‹ Gilbert et Gilberte (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · I.IVOVRIVE. I I.EII*ZICI · texte numérisé non relu

I.IVOVRIVE. I I.EII*ZICI

MÈJIE MAISON, J. P. MKLINE.

Gilberte commença donc de lire le récit suivant que traçait une main invisible :

HISTOIRE d'une JEUNE FILLE.

«c Louise, encore enfant, perdit sa mère, et ne fut jamais aimée de son pcrc. Envoyée en pension dès son jeune âge, timide et fière, profondément impressionnable , opiniâtre dans ses résolutions, détestant le mensonge, et poussant la franchise jusqu'à l'impolitesse, lorsque la politesse commandait le mensonge, Louise,

en grandissant au milieu de ses compagnes de pension, rechercha Tisolcment et n'eut pas d'amies. Son cœur, cependant, n'était ni égoïste ni froid, non, oh! non, tant s'en faut! Mais de crainte de froisser personne par son indomptable franchise, de crainte aussi de ^oir ses avances repoussées, Louise ne pouvait se résoudre à faire les premiers pas et à rechercher l'affection de ses compagnes, et personne ne recherchait la sienne. Pourquoi d'ailleurs l'auraiton recherchée?

u Louise, par son caractère et par son esprit, n'offrait rien d'attrayant : taciturne et concentrée, elle se montrait d'une susceptibilité extrême. Presque toujours mal ou ridiculement vêtue, car son père, qui ne l'aimait pas, chargeait de l'achat de ses vêtements une vieille servante de la maison ; ne pouvant offrir à ses compagnes de petits présents ou partager avec elles ces friandises dont l'affection des parents comble certains enfants ; mal venue des maitresses j parce qu'elle se révoltait à la moindre injustice, Louise fuyait les jeux de son âge, préférant à tout plaisir la solitude et la lecture : la lecture, qui absorbait son âme tout entière et lui faisait oublier son chagrin d'avoir, si jeune, perdu sa mère, et de ne trouver dans son père qu'indifférence ou répulsion. »

— Pauvre fille! dit Gilbert en interrompant Gilberte, qui lisait à mesure que la main invisible écrivait, elle m'intéresse déjà, quoiqu'elle se montre, à mon avis, un peu loup. Qu'en penses-tu, Minette ?

— Moi aussi, elle m'intéresse ; orphebne de mère, et ayant un mauvais père, c'est si triste ! Mais laisse -moi continuer; vois, les caractères se tracent plus vite que nous ne les lisons.

« Très-jeune encore, Louise ressentait une sorte de reconnaissance passionnée pour ceuxlà qui, doués du talent d'écrire, savaient, par la nature de leurs ouvrages, intéresser l'esprit et satisfaire le cœur. L'auteur de chaque livre qui lui plaisait devenait pour elle un ami inconnu; à mesure qu'elle grandissait, et que son intelligence se développait, Louise apprécia, admira deplusen plus cette mystérieuse et bienfaisante puissance de l'écrivain qui, inconnu à des milliers de spectateurs ou de lecteurs, se trouve cependant journellement en communion avec eux, les émeut, les effraye, les charme ou les attendrit; prend pour ainsi dire possession de leur âme, en fait tressaillir les fibres les plus délicates, et acquiert souvent une influence décisive sur leur destinée, en les pénétrant de ses principes et de ses idées ! »

— C'est bien vrai, ce qu'elle dit là, ajouta Gilberte, et comme c'est glorieux pour l'écrivain...

— Aussi, n'y a-t-il rien de surprenant qu'avec des dispositions pareilles Louise soit devedue amoureuse de George Hubert.

— C'est ce que sans doute nous allons voir... Mais en attendant, on peut dire que ces deux amants-là étaient vraiment nés l'un pour l'autre !

— Sous ce rapport, cela commence bien... Poursuis ta lecture. Minette, tu m'avertiras (juand tu seras fatiguée.

« Louise, à seize ans, sortit de pension pour venir surveiller et diriger la maison de son père, pour être, en un mot, sa première servante. A ces devoirs, que Louise eût accomplis avec bonheur auprès d'un père aimant et aimé, elle se résignait comme à l'une des nécessités de sa triste position, et elle les remplissait de son mieux, non par affection filiale, mais par une conséquence de la loyauté qu'elle mettait en toutes choses; puis ses fonctions de ménagère terminées, libre de la disposition de son temps par les fréquentes absences de son père, que ses occupations retenaient souvent éloigné du logis, elle pouvait, dans sa retraite, se livrera son goût favori : la ville voisine possédait un

cabinet de lecture, bibliothèque assez complète.

« Sans guide dans le choix de ses lectures, Louise ne connaissait que deux sortes de livres : lésions et les mauvais.

« Bons... étaient les livres qui l'intéressaient et, sous quelque forme que ce fût, éveillaient en elle des sentiments élevés, généreux, redoublaient son amour instinctif du juste et du bien, et son aversion du mal et de l'injuste.

«Mauvais... étaient, sans rémission aucune, les livres qui l'ennuyaient. )»

— Et elle avait fièrement raison, mademoiselle Louise, dit Gilbert. Tout ce qui n'est pas amusant est ennuyeux. Je ne sors pas de là.

— Je voudrais bien savoir si, dès cette époque, elle connaissait déjà les ouvrages de George Hubert.

— Quelle sans-patience que Minette! nous saurons cela tout à l'heure.

— Tu as raison... poursuivons.

u Louise vécut ainsi pendant quelques mois, ni heureuse ni malheureuse ; sauf le soin qu'elle prenait de la maison de son père, elle n'était pas. si cela se peut dire, de ce monde, son âme et son esprit errant toujours à l'aventure, dans les espaces où la conduisaient ses écrivains de prédilection.

<' Cependant Louise se trompe, en disant qu'elle n'était pas malheureuse. Elle ne veut point parler de la froideur et de la dureté de son père h son égard. Non, il est des caractères tels, qu'on leur sait presque gré de la répulsion qu'ils vous témoignent. Non, Louise ne se chagrinait pas de l'inaffection paternelle, mais elle ne pouvait voir sans effroi arriver, chaque semaine, certain jeudi^ choisi par son père pour recevoir ses amis et leur offrir l'un de ces dîners interminahlcs qui sont l'une des habitudes de la province. (Louise habitait la province dans le voisinage d'une assez grande ville.)

«i Le père de Louise avait servi dans l'administration de l'armée, fonctions parfaitement pacifiques, qui l'avaient toujours tenu éloigné des champs de bataille ; cependant, il se plaisait h affecter des souvenirs soldatesques, exprimés dans un jargon de caserne, très-j)ropre, selon lui, à donner à ses hôtes une haute idée de ses antécédents militaires, et il citait toujours à l'appui de ses récits l'un de ses anciens compagnons d'armes nommé le général Poussard. »

— Tiens, dit Gilbert, voilà par exemple une singulière rencontre ! le père de Louise connaissait ce spadassin glouton à qui j'ai donné la colique !

-— Le père de Louise n'avait pas là une fameuse connaissance; mais je continue de lire :

« Ces jeudis de déplorable mémoire, Louise, pendant cinq heures durant, entendait son père se complaire dans des récits, probablement exagérés , de batailles meurtrières , de villes incendiées, saccagées, pillées, livrées à toutes les horreurs de l'assaut... C'étaient des histoires de malheureux peuples défendant héroïquement leur sol, leur religion, leur foyer, mais écrasés par le nombre ou par une bravoure irrésistible, forcés de subir les hontes poignantes de la conquête • voyant l'étranger railleur, assis en maître dans leur maison, faisant rougir leurs femmes et leurs filles, paissant ses chevaux de guerre au milieu des récoltes fécondées par tant de labeurs, et s'amusant dans son ivresse à massacrer de pauvres bestiaux, la joie, l'orgueil et la fortune du laboureur î »

— On croirait voir le général Poussard ! dit Gilbert; a-t-il dû, celui-là, en massacrer du bé> tail et de la volaille, à seule fin de dévorer les morts... le goinfre!

— Je t'en réponds! mais je continue... Moi j'aime beaucoup le caractère de Louise, il me semble original...

Et la jeune femme poursuivit sa lecture.

<' Louise veut croire à Texagération des horribles récits de son père, qui tenait sans doute à se poser en soudard victorieux aux yeux éblouis de ses amis bénévoles ; néanmoins, en faisant même la part de l'exagération dans ces lamentables histoires de conquêtes, dont le fond était réel, Louise prenait dès lors en singulière aversion une gloire qui se résume ainsi pour l'homme qui la poursuit : tuer ou être tué. Estce donc pour tuer ou pour être tuées que Dieu a réparti à ses créatures cette divine intelligence qui les rapproche du Créateur ?

u Louise insiste autant sur ces malheureux jeudis, parce que ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait, ce jour-là, en redoublant son horreur pour le culte de la force, augmentait le culte religieux que Louise avait voué à l'intelligence. L'intelligence... don divin, grâce auquel l'homme participe de la grandeur de Dieu !

•1 Aussi, quittant la lable de son père, au moment où ses amis et lui bourraient leurs pipes et se passaient de main en main les flacons en chantant des chansons grivoises, Louise regagnait sa chambre, et là, elle retrouvait avec un bonheur indicible ses livres qui charmaient sa solitude. Avec (jucl pieux recueillement elle songeait alors à la prodigieuse et féconde influence de ces génies immortels qui enchantent

l'esprit des hommes, élèvent leur âme, l'agrandissent, l'améliorent et développent enfin ce qu'il y a en nous de plus sacré : I'intëlligence.

« Ces génies! eux aussi, pensait Louise, savent conquérir, dans leur siècle et dans les siècles à venir, des millions de sujets ! Mais cette conquête sublime, cet empire adorable de la souveraineté de l'esprit, ne fait couler d'autres larmes que celles de l'attendrissement ou de l'admiration.

« - — Oh ! venez! disait Louise, venez à moi, beaux et purs génies, au front rayonnant d'une véritable gloire! Venez, ô vous dont les triomphes sont la joie, l'orgueil, le salutaire enseignement de l'humanité! Une plume , quelques gouttes d'encre, un feuillet de papier, voilà vos armes ! et vos conquêtes sont impérissables, et tous les cœurs sont h vous, et votre auguste nom, traversant les siècles, est salué d'âge en âge avec amour et respect !

«c Tels étaient les sentiments de Louise lorsqu'un incident, puéril en apparence, décida de sa destinée ..

«( Un jour, parmi les livres qu'elle reçut du cabinet de lecture, se trouvaient les œuvres de George Hubert, n

— Ah ! eiifm, voici George Hubert qui paraît en scène, dit Gilbert, et il faut en convenir,

n'est-ce pas, Minette? mademoiselle Louise était fièrement préparée à Tentrevue.

— Oh! oui, et cela se comprend. Vivanttoute seule, sans être aimée de personne, et adorant l'esprit, les ouvrages de George Hubert devaient faire une grande impression sur elle. Voyons, je grille de savoir ce qui va résulter de ces livres qu'elle reçoit par hasard...

— Tu n'es pas fatiguée de lire ?

— Mais non, mais non ! Écoute donc :

« Louise connaissait de renom George Hubert.

«' L'on avait représenté dans la ville voisine, avec un grand succès, plusieurs de ses drames les plus en vogue à Paris; mais le père de Louise ne la conduisant jamais au théâtre, les œuvres dramatiques de son grand poète lui étaient inconnues, ainsi qu'un recueil de poésies, et un petit livre intitulé: Pensées d'un honnête homme.

« Ces œuvres complètes (jusqu'au jour de leur publication) étaient ornées du portrait de l'auteur et d'un fac-similé de son écriture ; Louise éprouva une grande satisfaction de posséder le portrait de cet homme illustre; mais, par une fantaisie singulière, elle eut le courage de ne pas regarder son image avant d'avoir lu ses œuvres...

« Cette fantaisie avait pour cause l'une des

manies de Louise : elle se plaisait à se figurer, d'après l'esprit et le caractère de leurs ouvrages, la physionomie des écrivains dont elle lisait les livres ; elle voulut savoir en manière d'épreuve si cette fois son imagination s'accorderait avec la réalité.

« Louise lut et relut avec une insatiable avidité les ouvrages de George Hubert , drames, poésies et prose. Il lui serait impossible d'exprimer le mélange d'admiration, d'attendrissement et de respect qu'elle ressentit après cette lecture; oui, son enthousiasme se mêla de respect.

« L'homme capable de concevoir tant de créations sublimes devait, par la noblesse, par l'élévation de son caractère, inspirer, mériter le respect de tous. Ce fut surtout dans le livre publié sous ce titre à la fois rempli de modestie et de dignité de soi : Pensées d'un honnête homme, que Louise crut voir se révéler à elle, et tout entière, l'âme de George Hubert. A chacune de ces pages Ton sentait, pour ainsi dire, les battements d'un cœur ferme, haut et chaleureux; jamais le beau, le juste, l'iionncte ne fut glorifié dans un langage plus convaincu : observations d'une sagacité profonde , sentiments d'une délicatesse exquise ou d'une élévation radieuse, foi inébranlable aux grands devoirs de YJiomme

envers l'homme^ touchante mansuétude pour les faibles, les ignorants et les déshérités ; préceptes simples, clairs, salubres, fruits excellents d'une longue pratique du bien, tel était ce petit livre; il contenait toute une philosophie, et ainsi que Louise l'expérimenta plus tard, sa lecture pouvait et devait rendre les méchants meilleurs et les bons meilleurs encore... »

— Eh bien ! cela ne m'étonne pas du tout, reprit Gilbert en interrompant sa femme. Te souviens-tu, Minette, de cette dame placée près de nous à la représentation d'^ntonia, et qui, au dénoùment, te disait en pleurant d'attendrissement, comme nous pleurions nous-mêmes : «i Le croiriez-vous, madame? j'avais une « certaine préférence pour Tun de mes enfants, « mais après avoir vu dans ce drame quelles « terribles conséquences peut amener une pré- « férence injuste, j'en suis, je vous le jure, à «( jamais guérie ! »

— C'est pourtant vrai , et rien n'obligeait celte (lame à nous faire celte confidence, sinon l'effet (jue produisait sur elle le drame de George Hubert. Aussi , je ne m'étonne pas non plus de ce que dit Louis(; de rinfluence exercée plus tard sur elle par ce livre. Combien je suis curieuse de savoir si elle devinera juste quand elle se figurera le portrait de George Hubert !

