‹ Gilbert et GilberteChapitre 5 sur 8 · COCHARD · texte numérisé non relu

COCHARD

<( P. S. Je me présenterai ce soir à la porte de votre hôtel pour prendre votre réponse et les dix mille francs qui peuvent me sauver l'honneur et la vie. »

— Il ne donne pas son adresse... il craint donc les renseignements que je pourrais faire

prendre ? Hum ! je suis certain que c'est un menteur, cet homme nux cinq petits enfants ! Allons donc, c'est une fable ! cinq enfants ! pourquoi pas douze? dit Gilbert. Et pourtant, peut-être ne ment-il pas, cet homme; mais le doute m'est permis. J'ai été si souvent, si ridiculement dupé, friponne, que je me défie de tout le monde. Ah! l'argent! l'argent! ajouta-t-il avec amertume.

Puis, réfléchissant :

— Une idée !... il faut que je fasse le relevé des sommes qui me seront demandées aujourd'hui. Il serait fièrement curieux, ce tableau-là, si j'avais inscrit toutes les sommes qui jusqu'ici m'ont été mendiées. Il n'importe, commençons.

Et prenant une feuille de ])apicr, il y inscrivit ce premier chiffre de dix mille francs et se dit :

— A un autre!

Et il lut cette seconde épître :

«« Vous êtes grand ! oh ! oui, vous êtes grand ! vous qui, malgré votre immense fortune', ne rougissez pas d'avoir manié le crayon, comme nous, vos humbles et pauvres confrères ! Encore une fois, oui, vous êtes grand! Vos admirables vertus vous rendent l'admiration du monde ! J'aurais besoin de mille huit cent soixante et dixsept francs quarante-trois centimes pour payer

plusieurs années de loyer arriérées , y compris les impositions et ma cote personnelle.

« Vous ne refuserez pas cette obole à un ancien confrère, vous qui comptez votre fortune par millions.

«( MiRABEL,

« Vieux lithographe.

« P. S. Envoyez-moi, s'il vous plaît, la somme ci-dessus (mille huit cent soixante et dix-sept fr. quarante-trois centimes) par un mandat sur la poste, le plus tôt possible. Mon scélérat de propriétaire me menace de vendre mes meubles pour me mettre sur la paille. Répondez-moi, s'il vous plaît, à l'adresse de M. Charon, marchand de vin , rue des Singes , pour remettre à M. Mirabel. »

— Voilà le cent troisième prétendu vieux lithographe qui , depuis le commencement de la semaine, s'adresse à moi, dit Gilbert en haussant les épaules. Celui-là, du moins, est naïf, et compte fort sur ma stupidité ; il me prie d'envoyer le plus tôt possible ma réponse... chez le marchand de vin.

Et soupirant :

— Mensonge et gueuscrie ! Inscrivons les dix-huit cent soixante et dix-sept francs. Et maintenant à un autre.

Gilbert prit sur le plateau une petite enveloppe de papier bleuâtre et satiné , cacheté de cire rouge. L'enveloppe contenait un billet écrit sur papier à vignette.

— Ah ! fit Gilbert avec une expression de dégoût, encore une lettre de femme!

Et il lut :

«c Si étrange que vous paraisse ma démarche, monsieur, de grâce ne concevez aucune prévention avant de m'avoir vue...

« Je ne vous connais pas , mais tout le bien que j'entends dire de vous m'inspire le désir ardent de vous connaître.

« J'en ai déjà trop dit , peut-être. Mais ma plume a trahi ma pensée. La devinerez vous?...

« Soyez demain, à dix heures du matin, sur la terrasse du bord de l'eau. Vous verrez, assise sur le troisième banc, à droite, en entrant par la grille, une femme coiffée d'un chapeau rose et portant un mantelet noir.

«' Cette femme est très-jeune ; peut-être la trouverez-vous jolie.

«c Cette femme..., ce sera moi.

«i Vicndrez-vous ?

« Mon cœur me dit que oui ; ne le faites pas mentir.

u Une inconnue. »

— Et moi je te connais sans t'avoir jamais vue, effrontée drôlesse, avec ton chapeau rose et ton mantelet noir! murmura Gilbert. L'ignominie me révolte encore plus dans une femme que chez un homme. Ah ! l'argent!

Et mettant de côté la lettre :

— Ma pauvre Minette lira ce billet parfumé, comme elle en a lu tant d'autres.

Gilbert, continuant de décacheter sa correspondance, lut ceci :

« Monsieur,

« Vous êtes puissamment riche et je suis sans le sou. Qu'est-ce que cela peut vous faire de me généreusement octroyer une douzaine de billets de mille francs, ou même davantage? Cela ne vous coûtera rien que la })einc de les mettre sous enveloppe. Allons, un bon mouvement, que diable! Votre ij;énérosité proverbiale m'est un sûr garant de votre réponse favorable, et je l'attends avec confiance. Adressez-la (les billets inclus) à M. li. V***, j)Oste restante, à Paris.

«( Le bienfait reçu, mon bienfaiteur connaîtra mon nom. »

— A la bonne heure ! il est sans gêne, ce cher B. V*** ! reprit Gilbert. Vous êtes riche, qu'est-ce que cela vous fait de me donner une douzaine de billets de mille francs et même davantage ?

Après tout, il a raison : qu'est-ce que ça me ferait, à moi, de lui donner aussi douze mille francs à celui-là?

Et après un moment de réflexion :

— Ça me ferait qu'il dirait de moi, comme tant d'autres l'ont dit : « Est-il jobard , cet imbécile de lithographe enrichi ! est-il jobard ! » Merci, j'en ai assez, de ces reconnaissances-là ! Inscrivons néanmoins les douze mille francs.

Gilbert prit alors sur le plateau une lettre écrite sur gros papier contenant ces mots :

«t Monsieur,

uje suis veuve; j'ai trois enfants, dont l'aîné a sept ans; ma misère est très-grande, mon travail insuffisant, quoique je travaille dix-sept à dix-huit heures par jour. Si peu que vous daigniez faire pour nous, notre reconnaissance vous bénira. Je demeure rue Grange-aux-Belles, n" 7. Faites prendre, monsieur, tous les renseignements possibles sur moi : je ne le crains pas, je le désire au conlraire, parce que je suis sure qu'alors vous verrez que je suis une honnête femme.

u Votre très-humble servante,

« Jeanne Buisson, femme Olivier.

« P. S. Je travaille depuis cinq ans pour le

compte de madame Duval , lingère, rue Saint- Honoré, n** lOi . Vous pouvez aussi faire prendre chez elle des renseignements. »

— Pauvre femme ! reprit Gilbert en contemplant la lettre avec émotion. Elle pleurait en m'écrivant ! La trace des larmes se voit sur quelques mots à demi effacés. Celle-là donne son adresse, prie que l'on aille aux renseignements. Sa misère doit être réelle et mériter l'intérêt. Nous la secourrons et largement, celle-là! Oh! ça console de rencontrer au moins une demande honnête.

Et souriant tristement :

— Quelle douce consolation ! avoir la certitude que cette pauvre veuve et ses trois enfants sont réellement dans une détresse affreuse !

Gilbert prenant une autre lettre dit en examinant l'adresse :

— Quel horrible griffonnage! ça doit être une lettre de savant; je connais ça. Voyons.

Et il lut :

<: Mon cher monsieur, « Votre fortune est immense. »

— Toujours la même rengaine! dit Gilbert en s'interrompant de lire. Voire fortune im-

mense! Ça devient insupportable, à la fin! Allons, qu'est-ce qu'il lui veut aussi, à mon immense fortune, celui-là ?

Gilbert reprit ainsi sa lecture :

« Mon cher monsieur,

« Votre fortune est immense ; voulez-vous la doubler, la quadrupler? Accordez -moi cinq minutes d'entretien, et cent mille francs, une bagatelle pour vous.

«t II s'agit (l'une incroyable découverte à laquelle je travaille depuis trente-sept ans, et dont les bénéfices seront fabuleux. Nous les partagerons au marc le franc; mais j'ai préalablement besoin des susdits cent mille francs pour l'achèvement de mon invention , qui me coûte déjà deux cent dix-sept mille francs. Ils constitueront mon apport dans la société que j'ai l'honneur de vous proposer de former avec moi.

« Dans l'attente d'une prompte et favorable réponse, j'ai Thonneur d'être votre serviteur.

« De la Pistole, ingénieur civil.

«P. S. Veuillez laisser votre réponse chez M. votre concierge ; dès que vous m'aurez donné rendez-vous, je vous apporterai le modèle de ma machine, d

—r Je la vois d'ici, ta machine, vieux Robert Macaire! s'écria Gilbert en jetant la lettre sur la table. C'est une petite machine très-ingénieuse, M. l'ingénieur civil, à l'aide de laquelle vous espérez faire très civilement passer mon argent de ma poche dans la vôtre ! Connu ! chat échaudé craint l'eau froide. Vous n'êtes pas le premier inventeur qui s'adresse à moi, mon gaillard! L'avant-dernicr, entre autres, quel affreux blagueur ! il avait trouvé le moyen d'utiliser les araignées. Il leur faisait tisser de la superbe batiste par un procédé particulier. Il en possédait, disait-il, neuf cent soixante-trois mille sept cent onze! (Ça avait un petit air de vérité, cette fraction de 3,711 ! ) Elles travaillaient comme de petits amours , et du moment où je lui eus dit que l'araignée était noire bcte d'horreur, à nous deux Minette, il voulut nous conduire à toute force dans le laboratoire de ces vilains animaux ! Ce qu'il y a de bon, c'est que ce scélérat-1'i avait fini par me persuader. «< On utilise bien les vers à soie! me réj)était-il toujours ; pourcjuoi n"uliliserait-on pas les araignées?.. » Au fait, ({u'est-cc que l'on peut répondre à cela? Seulement , il fallait les nourrir, et comme elles ne mangent que des mouches, il dcvenail fort dilTicile d'alimenter le million d'araignées de mon coquin d'inventeur.

