‹ Gilbert et GilberteChapitre 4 sur 8 · MELINE, CANS ET C ", LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MELINE, CANS ET C ", LIBRAIRES-ÉDITEURS

LIVOtJRIVB.

MLMë m.visok.

E.BIPE16.

J. P. XELINE.

Le général Poussard et Louise, arrivés depuis la veille à Paris, déjeunaient donc ensemble dans un salon de leur hôtel garni, et continuaient ainsi un entretien commencé :

— Hier , je suis allée rue Blanche , où je croyais que cette vente aurait lieu, disait Louise; et là, j'ai appris que tout le mobilierde M. George Hubert avait été acheté par une personne riche à millions.

— Alors, chère amie, reprenait le général Poussard avec un accent de déférence presque

GILBERT HT GiLBEnTB. i. 4

soumise, si vous m'en croyez, nous repartirons au plus vile, dès que nous aurons fait chez Chevet, chez Bontoux et aux Américains, nos petites cniplettes relatives à l'office et à la cuisine. Je voudrais aussi acheter un couple de lapins angoras pour augmenter ma lapinière, car l'élève des lapins m'amuse infiniment. Je dois trouver ces animaux chez les marchands de bêtes qui avoisineut le Louvre. Ceci fait, je vous en conjure, retournons en Anjou : les pieds me brûlent à Paris; je crains toujours d'être reconnu, malgré mes lunettes bleues, ma redingote marron et la perte de mes moustaches.

— Je désirerais du moins, avant de quitter Paris, faire une tentative auprès de la personne qui a acheté ces meubles uniquement sans doute par curiosité ou pour satisfaire une de ces fantaisies familières aux millionnaires.

— Une tentative? Quelle tentative?

— Obtenir de cette personne qu'elle me cède quelques-uns des objets que je désire surtout posséder.

— En vérité, chère amie , et ce n'est pas un reproche, puisque, afin de vous être agréable, j'ai consenti à ce voyage à Paris... mais que le diable me brûle si je comprends rien à votre singulier caprice de...

— Permettez, monsieur; il serait, je crois, superflu d'entrer dans des explications à ce sujet ; soufFrcz que ce voyage, auquel vous avez consenti, et je vous en sais beaucoup de gré, ne soit pas pour moi inutile...

— Comme vous voudrez, chère amie; je ne pense à vous contrarier en rien ; seulement je ne vois pas de quelle façon vous pourrez vous y prendre pour obtenir, d'une personne énormément riche, qu'elle vous revende ce qu'il lui a convenu d'acheter.

— Une grande fortune n'éteint pas nécessairement dans !e cœur de ceux qui la possèdent les seiilimcnts généreux et délicats, et c'est à ces srntinienls que je m'adresserai, avec d'autant plus d'espérance, que la personne dont il s'agit est une femme.

— Quelque grande dame, sans doute ?

— C'est, dit on, une fleuriste.

— Chère amie... celte plaisanterie...

— Rien de plus sérieux , au contraire : la personne qui a acheté tout le mobilier de M. Geoi'ge Hubert est, m'a-t-on dit, puissamment riih ,' ; elle est ou a été fleuriste; elle s'appelle madame Gilbert.

— Une fleuriste? madame Gilbert? Je n'ai jamais entendu parler à Paris de millionnaiics de ce nom et de cet acabit- là. Je crains fort,

chère amie, que l'on ne se soit moqué do vous !

— Je ne le crois pas, et d'ailleurs je saurai tout à l'heure ce qui en est, puisque je vais aller voir cette dame à l'hôtel d'Orbeval, où elle demeure.

— L'hôtel d'Orbeval? mais c'est un des plus beaux hôtels de Paris Comment une fleuriste peut-elle occuper une telle habitation?

— Je l'ignore, et, ainsi qu'à vous, monsieur, cela me semble singulier; mais, si vous désirez m'accompagner, nous aurons sans doute l'explication de cette étrangeté.

— Certainement, chère amie, je vous accompagnerai. Un homme qui donne le bras à une femme inspire toujours plus de respect qu'un homme seul; on y regarde à deux fois avant de l'insulter. Je sais bien qu e, d'un autre côté, je suis vieux ; que j'ai l'air d'u n sacristain ; que vous êtes jeune, jolie, et qu'il y a des manants si grossiers! Ah! maudit voyage! mais enfin, puisque le vin est tire, buvons-le. Nous ne sortirons qu'en voiture : ce sera bien le diable si l'on me reconnaît, ou si l'on me cherche querelle !

Ce disant, le général Poussard se leva de table. Pendant que Louise rentrait dans sa chambre pour y prendre son niantelet et son chapeau, l'cx-spadassin affermit ses lunettes,

rejeta soigneusement ses cheveux derrière ses oreilles, enfonça son chapeau à larges bords presque sur ses yeux et appela :

— Hë... Toinon ! Toinon !

Cette fille, la grosse servante angevine qui avait été du voyage, accourut à la voix de son raaitre.