— Je partage ton impatience , et je me dis : Voilà pourtant une drôle de chose! Demain, ce sera ma Gilberte qui aura pense, éprouvé, écrit, tout ce que nous lisons à cette heure, à mesure que \i\ main invisible écrit sous nos yeux.

— Ah çà, tu es fou, chéri?

— Comment ! si je deviens George Hubert et toi Louise, et entre nous ça me paraît prendre fièrement cette tournurc-là, est-ce que tout ce qui est arrivé à Louise ne te sera pas arrivé?

— C'est vrai. Je ne pensais pas à cela. Mon Dieu ! que c'est donc amusant de lire sa bonne aventure à rebours et sens devant derrière ! Aussi je continue vite :

«t II fallut à Louise une sorte de courage, après la première lecture de ce petit livre, ainsi que des drames et des poésies de George Hubert , pour résister à l'ardent désir de contempler les traits de l'écrivain de qui le génie la ravissait. A chaque pensée profonde ou charmante, à chaque cri du cœur , à chaque élan de l'âme traduit dans un divin langage , Louise mourait d'envie de recourir au portrait placé en tête du premier volume, mais elle sut résister à la tentation et n'y céda qu'après avoir relu les œuvres du poëte avec ce double plaisir que l'on éprouve à parcourir de nouveau un site enchanteur dont l'aspect vous a profondément impres-

sionné. Alors seulement, l'on apprécie, Ton savoure à loisir mille beautés, mille détails, perdus au premier aspect dans la grandeur de l'ensemble.

« Sa lecture achevée, Louise ferma le livre, réfléchit longtemps et se dit :

u George Hubert doit avoir de trente à trentesix ans : un homme de cet âge peut seul posséder cette profonde connaissance du cœur humain qui distingue les œuvres de ce grand poëte; l'expression de sa physionomie doit être grave et pensive, spirituelle et bienveillante.

« Grave et pensive.,, parce que tel est le caractère qu'ont dû imprimer à ses traits l'habitude du travail et la méditation.

« Spirituelle,., parce que l'esprit pétille dans le dialogue de certains personnages de ses drames.

«t Bienveillante enfin... parce que son âme se révèle à chacune de ses pensées d'un honnête hommej et que George Hubert doit être essentiellement BON... de cette bonté céleste qui élève aux yeux de Dieu l'homme simple à l'égal de l'homme de génie, dont elle double la puissance !

« Louise, avec une sorte de vague inquiétude, leva lentement le léger papier de soie à travers lequel apparaissait vaguement l'image du poëte ;

si l'expression et le caractère de ce portrait n'eussent pas répondu à l'image qu'elle rêvait, Louise l'avoue, elle aurait éprouvé une sorte de pénible déception. Quelle fut donc sa joie, lorsqu'elle vit apparaître, à mesure qu'elle levait la feuille transparente , un jeune et noble visage, dont la mâle fermeté s'alliait à la finesse et à la douceur !

u Combien de temps Louise demeura-t-elle dans cette contemplation?... Elle l'ignore; mais la nuit venue, elle regardait encore le portrait de George Hubert , ou plutôt elle contemplait George Hubert lui-même, car éprouvant peu à peu une sorte d'hallucination, elle crut voir cette image s'animer , le coloris de la vie remplacer les teintes mornes de la gravure, les yeux pensifs briller dans leur large orbite , en se fixant sur elle , et la bouche vermeille lui sourire avec bonté. 5)

— Ah ! tant mieux , dit Gilbcrte , la pauvre Louise avait deviné juste... Vois-tu , Bibi , c'est sans doute à partir de ce moment qu'elle sera devenue amoureuse de George Hubert ; mais comment a-t-clle fait connaissance avec lui?

— C'est ce que je vais t'apprcndrc, car je vais lire à mon tour ; je ne veux pas que tu te fatigues.

— Je t'assure que cela ne me fatigue pas.

— Minette, je t'en prie, ce sera pour moi un plaisir.

— Oh! alors, lis, mon chéri.

Puis prêtant l'oreille au tintement lointain (l'une horloge , à demi voilé par le bruissement de la pluie et les sifflements du vent ;

— Entends-tu ? déjà neuf heures ! Mon Dieu! comme le temps passe vite! quelle bonne soirée!

— Et quelle bonne journée ! Travailler en causant, dîner gaiement, et faire tour à tour, au coin du feu, une lecture attachante...

— Et surtout, Bibi, ne lis pas trop vite.

— Sois tranquille. Ecoute à ton tour.

«( Louise, ce soir-là , prétextant d'une légère indisposition , ne parut pas à la table de son père ; elle détacha le portrait de l'intérieur du livre, et le serra dans un coffret où elle renfermait ses objets les plus précieux : un médaillon contenant des cheveux de sa mère et quelques bijoux d'un assez grand prix qu'elle avait portés.

«( Louise, quoique éveillée, rêva de George Hubert pendant toute la nuit. Pourquoi avait-il, plutôt que tout autre écrivain contemporain et d'un égal renom, si profondément impressionné la jeune fille ? Elle ne chercha pas d'abord à analyser ce sentinicnt, tant elle se sentit heureuse et fière de l'éprouver. Mais plus tard elle

se dit, non sans raison, que nul autre écrivain, quel que fût son génie, n'avait jusqu'alors complètement répondu aux secrètes sympathies de son âme, ni absolument satisfait aux affinités de son esprit; elle pensait qu'il en est des œuvres du poëte comme de celles du peintre ou du musicien : quoique de mérite pareil , telle symphonie, tel tableau , plaisent à tous , mais ne pass/owwewfquequelques-uns;et puis enfin la jeune fille s'expliquait encore l'exaltation de sa préférence enthousiaste pour George Hubert par la lecture d'une notice biographique sur lui, placée en tête de ses œuvres et écrite par un ami non moins célèbre que celui auquel ces pages étaient consacrées.

»( Cette biographie, pure de toute exagération louangeuse, donnait des détails curieux et intéressants sur la vie de George Hubert. // n'était pas mariée vivait souvent durant quelques mois dans une retraite absolue où il composait ses écrits, puis de nouveau il se mêlait au monde , à ses fêtes, fréquentait les classes les plus diverses de la société, voyageait ; et son existence devenait alors aussi active, aussi mondaine, aussi animée, qu'elle était parfois solitaire et recluse; selon son biographe, George Hubert devait à ses rares facultés d'observation la profonde connaissance du cœur humain qui se révélait dans ses 2. 3

œuvres : semblable à l'abeille qui, retirée dans son alvéole, compose son miel des sucs de mille fleurs différentes, le poëte, après avoir beaucoup vu, beaucoup senti , beaucoup appris durant les périodes de sa vie active , rentrait dans sa solitude, où il élaborait à loisir ces fruits nombreux et variés de son observation et produisait une de ses grandes œuvres si justement admirées. Quelques renseignements intimes sur la famille, sur la première jeunesse, sur les habitudes de travail de George Hubert, terminaient cette étude, appréciation très-juste et très-élevée du talent de ce grand écrivain et de ses généreuses qualités d'homme privé.

«( Rien ne manquait donc à la co^îwaissa/ice que Louise avait faite de George. Déjà familiarisée avec ses traits , sachant son âge , le lieu de sa naissance, la position de sa famille, les détails particuliers de sa vie , ayant surtout pénétré dans son âme par ses écrits, la jeune fille commença d'aimer George Hubert , de l'aimer passionnément.

« Loin de paraître insensé, cet amour, si Ton y réfléchit, était raisonnable, naturel et logique. Qu'aime-t-on dans un homme ? Son esprit , son cœur, sa figure. Louise pouvait aimer tout cela dans George Hubert, puisque, grâce à l'éclat de sa célébrité , qui mettait en lumière son image,

sa vie intime, son caractère, ses habitudes, elle le connaissait, sans jamais lavoir vu, mille fois mieux que beaucoup de femmes ne connaissent souvent le mari qu'elles épousent.

« L'amour de Louise allait toujours croissant ; plusieurs fois dans la journée elle ouvrait son coffret pour contempler les traits de l'homme qui absorbait sa pensée ; elle apprenait ses vers par cœur, copiait et recopiait certains passages de ses œuvres , où elle croyait deviner plus spécialement la pensée personnelle du poëte; enfin, la nuit elle rêvait de lui.

«c Toute passion profonde distrait de ce qui ne se rattache pas à cette passion ; il en fut ainsi de l'amour de la jeune fille. Elle s'occupa moins soigneusement de la surveillance de la maison de son père, et un jeudi, lorsque après dîner les convives s'apprêtaient à foire joyeusement circuler les flacons, les flacons se trouvèrent vides ainsi qu'ils étaient restés depuis le jeudi précédent. Le courroux du père de Louise fut extrême ; il la traita devant ses hôtes avec une humiliante dureté. Incapable de feindre et de se contenir, la jeune fille répondit avec hauteur; son père , animé par le vin , excité par la présence de ses amis et se croyant sans doute obligé d'être violent et impitoyable, en sa qualité d'awcien soldat, ainsi qu'il s'appelait complaisam-

ment, la traita grossièrement et s'oublia jusqu'à prononcer ces mots irréparables :

« — Vous êtes une misérable! vous deviendrez comme votre mère... une femme indigne ! Je ne sais qui me retient de vous chasser de chez moi , car j'en aurais le droit , entendez-vous?... Oui , j'aurais le droit de vous chasser de chez moi, car si je vous considère comme ma fille, c'est par pitié... Méditez ces paroles, et craignez de lasser ma patience !

« A ces insultes prodiguées à la mémoire de sa mère, devant des hommes avinés, Louise ne répondit rien, sortit de la salle à manger, remonta dans sa chambre, réfléchit pendant une partie de la nuit, et au jour sa résolution fut prise. De temps à autre son père s'absentait un jour ou deux, appelé hors de chez lui par ses affaires d'intérêt. L'un de ses voyages eut lieu le surlendemain de cette soirée où, après avoir outragé la mémoire de la mère de Louise, il l'avait menacée de la chasser de sa maison, lui dormant à entendre qu'elle n'était pas sa fille... et qu'il ne l'avait jusqu'alors conservée près de lui... que par pitié...

<c Possédant j)lusieurs bijoux de prix, maternel héritage qu'à sa sortie de pension son père lui avait remis pour accomplir, disait-il, les der-

niers vœux de sa femme, Louise pouvait réaliser une somme assez importante; elle avait, par ses bontés, gagné l'aircction de l'une des servantes de la maison; elle proposa à cette jeune fille de faciliter sa fuite. Cette offre acceptée par elle, la servante se chargea d'arrêter, sous un nom emprunté, une place à la diligence de Paris, et de vendre deux boucles d'oreilles de diamant qui devaient, et de beaucoup au delà, subvenir aux frais du voyage. La servante fit sortir du logis, comme si elle lui eût appartenu, une malle contenant une partie des vêtements de Louise, son coffret contenant ses bijoux et le portrait de George Hubert. Le moment du départ venu (la diligence quittait la ville à huit heures du soir), Louise sortit avec la servante pour aller, dit-elle, visiter une amie dans le voisinage... Peu de moments après, elle avait pour toujours quitté la demeure de son père et se mettait en route pour Paris. »

— Voilà le nœud ! dit Gilbert. C'est à Paris que Louise va sans doute rencontrer George Hubert.

— C'est égal, il lui a fallu une fière résolution, à cette pauvre fille, pour se mettre ainsi toute seule en route pour Paris, reprit Gilberte; je ne dis pas cela pour moi, car nous autres du petit monde, qui vivons à la garde du bon Dieu,

nous ne sommes pas habituées à avoir toujours une servante sur nos talons quand nous sortons ; mais pour une jeune demoiselle, c'est pénible de s'en aller ainsi à l'aventure! Du reste, à la place de Louise, ma foi, j'aurais fait comme elle ; il n'en coûte guère de quitter un si méchant père , qui dit des horreurs de votre mère qui est morte, et vous reproche de ne vous avoir gardée chez lui que par pitié!... Tiens ! est-ce que c'est un père, ça?

— Tu as joliment raison, Minette, et cet olibrius-là, avec ses rabâchages de batailles qu'il avait vues de loin, me fait l'effet d'un Poussard pékiiif ainsi que disent les troupiers.

— C'est vrai ; mais comment Louise va-t-elle rencontrer George Hubert?

— Nous allons le savoir, Minette.

Gilbert poursuivit ainsi la lecture de VJIistoire d'une jeune fille :

« Le premier soin de Louise, lorsque arrivée à Paris elle eut choisi son logement dans un modeste hôtel garni, fut de s'informer de la demeure de George Hubert , renseignement facile a obtenir, grâce à la célébrité du poète ; puis, heureux et singulier hasard, Louise apprit en même temps que ce soir-là on jouait au Theatre-Français, pour la première fois, un drame de George Hubert. (Louise écrit ce récit

deux années après, jour pour jour, que ce drame intitule Octave a été représenté.) La jeune fille, n'ayant pu dissimuler son vif désir d'assister à celle représentation, accepta l'offre que lui fit un des garçons de l'hôlel d'aller louer })0ur elle une stalle de balcon. Mais, hélas! le messager revint désappointé : toutes les places étaient dès longtemps retenues à l'avance, grâce à l'empressement habituel du public lorsque l'on représentait un drame de ce célèbre écrivain ; cependant , ajoutait le garçon d'hôtel , il avait rencontré sous le péristyle du théâtre un de ces hommes qui traficjucnt des billets de spectacle, et il proposait une stalle de balcon moyennant le prix énorme de cent francs. Louise, ravie de voir avec quelle avidité l'on accueillait les œuvres du poëte qu'elle adorait, remit au messager les cent francs, et eut bientôt en sa possession la stalle si désirée. Choisissant dans son modeste bagage sa robe la plus fraîche, la jeune fille, se parant de son mieux, par coquetterie pour George Hubert, qu'elle n'avait jamais vu, attendit avec une fiévreuse impatience le moment de se rendre au théâtre. Cette heure venue, elle monta en fiacre et fut bientôt assise à la place louée pour elle.

