vous... vous ne demeurez pas loin d'ici, sans doute, quoique je ne vous aie jamais vu dans mon église... Etes-vous mon paroissien ?

Tandis que le curé adressait ces exhortations et ces remontrances à Gilbert, celuici le regardait fixement, et ne répondait rien; enfin, pressé de s'éloigner, il interpella vivement l'abbé : — Encore une fois, mon père, je vous supplie de ne pas me refuser l'extréme-onction...

— Encore une fois, jeune homme, je vous prie, je vous ordonne même de sortir

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