— Me voilà, monsieur, qu'est-ce qu'il y a?...

— Va dire à l'un des iî:arcons de l'hôtel do faire approcher un fiacre.,.

— J'y vas, monsieur.

— Attends donc !... Dis au garçon de choisir, si cela se peut, un fiacre dont le cocher ait une bonne figure...

— Comment, une bonne figure?

— Oui , enfin , qu'il n'ait pas l'air insolent , qu'il ait l'air très-doux, car nous allons le prendre à l'heure, et quelquefois ces drôles-là regimbent pour marcher à l'heure; ils font tapage, la foule s'amasse, et il peut s'ensuivre des querelles... Va vite !

— Mais, monsieur...

— Quoi ?

— Dame! on va se moquer de moi, si je dis à ce garçon de choisir un fiacre qui ait l'air trèsdoux.

— A-t-on vu pareille grosse bête! Est-ce que tu ne peux pas dire que M. l'abbé... puisque

nous sommes convenus que l'on m'appellerait M. l'abbé...

— Hi... hi... hi !... repril Toinon en riant de son gros rire. Hi... hi... hi !... c'est vrai... hi... lii!... quel carnaval! Vous not' maître... un abbé!... Hi... hi... hi !

— Veux-tu te taire, malheureuse ! et ne pas parler si haut! On peut l'entendre, deviner la vérité! Il n'en faut pas davantage pour me rendre la risée de l'hôtel... et, s'il se trouve par hasard dans cette maison quelque infernal commis voyageur, il est capable de m'attendrc à la porte pour me gouailler et m'insullcr.

— Allons, c'est bon, monsieur... M. l'abbé... lii... hi... hi... je ne ris plus... hi... hi... hi !

— Encore!

— Tenez, monsieur, c'est plus fort que moi... Hi...hi... hi!

— Mille millions de tonnerres! te tairas-tu!

— Hi... hi .. hi... M. Tabbc... (pii... hi... hi... lu... qui jure le tonnerre. . hi... hi... hi...

— Oh! (pjclle patience! murmura l'cx-spjtdassin en serrant les poings de rage et levant les yeux au plafond. Qrand jC j)ense (jue mes soldais Iremblaienl en ine regardant!

El s'adressant à Toinon :

— Si lu ris encore, je te chasse, entends-tu?...

— Allons, on ne rira plus ; c'est bon !

— Écoute-moi, et fnis ce que je te commande, sinon... prends £;ardc à toi. Tu diras donc au garçon de l'hôtel que ton maître, 31. l'abbé, craignant . vu son âge et sa profession, d'avoir quelques difficultés avec un cocher grossier, désire que Ton choisisse , s'il est possible, un cocher qui ait l'air doux et honnête. Il n'y a rien d'étonnant dans cette recommandalion. Ainsi , va vite , et reviens m'avertir lorsque la voiture sera devant la porte de l'hôtel.

— Oui, monsieur... l'abbé... hi... hi... hi... Et Toinon sortit en étouffant de rire malgré

elle.

— Cette misérable-là va me causer ici quelque avanie! s'écria le général Poussard avec colère. Maudit voyage ! exécrable voyage!

Louise rentrait en ce moment après avoir ajusté son mantelet et son chapeau. Assez surprise de l'expression courroucée qu'elle remarqua sur les traits du général, elle lui dit :

— Qu'avez-vous? Vous semblez irrité.

— Allez au diable! vous êtes cause de tous mes désagréments avec votre satanée idée de voyage !

— Monsieur, nous étions convenus, ce me semble , que vous m'épargneriez de pareilles grossièretés. Je vous le déclare, je ne saurais les souffrir, et il me serait pénible d'avoir à

vous rappeler que si vous oubliez les égards qui me sont dus, je me verrai forcée d'oublier à mon tour la discrétion que je vous ai promise au sujet de. ..

— Pardon, pardon, chère amie, j'ai eu tort, se hâta de répondre le général, apaisé comme par enchar, ^«ment ; c'est cette brute de Toinon qui m'avait mis hors de moi.

— Soit, monsieur; mais, de grâce, ne me rendez plus solidaire des sottises de Toinon.

— Monsieur, la voilure est en bas, revint dire la servante. Le garçon d'hôtel m'a assuré que c'était un chérubin- de cocher à qui M. l'abbé pourrait donner le bon Dieu sans confession. Hi... hi... hi!

— Cette grosse bétc-là, avec ses bavardages, aura fait quelque bévue, murmura le général.

Puis, s'adrcssant à Louise :

— Venez , chère amie, donnez-moi le bras, et ne me quittez pas. Et vous, ajouta-t-il en s'adrcssant à la servante, allez ouvrir la porte tout doucement, et regardez s'il n'y a personne dans le corridor.

— Oui, monsieur, j'y cours.

■ — Je ne comprends i)as le but de cette précaution, dit Louise au général après la sortie de la servante. Que vous importe qu'il y ait quelqu'un dans ce corridor?