« La jeune fille, en attendant le lever du rideau , contemplait , avec éblouissemcnt et

curiosité, la brillante compagnie qui peu à peu vint prendre place dans les loges louées à l'avance : des femmes en grande toilette entraient à chaque instant, et Louise entendait ses voisins signaler parmi ces élégantes les femmes les plus à la mode de Paris ou les plus haut placées par leur naissance ou leur fortune. Les hommes dont elles étaient accompagnées représentaient, selon les termes consacrés, r élite de la société, grands seigneurs, savants, ministres, écrivains et artistes illustres ; enfin Louise vit entrer dans une splendide loge qui lui faisait face les princesses et les princes du sang royal, partageant l'impatience des plus humbles spectateurs. Ces grands personnages se rendaient aussi au théâtre avant le lever du rideau.

<t 0 merveilleuse puissance de l'esprit! pensait Louise ; parce qu'il a plu à George Hubert d'écrire un drame et de le faire représenter aujourd'hui, grandes dames, femmes à la mode, poètes, artistes, grands seigneurs, princes et princesses royales, en un mot la fine fleur de cette aristocratie de talent, de rang, de fortune ou d'élégance, qui n'a sa pareille chez aucun peuple de l'Europe, s'empresse, au seul nom du poëte, d'accourir curieuse et impatiente d'assister à cette solennité littéraire! Puis à ces pinces d'un prix modeste se presse l'élite d'une popu-

lation laborieuse, éclairée, intelligente et amoureuse de l'art ; passionnée, ardente et enthousiaste, elle aussi est accourue au nom de George Hubert, son poëte favori, qu'elle aime, qu'elle révère parce que chacune de ses œuvres est un enseignement! enseignement grand comme le peuple auquel il s'adresse.

« Ce concours immense de personnes de conditions si diverses , quel millionnaire , quel prince, quel roi, quel conquérant aurait le pouvoir de l'attirer par le seul prestige de son nom? Combien ces réceptions de cour, ces parades guerrières, ces fêtes mondaines auxquelles l'étiquette , le devoir ou la vanité entraînent les conviés , sont puériles auprès de cette fête de l'intelligence qui s'adresse à ce qu'il y a de véritablement divin dans l'humanité : l'àme, l'esprit et le cœur !

«( Quelques mots de l'un des voisins de Louise, vieil habitue du théâtre, vinrent changer en angoisses l'espèce d'ivresse, d'extase où elle était délicieusement plongée.

«i — Certes, j'aime et j'admire autant que personne le talent de George Hubert, disait le vieil habitué à d'autres spectateurs , mais je n'ose espérer qu'il obtienne encore un succès; l'on attend trop de ce nouveau drame. Et, fût-il supérieur au dernier, ce qui me semble peu

probable, l'admiration se fatigue et la fortune se lasse.

« Ces paroles, si éloignées de la malveillance, blessèrent cependant Louise; elle trouva son voisin étrangement outrecuidant et lui sut mauvais gré d'oser mettre en doute le nouveau triomphe de George Hubert ; puis , songeant cependant que le génie, après tout, peut faillir, elle éprouva un serrement de cœur douloureux et une anxiété poignante, qui devinrent une torture lorsque, après les trois coups sacramentels frappés derrière le rideau de la scène, il se leva lentement au milieu d'un religieux silence.

« A ce moment solennel, la jeune fille sentit son cœur lui manquer, sa vue se troubler. Si elle avait eu la force de se lever, elle eût quitté sa place afin d'échapper à ce supplice nouveau pour elle, mais elle ne put faire un mouvement et resta fascinée par le spectacle qui commença à se dérouler devant elle.

«t Le regard fixe, le cou tendu, le sein palpitant, les mains convulsivement crispées sur le rebord du balcon, Louise éprouva bientôt une impression étrange. Il lui semblait que chez elle les sens de la vue et de l'ouïe se multipliaient à l'infini. Ainsi, le visage tourné vers la scène, elle ne perdait pas un geste des comédiens, et pourtant elle voyait toute la salle; elle ne per-

dait pas un geste , pas une aspiration , pas un souffle de cet être multiple , fantastique , nerveux , impressionnable , susceptible , défiant , ombrageux, et pourtant sympathique, que l'on nomme le public...

«( Ce soir-là, et de prime abord, le public fut froid durant le premier acte du drame ; les spectateurs semblaient, par leur empressement et leur ponctualité à se rendre à l'appel du poëte, avoir suffisamment témoigné de leur intérêt pour sa nouvelle œuvre, et sauf quelques applaudissements rares ou isoles, ce premier acte, tout en excitant une vive curiosité, ne reçut aucune marque d'approbation éclatante.

«( Le rideau baissé, Louise entendit, au milieu du bourdonnement des conversalions particulières, des paroles qui tour à tour calmaient ou redoublaient ses angoisses.

«I — Hum ! disait le vieil habitué qui avait paru à Louise si outrecuidant, le public, ce soir, est difficile à émouvoir ; il se tient sur la réserve, sur la défensive ; il ne veut se livrer qu'à bon escient ; mais après tout, dans l'intérêt même de George Hubert, il vaut mieux que ce premier acte n'ait pas été plus chaleureusement accueilli. Il faut se défier des premiers actes trop aj)plaudis; souvent ils écrasent les autres.

« — Monsieur a parfaitement raison, disait

un autre voisin de Louise, ce n'est guère qu'au troisième acte que le succès se dessine et se déclare ; jusqu'ici le nouveau drame excite suffisamment la curiosité ; les caractères sont nettement posés, quelques-uns sont neufs et trèsoriginaux ; maintenant il faut attendre, nous verrons bien.

u — La pensée de l'ouvrage , autant que l'on peut la deviner, me paraît trop philosophique, reprenait un autre spectateur, et la philosophie, au théâtre, risque fort d'être ennuyeuse.

<c — Je ne dis point non, mais lorsque à l'idée philosophique se joint une action dramatique et saisissante ?

« — Oh ! alors c'est différent ; mais jusqu'à présent l'action du drame est presque nulle; enfin attendons... nous verrons bien.

« Louise, pendant ces entretiens dont pas un mot ne lui échappait, ressentait tantôt de cruelles défaillances , tantôt d'ineffables espérances ; quant à son impression personnelle, ce premier acte lui semblait plein d'intérêt, d'élévation, et excitait vivement sa curiosité.

«t Bientôt un religieux silence régna de nouveau dans la salle, et pour la seconde fois le rideau se leva...

« Que l'on juge de la joie, de l'ivresse croissante de la jeune fille ! Dès la fin de ce second

acte jusqu'au dénoûment, ce public, d'abord froid, réservé, défiant, passa par toutes les phases de l'admiration et de l'enthousiasme.

« Oh ! dans cette soirée, que de larmes arrachées par l'émotion et l'attendrissement! que de bravos frénétiques! quels transports! Les femmes les plus élégantes, les hommes les plus graves, les princes et les princesses du sang royal applaudissaient non moins chaleureusement que les spectateurs placés au parterre, et lorsque après le cinquième acte, qui tint cette salle immense muette, fascinée, palpitante, et trop passionnément émue pour songer h applaudir, une explosion de cris presque fanatiques eut demandé l'auteur, il est impossible de rendre les glorieuses acclamations dont son nom fut salué lorsque l'un des comédiens prononça ces simples paroles :

« — Messieurs^ le drame que nous avons eu i honneur de représenter devant vous est de M. George Hubert.

« Deux des princesses royales, dans l'élan spontané de leur admiration , jetèrent leurs bouquets sur le théâtre, comme un hommage rendu au grand écrivain. Cet exemple fut imité par les femmes placées aux autres loges voisines de la scène, et bientôt ces mots circulèrent de bouche en bouche parmi les spectateurs ; Le

voilà. .. voilà George Hubert dans la loge royale!

« Tous ceux qui se trouvaient situés de façon à apercevoir le poëte, se dressèrent curieusement sur leurs sièges ou se penchèrent hors de leurs loges, et ils aperçurent George Hubert au fond de la loge royale. Quoique nullement homme de cour, tant s'en faut... le poëte avait dû se rendre aux désirs des princesses, qui avaient envoyé, non pas un de leurs gentilshommes, mais leur frère, prier M. George Hubert de vouloir bien venir auprès d'elles recevoir leurs vives félicitations de son éclatant succès. A une avance à la fois bienveillante et honorable, cet homme illustre ne pouvait répondre qu'avec déférence ; il accompagna donc dans la loge royale le frère des princesses et reçut d'elles les louanges les plus délicates. C'est à ce moment qu'il fut aperçu de plusieurs spectateurs, et de nouveau retentirent d'enthousiastes bravos adressés à la fois et au grand écrivain et aux princesses qui rendaient ainsi publiquement hommage au génie.

«' George Hubert, avec un tact parfait, prit prétexte de ces applaudissements , véritable ovation , pour sortir respectueusement de la loge royale, après avoir, en quelques mots, exprimé aux princesses combien il était touché de leur accueil.

« Si Louise avait pu éprouver quelques remords de son amour passionné pour George Hubert, l'enthousiasme qu'il venait d'exciter encore, les distinctions méritées dont elle le voyait l'objet, auraient chassé de son âme tout scrupule ; mais loin de rougir de son amour, la jeune fille se sentait ficre d'avoir su s'élever jusqu'à un pareil choix ; aussi, dans son exaltation, quittant précipitamment le théâtre et traversant la foule où elle entendait de nouveau glorifier le poëte, Louise monta dans un fiacre et se fit conduire à la porte de la maison de George Hubert, de qui elle avait demandé l'adresse presque aussitôt son arrivée dans l'hôtel garni où elle logeait. »

— Oh! mon Gilbert, s'écria Gilberte avec une joie ingénue, en interrompant son mari, quel bonheur i)our moi de penser que demain tu seras cet auteur admiré, fêté, à qui des princesses auront dit de charmantes choses après l'avoir envoyé chercher par leur frère, un prince aussi ! Quel enthousiasme ce drame d'Octave a produit ! Cela ne m'étonne pas, si j'en juge par l'émotion que nous avons éprouvée ce soir en le lisant! Aussi, voyons, chéri, avoue franchement à Minette combien demain tu seras glorieux d'être George Hubert!... hein?

— Ma foi, je ne dis pas non, reprit Gilbert

en se rengorgeant : un pareil triomphe doit vous grandir de cent pieds ! et de cette hauteurlà, j'aimerai fort, je l'avoue, à regarder marquis, princes, millionnaires, ministres et autres, comme des paltoquets ! Oh ! non ! non ! il n'est pas au monde de sort plus heureux que celui de George Hubert, surtout si sa Louise l'aime comme tu m'aimes, ma Gilberte!

— Est-ce que cela fait seulement l'ombre d'un doute ? Pauvre Louise ! Ah ! je comprends qu'après avoir été témoin d'un semblable succès, elle ait eu la tête tournée pour George Hubert ; il y a de quoi vous rendre folle d'amour : pourtant je la trouve fièrement hardie d'aller chez lui . . . moi je n'aurais jamais osé à sa place. . . Et puis que va-t-elle lui dire? Parler en face à un si grand homme! quelle chose terrible! H me semble que, dans une position pareille, je ne pourrais pas trouver deux mots de suite.

— Ni moi non plus, ou, qui pis est, je craindrais de ne trouver que des mots très-bêtes, comme ce jour où pour la première fois l'on m'a montré M. Ingres... le grand Ingres ! le Raphaël moderne ! Il passait dans la rue Saint- Hoiioré, comme un simple homme, les mains derrière son dos, tenant sous son bras son parapluie ; il le laisse tomber, je me précipite pour le ramasser et je le lui rends, tout heureux d'à-

voir pu ramasser le parapluie du grand Ingres et de pouvoir envisager un homme si célèbre. Il me dit poliment : « Monsieur, je vous remercie mille fois de la peine que vous avez prise. » Alors le cœur me bat, je vois trente-six chandelles, je patauge, et balbutiant sans savoir ce que je dis, je réponds à ce grand homme comme s*il m'avait demandé de mes nouvelles, et j'articule avec effort : «t Très-bien! et vous?... merci. »

— Pauvre Bibi ! M. Ingres t'aura pris pour un serin.

— Ce grand homme en avait le droit. Minette ! Mais il est si bon enfant, qu'il aura eu pitié de mon embarras. Quel fameux peintre! un moment tantôt j'avais envie de demander à la Korrigan d'être le grand Ingres! Pour moi, simple lithographe, passer Ingres du premier coup, c'était de conscrit passer maréchal de France !

— Je crois bien !

— Mais je me suis ressouvenu d'un autre grand peintre... tu sais, Léopold Robert... je t'en ai i)arlé?

— Oui, oui, le malheureux s'est tué... de désespoir... à cause d'un tableau manqué !

— Hélas! oui... et cela m'a dégoûté de vouloir être M. Ingres. Quoique je sois certain qu'il ne finira pas comme Léopold Robert , car le

papa Ingres ne manque pas ses tableaux, lui!... Mais enfin, c'est égal, je nie suis senti très-refroidi à l'endroit du désir d'être grand peintre en me rappelant le sort de ce pauvre Léopold Robert.

