‹ GilbertChapitre 6 sur 27 · L EXTREME-ONCTION · texte numérisé non relu

L EXTREME-ONCTION

it tomba sur le plancher; et se tordant les nîains, s'arrachant les cheveux , il fit succéder la pitié à la colère dans l'anie de tous les témoins de cette scène.

Le prélat ne put contenir son émotion ; il ordonna à ses domestiques qu'on emmenât ce jeune homme avec tous les soins qu'exigeait son état; et déjà le malheureux avait été transporté hors de la chambre à coucher, lorsque , revenant à lui et s'échappant des mains de ceux qui le soutenaient, il courut de nouveau se précipiter à genoux devant le lit du prélat. — Monseigneur, monseigneur, s'écriait-il, m'abandonnerez - vous ainsi? Me laisserez-vous mourir sans avoir reçu les sacremens? Serez-vous aussi impitoyable que le curé de Charenton ?

.,', L'archevêque, toujours couché, n'avait pu voir la figure de Gilbert qu'il n'aurait pas reconnu sans doute, tant la douleur et les crises successives qu'il avait éprouvées avaient altéré ses traits ! — Mon ami, lui dit-il avec

38 GII.UKUI.

bonté, a^L'/ confiance on moi... non, je ne vous abandonnerai pas...» Puisilfitsigneaux domestiques d'emmener le jeune homme.

Dans ce moment Valentin arriva: il avait été prévenu trop tard pour se rendre avec les autres domestiques dans la chambre de M. de Beauniont. Parvenu jusqu'au lit du prélat, il reconnut l^ pauvre poète, son ami, qu'il avait laissé si malade, la veille, à l'auberge du Signe de la Croix. — Quoi ! c'est vous, Gilbert! s'écria-t-il , vous ici!

M. de Beaumont entendant prononcer ce nom, se ravisa avec l'accent de la surprise : — Gilbert! Gilbert! — Bientôt ce nom passa débouche en bouche, et tous les assistans se regardaient, s'interrogeaient des yeux: il n'y avait que Valentin et l'archevêque qui connussent le poète ; pour les autres , ce n'était qu'un étranger.

Valentin s'approcha du poète, et lui prit la main en pleurant; mais celui-ci ne répondit jxis à cette expression d'un 'intérêt afiFec-

L'iiXTRÊME-OrïCTION. 5^

tueux ; retombé dan3 une morne stupeur^ Pœil lîxc, il était étendu sur le plancher, et deux ' domestiques soutenaient sa téle< Bientôt ses paupières se fermèrent; on eût dit qu'il venait de rendre le dernier soupir. Vialeintinyeffrayé, lui tâta le pouls; il battait encore. .. , •'; .

<^;i(|t— QuoiJ dit i l'archevêque ^;'iC'eîSfO mon poète! c'est Gilbert! Ah, mon Dieu! jéne l'aurais jamais reconnu dans ce triste état. — ^ Il fit un signe à Yaientin, et lui adressa quelques paroles à voix basse; puis quatre domestiques prirent Gilbert entre leurs bras, et le descendireat jSîOijs: la jVoûbé ;fle rentrée, dw Aihâteauj'làyib lie placèrent sur un matelas, 'SOUS, la gardé dm siaisse qiii devait se .t^niiaupxès de lui. îi3fT âbiïO'iqaîor^ i Valentin et le valet-de-chambre de l'archevêque étaient lestés seols, parsôn ordre, dans la chambre à coucher. Valentin aurait mieux aimé accompagner son ami;«mais il iaUail obéir aivpr^lal. Celui-ci s'apercufcque

4o GILBERT.

l'huissier se détournait pour essuyer ses larmes: — Vous connaissiez donc particulièrement ce jeune homme? lui dit-il; c'était donc votre ami?

— Je ne l'ai vu , monseigneur, que deux fois, et cela m'a suffi pour l'estimer, pour l'aimer...

— On m'a dit cependant que ses principes religieux s'accordaient peu avec ses ouvrages... on me l'avait dépeint sans mœurs... '''•'l - — Je ne sais, monseigneur, quels sont ses principes en fait de religion; mais je puis assurer que c'est un honnête homme, d'une imagination exaltée^ peut-être...

