LE CURÉ. I
d'ici et d'aller vous recoucher tranquillement ; je vous promets d'aller vous voir dans la journée , si toutefois vous voulez bien me faire connaître votre nom et votre demeure... Entendez-vous bien, jeune homme?
— Malheureux que je suis! tout le monde m'abandonne... Les philosophes ont armé contre moi jusqu'aux ministres des autels...
— Qu'est-ce que vous entendez par-là.
Monsieur?... Je ne connais pas les philosophes, et ne me soucie nullement de les connaître...
— Ah , mon père ! je me retire en gémissant... je n'ai plus d'espoir maintenant qu'en monseigneur l'archevêque...
— Soit , Monsieur ; allez à Conflans si cela vous fait plaisir; mais du moins allez mettre vos culottes , car je doute qu'on vous reçoive habillé aussi peu décemment que vous l'êtes...
— Je suis l'ami de l'archevêque, mon père... Il saura votre conduite; je lui dirai
l8 GILBERT.
qu'un ministre tic Dieu s'est laissé gagner par mes ennemis, par les philosophes...
— C'est bon , c'est bon , Monsieur; monseigneur n'aura pas autant de patience que moi , et... que Dieu ait pitié de vous !...
— Et de vous aussi, 6 mon père!...
■ — C'en est trop! dit le curé qui, rendu furieux par ce qu'il croyait une outrageante ironie, prit Gilbert au collet, et le poussa de chambre en chambre jusqu'à l'escalier, dont il lui fit descendre rapidement toutes les marches. Ursule voulut en vain s'opposer à cette violence. Elle avait sauté à bas du lit, et criait à l'abbé : — Ne lui faites pas de mal, monsieur le curé , ne lui faites pas de mal... vous ne voyez donc pas qu'il est fou! — Le curé n'en continuait pas moins à suivre Gilbert qui ne lui opposait aucune résistance, et qui se contentait de lever les mains au ciel , en paraissant le prendre à témoin de la persécution dont il était l'objet. Quand il fut arrivé au bas de l'escalier et qu'il eut
t.K CURÉ. ip
franchi le seuil de la porte , le curé radoucissant sa voix : — Jeune homme , allez en paix; sit pax vobiscujn^et cum spirltu tuo... Rentrez tranquillement chez vous... je vous le répète , si vous avez réellement besoin de mon ministère, vous ne m'attendrez pas long-temps.
Gilbert avait déjà fait quelques pas dans la rue; à la voix du curé il se retourna : — Moi,m'adresser à un prêtre philosophe, à un ami des encyclopédistes î Jamais, jamais î Malédiction au prêtre parjure qui repousse les vœux d'un mourant, qui est sourd à sa dernière prière! Malédiction au prêtre sans charité, sans miséricorde!
Le curé referma la porte à double verrou, et, remontant l'escalier avec mademoiselle Ursule, il s'écria à plusieurs reprises ; — Je commence à croire que cet homme est décidément fou.
— Mais, dit Ursule, il est capable d'aller directement chez monseigneur l'archevêque
ao GILBF.UI.
de Paris se plaindre de ce qui lui est
arrivé....
— C'est un fou, et on saura bien l'empêcher d'arriver jusqu'à monseigneur.... Au surplus, j'irai après le déjeuner faire ma déclaration et ma plainte par-devant M. le bailli; on saura enfin quel est cet homme,
d'où il vient si c'était effectivement un
malfaiteur Mais pourquoi n'avait-il pas
de culottes?.... peut-être venait-il sans façon prendre les miennes.
Ursule ne put s'empêcher de rire de l'idée du curé; mais elle combattit son opinion relativement aux projets qu'il supposait au visiteur nocturne. — Non, non, dit-elle, monsieur le curé , ce jeune homme n'avait pas du tout la physionomie d'un voleur.... il n'avait aucune arme , et si c'était vraiment un malfaiteur, il vous aurait demandé tout autre chose que l'extrême-onction
— Tous les prétextes sont bons pour s'introduire dans les maisons, la nuit, et l'imagi~
H CUUÉ. 2 1
«ation de MM. les voleurs n'est jamais en défaut.... Au reste, quel que soit l'individu qui sort d'ici, honnête homme ou malfaiteur, fou ou raisonnable, vous avouerez, mademoiselle Ursule, qu'il est fort désagréable de recevoir la nuit de pareilles visites quand on dort
— Dormiez-vous, monsieur le curé ? — Le curé jeta sur mademoiselle Ursule un regard plus que bienveillant, et lui prenant le bras pour l'aider à remonter l'escalier : — Que vous êtes imprudente, Ursule, de vous fatiguer ainsi!... Votre état exige , vous le savez^ les plus grandes précautions; voyez, à peine éles-
vous vêtue Il fallait rester au lit.... Que
le diable emporte le malencontreux visiteur!