— J'aime autant ne rencontrer personne.

C'est une chance de moins d'avoir une querelle. Il y a des polissons si provocateurs !

— Cela devient une monomanie de frayeur, pensait Louise. Cette punition n'est que trop méritée.

— Monsieur ! dit Toinon en er4*.'ant à pas de loup et prenant un air mystérieux, " n'y a personne dans le corridor, personne !

— Vite, vite, chère amie, profitons du moment, dit l'ex-spadassin en prenant le bras de Louise. Et surtout ne me quittez pas.

Le général sortit de son appartement en serrant le bras de sa femme sous le sien, après avoir de nouveau, et du seuil de la porte, exploré d'un regard attentif le long corridor qu'il devait parcourir et dans lequel' enfin il s'aventura, non sans appréhension , quoiqu'il n'y vît personne. 11 avait à peine marché quelques pas, lorsqu'une des portes nombreuses qui donnaient sur le couloir s'ouvrit brusquement. Un jeune homme en sortit si étourdiment, tout en fredonnant, qu'il heurta violemment le général Poussard et marcha sur le pied de Louise, qui ne put retenir un léger cri de douleur.

— Mais, ma nièce , prenez donc garde 1 vous avez failli renverser monsieur! s'écria le faux

GILBERT ET GILBERTE. 4. â

— iO -

abbé d'un ton plein d'angoisse et de reproche en s'adressant à Louise.

Puis, se tournant vers le jeune homme, qui, confus de son étourderie, allait s'en excuser, il le salua par deux fois le plus humblement possible, et ajouta :

— Je vous demande un million de pardons , monsieur. Je suis confus, désolé, de l'inadvertance de ma nièce, qui ne s'est pas rangée assez vite lorsque votre porte s'est ouverte. Encore mille et mille pardons, monsieur! C'est un peu ma faute aussi, car j'aurais dû prévoir que vous alliez sortir de chez vous; mais vous voudrez bien excuser un pauvre vieux ecclésiastique de mon âge.

— Mais, M. l'abbé, c'est au contraire moi qui suis confus, désolé de mon étourderie, et je supplie madame de me la pardonner, répondit le jeune homme. C'est à moi de lui faire agréer, ainsi qu'à vous, M. l'abbé, mes plus profondes excuses.

— Nous agréerons, monsieur, tout ce qu'il vous plaira, puisque cela vous convient, et je suis trop heureux de cette occasion de vous assurer de mon très-humble respect, se hâta de répondre l'ex-spadassin en s'inclinant de nouveau par deux fois.

Puis, reprenant le bras de Louise, il s'éloigna

précipitamment du jeune homme , qui , fort surpris, suivit des yeux ce gros abbé si incroyablement poli.

— Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!... La sueur me coule du front! dit le général à sa femme en descendant l'escalier pour rejoindre la voiture. Heureusement ce jeune homme n'était pas querelleur! S'il l'avait été... ah ! rien qu'à cette pensée, j'ai froid dans le dos...

— Il aurait fijllu. monsieur, que cet étranger eût un singulier caractère pour vous quereller parce qu'il m'avait marché sur le pied...

— Ah! parbleu ! à sa place je me serais joliment gêné, avant mon infirmité ! répondit ingénument le spadassin.

— Voire infirmité a du moins cela de bon, monsieur, qu'elle vous rend d'une politesse véritablement poussée h l'excès... Mais, remettezvous... vous voilà tout pâle et tout tremblanl... vous semblez j)ouvoir à peine vous soutenir... Reposez-vous un instant.

— Non, non, chère amie, venez... nous n'aurions encore qu'à rencontrer quelqu'un !... Hàtons-nous de monter en voiture... Là, je serai plus tranquille... Pourvu, mon Dieu! que le cocher ne fiisse pas l'insolent, quand nous allons le prévenir que nous le gardons à Thcure!

II peut parler haut, amasser la foule , et il y a des gens capables de prendre contre nous fait et cause pour iui. Je frémis des suites d'une pareille algarade. Mais vous seule, n'est-ce pas, chère amie, vous parlerez à ce cocher? Câlinez le bien... Ces drôles-là ont toujours plus d'égards pour les femmes que pour les hommes.

Louise, selon le désir du général, se chargea de prévenir le cocher qu'il marcherait à l'heure. Le cocher, véritable chérubin, comme avait dit Toinon , ne fit aucune objection, et prit de la meilleure grâce du monde le chemin de l'hôtel d'Orbeval.