Mais rien ne l'embarrassait. Il avait imaginé une machine à vapeur qui devait attirer les mouches, grâce à un réservoir rempli de cassonade, et les prendre au moyen d'immenses filets de gaze ! Il pourrai ten attirer et en prendre ainsi cinq à six millions par jour. C'était un bénéfice superbe et clair comme le jour. Les araignées ne coûtaient rien, ni leur nourriture non plus , et Ton avait pour profit... d'excellente toile de batiste! Il m'en a montré, le scélérat! Mais pour achever sa mécanique, il lui manquait soixante et dix - huit mille sept cent soixantetrois francs soixante et quinze centimes. (11 était très-fort sur les fractions , cet inventeur-là ! ) J'ai été assez dindon pour lui donner quatrevingt mille francs, et de ma vie je ne l'ai revu, l'homme aux araignées. Du reste, il avait du moins et certainement trouvé le moyen d'attraper les niais de ma trempe, à défaut de mouches ! Ce n'est pas la perte de l'argent que je regrette. Nous deux Minette, nous nous moquons pas mal de quatre-vingt mille francs! Mais ce qui est odieux, c'est d'être honteusement jobarde; ce qui est pénible, c'est d'avoir été tellement dupé que l'on finit par se défier de tout le monde. Aussi, à l'heure qu'il est, l'inventeur d'une chose peut-être utile s'adresserait à moi, que je l'enverrais paître, de sorte que le

bon pâtirait pour les mauvais. Ce qui est dégoûtant, c'est le brevet d'auguste imbécillité que tous les fripons se plaisent à vous décerner, lorsqu'ils vous savent énormément riche. Oh ! alors, vous êtes toisé : vous êtes un animal stupide, un crétin à qui l'on peut impunément adresser les demandes les plus efFrontées , les plus biscornues. Comme c'est flatteur, d'inspirer une si aimable confiance ! Ah ! l'argent ! l'argent !... Allons, ajoutons ces cent mille francs aux autres sommes demandées. Ça commence à faire un joli denier... Continuons, inscrivons.

Et Gilbert prit sur son plateau une autre lettre dont il contempla pendant un moment l'enveloppe et le cachet.

— Oh! oh! se dit-il, voici un cachet bien lugubre et digne du fameux général Poussard, avant que je lui eusse donné la colique : une tête de mort et deux épées en croix, imprimées sur cire noire, par-dessus le marché !... C'est très-gai. Mais il me semble que je connais cette écriture-là... Lisons.

Gilbert , décachetant l'enveloppe, lut cette lettre ;

« Monsieur,

«( Je vous ai écrit il y a quinze jours pour la première fois , au sujet du Lion^ revue du monde

élégant, journal quotidien que je désirais fonder avec le concours de vos capitaux. Je vous demandais deux cent mille francs, comme première mise de fonds; la demande n'avait, je pense, rien d'exagéré, vu l'immensité notoire de votre fortune. Cependant vous n'avez daigné honorer d'une réponse ni ma première lettre ni les cinq autres qui l'ont suivie ! Celle-ci sera-t-elle plus heureuse ? Je le crois ; non que j'espère que cette réponse vous sera dictée par le plus vulgaire sentiment de politesse , sentiment auquel vous me paraissez complètement étranger. »

— Ah! très-bien! dit Gilbert en s'interrompant de lire. Ah ! mais très-bien !... Au moins il n'est pas flatteur, celui-ci, avec son Lion!,.. j'adore sa franchise !

Et il continua ainsi sa lecture :

u ... Mais j'ai lieu de penser, monsieur, que la peur du scandale aura sur vous une influence suffisante pour vous décider cette fois à me répondre.

« Et je m'explique.

(c Dans ma pensée, le Lion (ainsi que je vous l'ai écrit) était, grâce à sa publicité qui pouvait devenir européenne à l'aide de vos capitaux, était destiné, dis-je, à donner le plus grand

GILBERT ET CILBERTE. i. B

retentissement à vos fêtes , à vanter le luxe de votre hôtel, rélégance de vos attelages, la délicatesse de votre table, etc., etc. ; à vous poser enfin aux yeux du grand monde de Paris, de la France et de l'Europe, comme le prototype du goût et de la magnificence ! Votre femme aurait eu naturellement sa part de ces éloges , et les merveilleuses les plus à la mode auraient envié la publicité que je donnais à ses moindres toilettes. Je faisais enfin de vous des personnages j en d'autres termes : je vous décrassais! »

— C'est un effronté drôle que ce M. de Saint- Calandar ! dit Gilbert. Il m'avait, en effet, demandé la bagatelle de deux cent mille francs pour fonder son Li07i. Selon les premières lettres que m'adressait ce monsieur , j'étais un homme admirable, un Mécène et tout ce qui s'ensuit. Et voilà maintenant que j'ai besoin d'être décrassé ! Quel impudent coquin que ce M. de Saiiil-Calandar! Voyons à quoi aboutit sa lettre. Ce doit être curieux , ajouta Gilbert en poursuivant la lecture de l'épître :

« Vous avez , monsieur , répondu par l'insolent silence du grossier parvenu aux offres bienveillantes d'un galant homme ; cette impertinence (à moins d'une amende honorable que

j'attendrai jusqu'à après-demain), cette impertinence sera châtiée comme elle le mérite.

«'. Je possè de les fonds nécessaires pour la publication des deux ou trois premiers numéros du Lion; c'est vous dire, monsieur, qu'ils seront exclusivement, spécialement consacrés à vous et à votre femme. Je suis, je vous en préviens, résolu d'être, dans mes appréciations , trèsméchant, très-mordant, et d'emporter la pièce à chaque attaque contre M. le lithographe et madame la fleuriste. »

— C'est ça... du chantage! je m'y attendais, dit Gilbert avec dégoût." Je voudrais bien savoir sur quel air et à propos de quoi M. de Saint- Calandar prétend me faire chanter avec son Lion. Quelle turpitude ! c'est à soulever le cœur ! Allons pourtant jusqu'au bout... c'est instructif.

Gilbert continua : .

« Prenez-y garde, monsieur , j'ai la prétention, parfaitement méritée, de manier l'arme du ridicule aussi bien que l'épée. Cela étant, monsieur, vous me trouverez prêt à vous offrir toute espèce de réparation, dans le cas où (et j'y compte extrêmement), dans le cas où les premiers numéros du Lion vous paraîtraient sanglants à votre endroit et à celui de votre femme.

u Du reste, afin que vous soyez à même d'apprécier la chose, le premier numéro àiiLion sera remis après-demain matin, sans bande ni enveloppe, au concierge de votre hôtel, afin que vos gens aient la primeur de cette satire sur leur honoré maître et leur non moins honorée maîtresse.

« Je termine, monsieur, cette trop longue lettre en vous posant carrément cette alternative :

« Avant demain midi , vous me ferez verser les fonds nécessaires à la fondation du Lion (deux cent mille francs).

( Sinon, après-demain matin , vous recevrez le premier numéro de ce journal à vous spécialement consacré.

« Dans le premier cas, j'oublierai votre impertinence passée, pour ne m'occiipcr que de glorifier votre magnificence.

<t Dans le second cas, je me tiendrai à votre disposition, si, selon mon attente, vous êtes cruellement blessé de mes attaques contre vous.

« ClIARLEMAGNE DE SaINT-CaLÀNDAR, « Homme de leUres,

« Hôtel de Grenade, rue d'Amboise. »

— Je me moque de ton Lion comme de toi !

entends-tu, M. Charlemagne de Saint-Calandar? s'écria Gilbert en jetant loin de lui la lettre avec mépris. Et situ avais l'insolence de m'insulter autrement que sur le papier, je me rappellerais ce que j'ai dit, étant George Hubert, à cet affreux spadassin de Poussard, qui voulait me forcer à me battre. Oui, je vous casserais les reins à coups de trique , mon cher M. Charlemagne de Saint-Calandar, vu que j'ai le poignet solide!...

Et Gilbert ajouta avec une expression de douloureuse aversion :

— Ah ! la vilaine et ignoble race que l'espèce humaine! Ma foi, sauf ma femme et notre excellente amie madame de Saint-Marceau, qui du moins, celle-là, nous aime pour nous mêmes ! d'après ce que je vois depuis que je suis riche, je crois, nom d'un [)etit bonhomme! que tout le monde est pourri ! Ah ! l'argent , toujours l'argent ! Me voilà encore attristé pour toute la journée! Par contre-coup, cette pauvre Minette ne sera pas moins triste ! Nous qui nous faisions une joie de déjeuner là-haut, dans notre petite chambre, avec un quart d'oie, comme autrefois ! voilà notre plaisir gâté ! Allons, ajoutons les deux cent mille francs du Lion de M. de Saint-Calandar aux autres sommes; nous additionnerons tout à l'heure le total , ce sera drôle !

Puis, Gilbert, voyant encore deux lettres sur son plateau, se dit :

— Allons, aux derniers les bons.

Et prenant l'une des deux lettres.

— Encore une écriture de ferame !

Et il lut ce qui suit :

« Hier, j'ai vu chez Janisset une ravissante parure de rubis et de brillants ; ce monstre de Janisset demande dix-huit mille francs de sa parure ; je ne les ai pas, moi, ces dix-huit mille francs, mais vous les avez, vous, farceur, qui êtes si riche ! achetez-moi donc vite, vite, cet amour de parure, et apportez-la-moi, vous serez bien gentil, bien reçu , et nous ferons connaissance.

« Céleste.