— Qu'importe!... Mais dites-moi ,je vous prie, comment il a pu s'introduire ici?... Je ne comprends rien à cet événement... Ce malheureux jeune homme était donc déjà bien malade hier quand- vous l'ayez été voir? ":(!' ;i'^'. i: v.-::\iu'.:î'/} i;! 'r.:fV

— Hélas! mes pressentimens ne m'ont pas trompé... Je vous avab prévenu, monsei-

LEXTRBME-ONCTION. 4'

gncur, de la situation déplorable dans laquelle se trouvait Gilbert , des dangers qu'il courait.

! >— Oui, oui, je crois, Monsieur, me rappeler effectivement que votre rapport n'était pas très-rassurant... cependant pouvais-je penser que ce pauvre jeune homme était aussi malade?... Je crains bien qu'il ne soit fou... Ce qui vient d'arn\er le prouverait...

— Je ferai observer à monseigneur que l'on vient de le placer sous la voûte de la porte.cochèrc.Pourun malade, le lieu n'est pas bien convenable... Si vous aviez la bonté de donner des ordres...

— -C'est vrai... mais il n'y a pas d'autre parti à prendre que de l'envoyer à l'Hôtel-Dieu, où il sera encore sous ma protection... Je le recommanderai au premier chirurgien , à tout le monde; et nos prières contribueront sans douteà sa guérison... Jean, approchezvous.

Le valct-de-chambrc, qui s'était tenu un

peu à l'écart pendant le colloque de l'archevêque et de Valentin , s'approcha. — Vous allez faire placer notre malade sur une civière, et vous choisirez deux hommes de peine qui le, pointeront ainsi à l'Hôtel-Dieu avec les plus grands soins, et de manière à ce que le voyage ne le fatigué pas trop... Je me charge du reste... Il est urgent que cet ordre soit exécuté le plus promptement possible...

Jean s'inclina respectueusement devant le prélat, et sortit. — Quant à vous, Valentin, asseyez-vous devant ce guéridon, et écrivez ce que je vais vous dicter. ••' ^" -^^

L'huissier essuya quelques larmes qui roulaient dans ses yeux, s'assit devant le guéridon, et prenant une plume : — Je suis prêt, monseigneur, est-ce une lettre?...

— Oui, monsieur... écrivez: — Monsieur l'abbé, un jeune homme auquel je m'intéresse vivement entre aujourd'hui à l'Hôtel- Dieu; son état est Irès-alarmnnl : c'est vous

L'EXrRBMB-0»NCTION. 4^

que je charge de le recommandei» spéciale^ ment de ma part à l'administration de cette maison ; vous irez chaque jour voir mon malade, et vous m'adresserez un rapport exact de l'opinion des médecins sur son état. Je compte sui' votre zèle...

L'^arclievèque s'arrêta, et réfléchit pendant quelques instans. — Est-ce tout ce que vous avez à me dicter, monseigneur? dit Valcnlin.

— Oui... maintenant apportez-moi la lettre, que je la signe...

Puis, se frappant le front et se ravisant tout à coup : — Attendez... attendez; j'oubliaisune choseessentielle... ajoutez : — Vous n'oublierez pas , monsieur l'abbé, que vôtre mission s'étend aussi au spirituel; vous^ dirigerez la conscience du malade, et vous veillerez à ce que sa mort soit toute chrétienne, si Dieu veut le rappeler à lui..... maintenant je n'ai plus qu'à signer. '•;

Valentin piésente la lettre à la signatttrb

du prélat; ensuile, l'ayant plice, il demande à M. de Beaunnont le nonn de la personne à laquelle il faut qu'il l'adresse. — A l'abbé Marion , chanoine de notre église métropolitaine , répond le prélat.

— A monsieur l'abbé Marion?

— Oui, monsieur Valentin , à l'abbé Marion. Que signifie cette surprise? est-ce que vous ne connaissez pas ce chanoine ?...

— Beaucoup, monseigneur... beaucoup...

mais je ne croyais pas avoir entendu...

Valentin n'avait pas oublié la conversation qu'il avait entendue la veille à la table du prélat, lorsqu'il était venu annoncer le résultat de sa visite à l'auberge du Signe de la Croix \ l'huissier frémit en pensant aux insinuations perfides du chanoine, etau rôle qu'il avait déjà joué auprès de Gilbert.