— Et puis, songes-y donc ! est-ce qu'un peintre, fût-il célèbre comme ce M. Ingres, dont tu as ramassé le parapluie, est-ce qu'un peintre entend jamais des bravos frénétiques pareils à ceux que George Hubert a entendus? Et moi, Bibi, je tiens absolument à ce que tu sois applaudi, acclamé avec enthousiasme.. c tant pis!

— Hé! hé! Minette! je me laisserai faire de bon cœur. Ah çà! où en sommes-nous? Au moment, je crois, où Louise se fait descendre à la porte de George Hubert.

— C'est ça. Oh ! le cœur me bat pour cette pauvre Louise !

Et la lecture se poursuivit ainsi :

« George Hubert demeurait à l'extrémité de la rue Blanche, quartier où se trouvent encore de vastes et nombreux jardins ; Louise fît arrêter sa voilure à peu de distance de la maison du poëte et descendit.

« La nuit était superbe : une nuit de la fin de mai, éclairée par une lune brillante.

u La jeune fille, en attendant George Hubert, se promenait le long d'une muraille, derrière

laquelle étaient plantés des acacias et des ébéniers alors fleuris. Leur doux parfum s'épandait au loin dans la rue. Quelques rossignols, nichés dans les arbres et luttant entre eux de mélodieux accords, chantaient, se répondaient et troublaient seuls le profond silence de la nuit, toujours si calme dans ce quartier retiré.

«t Louise éprouvait des émotions profondes et variées. Moment suprême et si longtemps désiré ! elle allait enfin voir George Hubert et lui parler! Que pourrait-elle lui dire? Elle l'ignorait encore et n'y voulait pas songer. Cependant un vague pressentiment lui disait que sa destinée devait dépendre de cet entretien avec le poëte. L'heure s'avançait, et pourtant il n'avait pas encore regagné sa demeure ; en vain la jeune fille prêtait l'oreille, regardait au loin dans la rue, presque aussi brillamment éclairée par la lune que si le soleil avait lui : George ne paraissait pas.

<t Une pensée, qui vingt fois aurait dû déjà se présenter à l'esprit de Louise, la fit tressaillir et remplit son âme d'une tristesse inexprimable.

« Cet homme illustre, jeune, beau, admiré, avait sans doute une maîtresse. (Louise avait lu dans sa biographie qu'il n'était pas marié.) Cette maîtresse assistait sans doute au nouveau succès de son amant, et, triomphante, avait dû l'cm-

mener chez elle dans l'enivrement de sa tendresse et de son orgueil !

« Cette supposition très-probable navra le cœur de Louise, quoiqu'elle n'eût jamais eu, pauvre fille inconnue et obscure qu'elle était, la vaine prétention de voir son amour partagé par George Hubert, lui qui n'avait qu'à choisir parmi les femmes les plus belles et les plus spirituelles. Louise ne ressentait donc pas de jalousie. Non, elle n'avait pas le droit d'être jalouse, mais elle songeait avec un douloureux serrement de cœur au bonheur de la femme assez heureuse pour être aimée de George Hubert...

« Soudain, un bruit de pas lents et lointains vint distraire la jeune fille de ses poignantes rêveries, un pressentiment lui dit : C'est George Hubert. Aussitôt elle se cacha dans l'ombre projetée par le mur au long duquel elle se trouvait, et resta palpitante, immobile non loin du fiacre qui l'avait emmenée 5 le cocher dormait sur son siège.

«( Louise avait deviné juste : c'était George Hubert. H marchait lentement, un peu courbé, tête nue, s'appuyant sur sa canne d'une main, et de l'autre tenant son chapeau; il semblait jouir délicieusement de la sérénité de cette nuit printanière. De temps à autre il s'arrêtait et regardait le ciel, ce qu'il fit de nouveau en res-

tant quelques instants immobile et contemplatif assez près de la jeune fille, qu'il ne pouvait ai>ercevoir. Elle fut aussi frappée que surprise de la mélancolique expression de ses traits; au lieu de trouver sur son front, ainsi qu'elle s'y attendait, un glorieux reflet de son récent triomphe, elle vit le noble et beau visage du poëte, que la lune éclairait, empreint d'une tristesse douce et tendre. Il resta ainsi pensif durant quelques secondes, puis passant sa main sur ses yeux, où Louise crut apercevoir une larme, il soupira, poursuivit lentement sa marche, la tête inclinée sur sa poitrine , et heurtant machinalement du bout de sa canne les pavés sonores.

« Singulière impression ! Louise, après avoir involontairement surpris la vague et secrète tristesse du poëte, se sentit presque rassurée, elle n'ose dire presque heureuse. Elle l'aurait vu, ainsi qu'elle s'y attendait, rentrer chez lui, le front haut, le regard fier, comme s'il eût encore entendu l'écho lointain des applaudissements frénétiques dont son nom venait d'ctre salué par une foule idolâtre, que la jeune fille n'eût peut-cire pas pu surmonter son embarras, sa crainte, et adresser la parole à ce triomj)hateur superbe; mais elle devina chez lui un chagrin ou un regret ; pensant alors que la tristesse ou l'attendrissement prédisposent à l'indulgence

tout cœur généreux, Louise sortit résolument de l'ombre où elle se tenait cachée, rejoignit bientôt George Hubert, et s'avançant à ses côtés, lui dit d'une voix émue et tremblante :

« — Monsieur... monsieur George Hubert... je... je...

« Mais les paroles expirant sur ses lèvres tremblantes , tant son trouble , un moment vaincu, redevenait accablant, la jeune fille resta muette et baissa la tête.

« George Hubert très-étonné s'arrêta, jeta sur l'inconnue un regard pénétrant, et... (Louise l'a su plus tard) frappé de la physionomie candide et de l'extrême jeunesse de la jeune fille, qui, la tête inclinée sur son sein palpitant, semblait éprouver une pénible confusion, le poëte crut d'abord qu'une de ces infortunes si nombreuses à Paris s'adressait à lui. Hélas ! dans cette grande ville où, à chaque pas, le luxe coudoie la misère, combien de jeunes femmes et de jeunes filles honorables et honorées , après avoir vécu dans l'aisance, se trouvent soudain, par des revers inattendus, réduites à une misère d'autant plus affreuse, qu'il leur faut, par respect humain, la cacher à tous les yeux! Aussi n'osent -elles s'adresser que la nuit à la charité des passants pour leur demander avec une timidité craintive et navrante le pain d'une mère ou d'un enfant.

« George Hubert crut donc que Louise implorait sa charité. Aussi, lui dit-il avec bonté :

« — Mademoiselle, que puis-je faire pour vous?

«t — Monsieur... je voudrais... je voudrais... vous parler...

«( — Mademoiselle, je vous écoute.

«( — Mais... je désirerais... vous... parler chez vous, M. George Hubert...

u — Chez moi? reprit le poëte fort surpris, en jetant de nouveau un regard observateur sur l'inconnue,

«( Puis, voyant qu'elle devenait de plus en plus tremblante, et remarquant en outre à peu de distance de là le fiacre qui l'avait amenée, George Hubert se dit que l'on ne va guère demander l'aumône en voiture; enfin, grâce à sa modeste attitude, à ses dehors ingénus, la jeune fille ne ressemblait pas à une aventurière : aussi, après un moment de réflexion, et quoiqu'il ne comprît rien à cette rencontre singulière, le poëte dit })olimentà Louise :

u — Si vous désirez absolument, mademoiselle, m'entrclenir chez moi, malgré l'heure avancée de la soirée, j'aurai l'honneur de vous recevoir. Si, au contraire, vous désirez remettre cette conversation à demain, je vous attendrai, mademoiselle, à l'heure qu'il vous plaira de m'indiqucr.

« — M. George Hubert, dans le cas où cela ne vous contrarierait pas trop... je vous. .. serais très... reconnaissante, si vous aviez la bonté de m'entendre maintenant...

«t — Je suis à vos ordres, mademoiselle ; nous sommes à quelques pas de chez moi... voulezvous accepter mon bras?

«t — Oh! oui, monsieur, dit vivement Louise avec un élan de joie naïve en saisissant le bras du poëte, bonheur inespéré pour elle!

« Mais regrettant son premier mouvement, si sincère dans sa vivacité, elle recommença de trembler si fort, si fort, que George Hubert sentit le bras de la jeune fille vaciller sur le sien. Touché de cette émotion, le poëte reprit avec un redoublement de bienveillance respectueuse :

«t — J'ignore, mademoiselle, la cause de votre trouble ; j'ignore aussi l'objet de l'entretien que vous m'avez demandé; mais, croyez-moi, vous me trouverez digne et honoré de la confiance que vous voulez peut-être bien placer en moi.

« — Oh ! M. George Hubert (Louise se plaisait à prononcer ce nom), ma confiance en vous ne m'a jamais manqué... depuis que... depuis que je...

« Mais un embarras mortel empêcha de nouveau la jeune fille d'achever sa phrase commencée d*une voix altérée.

CILBSRT ET GILBBRTE. 2. 5

« — Que je suis malheureuse! pensait -elle; je vais lui paraître encore plus sotte que je ne suis!

>t George Hubert, compatissant à la confusion de l'inconnue, feignit de ne plus s'en apercevoir, et, quittant son bras, il lui dit, en lui indiquant une petite porte percée dans le mur audessus duquel s'élevait la cime verdoyante de plusieurs grands arbres :

«i — Nous voici arrivés chez moi, mademoiselle; lorsque je rentre tard comme à cette heure, je désire que l'on ne m'attende pas, et au lieu de frapper à la porte cochère, je passe par celle-ci. Pardon, je vais l'ouvrir.

« Le poëte, tirant alors de la poche de son gilet une petite clef de sûreté, pria l'inconnue de passer devant lui, et la porte, qu'il ouvrit, se referma.

« Louise croyait rêver. Elle était chez George Hubert!

«c Autant pour chercher à s'étourdir sur sa situation que pour satisfaire h son ardente curiosité, la jeune fille regardant, comme on dit, de tous ses yeux, ou plutôt de tout son cœur, vit h la clarté de la lune un vaste jardin; sa pelouse vcrdoyjinte s'étendait devant la maison, à demi cachée par plusieurs massifs d'acacias et d'ébéniers fleuris, dont la suave odeur s'épan-

dait jusque dans la rue. A cette senteur se joignait, plus pénétrante, celle de nombreuses corbeilles d'héliotropes et de rosiers disséminés çà et là aux confins de la pelouse ; des jasmins et des chèvrefeuilles, tapissant les dehors d'un pavillon rustique, abrité sous une plantation de grands arbres verts, mêlaient aussi leurs parfums à ces parfums ; au loin, on apercevait la maison ; une faible lueur éclairait intérieurement le vitrage d'un petit vestibule servant d'entrée au rez-de-chaussée.

u — Voilà donc sa maison, son jardin ! pensait Louise, qui, absorbée dans ses pensées, restait immobile à quelques pas de la porte. Voici son jardin où il promène ses méditations et ses rêveries ! Voici sa maison où il a écrit tant de chefs-d'œuvre! Quel calme! quelle solitude! quelle riante retraite !... Et moi, pauvre fille inconnue... je suis ici avec lui... avec lui, George Hubert !

« Le poëte, voyant Louise s'arrêter au bout de quelques pas, s'était par politesse arrêté aussi. Mais la station de l'inconnue se prolongeant outre mesure, il ne sut comment s'expliquer la cause de cette contemplation silencieuse, et dit à la jeune fille, qui ne bougeait non plus qu'une statue :

« — Voici là-bas, mademoiselle, la maison

que j'habite. (Et il lui désigna le rez-de-chaussée dont le petit péristyle était faiblement éclairé.) Permettez-moi de vous montrer le chemin.

«( Louise, rappelée à elle-même par ces mots, sentit combien elle devait sembler bizarre, importune, à George Hubert, et répondit avec confusion :

«i — Excusez-moi... monsieur... c'est que... c'est que... je regardais... ce jardin...

« — Et je me trouve, mademoiselle, Irèsheureux de l'avoir, car les jardins deviennent de plus en plus rares à Paris, reprit George Hubert.

«t Et il ajouta d'autres paroles sur le même sujet, afin de donner quelque aliment à l'entretien pendant le court trajet qui restait à parcourir pour arriver à sa demeure. Mais Louise, qui marchait lentement aux côtés du poëte, ne trouva pas un mot à lui répondre; puis, le voyant la précéder de quelques pas, afin d'aller ouvrir le vestibule, elle se baissa et cueillit vitcment, de crainte d'clre vue, quelques fleurs de lune des corbeilles d'héliotropes disséujinées au bord de la pelouse et plaça ces fleurs dans son corsage.

" — Quoi qu'il arrive, et si je ne dois plus jamais revoir George Hubert, pensait la jeune fille, ces fleurs seront pour uioi les témoins de

cette soirée, dont le souvenir ne s'éteindra qu'avec ma vie !

«t Et elle rejoignit le poëte, qui se retournait vers elle après avoir ouvert la porte du péristyle. En entrant dans cette habitation, Louise sentit sa curiosité redoubler, tant l'aspect de la demeure du poëte lui inspirait d'intérêt.