M. Guêpier, l'intendant de Gilbert et de Gilberte, occupait toujours son logement à l'hôtel d'Orbeval. Assis devant son bureau, le digne homme faisait, comme on dit, ses comptes, et, se parlant à lui-même, se disait :

— C'est cela : tout soldé jusqu'à ce jour, il leur reste sept millions soixante-neuf mille francs, placés en cinq pour cent, bons du trésor et actions de la banque de France, dont les titres sont dans ma caisse... Ils ont donc, depuis six mois, défiensé plus de trois millions, sur lesquels j'ai prélevé loyalement mes petits dix pour cent; total : trois cent mille francs d'économies , que j'embourse sans le moindre scrupule. D'autres le feraient a ma place , et ne se

montreraient pas, certes, aussi réservés que moi ; mais ces braves jeunes gens m'intéressent ! Cependant, je serais par trop naïf de ne point prendre ma part de ce friand gâteau doré , à même duquel tout le monde mord à belles dents; car, d'honneur, il est impossible d'être plus outrageusement exploités , dupés , dindonnés, friponnes, volés, que ne le sont M. le lithographe et madame ia fleuriste ! Et Dieu sait la reconnaissance qu'on leur a de leur générosité ! C'est qu'aussi elle dégénère en simplicité, pour ne pas dire en sottise ! Donner à qui demande, et tout ce qu'on demande, sans jamais refuser, c'est incroyable, fabuleux ! Cependant, instruits sans doute par l'expérience, mes maîtres commencent, je crois, à s'amender. Depuis quelque temps, au lieu de donner à qui demande et tout ce qu'on demande... (quand je pense qu'ils m'ont fait ainsi distribuer jusqu'à deux cent dix-huit mille francs en un jour!...) ils font prendre des renseignements sur ces effrontés quémandeurs, grands et petits, dont ils sont assiégés. Puis, certain autre changement dans la manière de vivre de mes patrons me donne à penser qu'au lieu d'avoir toujours la main ouverte, ils pourraient bien songer à la fermer quelque peu. Qui sait! peut-être même en viendront-ils (étonnante métamorphose!) à exami-

ner mes comptes, qu'ils ont, jusqu'ici, acceptés à l'aveuglette. J'ai donc prudemment agi en opérant mon petit prélèvement de dix pour cent sur les dépenses.

M. Guêpier fut interrompu dans ses honnêtes méditations par sa servante, qui lui dit :

— Monsieur!... c'est M. le premier maître d'hôtel et M. le piqueur qui viennent aux ordres.

— Faites-les entrer, répondit M. Guêpier. La servante sortit et introduisit M. le premier maître d'hôtel.

Le premier maître d'hôtel, s'adressant à l'intendant, lui dit :

— Bonjour, M. Guêpier. Quels sont les ordres pour aujourd'hui ?

— Les mêmes qu'hier, mon cher Germain : deux couverts, et surtout recommandez à >os subordonnés une cuisine excessivement bourgeoise ; hier, monsieur s'est plaint de trouver encore trop de recherche dans ce que vous lui avez fait servir...

— Mais, M. Guêpier, à moins de vouloir une cuibine de portier...

~ C'est le mol! nos maîtres veulent cette

cuisine-là... Un bon pot-au-feu, un bon poisson, un bon rôti, une salade, un plat de légumes, une crème ; ne les sortez pas de là...

— Alors, M. Guêpier, à quoi nous sert-il d'avoir ici les meilleurs chefs de cuisine et d'office de Paris?

— A quoi cela sert, mon cher Germain? Cela sert à ce que ces braves gens-là ont, comme vous, des gages et des profits trois fois plus considérables qu'ailleurs.

— La maison est excellente, c'est vrai; les maîtres sont comme la maison : excellents; je l'ai dit dès le premier jour, et je ne m'en dédis pas, au contraire, car tous, nous les aimons et les servons avec un vrai plaisir; mais enfin ils sont, vous l'avouerez, fort singuliers.

— Ils payent assez cher ce plaisir-là pour se le procurer. Ah! surtout, recommandez au sommelier de trouver quelques pièces d'un petit vin de Bourgogne très-lcger. ^lonsieur et madame n'en veulent pas d'autre. Donc n'en faites pas servir d'autre...

— Quel caprice ! Boire de la j)iquette ! Et ils ont une cave cxccllcfite ! les meilleures vins ! du chami)ngnc de la comète, du sillery sec que l'on payerait deux louis la bouteille !

— Ne leur parlez jamais de vin de Champagne... ils l'ont pris en aversion.

— Ah ! comme la maison a changé depuis quelque temps, M. Guêpier !... Ce n'étaient que fêtes et galas lorsque M. de Saint-Marceau faisait les invitations...

— Probablement ces fêtes et ces galas auront à la longue ennuyé monsieur et madame ; c'est assez naturel : ils ne connaissaient pas un de leurs invités.

— Ils étaient en cela comme tant d*aulres personnes enrichies qui, n'ayant aucune connaissance dans le monde, prient un homme ou une femme de la haute société de faire pour eux les invitations. Seulement, ce qui est rare, c'est que monsieur et madame ne paraissaient pas du tout gênés au milieu de ce grand monde.

