‹ Gilbert et GilberteChapitre 3 sur 8 · SI · texte numérisé non relu

SI

Plusieurs jours après Tentretien du commissaire de police et de madame Badurcau sur Gilbert et sur Gilberle, le général Poussard et sa femme, arrivés la veille de l'Anjou, lieu de leur résidence, étaient, selon le désir de Louise, descendus dans le même hôtel garni où elle s'était rendue lors de son premier voyage à Paris, voyage entrepris pour venir dire à George Hubert : Je vous aime.

Onze heures du matin sonnaient : les deux époux déjeunaient dans un petit salon séparant les deux chambres à coucher qu'ils occupaient dans cette auberge.

Le général Poussard était moralement et physiquement méconnaissable ; ses moustaches et son impériale rasées; ses cheveux blancs assez longs, tombant derrière ses oreilles ;sa large face luisante et enluminée, ses lunettes bleues, sa redingote violàtre, étroitement boutonnée jusqu'au cou, son pantalon noir, ses bas de laine de même couleur, ses souliers lacés, son chapeau à larges bords, lui donnaient la tournure et la physionomie de quelque gros chanoine en habit séculier. Fidèle à ses projets formés dans Thypolhèse où se réaliserait cette prédiction : » qu'il aurait la colique toutes les fois qu'il voudrait se battre en duel, » l'cx-spadassin, le lendemain de sa rencontre avec George Hubert, avait quitté Paris en compagnie de M. Rapin et de Louise, très-satisfaite d'ailleurs de ce déj)ait, où elle trouvait une garantie de j)lus contre toute tentation ou occasio?! de revoir le poëte. Grâce aux deux cent mille francs de la dot de sa femme, payés par son père le jour de son mariage, qui eut lieu pres(jue incognito à Angers, le général acheta près de la ville, dans celle province renommée pour ses abondants et excellents produits culinaires et vinicoles, une propriété isolée, boisée, fort giboyeuse. Il y vécut avec Louise dans une retraite absolue, mangeant comme un ogre, buvant comme une outre, dor-

mant comme un loir, chassant comme un Nemrod, et se donnant ainsi le plaisir de respirer encore l'odeur de la poudre. Durant le printemps et l'été, il jardinait en fumant sa pipe et s*adonnait passionnément à l'élève des lapins, innocente distraction. Durant les longues soirées d'automne et d'hiver, il dînait lentement, planlureusement au retour de la chasse, et commençait à s'enivrer au dessert, en mangeant des noix et buvant quatre ou cinq bouteilles de vieux vin deVouvray; après quoi, une robuste servante angevine , spécialement attachée au service du général, le conduisait jusqu'à son lit chaudement bassiné, où il s'endormait du sommeil du juste.

Malgré les jouissances de cette vie animale, l'cx -spadassin passait parfois, comme on dit, <ulc mauvais, de très-mauvais quarts dhcurc ; » incomplète expiation du sang répandu par lui! D'abord, il songeait souvent avec ameitume h l'ignominie, au ridicule dont était couvert son nom, si redoutable jusqu'au jour de son duel malencontreux. Puis, quoiqu'il vécût dans un isolement absolu, lorsque, d'aventure, il rencontrait quelque voisin, jugeant autrui selon lui-même, il craignait toujours qu'on ne lui cherchât querelle, et qu'ainsi l'on n'abusât de ce qu'il appelait son infirmité. Celte crainte devenait

une sorte de monomanie, car il se rappelait avec terreur ses émotions durant ce duel où il s'était vu couvert de honte. Un jour ses craintes se réalisèrent cruellement. Il chassait aux confins de sa propriété, non loin d'une haie de clôture. Son chien (il l'appelait Tambour par ressouvenir de guerre), son chien tombe en arrêt sur une compagnie de perdreaux ; ils se lèvent et passent au-dessus de la charmille; le général tire ses deux coups de fusil ; un des perdreaux tombe, tandis qu'un autre, à demi blessé, abaisse lourdement son vol. Prescjue aussitôt deux autres coups de feu partent de derrière la haie, à travers laquelle Tambour avait déjà pénétré, afin d'aller chercher le gibier tué par son maître ; mais soudain Tambour pousse des hurlements douloureux. L'ex-spadassin contourne la clôture et se trouve en face d'un jeune homme qui, tenant son fusil par le canon, assommait de coups de crosse le malheureux chien, auquel il voulait en vain arracher le perdreau mort, que l'intelligent animal s'obstinait à rapporter à son maître. Celui-ci, dans le premier moment de sa colère, court au jeune homme en s'écriant d'une voix menaçante :

— Mille millions de tonnerres!