« P. S. Je joue ce soir dans un vaudeville, et j'y danse un pas chicard ; louez l'avant-sccne du rez-de-chaussée ; venez me voir jouer avant d'acheter la parure (comme je suis honnête femme, hein ! ), et après m'avoir vu danser mon pas chicard... chicandard ! (je joue en second ) vous courrez, j'en suis sûre d'avance, chez Janisset, vous me rapporterez la parure, et nous souperons! Drin, drin, drin! »

— Drin, drin. drin ! mademoiselle Céleste ! la bien nommée, vous qui dansez un pas chi-

— Si —

card, et chicandard. dit Gilbert après avoir lu cette singulière épître, vous m'avez l'air d'un Roger lîonteraps, mademoiselle Céleste! mais malgré votre drin, drin, drin , vous n'aurez ni ma visite, dont vous vous souciez peu, ni la parure dont vous vous souciez beaucoup ! Je n'aime que ma Minette ! Ab ! vous croyez , mademoiselle Céleste, que, parce qu'on est archimillionnaire, on est de droit et défait un coureur de coulisses ? Bien obligé de l'bonnêfe opinion que vous avez de moi en particulier et des millionnaires en général! Enfin, cette lettre repose des autres turpitudes. Du moins elle est drôle et fera rire Minette Mademoiselle Céleste n'y va pas par quatre cbemins avec son pas cbicard !... et son drin, drin, drin! C'est encoredix-bùitmillefrancs à ajouter aux demandes d'aujourd'bui. Récapitulons et additionnons : cela doit être curieux : Et Gilbert lut sur le papier où il avait inscrit les chiffres précédents.

A un monsieur pour une dette d'honneur. . . 10,000 A un vieux litliographe pour son loyer, rue des

Singes 1,800

A un monsieur qui prétend que ça doit m'être

bien égal de les lui donner 12,000

A un inventeur quelconque 100.000

A M. de Saint-Calandar, pour son /Lion. . . . 200,000

A mademoiselle Céleste, pour rfrm, drin, rfn'ft. . 18,000

Total 341,800

— Trois cent quarante et un mille francs ! Voilà donc le modeste chiffre de ce jour. Et j'ai cinq cent mille livres de rente! Je suis certain que si j'avais depuis six mois inscrit toutes les demandes, dix millions , vingt millions n'auraient pas suffi à les combler.

Puis haussant les épaules :

— Voyons cette dernière épître... Que ditelle?

Et Gilbert lut ceci :

« Monsieur,

«Vous êtes immensément riche, vous pouvez faire le bonheur d'une honncle famille : mon mari est aveugle, moi je suis estropiée ; nous nous sommes, par bonté dàine, chargés dune nièce ; elle a maintenant quatorze ans et demi... »

— Pauvres gens ! dit Gilbert en s'intcrrompant ; vieux et infirmes!

Et il continua :

<( Notre nièce ne nous a jamais quittés; elle est innocente et pure comme l'enfant qui vient de naître; quant à sa beauté, je ne vous en dis rien; vous en jugerez, si vous daignez, monsieur, nous honorer d'une visite, et alors je... »

— Ah ! c'est affreux ! s'écria Gilbert en achevant la lecture de cette lettre, qui d'abord l'avait apitoyé.

Et la froissant avec horreur :

— Mais c'est infâme! mais il suffît donc d'être riche pour que l'on vous croie un monstre de dépravation! Mais c'est à fuir ce monde-ci pour se réfugier dans ceux-là dont nous parlait la Korrigan !

A ce moment , un des valets de chambre de Gilbert entra et lui dit :

— M. le lithographe, un monsieur est là, avec une petite caisse; il demande à voir monsieur sur-le champ . pour une affaire très-importante et qui ne souffre aucun retard.

— Faites entrer, répondit Gilbert hors de lui. Ah ! j'ai besoin de me distraire par quoi que ce soit de tant de noires et hideuses pensées !

Gilbert, navré d'amertume, vit bientôt entrer un bomme bien vêtu , portant sous le bras une caisse d'acajou plate et environ de deux pieds carrés. A peine fut-il introduit dans le cabinet, qu'il déposa précieusement sa caisse sur une cliaisc, puis saluant Gilbert jusqu'à terre ;

— M. le litbograpbe, je viens vous faire cadeau d'un trésor...

— Hum ! se dit Gilbert, ce début est nouveau, et il promet! C'est sans doute un nouveau genre de coquinerie ! Et moi qui espérais me distraire de tant d'autres ignominies! Bab ! allons jusqu'au bout ! j'ai du fiel au cœur pour toute la journée.

Et s'adressant à l'homme à la caisse :

— Ainsi, monsieur, vous venez me faire cadeau d'un trésor?

— Oui, monsieur, un trésor dont des rois seraient jaloux... Car deux souverains me demandent, je puis le dire sans vanité, me demandent ce trésor à genoux! C'est pour cela, monsieur, que je me suis permis de tant insister pour avoir l'insigne faveur d'être introduit auprès de vous.

— Oh ! oh !... et ce trésor que deux rois vous demandent à genoux, vous venez me l'offrir comme cela, tout bonnement, à moi?

— M. le lithographe, je fais mon devoir. Estce que je ne dois pas cette préférence à l'homme étonnant, à l'homme extraordinaire, à l'homme incomparable qui, grâce à sa prodigieuse forlune, est le protecteur magnilique, le splendide, l'illustre protecteur des arts î

«(Voyons, pensa Gilbert, voyons jusqu'à quel degré d'ignoble flatterie peut descendre un homme bien mis; car ce monsieur a de trèsbeau linge, une montre à chaîne d'or et des boutons de rubis à sa chemise. Voyons aussi jusqu'à quel degré de stupide insolence peut impunément monter un honmie qui, comme moi, remue les millions à la pelle. »

Et il reprit tout haut, d'un ton plein de morgue impudente et grossière :

— Mon cher, comment vous appelle-t-on?

— Guillaumin, pour vous servir, M. le lithographe.

— Eh bien! mon cher Guillaumin, je vous trouve mesquin dans les louanges que vous m'avez adressées tout à l'heure.

— Monsieur, j'en suis désolé, répondit intrépidement l'homme à la caisse, mais, malheureusement, je n'ai jamais su flatter personne.

— Tant pis pour vous, mon cher, car moi j'aime à être flatté. En ceci je dis tout haut ce que d'autres pensent tout bas. Ça vous parait très-original? Mais voiià mon caractère : c'est à prendre ou à laisser. Donc, si vous ne me flattez pas, vous allez me faire le plaisir de sortir de mon hôtel et de remporter votre trésor...

— Monsieur... le lithographe... permettez!

— Et puis, j'y songe! Est-ce que vous me prenez pour un mendiant? Vouloir me faire un cadeau, à moi, qui possède autant de millions que vous avez peut-être de sous dans votre poche! Ma parole d'honneur , vous êtes encore un drôle de corps avec votre trésor !

— Monsieur... ahl monsieur, de grâce, n'interprétez pas ma démarche à mon désavantage!... Permettez-moi de m'expliquer...

— D'ailleurs, est-ce que je sais seulement qui vous êtes? Vous vous introduisez dans mon hô-

tel, sous prétexte de me faire un cadeau... Hum! vous pourriez bien n'être qu'un chevalier d'industrie ou pis encore...

— Monsieur, reprit d'un air triomphant et sûr de lui-même M. Guillaumin en tirant de sa poche un portefeuille qu'il ouvrit et dont il tira un papier , le hasard me sert à souhait ! j'ai justement sur moi cette inscription de sept mille livres de rente que je viens d'acheter au capital de cent soixante-six mille francs... Le bordereau de mon agent de change est joint à ce titre de rente, qui ne constitue que la moitié de ma fortune... Je ne suis donc pas un chevalier d'industrie. Mais, je l'avoue humblement, je ne suis qu'un ver... un pauvre verde terre... comparé à un admirable capitaliste comme vous, monsieur, qui joignez tous les dons à ceux d'une fortune colossale, qui serait plus colossalement gigantesque encore, si elle égalait votre incomparable mérite.

— A la bonne heure! c'est mieux... voilà comme j'aime qu'on me parle, reprit Gilbert en se rengorgeant.

Et il se dit à lui-même : « Je m'en doutais, ce gredin-là est dans l'aisance. Ce n'est pas même la faim qui le pousse à ces honteuses bassesses! Quelle exécrable race que l'espèce humaine! »

Puis il reprit tout haut :

-- Mais, mon cher, il n'en est pas moins vrai qu'un ver de terre comme vous, ce sont vos propres paroles, se permet l'incroyable impertinence de vouloir faire un cadeau à un admirable capitaliste comme moi ! Ce sont encore vos propres expressions.

~ Distinguons, de grâce, M. le lithographe, distinguons ! Souffrez que j'aie l'honneur de vous adresser une question, et soyez assez indulgent pour me faire la grâce d'y répondre. Pour vous, monsieur, qu'est-ce qu'une misérable somme de deux cent mille francs?

— Mon cher, voilà une question aussi insolente qu'oiseuse. Vous savez d'avance ma réponse. Un homme aussi colossalement riche que moi se moque de deux cent mille francs comme de vous.

— Bravo !... nous y voilà ! s'écria M. Guillaumin en se frottant joyeusement les mains; deux cent mille francs ne sont rien, absolument rien pour un auguste capitaliste comme vous, monsieur ! Donc, si je me permets de vous offrir un objet d'art merveilleux, miraculeux, je ne vous fais pas un cadeau... Arrière, arrière cette audacieuse pensée, puisque vous me payez la valeur vénale de cet incomparable objet d'art!... Et cependant, monsieur, ma foi, je vous le dirai crûment, car j'ai le courage de mes opinions, et

cependant j'ai l'honneur, le bonheur, la gloire, la joie de vous faire un cadeau, puisque, en retour d'une bagatelle de deux cent mille francs qui ne sont rien pour vous, je vous donne un inimitable tableau, une Sainte Famille de Raphaël, dont les envoyés de Leurs Majestés l'empereur de Russie et le roi de Hollande m'ont offert deux cent mille francs comptant. Mais je me suis écrié : Arrière 1 arrière ! ce divin Raphaël appartient de droit au roi... que dis-je ? au dieu... des capitalistes !