Ursule^ quoique jeune, paraissait marcher difficilement: elle s'appuya sur le bras du curé, et tous deux rentrèrent dans l'appartement.
C€jrtr^m£-(iï)nftion.
Il y a vingt ann^e) entière* que je luû en
possession de dormir ]rs nuits ; je vrux finir comme j'ai commence.
La Brutèbe, chap. xiy.
Grand merci de son passeport ; Je le crois bon ; mais dans cet antre Je vois fort bien comme l'on entre , Et ne vois pas comme on eu sort.
La Fontaine , liv. vi.
— Malédiction , malédiction au curé philosophe ! — Tel était le cri d'un homme qui courait sur la route de Charenton à Conflans; il le répétait encore quand il fut arrivé de-
L'EXTRiME-ONCTIOIf. ^3
.vaat le château de l'archevêque. Des palefreniers qui en sortaient avec des chevaux , aperçurent Gilbert et se mirent à rire. — Eh, eh, Monsieur! lui cria l'un d'eux, où allezvous donc?.... vous vous trompez sans doute de porte; vous avez oublié vos culottes.
Les palefreniers avaient fait faire halte à leurs chevaux pour le voir , de sorte qu'il lui était impossible de passer. Comme il ne répondait pas aux questions qui lui étaient adressées, un autre de ces hommes descendit de cheval , et lui demanda vS'il était de la maison.
— Malédiction, malédiction au curé philosophe! répondit Gilbert.
— Qu'est-ce qu'il veut donc dire avec sa malédiction?.... Faites-moi le plaisir, Monsieur , de me dire ce que vous venez faire ici à cette heure ?
— Malédiction, malédiction au curé philosophe!
— Vous êtes un curé philosophe.... c'est
fliftérent Monsieur dit qu'il est curé; mes
amis, respect h monsieur le curé.
Les autres palefreniers ôtèrcnt leurs bonnets respectueusement et s'inclinèrent devant Gilbert, dont ils ne pouvaient comprendre le langage extraordinaire ; ce mot de curé avait fait sur eux une impression qui excluait tout raisonnement, toute réflexion.
Celui qui avait interrogé Gilbert s'offrit pour le conduire et protéger sa marche à iravers l'embarras des voilures et des chevaux qui se trouvaient devant la porte. Cependant il ne pouvait regarder sans élonnement le singulier costume de celui qu'il prenait pour un curé. — Il paraît, lui dit-il, que M. le curé a une affaire pressante qui le conduit au château.
— Oh! oui, bien pressante, il s'agit du salut d'une ame.
— C'est différent, monsieur le curé; mais il n'y a guère que nous de levés au château ; le suisse ronfle , sauf votre respect, et vous ris-
l'extrÊme-onctioî*. aS
quez d'attendre long-temps encore.... Cependant je vais réveiller le suisse, puisqu'il s'agit d'une affaire si pressante.
— Malédiction , malédiction au curé philosophe !
— Il paraît que c'est une affaire plus sérieuse que je ne le croyais
Il précédait Gilbert, et arrivé devant le logement du suisse, il frappa plusieurs coups violens à la porte. Le concierge réveillé se présenta bientôt; le palefrenier laissa Gilbert avec lui, et retourna vers ses camarades. — Il est bien philosophe, ce curé-là, dit l'un d'eux, car il ne porte pas de culottes. — Les palefreniers s'éloignèrent en riant, et la lourde porte du château se referma sur Gilbert qui attendait tranquillement que le suisse lui demandât l'objet de sa visite. Celui-ci était rentré précipitammentdansla petite chambre où était son lit, et s'habillait à la hâte, afin de recevoir convenablement celui qu'il croyait être un personnage important. L'empressé-
30 cu.BF.nr.