— Tous les millions de tonnerres du diable ne m'empêcheront pas de déclarer que j'ai tué

ce perdreau, et je le prends! répondit le chasseur parvenant à enlever l'oiseau de la gueule du cliien. auquel il cassa une patte d'un violent et dernier coup de crosse.

A cette blessure, le pauvre Tambour poussa des cris atroces, tandis que le chasseur, s'adressant insolemment au général livide et tremblant de rage, reprenait :

— Je soutiens que j'ai tué ce perdreau et blessé l'autre; si vous n'êtes pas content, ditesle!

Les victimes du duelliste auraient tressailli d'aise dans leurs tombes si elles avaient pu connaître la torture qu'en ce moment il éprouvait. Le bon droit était pour lui ; il avait tiré et tué du gibier levé sur sa terre, et l'autre chasseur, ayant quelques instants après vainement tiré sur le même gibier, le revendiquait, et, pis encore, mutilait le chien qui le rapportait à son maître. Enfin ce chasseur, jeune homme de vingt ans, insultait grossièrement un homme à clieveux blancs , puisque l'âge blanchissait la tète de l'ex-spadassin. Non! il est impossible d'exprimer ce que celui-ci éprouva lorsqu'il vil Tambour se traîner vers lui, en hurlant et tenant à demi soulevée sa patte blessée. Le général sentit le sang lui monter aux yeux ; la fureur l'aveuglait ; il saisit sa poire \\ poudre afin de

recharger précipitamment son arme, se disant :

— Ali ! ce n'est pas ici un duel ; je n'aurai pas la colique pour lui flanquer un coup de fusil, à ce gueux qui a cassé la patte à Tambour.

Mais au moment où il versait la poudre dans le canon de son fusil, ce spadassin féroce qui, sans pâlir, avait, entre autres, assassiné à bout portant un enfant de dix-huit ans malgré les larmes de sa mère; ce spadassin, contradiction inexplicable, recula devant ce nouveau meurtre qui, comparé à ses autres meurtres, eût été du moins explicable. Il jeta loin de lui son arme avec désespoir, prit son chien entre ses bras et l'emporta, pleurant de douleur et de rage, tandisque le jeunechasseurlui criait de loin en ricanant :

— Bien des choses chez vous, M. Morisset! En votre qualité d'ancien notaire, vous allez peut-être me faire un procès, mais je m'en fiche comme de vous, mon vieux!

Le général avait pris le nom de Morisset et se qualifiait d'ancien notaire, afin de cacher son nom et sa honte ; car, dans son orgueil fanfaron, il se croyait beaucoup plus connu qu'il ne l'était réellement. Cette juste mais incoinj)lclc expiation de tant de sang versé par lui, éveilla pour la première fois dans son âme, non pas un remords, mais une sorte de retour sur le passé.

Aussi, regagant sa maison en portant Tambour sur ses épaules, il se disait avec une poignante amertume, en dévorant ses larmes :

— Ah dame !... chacun son tour, mon pauvre vieux!... On te fait ce que tu as fait aux autres ! . . .

La réaction morale de cette aventure eut un effet puissant sur le général et lui donna la jaunisse. Sa bile, échauffée par le bouillonnement de sa colère forcément contenue, filtra dans son sang. Cette maladie fut longue ; mais Louise, fidèle aux devoirs qu'elle s'était volontairement imposes, combla de soins son mari, fort étonné de trouver en elle une sollicitude presque filiale.