L'archevêque ordonne à l'huissier de faire porter aussitôt cette lettre par un valet-depied à l'abbé Marion. Lorsque Valentin descendit dans la cour du château, Gilbert

l'extrème-onction. 45

n'y était déjà plus. Il soitii et se promena pendant quelque temps aux environs, afin de donner un libre cours à ses larmes, loin . de témoins importuns ou inditïérens. En revenant au château, où l'appelaient les devoirs de sa place, car c'était jour d'audience, il aperçut une jeune fille qui, adossée à un arbre, regardait de temps en temps les fenêtres, puis s'essuyait les yeux, et paraissait plongée dans un profond chagrin.

Vêtue avec la plus grande simplicité, elle n'avait pas cependant l'habillement du village. Elle fixa l'attention de Valentin , dont les regards la troublèrent. Elle s'éloigna alors, mais lentement : elle se retournait souvent, et enfin Valentin la perdit de vue. Celui-ci eut un moment l'envie de la suivre; car il soupçonna que sa curiosité et sa douleur se rattachaient au triste événement de la nuit. Mais il craignit que sa démarche n'intimidât cette jeune femme, et il

rentra au château. La première persourio qu'il y rencontra lut le curé (Je Charcnton , qui lui demanda d'un air inquiet s'il pouvait être introduit auprès de l'archevêque. — J'ai à communiquer, lui disait-il , une affaire très-importante à monseigneur...

— Montez au salon , monsieur le cyré ; vous y trouverez sans doute nombreuse compagnie; car c'est aujourd'hui jour d'audience.

— Comment! monsieur, il n'y aurait pas moyen de parler tout de suite?...

— Impossible, monsieur le curé, impossible; vous aurez votre tour.

Le curé se résigna; et, en se dirigeant vers l'escalier qui conduisait au salon, il se disait : — Pourvu que ce fou ne m'ait pas prévenu auprès de monseigneur! s'il lui a parlé avant moi, je suis un homme perdu !

En entrant dans le salon, il fut bientôt rassuré , car il n'aperçut pas parmi les solliciteurs le jeune homme dont les menaces

i/extrême-onction. 47

l'avaient tant effrayé. Quand il revit l'huissier, il s'approcha de lui, et lui demanda si rarchevéque avait déjà donné audience à quelqu'un. Sur la réponse négative de Valentin, le curé s'çcria : — Dieu soit loué!

Valentin ne put s'empêcher de -rire en entendant cette singulière exclamation qu'il attribua à la vive impatience du curé. — Vous avez le numéro treize , lui dit-il; ainsi il vous faudra un peu de philosophie — Maintenant, répondit le curé, je suis plus tranquille. — Et il s'assit sur la banquette en attendant son tour.

€'€ntrff à V^oid-Bien.

La maison de Dieu ! Et on ose l'apprler ainsi ! Le ruépiis de l'humanité semble ajouter aux maux qu'on y souffre. Les reraèJes ne coulent rien , je le sais ; mais on couchera le malade à c^té d*un moribond el d'un cadavre ... La maison de Dieu !'0n plongera le malade dans un air rempli de miasmes putrides ; on le soumettra à un despotisme qui n'écoutera ni le cri de sa douleur, Vii ses représentations , ni ses plaintes ; on ne lui donnera personne pour le consoler, pour l'affermir.

DlUESOT.

Place! place! s'écriaient avec colère et d'une voix impérieuse, dont quelques jurons doublaient encore l'énergie, deux hommes du peuple, en portant une civière sur la-

l'entrée a l'hÔtEL'DIEU. 49

quelle était étendu un malade. Une couverture grossière qui l'enveloppait laissait apercevoir la figure pâle et livide d'un jeune homme; son œil fixe et sec, ses traits qui paraissaient décomposés par de longues et violentes douleurs, annonçaient ce stupide abattement qui les suit.

La foule obstruait l'étroite rue du Petit- Pont , en se dirigeant vers la place du parvis de Notre-Dame ; une longue file de voitures armoriées , des laquais couverts de brillantes livrées, augmentaient l'embarras; la civière ne pouvait plus avancer vers le lieu de sa destination, et les porteurs s'arrêtèrent.

Cependant on passait devant le pauvre malade , et à peine obtenait-il un regard de pitié : la plupart des piétons détournaient leurs yeux du triste spectacle qu'offraient ses souffrances; d'autres s'en éloig-naient avec la terreur qu'inspire une funeste contagion ; quelques-uns s'approchaient des porteurs, et leur adressaient quelques ques-

DO Gn.Br.Ki'.

lions : — C'est sans doute un couvreur, un

maçon , qui s'est blessé en tombant, disait

celui-ci.