— Penh !... fit Gilbert, puisque vous m'appelez dieu, mon cher, nous allons examiner le Raphaël.

A peine Gilbert eut-il prononcé ces mots, que M. Guillaumin courut à sa caisse d'acajou, ornée de fermoirs de vermeil, l'ouvrit avec une clef de vermeil, tira de la boîte une sorte d'étui de velours bleu, magnifiquement brodé, renfermant une autre enveloj)pc de gaze, d'où M. Guillaumin sortit enfin un tableau encadré d'une bordure de vermeil délicatement ciselée. Prenant alors cette peinture avec autant de pieux respect qu'un prêtre lient à l'autel le saint ciboire, le vendeur de Raph.iël se promena pendant quelques instants dans le cabinet, cherchant un jour favorable à l'exposition du divin chef-d'œuvre ; après quoi il le plaça près d'une fenêtre,

— Gl —

sur une chaise en guise de chevalet. S'approchant alors de Gilbert, il lui dit à demi-voix et d'un ton mystérieux :

— Et maintenant, M. le lithographe, approchez : vous allez être ravi, ébloui, pétrifié d'admiration devant cette Sainte Famille.

— Oh! superbe! s'écria Gilbert en s'approchant. Superbe ! admirable !

— N'est-ce pas, monsieur? Mais laissez-moi vous faire l'historique de ce trésor, pour vous démontrer son authenticité.,. Il provient delà galerie de...

— Ah çà ! mon cher, est-ce que vous me prenez pour un imbécile? Quand je dis que c'est superbe, tout est dit!...

— Monsieur, vous avez le regard d'aigle et le laconisme de César !

~ Et vous, mon cher, vous êtes un sot ; vous n'entendez rien à la vente des tableaux. Ce Raphaël-là vaut cinquante mille francs de plus que vous ne le voulez vendre, et comme j'aime à faire les choses royalement, ajouta Gilbert en allant vers son bureau, où il prit une liasse de billets de banque qu'il compta, je vais vous remettre deux cent cinquante mille francs. Et, ma foi, vous m'aurez fait, je l'avoue, un vrai cadeau 1

— Je l'avais bien dit, monsieur, que vous

étiez le dieu des capitalistes! s'écria M. Guillaumin d'une voix palpitante de cupidité, tandis que Gilbert comptait les billets de banque. Mais j'ajouterai, monsieur, que vous êtes le dieu des connaisseurs en peinture et le dieu des protecteurs des arts.

— Comme qui dirait une manière de trinité, n'est-ce pas, mon cher? reprit Gilbert en se levant et tenant la liasse de billets de banque. Voici donc votreargent;vouscompterezles billets.

— Ah ! monsieur, y pensez-vous? Je les accepte les yeux fermés, dit M. Guillaumin en tendantà Gilbert ses mains tremblantes d'avidité. Je vais vous donner un reçu de la somme.

— Un instant! reprit Gilbert en paraissant se raviser, mais gardant toujours les billets de banque ; j'ai des caprices, je suis assez riche pour me les passer. Or donc, i^énéralement, j'aime à être flatté : sous ce rapport-là, mon cher, je suis assez content de vous.

— Moi, un flatteur! Rayez cela de vos papiers, monsieur, reprit M. Guillaumin, guignant toujours de l'œil les billets de bancjue et afl*ectant un ton bourru. Je vous en ai prévenu trcs-carrément : je n'ai su de ma vie flatter personne. Tant pis pour vous si vous confondez la vérité avec la flatterie ! Tant pis, tant pis pour vous !

— Soit, mon cher; vous m'avez appelé homme

étonnant, extraordinaire, sublime, auguste, gigantesque ! Vous m'avez traité d'aigle, de César, de roi, de dieu, de trinité! Cela me semblait au premier abord un peu exagéré ; mais en y réfléchissant, je trouve que vous êtes dans le vrai. Seulement, voyez-vous, j'aime parfois les contrastes. Rien ne me plaît davantage, après avoir été louange, que d'être injurié. C'est une dépravation de goût, mais ça m'amuse. Ainsi donc, avant d'empocher ces deux cent cinquante billets de mille francs (et de nouveau il les montrait à M.Guillaumin), vous allez me dire ceci : «( Mons Gilbert, vous n'êtes qu'un sot animal! »

— Ah! monsieur!

— A voire aise, mon cher. Notre marché ne tiendra qu'à ce prix.

— Mais, monsieur, il m'est impossible de mentir ainsi honteusement, outrageusement, lâchement à ma conscience ! J'aimerais mieux mourir que de...

— Adieu, mon cher, répondit Gilbert en se préparant à replacer les billets de banque dans le tiroir de son bureau ; remportez votre Raphaël.

— Mais, monsieur, je vous en conjure...

— Assez, mon cher ! je ne souffre jamais la contradiction. Faites-moi le plaisir de me laisser tranquille.

— Ah! j'y suis! s'écria soudain M. Guillaumin en se frappant le front; je comprends ! c'est une plaisanterie, une charge d'atelier... Oh! alors, d'accord! Vous avez, monsieur, le génie sublime d'un grand peintre pour reconnaître, apprécier la valeur des tableaux ; il va de soi que vous vous donniez l'innocente distraction d'une charge, et je suis à vos ordres pour faire ma petite partie dans cette plaisanterie. Elle est vraiment adorable!

— Mon cher, je ne plaisante qu'à mes heures et avec qui il me plaît. Je suis en ce moment très-sérieux ; vous allez donc très-sérieusement me dire ceci : « Mons Gilbert, vous n'êtes qu'un sot animal! »

M. Guillaumin fit à Gilbert un signe d'intelligence quisignifiait : «Je devine! les plaisanteries sérieuses sont les plus drôles. » Et il répéta :

— Mons Gilbert, vous n'êtes qu'un sot animal !

— « Je vous ai accablé des louanges les plus slupides, poursuivit Gilbert, et comme un imbécile que vous êtes, vous avez donné dans le panneau! 1»

— Mais, monsieur, s'écria Guillaumin, il m'est impossible, même par plaisanterie, d'oser me permettre de...

— Mon cher, je vous préviens d'une chose : si vous m'interrompez encore, si vous ne répétez pas mot pour mot, après moi, ce que je vais dire, sans la moindre réflexion... je vous fais mettre à la porte, vous et votre Raphaël.

Gilbert accentua tellement ces paroles, que M. Guillaumin ne put douter de la réalisation de la menace, et se résigna à répéter :

— Mons Gilbert, je vous ai accablé des louanges les plus stupides, et, comme un imbécile que vous êtes, vous avez donné dans le panneau.

— «Vous avez été, M. le lithographe, grossier, insolent et béte, comme un parvenu qui se croit tout permis parce qu'il possède des millions, poursuivit Gilbert; vous avez enfin poussé l'impertinence et la sottise jusqu'à l'idéal... »

M. Guillaumin suaità grosses gouttes; il commençait à croire qu'il ne s'agissait pas d'une chanfe. Cependant il répéta à tout hasard :

— Vous avez été, M. le lithographe, grossier, insolent et bète, comme un parvenu qui se croit tout permis parce qu'il possède des millions. Vous avez enfin poussé l'impertinence et la sottise jusqu'à l'idéal...

— «' Mais, ajouta Gilbert, moi, Guillaumin, dans mon for intérieur, je me moquais de vous, car je vous vendais pour un Raphaël une abominable croûte, qui n'a de valeur que sa boîte

d'acajou et son cadre de vermeil, ajustés pour parer la chose, et jeter de la poudre aux yeux h des niais de votre espèce, M. le lithographe. Aussi j'endurais fort patiemment vos insolences, et je redoublais de bassesse en me disant : Va I crétin ! j'empocherai ton argent ! »

Puis regardant M. Guillaumin qui semblait atterré, Gilbert reprit avec une ironie anière :

— La phrase vous semble un peu longue, hein, mon cher?... C'est égal, dites-la toujours; si vous manquez de mémoire, je vous reprendrai.

— Monsieur, balbutia le vendeur de Raphaël, je ne saurais, même en plaisantant, déprécier... un chef-d'œuvre que...

— Sortez ! Vous n'êtes qu'un misérable ! s'écria Gilbert, donnant cours à sa douloureuse indignation longtemps contenue. Ce n'est pas même le besoin qui vous pousse à tant d'ignominies ! Vous avez des rentes, et par cupidité vous voulez me voler! Oui, me voler! Est-ce que ce n'est pas voler que d'oser vendre deux cent mille francs une mauvaise copie qui ne vaut pas cinq cents francs? Heureusement je suis dessinateur et sufïisamment connaisseur pour découvrir votre coquincrie ! Mais, ainsi que tant d'autres, et parce que je suis riche à millions, vous m'avez regardé comme un triple niais, comme une bête a tondre effrontément jusqu'au

vif, comme un oison, bon à prendre à la glu des flatteries les plus ignobles ! Sortez, vous dis-je ! Vous me soulevez le cœur!... Ah ! l'argent ! l'argent ! quelle idée il donne de nous ! et quelle idée il nous donne des autres ! Oh ! c'est à maudire la richesse !