Louise vivait aussi heureuse qu'elle pouvait l'être, grâce à la transformation du spadassin. Fidèle aux conditions de son mariage, il avait toujoursvécu complètement séparé de sa femme, ne lui demandant que de surveiller sa maison ; puis, par suite de l'affaissement de son caractère, jadis si violent, si brutal, il se montrait pour elle d'une déférence presque soumise, surtout depuis certain jour où , son ancien naturel reprenant le dessus, le général, extrêmement courroucé à l'endroit d'un rôti brûlé, s'était échappé en paroles grossières adressées à Louise. Celle-ci avait répondu très-fermement ceci :

— Une fois pour toutes, monsieur, il sera bien convenu entre nous que je ferai de mon mieux, ainsi que j'ai fait jusqu'ici, pour surveiller la cuisinière, afin que votre dîner soit bon ; je m'efforcerai de sagement régler notre maison, de ne contraiier en rien vos goûts, vos habitudes, et de vous donner mes soins si vous êtes malade ; mais en retour, et j'ai le droit de l'exiger, vous me laisserez vivre chez moi dans la solitude- et vous ne me rendrez pas responsable des fautes de votre cuisinière; sinon... si vous oubliez encore le respect qui m'est dû, je me verrais forcée, moi qui jusqu'ici ai toujours recherché la retraite, je me verrais forcée d'aller visiter quelques-uns de nos voisins, et peutêtre m'arriverait-il de leur apprendre, dans l'entraînement de la conversation, que M. Morisset, le notaire retiré, n'est autre que M. le général Poussard, de qui le nomaacquis une nouvelle célébrité depuis certain duel assez fâcheux.

Cette menace rendit dès lors l'ex-spadassin d^une merveilleuse souplesse ; il croyait le secret de ce qu'il appelait son infirmité inconnu de sa femme, à laquelle il avait prétexté des raisons politiques \n)ur c\[)\'\([ncr son incognito; mais Louise s'était trou\ée involontairement instruite de la vérité, en entendant son mari, quelques jours après le duel, se lamenter auprès de

M. Rapin sur les circonstances qui vouaient désormais au ridicule et à la honte le redoutable nom de Poussard. Louise, d'un cœur trop généreux })our abuser de ce secret, accomplissait loyalement les devoirs qu'elle avait acceptés en se mariant ; veillait sur sa maison en bonne ménagère, se montrait affable dans ses peu nombreuses relations conjugales, mais quittait la table au moment où Ion apportait au général ses bouteilles de vin vieux, ses noix, sa pipe, son tabac et son eau-de-vie, consolation dont il usait jusqu'à ce que sa robuste servante le conduisît au lit.

Louise, absorbée dans ses souvenirs, savourait donc au fond de la solitude les joies amères du sacrifice... Elle avait fait, d'un petit salon voisin de sa chambre à coucher, une sorte de sanctuaire dédié au passé. Là, se trouvaient les œuvres de George Hubert quelle possédait lorsqu'elle était jeune fille; le portrait du poëte, quelques feuillets raturés de ses manuscrits , débris des copies autrefois transcrites par elle, en partageant les travaux de madame André; enfin , soigneusement placées sous verre et desséchées, les Heurs d'héliotrope furtivement enlevées dans le jardin du poêle, durant cette soirée où elle s'était rendue chez lui pour la première fois.

Le général montrait une indifférence philosophique à l'endroit du culte voué par Louise à SCS souvenirs, et il ne la gênait en rien à cet égard. Parfaitement accoutumé à ne voir sa femme qu'à l'heure des repas, il savait que, ne recevant personne, elle ne quittait sa chère retraite que pour se promener dans Tomhreux et grand jardin de la maison, qu'elle s'était plu à distrihuer à peu près ainsi que l'était le jardin de George Hubert, dans sa demeure de la rue Blanche.

Louise, nous le répétons, vivait aussi heureuse qu'il lui était donné de l'èire désormais. Sa raison et l'instinct de son cœur lui disaient que son sacrifice héroïque ne serait j)as stérile, et que son poëte bien-aimé, rendu à sa liberté, à sa vie d'autrefois, vengerait bientôt son récent échec par une victoire éclatante. Ces pressentiments, CCS espérances, devaient être bientôt réalisés. Un jour Louise lut ceci dans un journal :

«( On annonce que, par suite du départ de « M. George Hubert pour l'Italie, le mobiliei* a de la maison qu'il occupait, rue Blanche, sera (( proc.baincrncril vendu. Sans nul doute, cette «i vente attirera grand nombre d'amateurs émet pressés de posséder quehpies-uns des meubles u qui ont appartenu à l'illustre écrivain. »

Louise s'étonna de l'espèce d'apparat mis à cette vente, apparat si contraire à la modestie, à la réserve habituelle du poëte; mais le lendemain cette contradiction fut éclaircie , grâce aux lignes suivantes insérées dans le même journal, à la requête de l'un des amis du poëte ;

u Permettez-moi, M. le rédacteur, en l'ab- « sencc de mon ami, M. George Hubert, de « protester contre l'abus que l'on fait de son u nom à propos d'une vente annoncée hier u dans votre journal.