— Je parie, s'écriait celui-là , je parie une pièce de vingt-quatre sous que c'est un pauvre diable qui se sera trouvé tout juste sous la roue de la voiture d'un fermier-général ou d'une femme entretenue.

Un autre, jetant quelques menues pièces de monnaie sur la civière, disait : — Vous vous trompez... est-ce que vous ne voyez pas a la maigreur du pauvre homme qu'il meurt de faim? Ah! on va le porter à l'Hôtel-Dieu pour qu'on lui donne des drogues dont il mourra^ tandis qu'un morceau de pain le guérirait tout de suite. — Les gens du peuple qui se trouvaient près de la civière applaudirent à celte iaillie, et bientôt la couverture qui enveloppait le malade reçut de nombreux tributs de la charité populaire. Deux autres individus, revêtus du costume ecclésiastique, ayant leurs bréviaires sous le bras^

l'entrée a l'hôtel-dieu. 5i

passèrent à côté de la civière et poursuivirent leur chemin, sans s'associer à la bonne œuvre du public; l'un d'eux dit assez haut pour être entendu : — On devrait bien ne transporter que la nuit la canaille à l'Hôtel- Dieu ; si j'étais lieutenant de police j'y mettrais bon ordre.

Cependant les porteurs commençaient à s'impatienter ; une pluie soudaine vint mettre le comble à leur mauvaise humeur, et les força de se réfugier sous une porte cochère avec la civière, dont la moitié seulement put être abritée. La fraîcheur de l'eau qui mouilla les jambes du malade, le ranima : il sortit de l'assoupissement léthargique dans lequel il était plongé, et promena ses regards autour de lui. Un des porteurs s'approcha , et lui demanda s'il désirait quelque chose. Gilbert essaya de parler : mais le frissonnement qui agitait ses membres réduisait ses paroles à des murmures confus, à des sons inarticulés: un seul mot, le nom d'Hen.

Sa r.iLBKBr.

ricllc , fut entendu par le porteur; mais il ne comprit pas que le pauvre jeune homme jetait alors vers une femme qui lui avait été chère un tendre souvenir; il l'appelait dans ce moment cruel qui, suspendant ses souffrances, pouvait peut-être lui laisser le sentiment de toute son infortune^ et lui faire entrevoirie tombeau dont les portes allaient se refermer sur lui.

La pluie avait cesse de tomber; les porteurs se replacèrent à chaque bout du brancard, et se mirent en devoir d'achever leur roule pénible : il n'y avait plus que quelques pas à faire pour arriver à l'Hôlel-Dieu. Le mouvement de la civière fit faire à Gilbert un effort pour soulever sa tête; d'une voix presque mourante il adressa au porteur qui était derrière lui cette question : — Où me conduisez-vous?

— A l'Hôtel-Dieu, où l'on vous soignera bien , où vous serez bientôt guéri.

— L'Hôtel-Dieu ! l'Hôtel-Dieu !

l'entrée a I. hÛtel-dieu. 53

Il répéta plusieurs fois ce nom avec l'expression de la surprise, puis ses yeux se fermèrent de nouveau. Arrivés au Petit- Pont, où se trouvait une entrée de l'Hôtel- Dieu , les porteurs s'arrêtèrent à la porte, et l'un d'eux se disposa à aller parler au concierge pour que la civière pût être introduite dans rhospice.Mais,avant de s'éloigner, jetant un regard sur le malade : — Vois donc, Millot, vois donc. .... je crois que notre homme, s'il n'est pas mort, n'en vaut guère mieux. . , il n'y a pas une minute qu'il me regardait fixement, et maintenant il dort comme ceux qui n'ont plus envie de se réveiller.

— Va, va toujours, Trottignon, tant mieux pour ce pauvic homme;. . . mais il faut nous débarrasser de ce corpslà. ... ça commence à me fatiguer. . . dis au concierge que nous sommes pressés.

— Ce que c'est de nous! . . . voilà peutêtre comme je serai demain.

Le porteur, après cette exclamation philosophique, frappa à la porte de l'hospice; puis, ayant franchi le seuil, rendit compte au concierge du motif qui l'amenait. — Diable! diable! dit le concierge, nous n'avons plus de place, il faut aller ailleurs. . .

— Mais on nous a dit de venir ici , et nous arrivons de loin . . .

— Ça m'est égaI,monenfant,ça m'est égal... tu conçois bien que je ne puis pas , pour te faire plaisir, céder mon lit à ton malade. . .