«< Le péristyle, d'une extrême simplicité, conduisait à une vaste bibliothèque alors faiblement éclairée par la lueur d'une lampe h demi voilée par un abat-jour vert, révélation des habitudes de travail nocturne familières au maître de la maison. D'innombrables rayons charges de livres remplissaient trois des côtés de cette pièce; dans Fentre-deux des fenêtres, ainsi que sur les panneaux de boiserie que ne cachaient pas les corps de bibliothèque, Louise remarqua plusieurs grands tableaux de famille, remontant au commencement du siècle dernier : ils représentaient différents personnages qui, d'après la sévérité de leur costume, semblaient avoir appartenu à la magistrature et aux professions libérales : parmi les portraits de femmes, il en était deux revêtues d'habits religieux du xvni' siècle. Elles avaient fait partie de la célèbre maison de Port-Royal, quelques parents de George Hubert ayant figuré parmi les plus fervents adeptes du jansénisme, le républica-

nisrae de ce temps-là. Un des portraits de femmes, placé plus en évidence que les autres, représentait une figure charmante; il fallait qu'elle fût charmante pour paraître telle malgré la mode parfaitement déplaisante de ses vêtements, mode universellement adoptée sous l'empire ; sauf la différence d'âge et la délicatesse féminine des traits, il existait assez de ressemblance entre le visage du poète et ce portrait, pour que Louise reconnût la mère de George Hubert. Sur le cadre du tableau, cadre large, plat et doré en mat, la jeune fdle remarqua, non sans surprise, quelques caractères tracés à l'encre dont elle ne pouvait de loin distinguer la signification. Des meubles confortables, mais trèssimples, une garniture de cheminée en bronze d'un excellent goût artistique, complétaient l'aspect de ce cabinet, occupé dans son milieu par une grande table de travail, recouverte d'un tapis vert et encombrée de livres de toute sorte.

« Louise, encore plus absorbée par la contemplation du sanctuaire du poëtc qu'elle ne l'avait été à la vue de son jardin, retomba dans une profonde rêverie, d'où elle fut tirée par la voix de George Hubert, qui lui disait en indiquant du geste un fauteuil :

« — Veuillez, mademoiselle, prendre la peine

de vous asseoir... Puis-je savoir l'objet de Tentrctien que vous avez bien voulu me demander? »

— Ah ! pauvre Louise !... dit Gilberte en interrompant la lecture, voilà le moment fatal!... Que va-t-elle pouvoir dire à George Hubert? Tiens, Bibi, j'en ai la chair de poule!

— Le fait est que la position est fièrement délicate. Voici Louise forcée d'avouer à George Hubert qu'elle vient, comme on dit, se jeter à sa tête!

— Eh bien, moi, chéri, j'ai tant de confiance dans le caractère de Louise et de George Hubert, que je suis sûre que tous deux se tireront de là très-gentiment.

— Hum! Minette!

— Enfin, que veux-tu! c'est mon idée.

— Nom d'un petit bonhomme ! ça me paraît pourtant à moi une situation furieusement difficile! Enfin, nous allons voir!

[Il

Gilbert et Gilberte continuèrent ainsi la lecture de V Histoire d'une jeune fille :

«t Louise, entendant George Hubert lui demander l'objet de l'entretien qu'elle avait désiré, frissonna. Le moment fatal était venu, elle redevint toute tremblante : le cœur lui manqua, ses genoux vacillèrent, elle fut obligée de s'appuyer d'une main au dossier du fauteuil qui lui était offert et où elle ne s'assit pas ; mais surmontant bientôt son trouble, sa timidité, sa honte, elle prit une résolution désespérée, redressa la tête, et, le front serein, regardant

fixement le poëte, elle lui dit d'une voix presque ferme :

« — M. George Hubert, j'ai dix-sept ans, je m'appelle Louise, mon cœur n'a appartenu à personne, je suis maîtresse de mes actions... je vous aime.

•t L'incroyable effort fait par la jeune fille sur elle-même pour se résoudre à articuler un pareil aveu fut suivi d'une telle prostration, d'un tel accablement, que, pâle, anéantie, elle cacha son visage entre ses deux mains, et tomba presque défaillante dans le fauteuil en fondant en larmes.

«t George Hubert, à ce brusque aveu de Louise, se sentit d'abord presque aussi confus qu'elle-même; puis, comme il devait à sa longue habitude d'observation et à sa profonde étude du cœur humain une sûreté de jugement qui rarement le trompait, à son embarras succéda un touchant intérêt pour l'inconnue ; il n'en doutait pas, elle était sincère : son extrême jeunesse, son émotion, l'altération de sa voix, son trouble, ses préoccupations, son silence même, tout prouvait qu'elle subissait l'influence d'une passion insurmontable.

<( George Hubert était de tous les hommes le moins orgueilleux et surtout le moins infatué de lui-même, car il s'appréciait de beaucoup au-

dessous de sa valeur. Cependant il sentait qu'exagérée ou non, son éclatante renommée pouvait avoir, comme on dit, tourné la tête d'une enfant de dix-sept ans, et n'eût-il pas été le héros de l'aventure, qu'il aurait encore éprouvé pour cette jeune fille commisération, sympathie et respect.

« Il se rapprocha de Louise. Celle-ci, la figure cachée dans ses mains, pleurait toujours et attendait son arrêt avec une angoisse mortelle. Sa destinée devait dépendre des premiers mots prononcés par le poëte. Aussi, lorsqu'elle entendit sa voix, elle crut que les battements de son cœur s'arrêtaient , sa vie semblait suspendue aux lèvres de George Hubert.

« — Mademoiselle, reprit-il d'une voix émue, pénétrée, presque paternelle, de grâce, rassurez-vous. L'aveu que vous venez de me faire me touche profondément; croyez-moi, j'en suis fier, oh! oui, très-fier. Savez-vous pourquoi? Parce que cet aveu ne s'adresse pas, j'en suis certain, à V homme, mais à l'écrivain, ou mieux encore aux sentiments généreux qu'il a peut-être eu le bonheur d'exprimer dans ses œuvres. Ne regrettez donc pas cet aveu, mademoiselle, il n'a rien que de pur et d'honorable ; ce que vous aimez en moi, ce sont des sentiments élevés qui appartiennent à la nature humaine, dont parfois j'ai été le peintre fidèle, rien de plus. Celui qui vous

parle, mademoiselle, est un honnête homme. Celte prétention, il Ta justifiée par sa vie passée, il la justifiera par sa vie à venir. C'est vous dire, mademoiselle, que je garderai le secret le plus absolu sur notre entrevue, et que j'apprécie comme elle mérite de l'être votre démarche franche et résolue, démarche, je le répète, honorable pour vous, honorable pour moi, et dont ni vous ni moi n'aurons jamais à rougir...

«t Aux angoisses de Louise succédait peu à peu un bonheur, un attendrissement inexprimables. George Hubert , avec un tact parfait et une bonté sans égale, relevait la jeune fille à ses propres yeux, la délivrait du poids de sa confusion, la mettait, pour ainsi dire, à l'aise, en croyant ou paraissant croire que l'aveu qu'elle lui adressait s'adressait, non pas à l'homme, mais aux généreux sentiments dont il s'était si souvent rendu l'organe. Il promettait à la jeune fille une discrétion absolue, et, dans une démarche aux yeux de tous des plus compromettantes, il ne voulait voir que la résolution hardie d'un cœur loyal.

«( Les angoisses de la jeune fille se fondirent en une reconnaissance d'une douceur ineffable : aussi saisit-elle la main de George Hubert et la porta vivement à ses lèvres en disant :

,1 — Vous êtes bon... oh ! vous êtes bon!

« — C'est vrai, répondit-il, touché de l'ingénuité de Louise, qui, toute confuse de sa familiarité, laissa retomber la main du poëte après l'avoir portée à ses lèvres. C'est vrai, je suis bon... J'oubliais cette autre prétention que je crois avoir toujours justifiée. Aussi, est-ce parce que je suis bon que vous m'intéressez beaucoup, pauvre enfant. Permettez-moi de vous parler ainsi, ajouta-t-il avec une affectuosité paternelle. Car enfin j'ai deux fois votre âge, et je pourrais être votre père.

«t Puis, souriant afin de détendre l'entretien et de diminuer encore l'embarras de Louise :

«' — Voyons, ajouta-t-i!, c'est un père de trente - six ans qui va confesser son enfant de dix-sept ans : la différence d'âge est d'une proportion parfaite ; elle autorise la gravité du père, et, cependant, comme il touche encore un peu à la jeunesse, il se sent disposé à témoigner à sa fille la plus tendre indulgence. Et d'abord, mon enfant, une question ; celle-là est grave... voici bientôt deux heures du matin, vous l'oubliez sans doute. Avez-vous songé que rentrer chez vous à une heure si avancée, c'est commettre une grande imprudence?

„ — Je vous l'ai dit, M. George Hubert, je suis maîtresse de mes actions. Je demeure seule dans un hôtel où je suis descendue ce matin... 2. 6

«t — Vous êtes donc étrangère à Paris?

«i — Oui.

« — Et vos parents ?

«( — Je suis orpheline.

« — Pauvre enfant!... Et qu'êtes-vous venue faire à Paris ?

« — Vous voir, M. George Hubert, tâcher de parvenir jusqu'à vous, et vous dire que... que... je...

«t — Que vous avez lu mes vers..., reprit le poëte de plus en plus ému par l'ingénuité de la jeune fille, et voulant lui épargner la confusion d'un nouvel aveu. Cette sympathie, cette estime pour mon caractère et pour mes écrits m'honore, je vous l'ai dit, mon enfant, et en même temps m'impose des devoirs envers vous... Autorisé par votre franchise, à mon tour je serai franc ; votre langage, vos manières annoncent une éducation distinguée ; avez-vous bien pesé toutes les conséquences de votre voyage à Paris, où vous vous trouvez seule, m'avez-vous dit... absolument seule?...

«t — Depuis bientôt un nn, M. George Hubert, je n'ai songé qu'à une chose : vous voir et vous parler. Sans être même certaine d'avoir ce bonheur, j'ai quitté la province... Vous devez croire que je me soucie peu des autres conséquences de mon voyage ; j'ai de quoi vivre mo-

destemcnt à Paris pendant longtemps, et j'y resterai.

« — Pauvre chère enfant, votre candeur, votre loyauté, percent à chacune de vos paroles. Soyez sincère jusqu'à la fin ; maintenant vous m'avez vu, vous m'avez parlé, je ne vous ai pas caché l'intérêt que vous m'inspirez... quels sont vos desseins?

u — Je n'en ai aucun, puisque ma destinée dépend maintenant de vous.

« — Comment cela?

« — De deux choses l'une : ou vous m'autoriserez h venir quelquefois vous voir... et seulement quand cela vous conviendra, car je n'oserais jamais me présenter chez vous sans votre permission... ou bien vous m'éconduirez avec indulgence... et jamais vous ne me reverrez.

« — Eh bien ! dans le premier cas, si nous devons nous revoir, qu'espérez-vous?

« — Je ne suis qu'une pauvre fille obscure et abandonnée, mais peut-être, à force de dévouement et de respect, je parviendrai à vous inspirer un peu d'affection... et alors les vœux les plus chers de mon cœur seront comblés! Si, au contraire, vous exigez que je ne vous revoie jamais... j'obéirai, je m'éloignerai... emportant du moins de vous, M. George Hubert, un souvenir qui ne s'éteindra qu'avec ma vie !

«( Le poëte écoutait Louise avec autant de surprise que de croissant intérêt. Ce singulier mélange d'ingénuité, de hardiesse, d'abnégation, de franchise, le frappait beaucoup; il se sentait touché jusqu'aux larmes de ce dévouement absolu et résigné.

« — Ma chère enfant, reprit-il avec tendresse et gravité, si vous n'étiez pas orpheline, si quelque parent, quelque ami s'intéressait a vous...

« — Je suis seule au monde, M. George Hubert, reprit la jeune fille en interrompant le poëte; personne ne s'intéresse à moi, et si le bonheur de vous revoir m*est réservé, de grâce, ne me parlez jamais de ma famille; son nom même doit rester ignoré de vous... Pour vous, je serai Louise... Louise... l'orpheline...

« — Soit, je respecterai désormais votre secret.

«( — Désormais... Je vous reverrai donc?

«c — Souvent... très-souvent.

< — Oh! mon Dieu! murmura la jeune fille en joignant les mains avec un geste d'adoration, combien vous êtes bon, M. George Hubert!

'1 — C'est vrai; j'en suis déjà convenu avec vous, mon enfant, et c'est parce que je suis bon que je ne saurais vous laisser seule à Paris, sans conseils, sans appui. Si vous aviez, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, quelque parent,

quelque ami, j'userais de cette influence que vous m'accordez pour vous décider à retourner auprès de ceux que voire disparition aurait sans doute laissés dans les angoisses et le chagrin; mais vous êtes seule au monde, me dites-vous... Le hasard vous a rapprochée de moi ; votre isolement, vos sentiments à mon égard m'imposent des devoirs *, je les accomplirai, n'en doutez pas...

«( — M. George Hubert, je crois rêver, dit Louise plongée dans une sorte de délicieuse extase. Cela est bien vrai? Je vous reverrai? Vous vous intéressez à moi, vous, vous qui, ce soir encore, avez excité un enthousiasme dont je me sentais si fiére, pardonnez-moi cette vanité !

« — Quoi ! ce soir vous étiez...

« — Oui, j'étais au Théâtre-Français ; le bonheur a voulu qu'aujourd'hui même, jour de mon arrivée à Paris , l'on représentât votre drame. Jugez de ma joie d'abord et de mon triomphe ensuite ! Oh ! de ce succès imuiense j'ai été certes plus triomphante que vous, car...

»c — Pourquoi vous interrompre ?

« — C'est qu'il est mal d'épier quelqu'un, et cette faute, je l'ai commise.

« — Vous m'avez épié ?

« — Ce soir, en vous attendant, je me pro-

menais dans votre rue, et, cachée par l'ombre du mur, je vous ai vu venir lentement, vous arrêter, frappé sans doute de la beauté de la nuit, puis lever les yeux vers le ciel avec un regard si mélancolique que je pensais h part moi : « Com- «c ment! après une pareille soirée, M. George Hu- « bert ne revient pas chez lui enchanté , raie dieux ! » Aussi vous le disais-jc : de votre immense succès, je me sentais plus triomphante que vous-même...