« M.George Hubert, quittant pour quelques « mois la France , afin d'aller demander de u nouvelles inspirations à la terre classique des u beaux- arts, n'a pas conservé la maison qu'il « occupait rue Blanche, et il en a cédé le mo- « bilier au tapissier qui le lui avait autrefois « fourni. Tels sont les faits dans leur extrême « simplicilé. Ai-je besoin d'ajouterque M. George « Hubert ignorait que, par une spéculation «t basée sur la juste célébrité de son nom, ce « mobilier devait être ensuite revendu publi- « quement, et que celte vente serait annoncée «i avec une sorte de retentissement?

« Une calomnie aveugle et acharnée se plaît, « depuis quelque temps, à travestir si miséra- « blement les actions les plus insignifiantes ou

« les plus honorables du grand poëte dont Tait mitié m'enorgueillit, que je me vois forcé de « protester contre l'annonce en question, que « la malveillance peut exploiter.

u II est véritablement douloureux d'avoir à «t défendre des hommes d'un caractère aussi «c élevé, aussi irréprochable que celui de u M. George Hubert; mais, grâce à Dieu, l'hon- « néte homme finit par triompher de la calom- « nie, et j'ai la ferme confiance que, un moment (c égarée, l'opinion publique, revenant bientôt « de son erreur, rendra justice à l'un des plus « illustres écrivains de notre temps, et que <c l'œuvre nouvelle qu'il rapportera de son « voyage d'Italie le vengera noblement des dé- «t tracteurs de son génie et des calomniateurs « de sa vie privée.

« Agréez, etc., etc. 3)

Louise commençait à être payée de son sacrifice héroïque : ses prévisions se réalisaient. Reprenant sa vie active , accidentée , George Hubert allait sans doute produire une œuvre aussi belle, aussi |)uissanle que leurs aînées. L'instinct de son cœur disait aussi à la jeune femme, cl il ne la tr()mj)ait pas, qu'en (juitlant sa demeure de la rue Ulanche, dont il ne voulait pas même conserverie mobilier, le poëte, dou-

loureusement irrité contre une femme qu'il abhorrait autant qu'il l'avait aimée, voulait effacer jusqu'aux souvenirs matériels de leur liaison. Sa première entrevue avec Louise, entrevue si décisive sur leur destinée à tous deux, avait eu lieu dans la maison de la rue Blanche, et là encore s'étaient passés les premiers temps de leur mariage, avant qu'ils allassent habiter leur maisonnette de l'avenue Méricourt. L'aspect des objets matériels auxquels se rattachent des souvenirs chers ou cruels, exerce, sur certains esprits rêveurs et amoureux de la solitude, une influence extraordinaire. George et Louise étaient de ces esprits là, et de plus, leurs habitudes devaient les rendre plus accessibles que personne à ces ressentiments.

Ainsi, le poète retiré dans son cabinet, méditant, élaborant une œuvre nouvelle, et y cherchant la consolation, l'oubli de ses chagrins, était, par la vue des objets extérieurs, malgré lui rappelé à la réalité qu'il fuyait.

Louise, lors de sa première visite au grand écrivain, s'était assise sur ce fauteuil.

Louise affectionnait l'angle de cette causeuse, lorsque, après leur mariage, son poëte, assis près d'elle, et souvent la tète penchée sur son épaule, lui disait des vers inspirés par leur amour.

Louise s'asseyait ordinairement à cette petite

table, soit pour écrire sous la dictée de George, soit pour copier ses manuscrits , tandis qu'il travaillait de son côté.

Les regards du poëte devaient donc rencontrer à chaque instant des objets dont l'aspect, ravivant incessamment des souvenances détestées , venait cruellement le distraire de ses méditations, son seul refuge contre le passé.