— Il faut donc que nous le laissions dans la rue. . . car nous ne pouvons pas le garder; vous concevez bien cela . M. le suisse.

— Es-tu allé à la Charité^ à Saint-Louis? Sans doute on y recevra ton Uialade. . . Ici, c'est impossible. . .

— Nous avons cependant reçu l'ordre de le conduire à l'Hôtel-Dieu. . . Monseigneur l'archevêque de Paris. . .

— Monseigneur l'archevêque de Paris !... Qu'est-ce que tu dis donc là?. . .

I'eNTRBS a L HOTEL- dieu. 55

Le concierge, qui jusque-là était resté assis , se leva tout à coup , et, troublé, ému , sortitdeson logement : — Monseigneur l'archevêque de Paris!... C'est monseigneur l'archevêque. . .

— Qui nousa dit d'apporter ici le malade... Nous arrivons directement de Conflans. . . . La course est bonne, comme vous voyez. . .

— Eh malheureux ! que ne me disais-tu cela plus tôt?...

— Qu'est-ce que ça fait donc cela... puisqu'il n'y a plus de place...

— Il y en a toujours pour l'archevêque de Paris... c'est-à-dire pour les malades qu'il envoie... Vraiment, je ne sais plus du tout ce que je dis. S'il n'y a plus de place, on en fera, on en trouvera... Monseigneur l'archevêque de Paris !... Un prélat si honorable, si vénérable, si respectable... que j'aime tant... qui est si bon... C'est sans doute un de ses gens...

— Je le crois... Mais, monsieur le con-

56 CILBERT.

cierge, mon camarade attend là- bas... si vous vouliez bien venir avec moi pour recevoir le malade...

— Un des gens de monseigneur!... toute la maison est à son service... Marchons.

Le concierge appela deux aides, et se rendit avec eux et le porteur auprès du malade. La civière fut transportée à l'entrée de la salle Saint-Charles, et on déposa Gilbert sur un matelas, en attendant qu'on choisit le lit où il pouvait être placé. Les porteurs ayant rassemblé les pièces de monnaie que les passans avaient données h Gilbert, les mirent dans une des poches de sa redingote et s'éloignèrent. — Je crois bien, dit l'un d'eux à son camarade , que le pauvre homme n'a plus besoin d'argent: mais c'est égal , ça pourra servir à faire dire des messes pour le repos de son ame.

Les deux aides et le chirurgien de garde arrivèrent avec le concierge. Celui-ci insistaitsur les égards qu'on devait à monseigneur

l'entrée a l'uôtel-dieu. 5y

l'archevêque de Paris; et le chirurgien paraissait embarrassé, lorsqu'un aide lui dit qu'il croyait avoir trouvé une place : — L'un des malades du numéro onze était ce matin à l'agonie ; en ce moment, s'il n'est pas encore mort^ il doit être bien près de sa fin... — Ma foi, vous avez raison... Il faut que les morts ou les mourans fassent de la place à ceux qui vivent.

En disant ces mots, il fit signe aux aides de transporter Gilbert au lit du numéro onze et les suivit. Arrivé près de ce lit, il regarda le mourant, et lui prit le bras pour lui tâter le pouls. A peine avait-il rencontré la veine, que le malheureux rendit le dernier soupir. — C'est fort heureux, dit le chirurgien , en se retournant vers les aides. — Puis s'adressant au compagnon du mort : — Eh bien ! l^orrain , tu n'es pas fâché, sans doute, d'être débarrassé de la société de cet homme?

— Ah! je crois bien, monsieur le docteur... A-t-il eu de la peine à mourir, celui

là;... je m'imaginais qu'il n'en finirait pas... ce n'est pas agréable tout de même d'être couché avec un homme qui se meurt.

— Va, va, ça tient toujours compagnie.... Tu ne resteras pas long-temps sans société.

Les aides enlevèrent le cadavre du lit , l'enveloppèrent dans un grand suaire, puis le livrèrent à deux infirmiers, en leur ordonnant de le porter à l'amphithéâtre. Ensuite Gilbert, après qu'on lui eut ôté sa redingote, fut mis dans le lit^ à la place qu'occupait le cadavre.