<( Le poëte, se détournant quelque peu, indiqua du geste le portrait de femme auquel il ressemblait beaucoup.

u Mon enfant, dit George Hubert à Louise,

ce portrait est celui de ma mère; je la chérissais et elle m'adorait. Je ne crois pas lui avoir, de sa vie, causé un chagrin sérieux, mais lorsque j*ai eu le malheur de la perdre, j'étais à peu près de votre âge, et je n'avais jamais en rien flatté l'orgueil de ma mère, orgueil excessif comme sa tendresse pour moi... C'est seulement plusieurs années après sa mort que mon nom a commencé d'être connu. Vous dire que je suis insensible au succès de ce soir, qui a dépassé toutes mes espérances , serait un mensonge et une ingratitude envers ui\ public si bienveillant pour moi; mais je regrette, je regretterai toujours que ma mère n'ait jamais joui de mes succès; ils auraient été

si doux à son cœur ! Aussi, lorsque ce soir vous m'avez vu m'arréter, pensif, presque triste, et regarder le ciel , je songeais à elle , me disant ; «i Quel aurait été mon bonheur si , après cette u soirée si flatteuse pour moi, j'avais, en rentrant, « retrouvé ma mère, qui m'eût dit de cette voix «• dont l'accent est toujours présenta mon oreille : « Eh bien, George, ce drame a-t-il réussi? »

« En prononçant ces mots , la voix du poëte s'altéra ; il passa sa main sur ses yeux humides et resta un moment silencieux.

« Louise, non moins attendrie, n'osa pas interrompre le pieux recueillement de George Hubert. Celui-ci, sortant bientôt de sa rêverie , reprit :

« — Pardon, mon enfant; mais, grâce à Dieu, le souvenir de ma mère , loin de s'affaiblir en moi , semble s'augmenter avec l'âge et devenir plus constant et plus vivace.

« Le poëte, alors se levant, prit une plume, qu'il trempa dans son encrier , s'approcha du portrait et écrivit sur le cadre , large et plate bordure dorée en mat, ces mots :

<c A ma mère.

«c Et au-dessous, il ajouta le nom d'Octave y titre du drame joué le soir, et la date de la représentation.

« Louise comprit alors la signification des caractères traces sur le cadre. George Hubert lui dit en revenant auprès d'elle et lui souriant avec bonté :

« — Nous sommes déjà presque de vieux amis; aussi, vous le voyez, j'agis sans cérémonie. Je me suis fait une loi , lorsqu'un de mes ouvrages a réussi, de le mettre ainsi sous l'invocation du souvenir de ma mère, dès ma rentrée chez moi.

«( — Hélas! M. George Hubert, des regrets tels que les vôtres sont sans consolation, sans compensation... mais du moins laissez -moi vous dire qu'un cœur fervent, dévoué, quoique inconnu de vous , a ce soir ressenti , dans son humble obscurité, cette joie délicieuse que votre mère n'a pu malheureusement connaître.

<: — On parle des jouissances que donne la renommée, répondit George Hubert avec émotion ; oh! je vous aurai du l'un des moments les i)lus heureux de ma vie!

«< — A moi?... Mon Dieu! je pourrais croire...

•( — Croyez-moi, chère enfant, je connais le cœur humain, rarement ma pénétration m'a fait défaut. Il m'est impossible de douter de la sincérité de vos impressions , de vos sentiments : aussi, dans votre aveugle confiance en moi, dans ce complet abandon qui va jusqu'à la témérité,

je vois le triomphe le plus noble, le plus pur, le plus doux, qu'un homme de cœur puisse ambitionner ! Ne vous récriez pas, nous n'en sommes pas à nous flatter. Je vous le prouve en vous disant que votre démarche auprès de moi a été, dans sa franchise... inconsidérée, téméraire, elle suffirait à vous perdre de réputation aux yeux du monde , et pourtant de cette démarche je me sens glorieux. Ahî pour mériter une pareille confiance , il faut que le caractère d'un homme soit véritablement aimé, honoré ! Je vous le répète, lorsque de tels sentiments se personnifient dans un dévouement pareil au vôtre, mon enfant, rhomme qui l'inspire jouit du triomphe le plus pur et le plus doux !

«t — Je vous comprends, M. George Hubert: oui, il doit être doux et glorieux pour un homme de disposer d'une existence , si humble qu'elle soit...

« — Eh bien , ma chère enfant, puisque de cette existence vous me faites l'arbitre , il faut me promettre de suivre mes conseils.

«' — Oh! je vous le promets de grand cœur !

il — Et d'abord , comme il est bientôt deux heures du matin, je vais vous reconduire à votre hôtel...

« — Je suis confuse du dérangement que je

vous cause. Vous , vous , mon Dieu ! prendre celte peine pour moi!

u — Je ne vous laisserai pas à pareille heure de la nuit à la merci d'un cocher. Je vous engage aussi à ne plus loger dans un hôtel garni ; cettedemeure est peu convenable pour une jeune personne.

« — Je ferai ce que vous voudrez»

«t — Voici mon projet : je connais dans cette rue paisible et retirée une excellente femme, veuve des plus respectables ; depuis longtemps je l'ai chargée de transcrire mes manuscrits. Elle occupe un petit rez-de-chaussée ayant vue sur un jardin ; je ne doute pas qu'à ma recommandation, madame André (c'est son nom) ne vous cède une chambre chez elle et ne vous prenne en pension, à la condition expresse, chère enfant , que vous lui cacherez le sujet de votre voyage à Paris. Elle pourrait en concevoir de fâcheuses préventions contre vous; car sans être rigoriste à l'excès , elle a des principes très-arrctés. II faudra donc nous résoudre à un mensonge : nous dirons qu'orpheline et venue à Paris pour suivre un procès, vous m'avez été particulièrement recommandée; je suis certain, d'après ce que je sais de votre caractère et du sien , que madame André éprouvera bientôt pour vous une affection presque maternelle.

u — Je ne saurais , M. George Hubert , que répéter encore : Vous êtes bon ! Dans votre sollicitude pour moi , vous pensez à tout. Enfin, vous me promettez que je vous verrai quelquefois... Pardonnez-moi si j'insiste là- dessus , mais pour moi... c'est la vie!

« — Vous me verrez très-souvent, et même je. . .

« — Ne m'en dites pas davantage , mon ambition est satisfaite... me voici heureuse, ajouta Louise en essuyant ses yeux humides de larmes. Oh ! la plus heureuse des femmes !

« La pendule sonna deux heures du matin ; la jeune fille se leva.

« — Quel temps précieux je vous ai fait perdre, M. George Hubert! Cette lampe vous attendait , vous vouliez sans doute travailler cette nuit?

« — Jamais nuit n'aura été par moi mieux employée, chère enfant, croyez-le ; elle prendra place dans mes meilleurs, dans mes plus honorables souvenirs !

« — Et c'est vous... vous de qui le nom et la présence excitaient ce soir tant d'enthousiasme dans la foule! vous que des princesses accueillaient avec tant d'empressement ! c'est vous qui vous montrez si indulgent, si généreux envers une pauvre fille comme moi !...

«( — Cet accueil flatteur, ces applaudissements

glorifiaient les travaux éphémères de récrivain, répondit George Hubert; votre présence ici glorifie son cœur, son caractère... et je préfère ce dernier triomphe. Mais la nuit s'avance, venez ; après votre voyage , après des émotions si diverses, vous devez avoir besoin de repos : je vais vous conduire à votre hôtel; demain matin je verrai madame André, je conviendrai de tout avec elle, et j'espère pouvoir aller vous chercher et vous présenter ù cette excellente femme dans l'après-dînée ; vous voudrez bien seulement m'attendre à votre hôtel.

u Telle a été la première entrevue de Louise avec George Hubert, entrevue qui décida de l'avenir de la jeune fille. »

Gilbert et Gilberte s'étaient tellement intéressés à ce récit et à la situation délicate et pénible de Louise , qu'entraînés par la marche des événements racontés, ils n'avaient pas songé à interrompre cette lecture attachante pour eux à plus d'un titre ; mais la fin de cet épisode formant pour ainsi dire un temps d'arrêt dans la narration, Gilberte s'écria triomphante :

— Eh bien , chéri, quand je te le disais, que George Hubert et Louise se tireraient gentiment, honnêtement de cette situation selon loi embarrassante?

— C'est, ma foi, vrai ! je ne m'allendais pas à

cela. C'est égal! George Hubert peut se vanter d'être fièrement aimé !

— Avoue qu'il le mérite I Quelle délicatesse de cœur! comme il a bien vite mis à l'aise cette pauvre Louise, toute honteuse de son aveu, lorsqu'il l'a appelée sa chère enfant , en lui parlant presque comme un père ! Oh ! mon Gilbert , suis-je fière de penser que demain nous serons, toi cet homme de génie d'une bonté si touchante, moi cette excellente Louise qui pour l'amour et pour le dévouement est un vrai bon chien, qui ne sait qu'une chose , aimer son maître et lui obéir! Vont-ils être heureux tous les deux! quel paradis qu'un pareil ménage !

— Ma foi, si le bonheur n'est pas là, il n'est nulle part. Gloire, amour, jeunesse, fortune... je dis fortune, car enfin, George Hubert habite une maison avec un jardin.

— Et je me rappelle que lorsque j'étais marquise, il me disait que son travail joint à son patrimoine lui assurait une existence très-indépendante. Ce n'est pas que nous tenions à une fortune énorme... non, non, nous en avions une fameuse fortune dans notre marquisat, et...

— Et nous avons vu de quoi il en retournait, n'est-ce pas, ma pauvre Minette? Cette tortune ne nous faisait point dîner deux fois, au

contraire , puisque nous n'avons pas dîné du tout ; mais enfln , tout en étant revenu de ces idées de grandissime luxe auquel on s'habitue comme à autre chose, j'avoue que je ne suis pas fâché pour nous que cet homme célèbre, sans être colossalement riche , jouisse d'une belle aisance; on peut ainsi venir en aide à un ami ou à de pauvres gens ; enfin, ça complète le sort, et, ainsi que je le disais tout à l'heure, George Hubert et sa Louise réunissent tout : gloire, génie, jeunesse, amour, fortune, tous deux ont les meilleurs cœurs du monde , les plus généreux caractères. Encore une fois, nom d'un petit bonhomme ! le bonheur doit être là, il est certainement là, et demain nous pourrons dire à notre chère petite fée : Fa-t'en, Korrigan!

— Pour vous et pour moi je le souhaite, mes amis, dit la douce voix. Puissé-je , vos derniers vœux accomplis , aller rejoindre mes sœurs !

— Oh ! soyez tranquille, bonne Korrigan, je pense comme mon Gilbert, je suis presque certaine que demain, lorsque nous serons Louise et George Hubert, nous vous rendrons votre liberté. Mais, Bibi , reprenons notre lecture. Louise écrit toujours pendant que nous bavardons; elle doit avoir sur nous maintenant beaucoup d'avance. Nous en étions au moment où George Hu-

bert l'a reconduite chez elle en lui conseillant de ne plus loger dans un hôtel garni, et de se mettre en pension chez une digne veuve, madame André.

Suite de l'Histoire d'une jeune fille.

«t Louise fut accueillie comme une fille par madame André, à qui George Hubert l'avait présentée. Jamais elle n'oubliera la sollicitude presque maternelle dont elle fut entourée par cette excellente femme. Pour comble de bonheur, la jeune fille put bientôt l'aider dans les travaux de copie que lui donnait le poëte.

«i Avec quelle émotion , quelle respectueuse curiosité Louise , toute glorieuse d'être la pre-

mière confidente de ces œuvres impatiemment attendues par une foule avide, contemplait ces feuillets remplis de l'écriture de George Hubert! Écriture ici rapide et courante comme le flot de l'inspiration qui déborde ; ailleurs lente , raturée, laborieuse , lorsque la réflexion , l'analyse, la consciencieuse recherche du mieux , l'implacable critique envers soi-même, succédaient chez le poëte à l'improvisation.

«( Combien d'heures fortunées passait Louise ainsi livrée à ces occupations chères à son cœur et à son esprit ; suivant d'un œil curieux, attentif et charmé, à travers le labyrinthe de ratures et de renvois dont était chargé le manuscrit de George Hubert, les transformations successives de sa pensée, parfois vague et diffuse à son éclosion, puis, à chaque correction, devenant de plus en plus claire et précise ! Enfin, prodige de rintelligcnce humaine, prodige que plus d'une fois Louise admira , souvent un mot ajouté ou changé dans une scène dramatique; oui , un seul mol, éclair du génie, illuminait un caractère jusqu'en ses dernières ])rorondeurs!

« Pendant plusieurs mois , George Hubert vint voir Louise presque clia(|uc jour ; il la traitait avec une bonté palernclle , se plaisait à cultiver, à développer, à mûrir son intelligence, à former, à épurer son goût, à élever son âme par

des entretiens d'une bonté douce , ou par des lectures choisies avec discernement : parfois, il priait, il forçait Louise de lui dire naïvement les impressions, favorables ou non, qu'avait éveillées en elle la transcription d'une oeuvre récemment composée par lui. Louise , surmontant sa timidité, répondait avec sa sincérité habituelle, et, plus d'une fois , George Hubert profita de ses observations. Souvent aussi il allait faire de longues promenades aux environs de Paris avec Louise et madame André : l'étude et l'admiration raisonnée des grands tableaux de la nature étaient le sujet de leurs entretiens. Le soir venu, Ton dînait gaiement dans quelque auberge de village et l'on revenait à la ville.