— C'est, ma foi, vrai : ils se faisaient appeler par leurs invités, comme par nous, M. le lithographe et madame la fleuriste, gros comme le bras, et riaient de tout leur cœur de voir ducs et duchesses se soumettre à ce caprice. Il va sans dire que de leur côté ducs et duchesses se moquaient des amphitryons à cœur joie ; mais comme ceux-ci donnaient les plus belles fêtes et les meilleurs dîners de Paris, leurs invitations étaient très-recherchées.

— Aussi combien de fois, en servant nos maîtres à table, je les ai entendus dire le lende-

main d'une grande fête : «t Ont-ils dû faire des gorges chaudes sur nous, cette nuit, en s'en allant, nos invités! Et nous le leur rendons bien ! reprenait madame en riant comme une folle. Ces gens du beau monde, c'est des marionnettes que nous faisons, loisque ça nous plaît, danser, pirouetter et souper devant nous ! »

— Et madame avait fièrement raison ! Seulement, à la fin, s'ennuyant de faire danser les marionnettes, nos maîtres ont fermé le théâtre, et, excepté M. et madame Meunier, avec qui ils se sont brouillés nu bout de quelque temps, ils n'ont plu«; reçu personne, sauf M. et madame de Saint-Marceau... les fidèles !

— On ne peut imaginer en effet une amitié plus vive que celle de nos maîtres pour madame de Saint Marceau ; je les entends souvent répéter : « Quelle excellente et digne amie ! Ah ! celle-là ne nous aime pas comme tant d'autres pour notre argent! nous sommes sûrs d'elle comme de nous-mêmes. »

— Madame de Saint-Marceau semble, il est vrai, avoir beaucoup d'amitié pour nos maîtres ; cependant je ne me suis jamais bien rendu compte des causes de cette liaison-là.

— C'est pourtant fort simple.

— Comment le savez-vous?

— Monsieur et madame ne se gênent pas pour parler devant leurs gens.

— Oh ! non certes !

— Un jour, dans les premiers temps où ils habitaient l'hôtel, madame, en dînant, a dit à son mari : <i Je me figure que madame de Saint - Marceau doit être une bonne personne; il faut nous lier avec elle ; nous la prierons de venir chanter à un concert que nous donnerons; la connaissance sera faite, et nous la verrons souvent. «

— Ah ! je m'explique alors comment s'est formée cette intimité : M. de Saint-Marceau aura proposé à nos maîtres de faire leurs invitations pour les fêtes, et comme il est homme du monde, il a amené ici tout ce qu'il y a de mieux à Paris. Tenez, s'il faut tout dire, puisque nous parlons de M. de Saint-Marceau, moi j'avais cru d'abord...

— Achevez, M. Guêpier.

— On peut vous dire ceci à vous, Germain, qui n'êtes point un bavard : j'avais cru que M. de Snint-Marccau voulait faire la cour à madame.

— Ah bien oui! il aurait élé joliment reçu ! car voilà encore une singularité de monsieur et de madame : ils sont comme des tourtereaux, comme de vrais amoureux de vingt ans.

— A qui le dites-vous ! Je les ai vus s'erabras-

ser vingt fois dans le jardin. Cependant, depuis quelque temps, ils ne paraissent plus aussi gais qu'auparavant.

— J'ai fait cette remarque comme vous, M. Guêpier ; j'ai aussi observé que, lorsqu'ils s'attristaient ainsi, ils allaient passer quelquefois des journées entières dans une des mansardes de l'hôtel, où ils ont fait apporter leur petit ménage, comme ils disent, c'est-à-dire le pauvre mobilier qu'ils possédaient quand ils étaient fleuriste et lithographe. Voilà encore une de ces choses, moi, qui me touchent et me vont au cœur.

— Ah ! mon cher Germain, vous me rappelez justement une chose très-importante que j'allais oublier : monsieur et madame veulent déjeuner ce matin dans cette mansarde.

— En voilà bien d'une autre !

— Attendez, vous n'êtes pas au bout...

— Comment?

— Le déjeuner doit être composé : 1" d'un quart d'oie rôtie; 2° de pommes cuites; 5** de fromage de Gruyère.

— Vous dites, M. Guêpier, reprit le premier maître d'hôtel stupéfait, vous dites?

— Je reprends donc : 1" un quart d'oie...

— Mais, M. Guêpier, jamais oie n'est entrée dans les cuisines de l'hôtel, et, depuis vingt ans

que je rédige des menus, jamais le mot oie ne s'est rencontré sous ma plume. Enfin, noire chef de cuisine n'a jamais, j'en suis certain, servi d'oie de sa vie.

— Tout cela est bel et bon, mais tels sont les ordres. Il faut de plus, pour le service de ce succulent déjeuner, deux couverts de fer. Ceux que monsieur et madame possédaient autrefois ont été, à ce qu'il paraît, malheureusement égarés dans le déménagement.

— Des couverts de fer? mais il n'y en a pas ici ! On mangea l'office dans la petite argenterie.

— Vous achèterez deux couverts de fer chez le premier quincaillier venu.