Alors le chirurgien , examinant le nouveau malade, et surpris du silence qu'il avait gardé jusque-là^ lui tàta le pouls, et lui demanda avec douceur ce qu'il éprouvait. Il n'apercevait aucune trace de blessure; et comme Gilbert faisaitattendresa réponse: — Voyons, mon ami, lui dit-il^ où est votre mal? •

Gilbert le regardait fixement , sans ouvrir la bouche. Le chirurgien renouvela sa question à haute voix, car il craignait de n'avoir

l'entrée a l'hôtel-dieu. 5y

pas été entendu. — Mon Dieu! dit Gilbert d'une voix étouffée; — puis il tourna la tête d'un autre côté, avec un mouvement spasmodique qui fit irembler tous ses membres. Le chirurgien, impatienté, s'adressa au concierge , qui était spectateur de celte scène : — A'^oilà un sinîjulier malade... Il ne veut pas parler;... s'il ne nous était pas envoyé par monseigneur i'archevcque de Paris, je ne le garderais pas — Etes-vous bien sûr que ce soit monseigneur l'archevêque qui l'a recommandé ?

— Oui, monsieur, car j'ai toutes sortes de raisons pour croire que c'est un de ses domestiques.

— Voilà tout ce que vous savez? on ne vous a pas dit un mot sur la maladie?

— Non , Monsieur.

— Le pouls de cet homme est fréquent et n'annonce rien de bon;... mais on verra demain matin ce qu'il faudra faire. M. Moreau,à sa visite, décidera;... jusque-là on

6o GILBERT.

doit élre expectant;... et puis, quand ce malade si entêté aura dormi, sans doute il répondra.

Le chirurgien et le concierge se retirèrent. La nuit approchait : la voix menaçante d'un gardien imposa silence aux conversations des malades; et les gémissemens seuls se firent entendre dans la vaste salle où tant de malheureux luttaient contre la douleur et contre la mort.

Le sommeil ne tarda pas à fermer les yeux de Gilbert, affaibli par la fièvre , fatigué par les secousses violentes qu'il avait éprouvées, et surtout par le trajet de Conflans à l'Hôtel- Dieu. Vers minuit il se réveilla, et, sortant de son lit , il s'avança à tâtons dans l'obscurité. Son compagnon voulut le retenir :

— Camarade ! camarade ! lui cria-t-il , où allez-vous donc? que demandez-vous?.. Il n'est pas permis de se lever ainsi.

Un cri horrible, suivi d'imprécations, retentit tout à coup dans la salle : le malheu-

l'entrée a l'uôtei.-dieu. 6r

reux Gilbert, en marchant au hasard, s'était appuyé sur le lit d'un malade, et sa main avait rencontré une plaie douloureuse. La plupart des malades, qui avaient pu s'endormir, maudirent la voix qui les avait arrachés à l'oubli momentané de leurs souffrances. Bientôt la rumeur devint générale, quand ils entendirent le malade se plaindre énergiquement de la main qui l'avait blessé : un homme se promenait dans la salle en prononçant des paroles inintelligibles. — C'est un démon ! s'écriait l'un j

— C'est l'ange de la mort, disait l'autre, et il vient marquer ceux qui doivent mourir.

La douleur est superstitieuse , surtout chez le malheureux dont l'éducation n'a pas éclairé la raison. L'apparition du fantôme blanc devint bientôt la cause d'une terreur qui se communiqua de lit en lit. Le bruit allant toujours en augmentant, un infirmier, qui était couché à côté de la salle Saint- Charles, se leva et accourut, tenant une

6a GILBKKI.

lanterne. — Qu'y a-t-il Jonc? que se passct-il ici? dit-il en s'adressant à un malade du premier lit : jamais on n'a fait un tel sabbat!

— Le diable est ici, M. Gombaud; allez vite, vite chercher un prêtre et de l'eau be'nite...

— Comment le diable!.. Ah ! si c'est lui, je ne suis pas fâché de le voir de près, ce monsieur, et je n'ai besoin ni de prêtre ni d'eau bénite pour lui faire entendre raison.

— Tenez... l'entendez-vous là-bas?.. Il parle... 0 mon Dieu!., il va nous prendre tous..,.

En ce moment, une voix plaintive psalmodia cette funèbre invocation :

— Deprofundis clamavi ad te^ Domine; Domine^ exaudi vocem meam.