«c Ainsi délicieusement occupés s'écoulaient les jours de la jeune fille; son amour passionné pour le poëte s'enracinait de plus en plus avant dans son cœur, et pourtant jamais elle n'avait osé, depuis son premier aveu , reparler de cet amour à George Hubert , tant il lui imposait ! non qu'il fût dédaigneux , indifférent ou sévère; non , non , il témoignait toujours à Louise une tendre affection et l'entourait de soins, de prévenances , et dans ses entretiens avec elle, il donnait librement cours à une gaieté charmante, mais jamais il ne prononçait un seul mot qui pût faire supposer à Louise qu'il eût gardé le moin-

dre souvenir de l'aveu de son amour. Alors, elle disait :

«t — George a une maîtresse aimée ; il s'intéresse à moi parce qu'il est le meilleur des hommes; il se plaît à cultiver mon esprit , à améliorer , à élever mon âme , parce que de la noble et brillante intelligence de cet homme illustre rayonne le juste^ le bien, le beau, comme la lumière rayonne d'une auréole ; mais jamais il ne m'aimera d'amour. Je ne suis ni assez belle ni assez spirituelle pour lui plaire, à lui qui peut choisir parmi les plus belles , les plus élégantes et les plus spirituelles. Il n'importe ! Tel qu'il est, mon sort est si heureux, si enviable, que je ne suis ni assez sotte ni assez vaine pour troubler mon bonheur i)ar des vœux extravagants. Est-ce que ma vie ne se passe pas presque tout entière dans une intimité délicieuse avec ce génie dont la France s'honore? Que puis-je désirer de j)Ius?

«( Cependant , malgré le bon sens de ces réflexions qu'elle mettait en pratique ; malgré sa ferme volonté de ne se point bercer d'espérances chimériques; enfin, malgré le bonheur réel dont elle jouissait, Louise, peu à peu minée par une fièvre lente et par de brûlantes insomnies, tomba dans de noires mélancolies; elle maigrissait, perdait l'appétit et souvent cédait à des lan-

gueurs énervantes. On eût dit que dans ces heures de morne inertie , son sang se figeait , que sa vie demeurait suspendue; si elle s'occupait alors de quelques travaux pour George Hubert , sa plume s'arrêtait , s'échappait de ses mains ; sa pensée se troublait , se voilait ; son front appesanti s'inclinait sur sa table ; puis de cette atonie du corps, de cet obscurcissement de l'esprit souvent prolongés, elle sortait surprise , chagrine , abattue , comme l'on s'éveille d'un mauvais songe, et se disait en pleurant :

« — C'est folie ou maladie ! Jamais femme n'a été plus heureuse que moi, et je ne peux vaincre ces accablements , et de jour en jour je me sens dépérir !

* Louise alors se roidissait de toutes ses forces contre ces langueurs , mais elle n'y pouvait résister, de même qu'en un jour d'orage, on cède, malgré soi, à l'accablement d'un lourd sommeil longtemps combattu.

« A cet état pénible et singulier se joignaient, pour 1^ jeune fille, de cruelles angoisses.

« Tantôt elle craignait que la véritable cause de son dépérissement ne pût échapper à la pénétration de George Hubert, et que, ne pouvant l'aimer d'amour, il séloignât d'elle par un sentiment de pitié , comptant sur l'oubli , sur le temps, pour la guérir de sa folle passion.

« Tantôt elle s'apercevait que son esprit troublé, inquiet et souvent distrait jusqu'à l'aberration complète, ne lui permettait plus de s'occuper assidûment de ses travaux, jadis sa joie et son orgueil; plusieurs fois elle commit des notisens ou des erreurs incroyables, en transcrivant les manuscrits de George Hubert. D'abord il la gronda gaiement, comme l'on gronde une enfant gâtée, puis ses erreurs se renouvelant , il ne lui en parla plus, et fit refaire en secret les copies de la jeune fille par madame André. En vain pettc excellente femme, dont la tendresse véritablement maternelle ne se démentait pas , supplia Louise de lui confier la cause de ses chagrins... Louise garda et ensevelit son secret au plus profond de son cœur.

u Un dernier coup lui était réservé.

»c Elle s'aperçut de certains changements dans les rapports de George Hubert avec elle; tantôt soucieux et absorbé, tantôt grave, réservé, presque froid, sa gaieté dis])arut. II restait souvent plusieurs jours sans voir Louise ; revenait>il près d'elle , il paraissait en proie aux mêmes préoccupations; souvent elle surprit son regard pénétrant attaché sur elle avec une expression indéfinissable... Enfin, il s'absenta pendant un mois entier sans que Louise entendît parler de lui.

« — C'est fait de moi ! pensait-elle avec un

monie désespoir ; je ne le reverrai plus !... il a deviné mon amour insensé , il ne peut me pardonner ma lâche faiblesse... et sa sévérité n'est que trop légitime ! A lui je devais le sort le plus fortuné , je n'ai pas su m'en rendre digne et le conserver. C'est ma faute, c'est ma faute... Allons! quoi qu'il arrive, dussé-je m'éteindre dans une maladie de langueur, du moins j'aurai connu le bonheur pendant quelques mois ! Pas une })lainte ne sortira de mon âme, car ce bonheur, qu'avais-je fait pour le mériter? Je l'ai perdu... c'est ma faute, c'est ma faute !

•< Lorsque Louise revit George Hubert après cette absence d'un mois, absence qu'elle avait regardée comme le présage d'une séparation définitive, elle fut stupéfaite du changement qu'elle remarqua dans la physionomie et les manières du poëte : la joie, la confiance, la sérénité, brillaient sur son front ; il vint à Louise , prit ses mains qu'il baisa (il ne s'était jusqu'alors jamais permis cette innocente familiarité) ; puis s'asseyant à ses côtés, il lui dit avec une expression de tendresse ineffable, presque passionnée :

u — Louise, parlons un peu du passé, beaucoup du présent, et encore plus de l'avenir.

« Ces paroles , leur accent , l'air radieux du poëte , firent bondir le cœur de la jeune fille et l'ouvrirent à toutes les espérances.

« Elle se sentit sauvée.

« Ces mots seuls peuvent rendre l'impression qu'elle éprouva en revoyant , en entendant George Hubert.

« — Louise, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vous ai attentivement étudiée. . . suivie, et surtout appréciée; aussi, peu à peu, à mon attachement presque paternel pour vous, a succédé un sentiment tout autre; en un mot. Louise.,, je vous ai aimée... je vous aime d'amour!

<c — Vous m'aimez d'amour! s'écria la jeune fille avec un ravissement inexprimable.

«! Elle avait le ciel dans le cœur...

,1 — Vous m'aimez !... moi?... moi, Louise ?

« — Je vous aime passionnément! Ah ! contre ce sentiment j'ai longtemps lutté, mais votre cœur m'a vaincu...

« — Vous avez lulté... je...

« — Écoutez-moi, Louise, reprit George Hubert en intciTompant la jeune fille. Celle de vos qualités qui m'a charmé davantage, c'est votre franchise. La mienne égalera la vôtre. Ainsi, entre nous, jamais de réticence. Oui. longtemps j'ai lutté contre cet amour qui chaque jour prenait sui* moi un nouvel empire. J'ai lutté... savez-vous pourquoi ? Parce qu'après de profondes réflexions, je m'étais promis de ne jamais me marier. A cet engagement pris avec moi-même

je n'ai pas renoncé sans inquiétude, sans combats. Arrivé à la maturité de la vie, accoutumé d'envisager mon avenir sous un certain aspect, il me fallait m'habituer à un horizon nouveau, imprévu, changer enfin dévoie et de but, à un âge où l'on n'envisage pas sans crainte un si brusque changement. Ce n'est pas tout, Louise : une autre considération plus grave, puisqu'elle vous est personnelle, ajoutait à mes hésitations. Le mariage, selon moi, est l'engagement le plus solennel, la responsabilité la plus imposante qu'un honnête homme puisse prendre et assumer sur lui, car, à mon sens, cène sont presque jamais les femmes, mais les hommes, qui font les unions malheureuses ; et lorsque parfois je me suis vu au moment d'entendre les doléances confidentielles de certains maris, j'ai toujours répondu : « Je ne sais rien de ce que vous allez « me raconter, mais je suis certain d'avance que « vous ne devez attribuer qu'à vous-même les cha- «( grins dont vous vous plaignez.» Et je me trompais rarement. C'est vous dire, Louise, mes irrésolutions, mes doutes de moi-même à cette pensée, que votre bonheur et le mien allaient dépendre de celle irrévocable solidarité qu'on appelle le mariage... Enfin, après avoir mûrement pesé une à une toutes les conséquences de noire union, et longtemps médité sur votre ca-

GILBERT ET GILBERTC. 2. 8

ractère, sur le mien, je suis arrivé à cette conviction, que nous réunirions toutes les chances de bonheur possible et désirable si vous acceptiez ma main; et cette main... Louise, je vous l'olTre avec amour, avec orgueil. »

— Ah ! enfin, je respire ! s'écria Gilbert avec un soupir d'allégement en interrompant sa lecture ; quelle peur j'ai eue pour celte pauvre Louise! Un moment je l'ai crue perdue.

— Pauvre chère fille ! moi aussi je tremblais pour elle, reprit Gilberte. Quelle douce résignation! quel amour! quel courage! et comme ce digne George Hubert a su l'apprécier, le brave bon cœur de Louise, en se mariant avec elle!

— Ah çà, mais voici quelque chose que je ne comprends pas.

— Quoi, Bibi?

— La Korrigan nous a dit que George Hubert n'était pas marié.

— Eh bien ?

— Et voici pourtant qu'il va épouser Louise.

— Tiens, tiens, tiens ! tu as raison. Comment cela se fait-il?... Heureusement nous allons le savoir. Continue vite; nous en sommes au moment où George Hubeit vient de proposer sa main à celle pauvre Louise, qui se mourait d'amour pour lui.

Gilbert poursuivit ainsi sa lecture :

« Louise avait écouté George Hubert avec une ivresse indicible. De douces larmes coulèrent de ses yeux. Elle prit les deux maii)s du poëte, les couvrit de pleurs et de baisers, puis lui dit d'une voix palpitante de joie :

« — George... cette main... cette noble main... vous me l'offrez ?

«t — Je vous l'ai dit, Louise, je vous l'offre avec bonheur, avec orgueil !

«( — Oh! merci, mon Dieu! merci! reprit la jeune fille en se laissant glisser à genoux.

u Puis, levant vers le poëte son visage rayonnant d'amour et de reconnaissance, elle s'écria :

« — George Hubert m'offre sa main, à moi !

« Le poëte, jouissant délicieusement de la félicité de Louise, dont le visage était baigné de douces larmes, se pencha vers elle, et la fit rasseoir à ses côtés en disant :

« — Ce serait à moi à m'agenouiller devant vous, ma Louise bien-aimée... c'est à celui qui reçoit... de remercier, et le don de votre main assure le bonheur de ma vie...

«1 La jeune fille , après avoir silencieusement contemplé George Hubert, lui répondit avec un accent d'amour profond et passionné :

u — Cette main que vous m'offrez... mon George... je la refuse. »

— Que dis-tu? s'écria Gilberte avec stupeur,

Louise refuse de se marier avec George Hubert?...

— Laisse-moi donc lire, Minette, reprit Gilbert entraîné par l'intérêt du récit et faisant signe à sa femme de ne pas l'interrompre.

Et il répéta cette dernière phrase de Louise :

« — Cette main que vous m'offrez, mon George, je la refuse.

« — Louise ! s'écria le poète ne pouvant croire ce qu'il entendait, et surtout frappé de l'accent de tendresse profonde et passionnée avec laquelle la jeune fille lui déclarait qu'elle se refusait à ce mariage, Louise... ces paroles... y songez-vous?... Oh! de grâce, revenez à vousl

« — Ne craignez rien, George, le bonheur ne me fait pas perdre la raison, je vous le prouve en refusant ce mariage.

« — Louise... encore une fois, votre langage est inexplicable ! Vous m'aimez, dites- vous?... et ce mariage...

«t — Je le refuse parce que je vous aime, George ! parce que je vous aime... oh ! voyezvous, comme jamais honnne n'a été aimé! Je serai votre maîtresse, votre servante, tout ce que vous voudrez que je sois, mais votre femme, jamais! oh! jamais !

« — En vérité, ma raison se perd, mon esprit sépuise à vouloir comprendre...

« — Comment, mon George, vous qui connaissez le cœur humain dans ses replis les plus cachés, vous ne me comprenez pas ?

« Et elle njouta souriante :

— Oh ! mon divin poëtc, combien la pauvre Louise est heureuse et fière de vous révéler, à vous... à vous, penseur profond, une des mille nuances, un des mille secrets de l'amour!...

«< — De l'amour? reprit George Hubert avec un accent navré. Non, non, vous ne m'aimez pas !

•< — ■ Je ne l'aime pas !

u Et Louise haussa les épaules avec un mouvement d'une compassion pleine de tendresse ; puis, prenant la main du poëte, elle ajouta d'un ton de supériorité puisée dans la profondeur de son dévouement :

— Je ne vous aime pas ! Allons, mon George, parlons raison... Ce mariage a été pour vous, n'est-ce pas ? le sujet de luttes prolongées contre le vœu de votre cœur ! Vous me l'avez dit.

«c — Oui, et je vous ai dit la cause de ces hésitations, de cette lutte.

« — Oh ! je le sais. Ce sentiment vous honore comme tous ceux qui font battre votre noble cœur; maispour qu'une ame aussi élevée, aussi fermement trempée que la vôtre doute et hésite...

u — Mais, enfant que vous êtes! s'écria impétueusement le poëtc, c'est au nom de votre bonheur, de votre avenir que j'hésitais...

« — Me croyez-vous capable d'en douter, George ? Oh ! non, non, et c'est justement pour ne compromettre en rien mon avenir, mon bonheur à moi, que je refuse d'être votre femme... Que voulez-vous! je suis égoïste.

«( — Louise...

u — Écoutez-moi, vous m'avez étudiée, appréciée, m'avez-vous dit; votre pénétration est extrême, vous devez me connaître, vous me connaissez. Maintenant, répondez sincèrement; croyez-vous que je serais heureuse si chaque jour je me disais : George ne voulait pas se marier... il m'a vue mourante d'une folle passion pour lui, et dans la générosité de son cœur adorable, il m'a offert sa main?