— Passe encore pour les couverts! mais il est déjà neuf heures. Où diable trouve-t-on des oies? Ah ! je vais envoyer en hâte un des aides de cuisine à la Vallée. Il prendra un cabriolet, et il rapportera une de ces volailles, si l'on peut appeler cela de la volaille.

— Et surtout que le chef ne serve que le quart de l'oie, rôtie à point, sans déguisement ni accompagnement ; en un mot, tout ce qu'il y a de plus simple et de plus naturel en fait d'oie. Ah ! j'oubliais encore : vous ferez acheter chez un marchand de vin une bouteille de vin d quinze^ ce sont les propres expressions de monsieur; et surtout n'allez pas décanter ce nectar

dans une carafe ; laissez-le dans sa bouteille, et remplissez d'eau une autre bouteille, afin que l'on puisse mouiller au besoin ce délicieux vin à quinze. Vous placerez cette élégante verrerie, avec un seul verre, une seule assiette et les couverts de fer, sur un plateau, où vous mettrez aussi le fromage de Gruyère, les pommes cuites et le quart d'oie; ensuite de quoi, vous déposerez cette réfection délicate dans la mansarde, où monsieur et madame resteront seuls.

— Du vin à quinze, un quart d'oie! répéta le maître d'hôtel en sortant effaré ; quelle fantaisie de gens blasés!... un quart d'oie!

— Et dites à Thompson d'entrer! cria M. Guêpier au maître d'hôtel.

Thompson entra; c'était le piqueur, chef des écuries, Anglais d'origine, mais, sauf un léger accent, parlant parfaitement le français.

— Enfin, M. Guêpier, dit-il à l'intendant, attellera-t-on aujourd'hui ?

— Pas plus aujourd'hui (qu'hier et que les autres jours, mon cher Thompson.

— Ah çà, les chevaux ne sont donc ici que pour promener les breaks (1)! Douze chevaux h récurie, six voilures sous les remises, dix valets de pied à l'antichambre, et voilà près d'un mois

(1) Légère voilure à laquelle on aUelleles chevaux de harnais pour leà conduire à lu promenade.

que ni monsieur ni madame ne sont sortis !

— Il fait un temps superbe, ils préfèrent se promener à pied ; ça leur est bien permis.

— Non, M. Guêpier. Avant-hier ça ne leur était pas permis, car il pleuvait à verse, et pourtant ils sont sortis à pied.

— C'est vrai, monsieur et madame avaient envoyé acheter un charmant parapluie, qu'ils ont voulu bel et bien étrenner. Cependant rassurez-vous : c'est demain dimanche ; tous vos chevaux sortiront, ainsi que toutes vos voitures.

— Toutes les voitures à la fois?

— Toutes ! monsieur et madame veulent que désormais, chaque dimanche, leurs gens, sans exception, aillent faire une bonne partie de campagne aux environs de Paris.

— Comment ! les domestiques monteront dans les voitures de monsieur et de madame?

— Oui ; autant que ces voitures pourront voiturer de monde, elles en voitureront. En se «errant un peu, tous les gens de service pourront y trouver place : les cochers seront en perruque et en grande livrée, les postillons en veste de satin. Enfin il faut que tout votre monde soit in fiocchi, comme si monsieur et madame sortaient.

— M. Guêpier, mes cochers et mes postillons ne voudront jamais, en tenue de gala, conduire des domestiques, et quant à moi, je

ne laisserai jamais sortir de l'hôtel mes voitures découvertes chargées de monde, comme des tapissières qui vont à In foire de Saint-Cloud. Des gens qui me connaissent n'ont qu'à rencontrer ce bel cqui page-là... je serais perdu de réputation, et je n'oserais plus me montrer!... La servante de l'intendant revint et lui dit :

— Monsieur, il y a là un monsieur qui voudrait vous parler pour affaires.

— Dites à ce monsieur d'entrer, et vous, mon cher Thompson, réfléchissez... il faut que les ordres de vos maîtres soient exécutés.

— J'irai parler à monsieur et à madame, s'écria le piqucur en sortant; j'irai leur parler... Oui, plutôt quitter la maison que me couvrir de ridicule!

— Croyez-moi, mon cher ami, ne risquez pas de perdre une excellente place par exagération de susce[)tibi!ité, répondit l'intendant.

A peine le piqucur fut-il sorti que George Hubert entra chez M. Gucj)ier.

Les beaux traits du poëte portaient l'empreinte d'une grande mélancolie. Cependant l'odieux souvenir de Louise s'effaçant de plus en plus de son esprit, George Hubert commençait à goûter de nouveau les maternelles consolations de l'étude. Il avait trouvé d'heureuses distractions dans le commencement d'une péré-

grination bientôt interrompue, mais il sentait encore peser sur son cœur la mort funeste d'Auguste Clément.

L'intendant, fort surpris de la visite de George Hubert, lui dit avec un accent de respectueuse déférence :

— Vous ici, monsieur? J'avais appris par les journaux votre départ pour l'Italie...