Gilbert élevait de plus en plus la voix, en proie à une irritation croissante. Gilberte l'entendit du salon voisin où elle se trouvait, et accourut. M. Guillaumin, après avoir écouté, impassible, les reproches du jeune homme, lui dit avec un calme effronté en prenant son chapeau:

— Monsieur, vous m'avezacheté mon Raphaël, je prouverai le l'ail! Donc, je vous laisse le tableau, et ce soir vous recevrez une assignation à cette fin que vous ayez à me solder.

— Comment, voleur que vous êtes! vous avez l'audace...

— Voleur! oh! très-bien! s'écria M. Guillaumin. Voleur! une injure déplus! Elle figurera au procès,

— Un procès! dit Gilberte avec inquiétude. Pourquoi veut-on te faire un procès?

— Ah ! voilà qui passe toutes les bornes! s'écria Gilbert exaspéré.

Puis s'adressant à M. Guillaumin, qu'il avait envie de battre :

— Comment! vous aurez le front de soutenir

que j'ai acheté votre horrible croule et de me li)ire un procès là-dessus?

— Parfaitement, monsieur; tout se plaide, répondit M. Guillaumin.

Et profitant de Tébahissement où son impudente menace plongeait Gilbert, il s'esquiva laissant son Raphaël sur la chaise.

— Mon Dieu ! dit la jeune femme à son mari, qu'est-ce que cela signifie? Tu es tout pâle, mon pauvre ami !

— Ah! quelle matinée!... Voilà encore une journée attristée!... J'ai le cœur plein d'amertume et de colère ! Hélas ! nous qui nous faisions une fête de déjeuner là-haut, daiis noire petit ménage, comme autrefois...

— Raison de plus, mon Gilbert! N'est-ce pas là-haut que nous allons nous consoler des vilaines choses dont nous sommes témoins presque chaque jour?

— Non, laisse-moi... Sauf toi, j'ai tout le monde en horreur!... Mon Dieu ! moi qui me sentais autrefois l'àme toujours si joyeuse ! Tiens, si tu savais, ce matin...

Gilbert fut interrompu par un valet de chambre qui vint dire :

— Madame de Saint-Marceau demande si madame la fleuriste peut la recevoir.

— Oh! qu'elle vienne... qu'elle vienne tout

de suite ! répondit Gilberte au domestique, qui sortit.

Et s'adressant à son mari, elle ajouta.:

— Ah ! c'est le ciel qui nous envoie cette excellente amie! Elle ne pouvait venir plus à propos : elle m'aidera à te raisonner, à te calmer, mon pauvre Gilbert !

— Peut-être as-tu raison, reprit le jeune homme avec accablement. Il ne faut pas se désespérer, lorsque du moins l'on a une si digne amie. Elle est. Dieu merci, éprouvée, celle-là!... Nous le savons, elle nous aime pour nous et non pour notre argent!

— Oui, et elle nous aime aussi malgré notre argent. Elle n'est pas comme Meunier et sa femme, ces vilains envieux !

— Tiens, Gilberte, ne me parle pas d'eux : lu vas m'exaspérer de nouveau!... Les méchants! les ingrats!

A ce moment, madame de Saint-Marceau parut. L'illustre cantatrice était toujours d'une rare beauté; mais sa pâleur et la profonde altération de ses traits trahissaient une émotion profonde et douloureuse. Elle entra précipitamment en disant :

— Ma chère Gilberte...

Mais à la vue de Gilbert, elle fit un mouvement de surprise et ajouta :

— Pardon, mon amie, je croyais vous trouver seule...

Puis , s'adressant au mari de la jeune femme, et tâchant de sourire:

— Bonjour, M. Gilbert.

Et ellelui tendit affectueusement la main, que Gilbert serra cordialement en lui disant :

— Vous désirez causer avec ma femme; je vous laisse.

— Non, restez, reprit madame de Saint-Marceau après un moment de réflexion ; restez, je vous en prie. Je n'ai rien à dire à Gilberte que vous ne puissiez, que vous ne deviez entendre.

— Mon Dieu, chère Antonia, vous paraissez souffrante, reprit Gilberte, remarquant seulement alors l'altération des traits de la célèbre artiste. Qu'avcz-vous?

— En effet... madame, ajouta Gilbert avec non moins de sollicitude, vous semblez toute troublée...

— Ah! mes amis!... s'écria madame de Saint- Marceau d'une voix étouffée.

Mais les s;mgIots la suffoquant, elle s'interrompit cl cacha dans son mouchoir son visage baii^né de larmes.

Un valet de chambre paraissant de nouveau s'arrêta au seuil de la porte et dit :

— M. Guêpier demande s'il peut parler h monsieur...

— Non, non, pas à présent, répondit Gilbert avec impatience; qu'il revienne plus tard, et que personne n'entre ici sans que j'aie sonné.

Le valet de chambre s'éloigna. Gilbert et Gilberte restèrent seuls avec madame de Saint- Marceau.

Gilbert et Gilberte restèrent immobiles de surprise en voyant madame de Saint-Marceau fondre en larmes sans pouvoir prononcer un mot. Elle rompit la première ce triste silence, essuya ses yeux baignés de larmes, et dit aux deux jeunes gens d'une voix profondément attendrie :

— Mes amis, accordez-moi, de grâce, quelques moments d'attention, et surtout soyez-moi indulgents. Oh ! oui, j'en ai besoin, grand besoin, de votre affectueuse indulgence ! Laissez-moi en peu de mots vous rappeler les circonstances auxquelles je dois votre précieuse amitié. Ce

regard jeté sur le passé m'encouragera, me rassurera, me donnera la force de vous faire des aveux pénibles. Un jour vous me priez de venir chanter à l'un de vos concerts ; je me rends à votre désir. De ce soir-là date notre liaison. En quelques heures j'avais pu apprécier votre naturel exquis, ma chère Gilberte, la franche cordialité de votre mari, et votre excellent cœur à tous deux! Enrichis par le hasard d'un héritage immense, vous étiez restés purs des ridicules, des défauts ou dos vices malheureusement habituels à presque tous les parvenus. Loin de rougir de l'humble et laborieuse condition où vous aviez longtemps vécu, vous raffîcliicz avec une fierté originale et charmante. C'était bien, c'était beau !

— Chère Antonia, reprit Gilberte avec un modeste embarras, ne parlez pas ainsi : vous nous flattez.

— Ah ! cette parole m'ôte tout mon courage, répondit madame de Saint-Marceau, morne et abattue.

Et s'adressant aux deux jeunes gens avec une anxiété profonde :

— Mes amis, je m'adresse à votre sincérité, à la bonne opinion (jue vous avez peut-être conçue de moi ; me croyez vous, mon Dieu ! assez vile pour vous flatter?

— Non, non, ma chère madame de Saint- Marceau, reprit Gilbert, touché de Témotion de la cantatrice.

Et se rappelant les ignobles bassesses de M. Guillaumin :

— Oh! non, nous ne vous ferons jamais l'injure de vous accuser d'être une flatteuse. Seulement, nous pensons que votre bonne amitié pour nous s'exagère le peu que nous valons.

— Soit, mais du moins vous ne me croyez pas capable de vous flatter. Oh! en ce moment surtout, un pareil soupçon de votre part me serait afl'reux, reprit madame de Saint-Marceau en essuyant ses yeux remplis de larmes.

Puis elle ajouta, après un moment de pénible réflexion, et en faisantun mouvemcntpour sortir :

— Tenez, mes amis, excusez-moi, je me sens un peu soufl'rante... Adieu !

— Pardon, pardon, si nous vous avons fait de la peine sans le vouloir! s'écria la jeune femme en retenant la cantatrice par la main. N'est-ce pas , Gilbert, que nous l'aimons tendrement, cette chère Antonia"^

— Hélas! nous le disions lorsque vous êtes entrée, vous êtes notre seule amie, madame, reprit tristement Gilbert. Si vous nous quittez injustement fâchée, il nous faudra donc ne plus croire même à votre affection, notre unique

consolation au milieu de toutes les ignominies dont nous sommes chaque jour témoins?

L'accent pénétré des deux jeunes gens, l'angoisse peinte sur leurs figures, rassurèrent madame de Saint-Marceau. Elle se rapprocha d'eux et leur dit avec un sourire navrant :

— Oui, vous m'aimez, je le crois ; vous ne doutez pas de moi, vous ne me croyez pas assez misérable pour vous flatter. Pardon, à mon tour, de vous avoir un instant crus capables de concevoir un pareil soupçon. Ah! c'est que, voyez-vous, mes amis, le malheur nous rend souvent, malgré nous, si ombrageux, si injustes !

— Le malheur ! s'écrièrent à la fois Gilbert et Gilbertc. Vous êtes malheureuse ?

— La plus malheureuse des femmes ! s'écria la cantatrice en fondant en larmes.

Et elle ajouta en portant son mouchoir à ses lèvres tremblantes :

— Oui, la plus malheureuse des femmes... aujourd'hui surtout !

Les deux époux restèrent douloureusement frappésde cet aveu, plus inattendufju'imprévu; ils r souvenaient de cette représentation à l'Opéra, interrompue par une crise nerveuse de madame de Saint-Marceau, crise attribuée, disait-on, à des affaires de ménage; mais depuis leur liaison avec la célèbre actrice, rien n'avait pu leur faire

supposer le renouvellement de ses chagrins domestiques.

— Vous. . . malheureuse ! chère Antonia ! reprit Gilberte, d'un tonde tendre reproche, après un moment de silence. Et nous ignorons vos peines !

— Ce serait à nous de vous gronder de ce manque de confiance, ajouta non moins affectueusement Gilbert. A quoi bon les amis, si l'on ne vient pas à eux quand on souffre? Mais ce que vous nous apprenez me confond ! Vous malheureuse !... vous, dont le talent et la gloire. .

— Le talent!... la gloire! s'écria la célèbre artiste avec une ironie amère. Ah ! mes pauvres amis, si vous saviez !... si vous saviez!