L'infirmier s'arrêta; peu s'en fallut que la lanterne n'échappât à sa main tremblante. Quoique familiarisé avec les scènes de deuil, bien qu'habitué au spectacle de l'agonie , il ne put entendre sans frémissement ce chant

l'entrée a i/iiôti:i.-uieu. 63

(Je mort, retentissant dans une salle pleine de malheureux auxquels il semblait annoncer leur dernière heure. — Vous l'entendez, M. Gombaad, lui dit tout bas le malade

qu'il avait interrogé, vous l'entendez

voilà notre De profundis...

Cependant l'infirmier s'enhardit, et surmontant sa frayeur, il marcha en avant, la lanterne élevée devant lui, pour éclairer ses pas; il s'approcha de chaque lit et compta les malades. Arrivé au numéro onze, il aperçut une place vide : — Eh bien! Lorrain, qu'as-tu donc fait de ton compagnon?...

— Il court les champs , M. Gombaud ; il met tout ici en révolution.

— Ah! le nouveau venu d'hier... c'est lui qui fait tout ce tintamarre... Mais où est-il donc? je vais lui donner une leçon et le faire rentrer dans son lit.

L'infirmier, parvenu presqyeau milieu de la salle , vit à quelque distance de lui un homme en chemise, à genoux devant le

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poêle , et qui se frappait la poitrine en marmottant des prières. Le bruit des pas du gardien , qui se dirigeait vers lui , ne le troubla pas, et il continuait de prier , quand l'infirmier, le frappant sur l'épaule , lui demanda ce qu'il faisait ainsi hors de son lit.

Un grand nombre de malades, revenus de leur terreur , s'étaient soulevés sur leurs misérables couches, et observaient cette scène.

Gilbert se retourna pour regarder la personne qui lui avait frappé l'épaule; mais il ne témoignait aucune surprise : — Ah! mon père, dit-il douloureusement à l'infirmier, vous vous faites bien attendre!...

— Votre père, moi! votre père!... allons, mon brave hornme, retournez dans votre lit, et le plus vite possible... Il paraît que vous ne connaissez pas encore le règlement de la maison : on ne se lève ici que par l'ordre du médecin.

— Etes-vous prêt , ô mon père , à rece-

l'entrée a l'hôtel-dieu. 65

voir les révélations d'une conscience coupable?... Oh! combien de remords et de fautes vous allez connaître!..»

L'infirmier s'approcha de Gilbert, et se plaçant en face de lui : — Ah ça! monsieur onze , est-ce que vous ne m'avez pas entendu?... je crois que je vous parle français... je vous ordonne de retourner à votre lit... et vous me débitez un tas de choses auxquelles je ne comprends rien du tout...

■ — Pardonnez-moi, mon père , si j'ai osé, moi pécheur indigne, m'approcher de cet autel avant d'avoir reçu l'absolution, que j'implore avant de mourir...

Des éclats de rire partirent de presque tous les coins de la salle. L'infirmier imposa silence aux rieurs, et d'une voix irritée^ il dit à Gilbert que, puisqu'il ne voulait pas obéir, il se repentirait de son indocilité; puis il saisit le jeune homme par le bras et voulut le pousser vers son lit; mais cette violence provoqua chez le malade \o retour de ses

66 GILBERl'. •

accès cpnvulsifsj et il tomba sur le carreau en poussant des cris lamentables.

Alors de nombreuses clameurs s'élevèrent pour accuser la cruauté de l'infirmier : la pitié avait tout à coup remplacé, dans l'esprit des autres malades, une gaîté irréfléchie, excitée par les premières réponses de Gilbert.

L'infirmier , l'abandonnant à ses convulsions, courut chercher main-forte j et au bout de quelques minutes il revint accompagné de deux autres infirmiers, de quelques sœurs de la charité et du chirurgien de garde. Gilbert était étendu non loin du poêle, et sans mouvement. Le chirurgien reconnut qu'il était évanoui , et on s'empressa de lui prodiguer tous les secours que réclamait son état. Son front ensanglanté annonçait que dans sa chute violente ^ il avait rencontré un des angles du poêle : on découvrit à sa léte une blessure assez profonde. Après qu'on l'eut pansé , on le reporta

l'entrée a LHOÏEL-XJIEU. 6j

dans son lit; puis , sur les observations do l'infirmier , qui craignait avec raison d'être encore obligé de courir après le malade, on lui passa un lien autoui' des jambes , et on lui attacha les mains croisées sur sa poitrine. Après cette opération, le chirurgien, les infirmiers et les sœurs s'éloii^nérent en commentant l'événement qui avait causé tant de trouble dans la salle Saint-Charles. Le chirurgien se fit raconter par l'infirmier tous les détails de cette scène nocturne; et quand celui-ci rappela les bizarres réponses que lui avait faites Gilbert, l'étrange situation dans laquelle il s'était offert à ses yeux : — Cet homme est fou assurément, dit-il , et sa place n'est pas à la salle Saint- Charles... Mais comment aurais-je pu m'en douter?... il ne disait rien hier, ce singulier malade, il ne voulait pas parler...