— En effet, j'étais parti pour ce pays, prenant la route de Savoie, afin de visiter en passant madame d'Orbeval.

— Ainsi, monsieur, vous avez vu madame la comtesse? Comment va-t-elle ?

— Parfaitement.

— Et madame la comtesse se trouve toujours heureuse ?

— Très-heureuse.

— Dieu soit loué ! Mais, monsieur, permettez-moi une question peut être indiscrète...

— Parlez, M. Guêpier.

— Vos projets de voyage en Italie sont donc changés? Vous ne pouvez avoir eu le temps de visiter cette contrée.

— J'ai rencontré aux eaux d'Aix, en Savoie, un de mes amis, qui allait retourner en Ecosse, son pays natal. Il m'a tellement vanté ses lacs et ses montagnes, qu'il m'a décidé à l'accompagner. Voyage pour voyage, celui-là me plaisait

autant que l'autre ; mais je n'ai pas voulu quitter la Savoie sans rendre une visite à madame d'Orbeval, et ainsi que je vous l'ai dit, M. Guêpier, je l'ai trouvée heureuse... parfaitement heureuse, dans sa délicieuse retraite des environs du lac d'Annecy.

— Je vous remercie mille fois, monsieur, d'avoir bien voulu répondre à la question que je me suis permis de vous adresser... mais puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de vous voir?

— Madame d'Orbeval, apprenant que je devais traverser la France pour aller en Ecosse, m'a chargé d'une commission assez importante, et je viens vous prier de m'aider à la remplir.

— Monsieur, je suis à vos ordres.

— Madame d'Orbeval revenait à peine d'une assez longue excursion dans les Alpes, lorsque je l'ai vue. Aussi n'a-t-elle appris qu'à son retour la vente de cet hôtel, quoiqu'elle ait eu lieu depuis plusieurs mois.

— En effet, monsieur ; après m'étre d'abord in(iuiété de ne recevoir aucune réponse de madame la comtesse au sujet de cette affaire, j'ai été rassuré par une lettre dans laciuelle madame daignait m'expliquer pourquoi elle ne m'avait pas écrit plus tôt.

— Voici, au sujet de la commission dont je

suis chargé, un mot de madame d'Orbeval.

— Mousieur, il n'est pas besoin de ce mot : ce que vous me dites me suffit, reprit M. Guêpier en se refusant presque à accepter la lettre que lui présentait le poëte. Je sais que vous étiez un des meilleurs amis de madame la comtesse, et...

— 11 n'importe, M. Guêpier ; lisez, je vous prie.

L'intendant décacheta la lettre et lut ce qui suit :

« M. George Hubert a la bonté de se char^ »' ger de me faire parvenir un coffret laissé par « moi à l'hôtel d'Orbeval dans un endroit dont « je lui ai donné connaissance. Je prie Guêpier « de faciliter à M. George Hubert la recherche « qu'il veut bien se donner la peine de faire «t pour moi.

«( Marie de Saint-Géran d'Orbeval. »

— Vous vous rappelez sans doute, M. Guêpier, reprit le poëte, que, dans le trouble causé par son départ précipité de Paris, alors qu'elle avait dû abandonner sa maison pour se retirer chez une de ses parentes, madame d'Orbeval envoya ici sa femme de conûauce, pour vous

demander ce coffret qui renferme des papiers importants?

— Oui, monsieur; mais madame la comtesse oubliait que j'ignorais moi-même l'endroit où était déposée cette cassette.

— En effet; malheureusement madame d'Orbeval n'eut pas le temps de renvoyer ici sa femme de confiance, et s'éloigna de Paris.

— Ce qui m'a toujours étonné, monsieur, c'est que madame la comtesse ne m'ait pas plus tard donné les indications nécessaires pour qu'il me fût possible de lui adresser ces papiers... II me serait douloureux de penser que madame ne m'ait pas cru digne de...

— Je ne saurais vous répondre à ce sujet, M. Guêpier; tout ce que je puis vous dire, c'est que tant que l'hôtel n'a pas été vendu, madame d'Orbeval, tranquille sur rcxistence de ces papiers cachés en lieu sûr, se disposait, lorsque j'ai été la voir, à envoyer ici, quoiqu'il lui coûtât beaucoup de se priver de ses services, sa femme de confiance, pour chercher cette cassette. J'ai proposé à madame d'Orbeval de me charger de ce soin lors de mon passage à Paris; je viens donc remplir ma promesse.

— Je suis, monsieur, tout à votre disposition. Que faut-il faire?

— Vous êtes entré au service des acquéreurs

de cet hôtel, M. Guêpier; il s'agit simplement d'obtenir d'eux ce qu'ils ne sauraient refuser : la permission de prendre ce coffret dans l'endroit où il est dépose.

— Les propriétaires de cet hôtel seront ravis, monsieur, de vous être agréables. Ils sont, comme tant d'autres, fanatiques de votre génie. Il y a peu de jours encore, par admiration pour vous, ils ont acheté en bloc, devançant les enchères, tout votre mobilier que l'on avait rais en vente. Deux salons de Thôtel sont uniquement remplis de ce mobilier; on les appelle les salons de George Hubert.