ment du palefrenier, la manière dont il s'était exprimé sur le compte de l'étranger, tout contribuait h justifier la méprise du suisse. La loge, faiblement éclairée par une lampe, ne lui avait pas permis de distinguer les traits et l'habillement de Gilbert : il revint, tenant une chandelle à la main, afin de s'expliquer avec le singulier visiteur. — Il s'agit, Monsieur, dites-vous, d'une affaire très-urgente?... — A peine eut-il considéré Gilbert qu'il fut saisi d'étonnement; il ne put continuer de parler, et posa la chandelle sur la cheminée. — Monsieur, monsieur le
curé^ car on m'a dit que vous étiez curé
pardonnez-moi,Monsieur, mais il paraît que vousétiezbicn pressé de sortir, ou une distraction...— Et du doigt il montrait à Gilbert sa chemise que sa redingote entr'ouverte laissait voir. — Si vous voulez, monsieur le curé , me faire l'honneur, quoique nous ne soyons pas tout-à-fait de la même taille , n'importe, ce sera toujours plus convenable....
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Gilbert ne prêtaitaucune attention aux paroles du suisse, et le prenant par le bras : — Au nom du ciel, Monsieur , au nom du ciel , conduisez-moi devant monseigneur l'archevêque...
■ — Devant l'archevêque!... quoi! tout de suite!... Y pensez-vous, monsieur le curé!... Permettez-moi une observation.
— Il s'agit du salut d'une ame... Monsieur, seriez-vous aussi un de mes ennemis, un philosophe?.,.
— Moi philosophe!... je ne sais pas ce que c'est que cela^ monsieur le curé... Mais je vous dirai d'abord que monseigneur repose en ce moment, et qu'à moins d'une affaire très-importante...
— Il s'agit du salut d'une ame... le ciel ou l'enfer...
— Mon Dieu, mon Dieu! vous me faites peur avec votre ton... Ne criez pas si fort, je vous en prie, monsieur le curé; ma femme est là dans la chambre voisine : elle est en-^
aS Gir.BEKT.
ceinte Je huit mois... et si elle vous entendait...
— Le ciel ou l'enfer, entendez-vous, Monsieur?...
— Puisqu'il en est ainsi, calmez-vous, monsieur le curé, et donnez-moi le temps du moins d'aller prévenir le premier valetde-chambre. Restez un moment ici... je ne vous demande que deux ou trois minutes.
Le suisse sortit et courut au logement du premier valet-de-chambre : or, celui-ci, dormant d'un profond sommeil, ne se réveilla que lorsque le suisse eut long-temps frappé à la porte. Mais il ne mit pas de bornes à sa mauvaise humeur, après avoir connu l'événement qui troublait ainsi son repos. Il ordonna au suisse de renvoyer l'étranger au plus tôt, et puis se recoucha. Le messager de Gilbert, honteux d'une démarche qui lui avait valu des injures et des menaces de destitution , se promit bien d'exécuter l'ordre du valet-de-chambre; mais quand il revint
l'extrême- ONCTIOX. a^
cîans sa loge, tout prêt àsl^^nifîer à l'étranger ce rigoureux uUiniaium , il ne le trouva plus. Gilbert, impatienté, s'était dirigé vers le grand escalier qui avait frappé ses regards, et qu'il supposait devoir le conduire à l'appartement de l'archevêque de Paris.
Le suisse étonné parcourut sa loge et la cour, puis ouvrit la porte cochère,afin de découvrir ce qu'était devenu le prétendu curé qui choisissait si mal son temps pour demander des audiences. Qu'était-il donc devenu? Par où avait-il passé? Ces réflexions commençaient à alarmer la responsabilité du concierge, fort inquiet sur le sort de l'étranger, dont la tenue et le langage lui inspiraient déjà de fâcheux soupçons, malgré le titre de curé dont une erreur l'avait d'abord protégé. Alors il devina que cet homme avait bien pu essayer de franchir les intermédiaires, de braver les convenances, et il s'élança dans le grand escalier.
En arrivant au premier étage, où se trou-
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vait rappartemerit de l'archevêque, il s'aperçut que, contre l'usage, la porte était cntr'ouverte; il fut arrêté sur le seuil par le respect, et ne voulut pas pousser plus loin ses perquisitions; mais il jugea que l'étranger avait été moins timide et moins réservé: il resta donc immobile sur le carré, afin de juger le résultat de l'imprudente conduite du nocturne solliciteur. Cependant il se ravisa, et courut de nouveau pour avertir le premier valet-de-chambre de ce qui se passait. Le suisse, troublé, épouvanté , n'était pas à la hauteur d'un pareil événement.