« Oh! nous savons.. ., ))sedirentduregardGilbert et Gilberte, en échangeant un coup d'œil expressif, pendant que madame de Saint-Marceau, péniblement absorbée, gardait un morne silence.

Puis, faisant sur elle-même un violent effort, elle reprit :

— Mes amis, ne m'accusez pas d'un manque de confiance envers vous : car, grâce à un hasard où ma supcrstilieuse amitié veut reconnaître votre bonne influence, mes chagrins, depuis que je vous ai connus, s'étaient presque dissipés; mais aujourd'hui ils m'accablent de nouveau, ils me brisent, ils me tuent!

— Au nom du ciel, expliquez-vous î

— Écoutez-moi : il est, à cette heure, de mon devoir de vous faire un aveu cruel... Il y a un an à peine, je me suis mariée par amour... Cet amour était partagé; du moins cette illusion fut pendant longtemps la mienne ! M. de Saint- Marceau, par sa naissance, m'ouvrit les salons qu'il fréquentait avant notre union. Bientôt je m'aperçus, à mille nuances presque imperceptibles, mais blessantes pour ma dignité, je m'aperçus de la distance que les femmes du grand monde mettaient entre elles et moi...

— Oui, dit Gilbert, ces belles dames vous recevaient dans leur salon, mais elles auraient considéré comme une énormité de vous offrir publiquement une place dans leur voiture, ou dans leur loge au spectacle.

— Les bégueules ! ajouta Gilberte en haussant les épaules. Elles se seraient crues compromises en se montrant publiquement avec une actrice, avec une femme qui montait sur les planches^ comme elles disaient, ces vilaines envieuses, qui jalousaient votre beauté, votre talent et vos succès !

Madame de Saint-Marceau, pendant un moment, oublia ses chagrins, dans sa surprise d'entendre Gill)crt et Gilberte parler ainsi, cédant à la remémorance de leurs impressions

alors qu'ils étaient le marquis et la marquise de Montlaur.

— Mes amis, reprit la cantatrice, ces nuances si délicates d'une société qui n'était pas la vôtre, comment avez- vous pu les deviner?

— Cette société-là, qui fait fi d'une honnête et excellente femme comme vous parce qu'elle doit tout à son talent, répondit Gilbert, cette société-là, si orgueilleuse chez elle, ne gueusaitelle pas des invitations auprès de M. de Saint- Marceau, afin détre reçue chez nous deux Minette, une fleuriste, un lithographe, à la seule fin de venir manger nos glaces, goinfrer noire souper, danser dans nos salons et se moquer de nous par-dessus le marché?

— C'est ainsi que, sans être très-malins, nous deux Bibi, nous avons deviné ou appris bien des choses, répondit Gilberte en jetant à son mari un regard d'intelligence.

— Oh! oui, vous l'avez deviné, ce monde impitoyable, dans ses vaniteuses distinctions, reprit amèrement madame de Saint-Marceau. Mais enfin, de ces préjugés, dont j'ai eu quelquefois la faiblesse de souffrir, j'aurais triomphé par le dédain, si mon mari n'avait été encore plus blessé et surtout plus irrité que moi de ces impertinences; mais, hélas! de sa colère j'étais journellement victhue !

— Ah! pauvre femme! dit Gilbert apitoyé, je comprends maintenant la cause de vos chagrins.

— Non, reprit madame de Saint-Marceau avec accablement, non, vous ne pouvez encore comprendre mes chagrins, vous ne les savez pas tous!

— Hélas ! s'écria Gilberte en joignant les mains, c'était pourtant bien assez de celui-là !

— Non, pour mon malheur, ce n'était pas assez, répondit madame de Saint-Marceau contenant à peine ses pleurs. Ainsi, mon mari, au retour de l'une de ces ietes brillantes auxquelles d'abord il m'accompagnait, me dit un jour : « Les distinctions blessantes que l'on établit entre les femmes du monde et vous, qui portez mon nom, sont pour moi un continuel outrage : je ne saurais le subir patiemment; désormais vous irez seule dans le inonde. » Mais ce n'était rien encore! M. de Saint-Marceau devint bientôt jaloux de mes succès. «< Quel misérable et sot rôle que le niicn ! me disait-il souvent, ajouta la cantatrice. L'on m'appelle le mari de la Bernardi ! Votre nom absorbe et éclipse le mien ! je ne suis rien que par vous. »

— C'était insensé! s'écria Gilbert. Que n'avait-il un nom aussi glorieux que le vôtre !

— Ah! mes amis, cette gloire, je la payais

chèrement! Je la redoutais presque depuis que mon mari s'en irritait, s'en offensait, et que, dans l'aberration de son esprit jaloux, il se croyait amoindri, annulé par moi ! Mais enfin je souffrais en silence, je le plaignais plus encore que je ne le blâmais, ce pauvre caractère morose et bizarre qui me reprochait les succès dont il s'enivrait avant notre mariage. Ah! combien de fois, ensuite d'une journée passée dans le découragement, dans la tristesse, et pourfant obligée de chanter le soir au théâtre, j'ai pleuré de vraies larmes dans mes rôles ! L'on m'applaudissait avec transport. « Elle a des larmes dans la voix, » disait-on. Ilélas! non, je les avais dans le cœur!

— Ah ! pauvre Antonia! Et tant de femmes enviaient votre sort!

— Une seule pensée m'aidait à supporter mon chagrin : je me croyais aimée, je croyais que l'amour seul avait inspiré à M. de Saint- Marceau plusieurs traits de passion presque romanesque qui me décidèrent à l'épouser; je ne devais pas longtemps conserver cetle dernière illusion... Un coup affreux m'était réservé!

— Quoi! s'écria Gilbert, votre mari ne vous a pas épousée par amour?

— Mais alors, reprit Gilberte, pourquoi s'estil donc marié avec vous?

GILBERT ET GILBERTE. i. 8

— Pour jouir de ma fortune, pour dépenser l'argent que je gagnais! murmura madame de Saint-Marceau en fondant en larmes.

Et, navrée de honte, elle cacha sa figure dans son mouchoir.

— Mon Dieu, mon Dieu! reprit-elle en sanglotant. Etje croyais mon mari d'un caractère si noble, si élevé !

— Ma pauvre Antonia, dit Gilberte attendrie jusqu'aux pleurs par la douleur de son amie, peut-être vous trompez vous. Avez-vous la preuve d'une si vilaine conduite?

— Ah ! l'argent, toujours l'argent! dit Gilbert en soupirant; que de bassesses, que de mensonges, que d ignobles sentiments il inspire ! Nous l'avons vu à l'œuvre, l'argent, depuis que nous en regorgeons. Tenez, ce serait à dégoûter de la richesse, ma pauvre madame de Saint-Marceau ! Mais ma femme a raison : avant de vous désoler ainsi, vous ctes-vous bien assurée que vos craintes étaient fondées?

— Ilélas! depuis hier, le doute ne m'est plus permis. Vous allez savoir pourquoi. Accordezmoi encore (juclqucs moments d'attention. Je m'étais mariée avec M. de Saint-Marceau sans m'fnformer de l'état de sa fortune. En agissant autrement, j'aurais cru lui faire injure. II possédait, me dit-il ensuite, douze mille livres de

renie. Je le crus. D'ailleurs que m'importait? Je gagnais plus de cent mille francs par an. Peu de temps après notre mariage, mon mari m'apprit qu'ayant répondu pour un de ses amis, non-seulement il perdait tout ce qu'il possédait, mais qu'il se trouvait en outre engagé pour deux cent mille francs. Je lui remis cette somme, croyant à sa parole. Il mentait. Joueur effréné, il avait promj)tement dissipé son patrimoine, et lors de notre mariage, il devait ces deux cent mille francs payés par moi.

— Généreuse comme vous Tétiez, chère Antonia, il était si facile de vous tromper...

— Aussi cette découverte m'affligea, surtout parce qu'en cela mon mari me parut manquer de confiance envers moi; mais bientôt, ne me demandant même plus mon assentiment pour les ventes qu'il jugea convenable de faire, il disposa seul de ma fortune, dont il s'était réservé la direction absolue d'après notre contrat de mariage que j'avais signé sans vouloir le lire... Que vous dirai-je, mes amis? tout ce que je possédais a été englouti dans l'abîme du jeu...

— Ah! mon Dieu! s'écria Gilberte, est-il possible ! Entends-tu, chéri ?

— J'entends, répondit sèchement Gilbert, dont le cœur se serra.

Ses traits, jus^ju'alors empreints d'une tou-

chante commisération pour les chagrins de la cantatrice, se rembrunirent : un sourire amer et défiant effleura ses lèvres ; il croyait pressentir que la confidence de madame de Saint-Marceau, leur excellente amie, allait aboutir à une demande d'argent. Aussi écouta-t-il la suite de l'entretien avec une anxiété croissante.

— Grâce à Dieu ! reprit la cantatrice, peu de temps après qu'un hasard, que je bénirai toujours, eut amené nos relations, ma chère Gilberte. M, de Saint-Marceau, toujours si malheureux au jeu, vit la chance tourner pour lui, et il regagna des sommes considérables... «( Ah! je respire ! » pensa Gilbert.

Et son cœur s'allégea, sa figure se rasséréna, s'épanouit.

« Madame de Saint-Marceau, pensa-t-il, ne vient pas nous demander de l'argent... Il m'eût été par trop cruel de voir en elle, la seule amie qui nous reste, une amie... de notre fortune. » — Cette heureuse chance qui favorisa M. de Saint-Marceau, reprit la cantatrice, et le plaisir qu'il prenait à faire, selon votre désir, les honneurs de votre maison, eurent sur lui la meilleure influence. Après avoir beaucoup gagné, il joua fort peu, et, n'étant plus continuellement aigri par la perte, il me rendit la vie supportable.. Conservant encore quelques illu-

sions, je me disais : «< J'ai épousé un joueur, un homme d'un esprit morose, d'un caractère difficile ; mais il m'a passionnément aimée, il m'aime encore, un changement favorable s'est opéré dans ses habitudes : espérons!... » Espérons. Voilà ce que hier encore je me disais ; mais aujourd'hui !...