,( — Quoi ! vous pensez que la pitié...

«t — Non, non , l'amour aussi a déterminé votre résolution, mon George. Oh! vous m'aimez, je le crois, je le sens!... mais l'amour passe. Oh ! n'allez pas me répondre que l'affection lui survit. Je n'en doute pas ; mais que prouve cela? Est-ce que votre affection, vos soins, votre sollicitude m'ont jamais manqué depuis que je suis venue à vous? Et ccj)endant je n'étais pas votre femme ! Encore un mot, mon

George, et je termine, ajouta Louise en voyant le poëte prêt à l'inlerrompre ; non, je ne serais pas heureuse en pensant que votre vie est à jamais liée à la mienne par un lien toujours sacré aux yeux d'un homme tel que vous; non, je ne serais pas heureuse, parce que chaque jour je médirais : Ce brillant génie a enchaîné sa destinée à la mienne, et le génie doit rester libre et maître souverain de sa volonté, de son avenir.

«c — Eh! malheureuse enfant, est-ce que je ne fais pas preuve de cette volonté dont vous parlez en vous demandant votre main ?

« — Oui, mais c'est à moi, si humble que je sois, de vous empêcher, mon George, d'aliéner votre liberté.

«c — Présomption étrange ! s'écria le poëte avec amertume; mieux que moi elle veut savoir ce qui peut me rendre heureux !

«c — Voyons, mon George, qu'est-ce qui peut vous rendre heureux? reprit Louise avec cet accent de tendre supériorité que lui donnait son dévouement. Vous voulez m'épouser? Pourquoi? Pour passer votre vie avec moi, pour avoir auprès de vous une femme dévouée, aimante, empressée, heureuse! Tout cela je vous l'offre... moins le mariage.

«! — Et plus la honte... malheureuse enfant! Oh ! je vous aime, je vous respecte trop, je me

respecte trop moi-même pofir devenir complice de votre déshonneur!

«c — Ce sont In, mon George, des mots, et rien de plus.

«c — Des mots !

u — Aux yeux de qui serais-je déshonorée? Est-ce aux vôtres?

« — Non, pas aux miens, si je partageais votre faiblesse; mais tôt ou tard vous seriez déshonorée à vos propres yeux, et dès demain à ceux du monde !

«i — Le monde ! le monde, c'est pour moi l'endroit où vous êtes, George ; quant à moi, et j'ai la prétention de me connaître en cela mieux que vous ne me connaissez, ce serait, non la honte, mais Torgueil de ma vie d'être aimée par George Hubert.

« — Louise, je vous en conjure à mains jointes, réfléchissez ! ne vous laissez pas aveugler par le mirage d'un dévouement, d'une abnégation que je ne puis m'empêcher d'admirer, pauvre enfant ! mais que les principes de toute ma vie m'ordonnent de refuser. Louise, je vous en supplie, ne faites pas, par votre refus, mon malheur et le vôtre peut-êlre!

« - George, vous avez |)arfois loué, parfois hlàmé à juste titre l'opiniâtreté de mon caractère dans ses résolutions, bonnes ou mauvaises :

ma détermination est prise, je vous appartiens, disposez de moi, de ma destinée, mais jamais je ne serai votre femme.

«t — Louise, je vous en conjure...

«i — Croyez-le bien, je n'agis pas légèrement, le fanatisme de l'abnégation ne m'aveugle pas, je vous le répète une dernière fois, mon George bien-aimé. Tout le bonheur que je pourrais vous devoir en devenant votre femme serait empoisonné par cette pensée de tous les instants, qu'un jour {)eut-étre vous regretteriez votre liberté...

« — Louise, prenez garde, mon caractère est aussi résolu que le vôtre; et je vous le déclare, jamais je n'accepterai la solidarité de votre égarement, jamais je ne serai complice de votre honte !

« — Vous me quitterez, George... mon refus de vous épouser me coûtera votre amour, n'estce pas? Je saurai me résigner.

«t — Et moi, pauvre insensée! et moi qui mettais en vous toutes les espérances de ma vie, que deviendrai-je? s'écria le poêle les yeux pleins de larmes et d'un accent si douloureux, si pénétrant, que Louise tressaillit et ne j)ut non plus retenir ses larmes. Louise, ajouta-t-il avec une insistance passionnée en remarquant Témotion de la jeune fille, ma prière vous touche...

par pitié pour moi, par pitié pour vous, ne me refusez pas !..

«t Louise, en proie à une lutte cruelle, fondant en larmes, resta pendant quelques instants silencicu>e; puis, faisant un effort sur elle-même, un effort presque surhumain, elle répondit d'une voix étouffée par les sanglots :

« — Non, George... jamais !

« — Louise...

« — Non ! non ! je me rappelle, voyez-vous, ce que j'ai souffert quand j'ai cru que vous vouliez vous éloigner de moi pour toujours! Mais, grand Dieu ! que serait cette douleur comparée à mes angoisses de chaque jour, à cette seule pensée que notre mariage pourrait un jour vous devenir à charge! Vains regrets, que par votre générosité vous auriez le courage de me cacher. George, dussé-jc vous voir aujourd'hui pour la dernière fois... je ne saurais que vous répéter : Je vous appartiens !... disposez de ma destinée, mais jamais je ne serai voire femme !

«t — Adieu donc, créature insensée! s'écria George Hubert dans son violent désespoir. Adieu... et pour toujours... adien!

<( — Adieu î répondit Louise avec l'inébranlable conscience du dévouemrnt et d'une abnégation réfléchie. Adieu, mon George !... jamais

femme ne vous a aimé, ne vous aimera plus que moi ! »

— ' Ah ! c'est bien vrai, dit Gilberte en essuyant ses yeux humides de larmes. Pauvre Louise ! quel courage ! quel sacrifice ! refuser la main de George Hubert, refuser de porter un nom si glorieux, tandis qu'il y a des femmes qui pour se fîiire épouser sont comme des enragées !

— Ma foi, Minette, tu m'as interrompu à propos. Je ne pouvais plus lire... les larmes m'aveuglaient. Quels deux vaillants cœurs ! Ce n'est pas parce que je dois être George Hubert, mais je trouve sa conduite à la hauteur de celle de Louise. Et toi?

— Moi aussi... Certes, ils se valent et sont faits l'un pour l'autre. Mon Dieu! les voilà séparés ; comment cela va-t-il finir?

— Nous allons le savoir, reprit Gilbert en essuyant ses yeux humides. Ah! chérie, nous avons bien souvent lu ensemble, le soir, des romans au coin de notre feu, mais il me semble que jamais histoire ne nous a autant intéressés que celle-ci.

— Dame ! c'est tout simple, c'est notre propre histoire que nous lisons, puisque nous allons être Louise et George.

— Tu as raison. Voyons donc un peu ce qui va nous arriver ou plutôt ce qui nous est arrivé,

car tu l'as dit : C'est notre bonne aventure à rebours et sens devant derrière.

— Nous en étions au moment où Louise et George se disent adieu et sont sur le point de se séparer.

— Oui... et je relis la dernière phrase :

n — Adieu! répondit Louise avec l'inébranlable conscience du dévouement et d'une abnégation réfléchie. Adieu, mon George !... jamais femme ne vous a aimé, ne vous aimera plus que moi !

«t George Hubert, après s'être éloigné rapidement de Louise, s'arrêta au seuil de la porte, immobile, silencieux et cachant son visage entre ses deux mains, puis il murmura d'une voix étouffée :

« — Je ne peux pourtant pas l'abandonner ainsi !

•( Puis, après une assez longue hésitation, il ajouta, comme brisé par la lutte :

«( — 0 faiblesse humaine ! ô puissance invincible de l'amour !

« Il fit alors un mouvement pour se rapprocher de Louise, mais résistant à son premier entraînement, il sortit à la hâte en s'écriant :

,t — ]\on, non, cette faiblesse coupable je saurai la vaincre! Adieu, Louise, vous ne me reverrez plus!

u La jeune fille le suivit d'un regard déses-

péré; puis, lorsqu'il eut disparu, elle se sentit défaillir et tomba évanouie.

«c A dater de ce jour, Louise, en proie à une fièvre ardente, tomba si dangereusement malade que l'on perdit presque tout espoir de la sauver. Madame André, lui prodiguant les soins de la mère la plus tendre, ne quitta pas son chevet ; lorsque George Hubert apprit par une lettre de cette excellente femme que la vie de Louise était en danger, il accourut et resta jour et nuit dans la maison, épiant à la porte de la malade, tâchant d'entendre sa voix affaiblie, son souffle, car, craignant de lui causer de funestes émotions, il n'osait se présenter à ses yeux... La science d'un célèbre médecin ami de George, la jeunesse de Louise, la renaissance d'un vague espoir dont elle se berça, en apprenant (lorsque son état permit à madame André cette confidence) avec quelle douloureuse anxiété George Hubert, ne bougeant de la maison, avait suivi les différentes phases de cette maladie d'abord jugée mortelle, amenèrent peu à peu la convalescence de la jeune fille.

« Vint enfin lejour où, sans danger pour elle, George Hubert put la revoir.

« — Louise, lui dit le poète, nous nous aimons trop pour vivre séparés l'un de l'autre ; votre amour une fois encore m'a vaincu... L'en- 2. 9

gagement qu'un honnête homme prend et tient envers soi-même est aussi sacré que ceux qu'il prend devant la loi... Vous refusez ma main, Louise; vous n'en serez pas moins ma femme ! entendez-vous ? ma femme, dans l'acception la plus sainte de ce doux nom d'épouse, je le jure ici! Oui, lorsque vous serez rétablie, vous viendrez chez moi , et là, devant l'image sacrée de ma mère, prenant votre main dans la mienne, je ferai le serment de regarder nos liens comme indissolubles ! Vous me connaissez, Louise, vous savez mon pieux respect pour la mémoire de ma mère : vous croirez à mon serment !...

« La jeune fille revint rapidement à la santé. George Hubert tint sa promesse, et, depuis ce moment fortuné jusqu'à cette heure où Louise écrit ces lignes, sa vie n'a été qu'un enchantement : l'inelFable bonheur dont elle jouit est partagé par son George bien-aimé.

a Ce bonheur est entouré de mystère et de solitude, grâce à une charmante idée de George; rien de plus délicieux et de plus singulier que sa double existence...

ti Là-bas. à la ville, le bruyant tumulte delà gloire et des hommages rendus au génie...

« Ici, dans cette retraite, le calme, l'obscurité des plus humbles et des plus inconnus.

« Pendant que tu veilles, non loin de moi, à la clarté de ta lampe studieuse, ô mon George ! unique dieu de mon cœur et de ma vie ! j'ai voulu commencer et achever ce simple récit de la vie d'une jeune fille... (je vis seulement depuis que je t'ai connu)... d'une jeune fille que tu as rendue la plus fortunée, la plus glorieuse des femmes !

«i J'ai choisi cette nuit pour écrire ces quelques pages, ô mon George ! parce qu'il y a deux ans, à pareille époque, et la nuit aussi, je venais, encore enivrée de ton nouveau triomphe, je venais t'attendre à la porte de ta maison pour te dire d'une voix timide et tremblante :

«c — M. George Hubert... je... voudrais... vous parler.

« II y a deux ans, j'entendais comme je l'entends à cet instant sonner deux heures du matin, alors que, pénétrée de ton adorable bonté, après notre long entretien, je m'appuyais sur ton bras, presque folle de bonheur, d'espérance, et je sortais de ta maison, où j'étais entrée si craintive, si abattue !

»c Dans ce récit que demain tu liras, ô mon George ! ne vois que l'expression insuffisante, hélas ! et décolorée de mon amour et de ma pieuse reconnaissance envers toi.

u Louise, x

Deux heures du matin sonnaient aussi dans Je Jointain au moment où Gilbert et Gilberte achevaient de lire les derniers mots tracés à leurs yeux par une main invisible. A peine eutelle signé Je nom de Louise que le manuscrit sembla fondre entre les mains des deux époux et disparut.

— Quel amour que celui de George et de Louise! s'écria Gilberte avec ravissement. Dis, comprends-tu, mon ami, que l'on puisse révcr une félicité égale à celle de ces deux amants?

— Je ne connais qu*un homme au monde, tout simple d'esprit, qui est capable d'aimer sa femme comme George Hubert aime sa Louise, et cet homme, c'est moi, chérie! reprit Gilbert en se penchant vers Gilberte et l'enlaçant dans ses bras.

— 0 mon Gilbert I répondit-elle en s'abandonnant avec une douce langueur à l'amoureuse étreinte de son mari ; ô mon Gilbert ! ! ! cette bonne journée de travail, de causerie et d'amour, aura du moins été l'une des meilleures de cette vie que nous allons quitter pour entrer dans cette vie si belle, si glorieuse, qui nous attend, et dont je suis ficre et pour toi et pour moi!

Puis, Ja jeune femme ajouta d'une voix passionnée :

— Je faime tant, chéri! Oh! je t'aime! je t'aime !... je t'aime !...

— Bonsoir, Korrigan, dit la voix palpitante de Gilbert; bonsoir, chère petite fée... A demain! En attendant que nous soyons George tit Louise, nous sommes encore Gilbert et Gilberte.

Bientôt la modeste chambre fut plongée dans l'obscurité ; le brasier du poêle, s'éteignant peu à peu, jetait ses mourantes clartés sur les rouges carreaux du sol, tandis qu'on entendait au dehors le vent gémir et la pluie fouetter les vitres.

— Pauvres bons cœurs ! dit la voix mélancolique de la Korrigan ; âmes honnêtes et naïves ! après une pareille journée, ils demandent où est LE BONHEUR ! Lc trésor est à leurs pieds... ils passent... et le cherchent au loin d'un impatient regard, à travers les mirages d'un horizon menteur! Hélas! telle est donc la loi fatale de l'humanité en ce monde-ci !

«: Une expérience douloureuse donne seule la

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