— Si vous voulez, monsieur le docteur, nous allons le porter dans la salle des fous...

— Non , non , je ne puis prendre cela sur

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moi... Dclcimiiicr les niaLuJics, classer les malades... cela regarde le chef; attendons M. Moreau.

Et le cliirurgien de garde prit note sur le registre de tout ce qui s'était passé, afin de le mettre sous les yeux du chirurgien en chef à l'heure de la visite.

Cependant Gilbert, replacé dans son lit, et ayant recouvré l'usage de ses sens, ne tarda pas h s'apercevoir que ses mains étaient liées par une corde ; alors il essaya de s'en débarrasser , et dans le mouvement qu'il fit, il heurta assez rudement son camarade de lit, qui soupirait après le moment de la visite, pour demander à être séparé d'un compagnon aussi dangereux. — Soyez donc un peu plus raisonnable, Monsieur, dit-il à Gilbert; voulez-vous recommencer vos folies?... tenez-vous donc tranquille...

— Où suis-je donc?... qui me parle?...

que me veut-on?...

— Eh ! mon cher Monsieur, vous savez

i/entrée a r/uô tel-dieu. 6g

aussi bien que moi où vous êtes... à l'Hôlel- Dicu... et celui qui vous parle est Jean Gautier, dit le Lorrain, porteur d'eau de son état... qui n'est pas ici pour son plaisir...

— L'Hôtel-Dieu! l'Hôtcl-Dieu! pourquoi m'a-t-on conduit ici?... Moi à l'Hôtel-Dieu!... et garrotté comme un criminel !...

— Ah! voilà ce que c'est que de se raal conduire... Dame! vovez-vous, mon cher Monsieur , on ne fait pas ici tout ce qu'on veut comme chez soi, et il y a un règlement.

— L'Hotel-Dien! des liens!... Quel crime ai-je donc commis?...

— Dormez donc, mon cher Monsieur, ou faites semblant de dormir... parce que, voyez-voué, on est ici pour cela... et puis il y en a d'autres qui sont malades, qui souffrent... vous concevez que si vous faites du bruit, ça leur fait mal... Écoutez, mon bon Monsieur, patientez encore quelques heures... vous vous expliquerez avec le chef (|ui viendra vous voir... Eh bien! si vous

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n'êtes pas malade on vous laissera parlir... ce sçra tout simple... •

— 0 mon Diau ! est ce la dernière épreuve à laquelle tu soumets mon repentir et ma foi?...

Son cœur se soulagea par d'abondantes larmes. Le voile funeste qui offusquait sa raison semblait s'être écarté, pdlir lui permettre d'apercevoir l'abîme où venait de le précipiter une destinée d'humiliations et d'infortunes. Cet éclair soudain et fugitif montrait au malheureux Gilbert le grabat où il était couché , et il comprit enfin l'horreur de sa position; il entendit les derniers cris, le râle funèbre des mourans qui l'entouraient. Alors des sanglots s'échappèrent de sa poitrine oppressée ; puis, passant tout à coup de la résignation et du calme à la colère et à la fureur, il voulut se dégager de ses liens : il se dressa debout sur son lit, puis retomba de tout le poids de son

l'entrée a l'hôtel-dieu. 71

corps. Un nouvel évanouissement fut.la suite de cette chute. *

— Encore un mort ! — s'écria le Lorrain, en voyant son compagnon sans mouvement; il crut qu'il avait rendu le dernier soupir.

lip Cliirur^iirn m c))eï.

H eët |)OSÂibte que vout ayez la fièvre pen*-

dant ces cruelles insomnies , et c'est elle sans doute qui TOUS cause cette espèce de àëlire.

— Vous croyei que cela peut ïenir de la fièvre? Ah! je voudrais bien que vous me disiez vrai • j'avai* craint jusqu'à présent que ces visions ne fussent nn symptôme de folie , et je vous avoue que cela m'inqni était beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la > fièvre!

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