Et madame de Saint-Marceau ne put achever; les larmes la suffoquèrent de nouveau.

— De grâce, chère Antonia, reprit tendrement Gilberte, achevez. Que s'est-il passé aujourd'hui?

— Ne sommes-nous pas vos amis ? ajouta Gilbert ; ne nous avez-vous pas fait déjà des aveux bien pénibles pour vous?

— Cette nuit, reprit madame de Saint-Marceau d'une voix entrecoupée, mon mari a perdu au jeu tout ce qu'il avait regagné; il doit de plus une somme considérable, il est hors d'état de la payer.

«t Ah!... je ne m'étais pas trompé ! pensa Gilbert avec un redoublement d'amertume.

Cette femme aussi spéculait sur nos richesses! Je n'en puis plus maintenant douter ! Elle est venue ici pour nous demander de payer la dette de jeu de son mari... Mon Dieu! ne pas rencontrer en ce monde-ci un seul cœur désintéressé ! C'est hideux ! Ah ! vaudrait cent fois

mieux aller vivre ailleurs, comme disait la Korrigan. »

Gilberte, absorbée par le récit de madame de Saint-Marceau, qu'elle ne quittait pas des yeux, ne remarqua pas le soudain assombrissement des traits de son mari, alors en proie à des pensées remplies de défiance et de tristesse. La cantatrice continua ainsi son récit, d'une voix de plus en plus altérée :

— Au sujet de (Cttc nouvelle perte, je fis à M. de Saint-3Iarceau des reproches graves, mais mesurés, lui représentant que cette énorme dette nous mettait dans le plus cruel embarras. 11 me répondit avec emportement, avec brutalité, il me dit enfin ces mots qui ont été pour moi une révélation terrible : « Payez cette dernière dette de jeu, donnez-moi cent mille francs comptant... assurez-moi sur vos appointements une pension de douze mille francs... et je vous rends votre liberté ! Vous serez débarrassée de moi... et je serai débarrassé de vous ! »

— Oh! c'est affreux! s'écria Gilberte, tandis que madame de Saint-Marceau sanglotait. Hélas! il n'est (jue trop vrai ; un homme capable de proposer un pareil marché ne vous a jamais aimée pour vous, ma pauvre Antonia ; n'est-ce pas, Gilbert?

— Ah! l'argent... l'argent! répondit le jeune

homme avec accablement et dégoût, tandis que madame de Saint-Marceau, atterrée, n'osaitlever les yeux sur ses amis.

Soudain Gilberte reprit vivement :

— Mais il me semble, Antonia, qu'à votre place, moi, j'accepterais cette indigne proposition. Vous seriez délivrée de ce méchant homme; vous vivriez du moins tranquille, au lieu d'être exposée à avoir tous les jours des scènes qui vous rendent malheureuse comme les pierres. Ma foi, oui... tant pis, j'accepterais le marché! Qu'en dis-tu, chéri?

— Je dis, reprit le jeune homme en jetant à la dérobée, sur madame de Saint-Marceau, un regard de douloureux mépris, je dis que l'on ne saurait en effet se débarrasser trop vite de ces gens sur l'affection desquels l'on a longtemps compté... mais qui, au fond... ne nous aimaient que pour notre argent !

Gilberte, ne songeant, dans son attendrissement, qu'à consoler son a «nie, qui, par sa pâleur, l'altération de ses traits, son tremblement nerveux, presque convulsif, excitait de plus en plus sa compassion, ne remarquant ni la réponse à double entente de son mari, ni sa physionomie sombre et contractée, Gilberte dit à la cantatrice :

— Pauvre amie!... Vous entendez Gilbert?..,

Comme moi, il pense qu'il vous faut quitter au plutôt ce vilain homme, qui ne vous aimait que pour votre argent... Pourriez-vous seulement hésiter à vous séparer de lui ?

— Et le pouvoir ! s'écria madame de Saint- Marceau avec un accent déchirant. Ah ! surtout aujourd'hui, je la regrette, cette fortune amassée par moi, à force de travail, et follement dissipée par mon mari! A défaut du bonheur que j'avais rêvé, je retrouverais du moins le repos et la liberté. Mais cette somme considérable que M. de Saint-Marceau me demande pour me séparer de lui, je ne la possède pas.

«f Nous y voilà ! pensa Gilbert. Oh ! la comédienne est habile; elle joue à tromper ce rôle-là comme elle en a joué tant d'autres sur le théâtre. Elle a l'habitude : larmes, sanglots, étouffements, rien ne manque à la scène. Et ma pauvre femme est dupe de cette ignoble jonglerie! »

— Comment! Antonia, s'était écriée Gilberte, c'est seulement l'argent qui vous embarrasse ? Mais est-ce que nous n'en avons pas, d'argent, nous deux Gilbert, mille fois plus qu'il ne nous en faut? Comment! vous ne pouviez pas nous dire tout de suite et tout bonnement : « Mes amis, j"ai besoin de cent, de deux cent, de trois cent mille francs pour être tranquille ; donnez-

-soles-moi ! » Ah ! chère Antonia, ce n'est pas gentil de votre part!... Chéri, aide-moi donc à la gronder, cette méchante amie!

— Ma femme a raison, reprit Gilbert avec un sourire glacial et sardonique. Vous avez besoin d'argent, madame; vous savez que nous en avons à remuer à la pelle, et vous auriez pu hésiter un moment à nous demander, à nous, vos amis, la somme qu'il vous faut?... Allons donc , madame , je ne croirai jamais cela !

Et se rapprochant de son bureau, il ouvrit le tiroir rempli de billets de banque et ajouta :

— Combien vous faut-il, madame?

— Oh ! mes amis, s'écria madame de Saint- Marceau, en joignant les mains et versant des larmes de reconnaissance, sans remarquer, dans son émotion non plus que Gilberte dans la sienne, l'accent ironique de Gilbert ; oh ! mes amis, je vous devrai le repos, la vie, car je n'aurais pu résister à cette torture de tous les instants. Hélas ! vivre avec un homme qui ne m'avait épousée que par cupidité... cela eût été au-dessus de mes forces. Oh ! merci à vous, nobles cœurs ! merci !

— Voulez-vous bien, méchante amie, ne nous pas parler de remerciments! reprit Gilberte. Il ne manque plus que cela! Qu'est-ce

que ça nous fait donc, à nous, l'argent? est-ce que nous y tenons? Et quand même nous y tiendrions, n'est-ce pas un plaisir, un devoir que de s'obliger?

— Certainement, on a des amis, c'est pour s'en servir, reprit Gilbert toujours sarcastique et froid.

Puis il réitéra cette question :

— Combien vous faut-il, madame?

La cantatrice, dans l'explosion de sa joie, de sa reconnaissance, n'entendit pas les dernières paroles du jeune homme, et reprit :

— Non ! je n'ai jamais douté de votre cœur, tendre et généreuse Gilberte! J'étais venue chez vous dans l'intention de vous demander franchement cet immense service, et de vous dire : « Prctez-moi cette somme. Grâce a Dieu, je pourrai en peu d'années m'acquiller envers vous. Mes engagements à Paris et à Londres vous offriront toutes les garanties désirables. »

— Antonia, y pensez-vous? entre nous des garanties? Ah ! c'est mal !

— Ceci me regarde, cl je sais ce que je dois faire, chère Gilberte. Mais savez-vous ce qui m'a empêchée d'oser vous demander tout de suite ce service? C'est que vous m'avez dit au commencement de notre entretien : «i Antonia, vous me flattez. » Alors une horrible idée m'est venue.

— Vous avez craint qu'en vous voyant nous demander un service, nous ayons la méchante idée de croire votre amitié intéressée, reprit Gilbert en interrompant l'illustre artiste. Ah ! madame ! madame ! si nous ressentions un doute si cruel, il y aurait de quoi maudire à jamais notre richesse !

— Oh ! je crois bien ! reprit Gilberle. Douter de vous, Antonia, de vous, notre meilleure, notre seule amie! il y aurait de quoi se désespérer!... Douter devons, mon Dieu!...

— Heureusement, le doute ne nous est pas permis, reprit Gilbert.

Et s'adressant à madame de Saint-Marceau, qui répondait avec effusion aux tendresses de la jeune femme, il ajouta d'un ton bref et contraint, comme s'il avait hâte de mettre fin à cet entretien, dont il était douloureusement impressionné :

— Ma femme vous Ta dit, madame, et je suis de son avis : l'on ne saurait se débarrasser trop vite des gens qui ne nous aiment que pour notre argent ; leur présence révolte et soulève le cœur!...

— C'est bien vrai, reprit ingénument Gilberte. Ainsi, Antonia, débarrassez-vous vile de votre affreux mari I

— M. de Saint-Marceau vous demande, ma-

dame, cent mille francs pour se séparer de vous?... Les voilà, dit Gilbert en mettant les billets sur la table. Il demande de plus que vous payiez sa dernière dette de jeu... A combien se monte-t-elle?

— Oh ! mes amis ! quelle touchante générosité ! murmura la cantatrice, accablée sous le poids de sa reconnaissance. Comment jamais vous témoigner tout ce que mon cœur... ?

— Mon Dieu, madame, nous savons ce que vaut le cœur d'une amie telle que vous ! mais le temps presse : votre mari peut devenir plus exigeant ; dites-nous vite quelle somme il a perdue au jeu et hâtez-vous de terminer cette affaire.