Au moment où le suisse l'avait laissé dans sa loge, Gilbert s'était effectivement décidé à présenter lui-même sa supplique à l'archevêque. Les hésitations, les tergiversations qu'il avait déjà eu a subir lui firent craindre de nouveaux obstacles, et les lenteurs du suisse, ainsi que ses paroles, n'étaient pas de nature à rassurer le pauvre jeune homme, qui voyait partout des philosophes acharnés
i/eXTRÊME- ONCTION. 3l
à sa perte. Comme il avait trouvé un philosophe , un encyclopédiste dans le curé de Charenton , il pouvait bien croire aussi que les gens de monseigneur l'archevêque de Paris s'étaient laissé corrompre, et faisaient partie de la terrible coalition dont un cerveau malade avait créé le menaçant fantôme.
Aussi, sans attendre le retour du suisse et l'effet de ses promesses , qu'il jugea illusoires, il traversa la cour, et monta l'escalier dont sa mémoire lui retraçait la position.
Apres avoir ouvert la première porte qu'il rencontra, il se trouva dans une grande salle; puis, marchant toujours en avant , il traversa plusieurs pièces, et s'arrêta dans celle qui servait de bibliothèque. Près de là reposait l'archevêque. Averti par la lumière qu'il aperçut à travers le trou de la serrure, Gilbert ouvrit brusquement la porte. Ce bruit ne réveilla pas le prélat.
Sur un large guéridon brûlait une lampe de forme antique; elle servit à guider la
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marche de Gilbert, qui s'approcha du lit de M. de Beaumont. Il reconnut le prélat, plongé dans un profond sommeil. Écartant les vastes rideaux qui descendaient du plafond autour du lit, il s'agenouilla devant le prélat, et récita à voix basse le Confiteor. Quand il eut fini cette prière, voyant que M. de Beaumont continuait à dormir, il saisit une de ses mains qui étaient croisées sur sa poitrine. — Monseigneur, dit-il d'une voix suppliante, sauvez une ame!
Ce mouvement ne réveilla pas encore Tarchevêque , qui , s'agitant tout à coup dans son lit, comme en proie à un rêve pénible, laissa échapper de sa bouche des sons confus, des monosyllabes bizarres; il serrait la main de Gilbert dans la sien ne : — Jésus. . . Maria. . . le chapeau... de... cardinal... la barrettina... le barretto... Je les tiens... je les tiens enfin... Non... non... ils me les enlèvent... Ah ! je les reconnais... Rousseau... Voltaire... je croyais que vous étiez morts...
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que me voulez-vous?... grâce! grâce!... » Gilbert contemplait la figure du prélat, et écoutait, muet, immobile^ ce monologue dont chaque mot était accomjjagné de soupirs; mais quand il entendit le prélat crier grâce! grâce! il répéta lui-même ce cri avec tantde forcequeM. deBeaumontse réveilla, et, ouvrant les yeux, les referma bientôt, en se tournant d'un autrecôté: — Jean, dit-il, Jean, quelle heure est-il? Il me semble que vous vous êtes trop hâté de venir... J'ai encore envie de dormir. — Jean était le nom du valet-de-chambre du prélat; celui-ci s'imaginait que c'était ce Jean qui se trouvait près de son lit.
Mais Gilbert le tira bientôt d'erreur.
— Monseigneur, monseigneur, s'écria-t-il , secourez un malheureux pécheur... daignez écouter sa confession et le bénir.
M. deBeaumont, entendant une voix qui lui était inconnue, changea tout à coup de position, el^à la vue d'un homme dont il ne
pouvait (lislinguer les traits : « Qui est là... qui m'appelle? dit-il d'une voix tremblante; que me veut-on?
— Donnez-moi l'extrême-onction , monseigneur, puisque le curé de Charenton est philosophe.
Gilbert s'était penché sur le lit du prélat^ et lui prenant les mains, les baisait, les arrosait de larmes. * »
M. de Beaumont cherchait à se dégager et criait : — Au secours! au secours! Jean! Jean ! holà! au secours! — Puis il s'adressait au suppliant : — Monsieur, monsieur, qui que vous soyez, ayez pitié d'un pauvre vieillard qui a déjà un pied dans la tombe... que vous faut-il?...
— Donnez-moi l'extréme-onction , donnez-moi l'extréme-onction.
Pendant ce débat la lampe que Gilbert avait déposée sur la table de nuit, tomba sur le plancher, et l'épaisseur des ténèbres aug-