George Hubert se décida donc à quitter momentanément la France, l abandonner pour jamais sa maison remplie de souvenirs si pénibles à ses regards et h sa pensée.

Louise, tout au contraire de George, afin d'échapper au présent, se réfugiait dans le passé. Chacun de ces objets, témoins de son bonheur évanoui, et pieusement rassemblés dans son appartement, rappelait à la jeune femme la grandeur héroï(iue de son sacrifice, flattait le légitime orgueil de son cœur, et la plongeait dans des rêveries sans fin et d'un charme mélancolique. Aussi, lorsqu'elle lut dans un journal que l'on allait mettre en vente le mobilier de la maison de la rue Blanche, elle éprouva le plus vif désir de posséder quelques-uns des meubles auxquels s'attachaient pour elle tant de précieuses souvenances; désir puéril, dira-l-on , si l'on ignore la toute-puissance qu'exerce sur les [)risonnicrs ou sur les reclus volontaires une idée

fixe, lorsqu'elle les possède corps et âme. Louise exprima, sans ménagements ni détours, son désir à son mari, et lui dit simplement, en lui donnant à lire le journal qui contenait l'annonce de la vente des meubles du poëte :

— M. George Hubert est parti pour Tltalie; on va vendre à Paris, sous très-peu de jours, j)lusieurs objets qui lui ont appartenu; je voudrais en acheter quelques-uns, et je vous saurais beaucoup de gré si vous vouliez me conduire à Paris pour cette acquisition.

Le général, à qui le cœur humain et surtout celui de Louise demeuraient lettres closes , ne comprit rien à ce caprice d'une femme qui, afin de l'épouser, lui Poussard, avait refusé la main du poêle ; mais I.ouise, maîtresse du secret de rex-spadassin,le dominait. Il reconnaissait d'ailleurs en elle des qualités excellentes ; elle l'avait soigné avec sollicitude lors de cette jaunisse causée chez lui par le ressentiment d'un outrage dévoré sans vengeance. Le général se rendit donc d'assez bonne grâce à la demande de sa femme, trouvant même ce voyage fort opportun pour augmenter sa lapinière de deux lapins angoras qu'il ne possédait point, et pour enrichir son office de certains épiccs et condiments, de certaines salaisons ou fumaisons, tant en viande qu'en poisson, que l'on ne pouvait se

procurer qu'à Paris. La seule crainte de l'exspadassin, et il eut grand'peine à la vaincre, était que, pendant le voyage, on ne lui cherchât querelle. Il tombait, on le voit, dans la monomanie. Mais une idée lumineuse éclairant son esprit, il se fit confectionner une longue redingote violâtre, rejeta ses cheveux blancs derrière ses oreilles, se donna autant que possible une apparence ecclésiastique, et l'ancien pillard des églises et des couvents d'Espagne, afin d'ajouter à l'illusion de son apparence cléricale, supplia Louise de l'appeler M . l'ahbé pendant le trajet d'Angers à Paris. Le coupe de la diligence fut retenu à l'avance par le général, qui voulait ainsi éviter tout contact avec des étrangers, peut-être querelleurs. Enfin, dernière précaution, sa grosse servante angevine occuperait la troisième place du coupé, et se chargerait d'un volumineux panier contenant sufiisamment de comestibles {)our ({ue le général cl Louise, ou plutôt iî/. l'ahhé et sa nièce, j)ussent réfectionner en voilure sans manger à table d'hole, les tables dhote , — scion Icx-spadassin , fort exj)érimenté en ces matières, — étant de véritables nids à (pierclles. Enfin, dans l'espoir de n'être reconnu de personne pendant son court séjour à Paris, le général s'affubla d'une paire do lunettes bleues, renforcées de verres latéraux.

Grâce aces précautions et à son vêtement semiccclcsiastique, le baron Poussard, ayant rasé sa moustache et son impériale, devenait en effet méconnaissable. Malgré les angoisses dont il fut tourmenté à l'endroit des querelles, l'ex-spadassin arriva sans encombre à Paris avec Louise, qui voulut, nous l'avons dit, loger dans le même hôfel où elle avait descendu lorsque, quittant la maison de son père, elle était venue dire à George Hubert : « Je vous aime. »

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