— Oui, reprit le poëte avec amertume, je sais qu'à mon insu l'on avait pour cette vente spéculé sur mon nom.

— Oh ! rassurez vous, monsieur, votre participation à ce trafic a été publiquement démentie clans les journaux par un de vos amis.

— C'est ce que j'ai appris en arrivant à Paris ; mais quïmporte ? Revenons à notre affaire, M. Guêpier : vous êtes donc certain du bon vouloir des propriétaires de cet hôtel, au sujet de ce que j'ai à leur demander?

— Si j'en suis certain, monsieur? Ah! lorsqu'ils vont apprendre que l'illustre M. George Hubert vient ici lui-même pour...

— Pardon, M. Guêpier, mais vous m'oblige-

rez infiniment en ne me nommant point, et en m'épargnant ainsi l'embarras d'avoir sans doute à répondre à des compliments aussi flatteurs que peu mérités. Veuillez donc, seulement, prévenir vos nouveaux maîtres qu'un des amis de madame d'Orbeval désire faire les recherches que vous savez aujourd'hui même, si cela est possible, car je voudrais quitter Paris au plus tard demain.

— Je respecterai, monsieur, l'incognito qu'il vous convient de garder... Mais pourriez-vous m'indiquer dans quel appartement de Thôtel se trouve la cachette en question ?

— Voici les renseignements que m'a donnés madame d'Orbeval, répondit le poëte en lisant un papier qu'il tira de son portefeuille : «i II « existe dans le grand salon (dit des Gobelins) «i un panneau de tapisserie représentant Diane «et Actéon... >>

— Je vois cela d'ici : le panneau se trouve à gauche du côté du jardin, répondit M Guêpier. Le salon des Gobelins est séparé du grand cabinet par un mur de refend.

— « En [)esnnt forleineiit sur la partie infé- •< ricure de la bordure de bois doré du côté du « groupe; de nymphes, )> poursuivit George Hubert en continuant de lire, « le panneau u glissera sur sa rainure et démasquera un ré-

« duit pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. «< Cet étroit couloir aboutit à une autre sortie, «vers le milieu du grand cabinet, dont l'une « des boiseries est mobile et peut s'ouvrir au « moyen d'un contre-poids. On trouvera le «1 coffret au fond d'un meuble antique placé à «I l'extrémité de ce couloir, près de l'issue qui «< donne dans le grand cabinet. »

— Ces indications sont parfaitement claires pour moi qui connais les êtres, reprit M. Guêpier; veuillez avoir la bonté de m'attendre ici, monsieur ; je vais aller faire part de votre désir à M. Gilbert (c'est le nom du nouveau propriétaire), et je reviens h l'instant vous chercher pour notre petite expédition.

— Et, de grâce, M. Guêpier, ne me nommez pas.

— Ne craignez rien, monsieur ; je dirai tout bonnement, ainsi que nous en sommes convenus, qu'un ami de madame d'Orbcval vient chercher le coffret. Cela ne surprendra nullement, du reste, les acquéreurs de l'hôtel ; car, lorsqu'ils l'ont acheté, je les ai prévenus de l'éventualité probable des recherches que vous désirez faire aujourd'hui, et ils m'ont répondu qu'ils s'y prêteraient très-volontiers.

— Je vous attends donc ici, M. Guêpier; mais encore une fois, ne me nommez pas!

— Monsieur, je vous réponds de ma discrétion.

M. Guêpier se rendit auprès de Gilbert et de Gilberte.

Pendant que Louise se rendait à l'hôtel d'Orbeval avec le général Poussard, et que George Hubert avait l'entretien précédent avec M. Guêpier, Gilbert, assis devant une grande table de marqueterie, placée au milieu de son cabinet magnifiquement meublé, lisait à demi-voix plusieurs lettres qu'un de ses gens venait de lui apporter sur un plateau de vermeil. Les traits du mari de Gilberte n'offraient plus cette expression de bonne humeur qui jadis rendait si avenante, si placide sa physionomie franche et cordiale ; un sourire sardonique et douloureux i. i

contractait ses lèvres, à la lecture de l'épître suivante qu'il venait de prendre sur le plateau où d'autres lettres étaient entassées :

«t M. le lithographe,

<( Confiant dans votre munificence et votre immense fortune, je viens m'adresser à vous pour obtenir un prêt de dix mille francs ; il s'agit d'une dette sacrée, d'où dépend mon honneur ; et comme l'honneur m'est mille fois plus cher que la vie , j'attends votre ré})onse pour savoir si je dois me débarrasser de l'existence, seule ressource de mes cinq malheureux petits enfants.

«( 11 dépend de vous, M. le lithographe, de mériter leurs éternelles bénédictions ou de les rendre orphelins.

«i Votre respectueux serviteur,

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