— Nobles âmes ! reprit l'illustre artiste, je le vois, l'expression de ma reconnaissance embarrasse votre amitié si touchante dans sa modestie. Le service rendu, vous voulez vous épargner mes rcmcrcîmcnts.

— Peut-cire, répondit Gilbert avec une impatience à peine contenue. Mais encore une fois, quelle somme M. de Saint-Marceau a-l-il perdue au jeu?

— En vérité... c'est abuser..., dit la cantatrice avec un mélange de confusion et d'anxiélé, la somme... est si considérable... je n'ose...

— Madame! s'écria Gilbert, pouvant à peine

vaincre sa méprisante indignation, madame... parlez donc !...

— C'est ça, chéri, fàchc-toi, gronde-la, cette vilaine amie qui nous fait ainsi languir dans le plaisir que nous avons à l'obliger.

— La dette de jeu de M. de Saint-Marceau, répondit l'illustre artiste d'une voix tremblante, est, m'a-t-il dit, de quatre-vingt mille francs !

— Voilà-t-il pas une belle affaire ! dit Gilberte en haussant les épaules; c'était bien la peine, chère Antonia, de tant barguigner!

— Enfin! dit Gilbert avec un soupir d'allégement, et comptant avec une rapidité fébrile les billets qu'il remit, ainsi que le j)remier paquet de cent mille francs, à madame de Saint- Marceau. Voici l'argent, partez vite, madame !

— Oui, oui, je pars, répondit la cantatrice avec une expression d'attendrissement ineffable. Je vous délivre de la vue d'une femme à qui vous sauvez la vie. Mais laissez-moi au moins le temps de vous donner un reçu de cette somme. Quant aux garanties sur mes engagements, mon notaire va dès aujourd'hui préparer un acte qui...

— JMais, madame, s'écria Gilbert presque hors de lui, vous avez l'argent qu'il vous faut, et...

— Et vous perdez un temps précieux : Bibi 4. 9

a raison, se hâta d'ajouter naïvement Gilberte. Est-ce que nous avons besoin de votre reçu, de vos garanties? Allez-vous-en vite, chère Antonia î dépêchez-vous de vous débarrasser de M. de Saint-Marceau. Mais il faut nous promettre de venir dîner ici ce soir.

— Oh ! de grand cœur, chère Gilberte, répondit la cantatrice en embrassant la jeune femme avec effusion. Au moins je pourrai vous exprimer tout ce que... Mais je me tais...

A ce soir, à ce soir ! Vous me permettrez peut- 1 être alors de librement épancher mon cœur. Adieu, nobles et généreux amis!

Madame de Saint-Marceau, après avoir une dernière fois serré tendrement les mains des deux jeunes gens, sortit précipitamment, suivie de Gilberte, qui voulut la reconduire au vestibule.

— Oh! l'argent! s'écria Gilbert avec une amertume désespérée en tombant accablé dans un fauteuil. Maudit soil-il, l'argent!

Gilbert, douloureusement blessé de ce qu'il regardait comme une cruelle déception à l'endroit de l'amitié de madame de Saint-Marceau, vit rentrer Gilberte rayonnante de bonbcur. Elle venait d'accompagner la cantatrice jusqu'à sa voiture.

— Oh! mon Gilbert, dit la jeune femme en courant auprès de son mari, est-on heureux de pouvoir obliger ses amis! Pauvre Antonia ! C'est à peine si elle pouvait croire au service que nous lui rendions.

— Oui , reprit le jeune homme avec ironie, madame de Saint-Marceau a parfaitement joué son rôle.

— Quel rôle?

— C'est une habile comédienne ; mais, malgré tout son talent, si elle était restée un moment de plus ici, je la mettais dehors, elle et sa reconnaissance.

— Parler ainsi de madame de Saint-Marceau î... Je ne te comprends pas, mon Gilbert... Mon Dieu ! comme tu parais soucieux et colère !

— Il n'y a pas de quoi, peut-être? Cette femme , que nous croyions notre amie, nous regardait comme des vaches h lait! L'intérêt seul l'attirait auprès de nous ! Tiens ! c'est honteux ! c'est ignoble!... C'est à prendre la richesse en horreur, quand on voit à quelles déceptions elle nous expose ! Et toi qui ne te méfies de rien ni de personne , ma pauvre Minette, tu accablais de tendresses cette femme si vilainement intéressée !

— Antonia intéressée! elle qui cha(|ue jour nous donnait des preuves de son amitié !

— Quelles preuves? Est-ce en venant manger notre dîner , en se servant de nos voitures, de nos loges au spectacle , en invitant chez nous sa société, que madame de Saint-Marceau nous

prouvait son amitié ? Oh ! alors, c'est vrai ! elle noiis la prouvait tous les jours , et plutôt deux fois qu'une, sa belle amitié !

— Ah! Gilbert!... Gilbert!...

— Et pour bouquet, elle vient nous emprunter près de deux cent mille francs, cette délicate et sincère amie !

— Ainsi, loi... toi toujours si bon, si généreux, tu regrettes cette somme employée à rendre service à notre meilleure amie?

— Moi ! je m'en moque pas mal, de ces deux cent mille francs! Elle m'en aurait demandé quatre cent mille que je les lui aurais donnés tout de même. Qu'est-ce que cela me fait donc, à moi? Quand nous ne posséderons plus un sou vaillant, nous aurons du moins l'agrément d'être débarrassés de cette bande de gueux, de fripons, de mendiants , grands et petits, que notre fortune attire, et dont la platitude, l'audace ou la fausseté me donnent mal au cœur, à commencer par ta madame de Saint-Marceau !

— Mais que t'a-t-elle donc fait , cette malheureuse femme , pour t'acharner ainsi après elle? Tiens, je ne te reconnais plus, Gilbert; on croirait que tu deviens défiant , méchant , injuste.

— Et toi , tu n'y vois pas plus loin que le bout de ton nez. Tu n'es qu'une pauvre dupe!

— Eh bien, j'aime encore mieux être dupe qu'injuste.

— A l'heure qu'il est, ta madame de Saint- Marceau rit de toi.

— Chacun son goût, reprit Gilberte dont le cœur se gonflait et qui sentait les larmes lui venir aux yeux. J'aime mieux faire rire que pleurer. Va, tu es un vilain, un méchant.

— Oh ! c'est par trop fort aussi ! Eh bien ! toi, tu n'es... car il est impossible de se laisser traiter ainsi, tu n'es...

Et malgré l'emportement de sa colère, Gilbert hésitait encore à adresser à Gilberte l'effroyable injure qui lui venait aux lèvres en manière de représailles ; mais son exaspéra lion Tcntraîna, et il s'écria furieux :

— Oui, toi, tu n'es, tu ne seras jamais qu'une petite dindonne !... que l'on a toujours dindonnée... que l'on dindonnera toujours!

A cette énormité , arrachée à Gilbert par sa colère, Gilberte, qui, depuis quelques instants, contenait à peine son envie de pleurer, fondit en larmes. Son mari , navré de cette douleur, déchiré par le remords de s'être oublié jusqu'à traiter sa Gilberte de petite (Jmdonnej la première, la seule injure que le digne garçon lui eût adressée de sa vie , se jeta suppliant aux pieds

— gode la jeune femme, lui disant avec des pleurs dans les yeux et dans la voix :

— Ma chérie ! ma Minette adorée ! pardonnemoi ! j'ai été indigne! je suis un malheureux! j'ai eu l'infamie de te traiter comme la dernière des dernières !

Et le hon Gilbert pleurait, se maudissait, se faisait horreur h lui-même dans toute la sincérité de son excellent cœur.

— Je te le jure à genoux , chérie , cela ne m'arrivera plus ! plus jamais ! au grand jamais ! Pardonne-moi, ma bonne petite Gilberte! J'étais ahuri ! fou ! hors de moi-même ! Ah ! si tu savais combien de lettres honteuses ou effrontées j'ai reçues ce matin ! toujours à propos de ce maudit argent! J'avais l'âme pleine de fiel ! Mais qu'estce que cela prouve ? Est-ce que cela m'autorisait à t'insulter si indignement, ma pauvre Minette aimée? Est-ce que nous n'en recevons pas journellement, de pareilles lettres ? Non ! ce n'est pas là pour moi une excuse ! mais que veux-tu que je te dise? Je n'avais plus la tête à moi, j'étais devenu un forcené, un monstre !

A mesure que son Gilbert s'accusait et se repentait si naïvement, si humblement, de sa forcennerie et de sa monstruosité, Gilberte sentait avec une douceur ineffable ses larmes se tarir, son cœur s'épanouir, et à peine son mari eut-il.

dans sa désolation, achevé son lamentable meâ culpâj que sa femme, sautant à son cou, le couvrit de baisers, en lui disant d'une voix entrecoupée par une délicieuse émotion :

— Ne pleure plus, mon pauvre chéri, pardonne-moi! c'est moi qui avais tort!

— Toi, lu avais tort! parce que, grossier comme un pain d'orge, j'avais eu l'indignité de t'outrager ! et tu te donnes tort! Mais tues donc un ange descendu des cieux, ma Minette adorée ?

— Je te dis que j'ai eu tort de pleurer comme une Madeleine, parce que tu m'as appelée petite dindonne, que l'on dindonnera toujours !

— Tiens, chérie, ne répète pas, je t'en supplie, ces mots affreux... tu me donnes horreur de moi-même!

— Mais , mon Dieu ! après tout , qu'est-ce qu'ils signifiaient, au pis aller, ces mots affreux? Que j'étais une petite honiiasse, confiante et crédule. Voilà-t-il pas quelque chose de terrible! Est-ce que cela attaquait mon cœur ou mon amour pour toi? Tu parles de reproches, mon pauvre chéri? c'est moi qui devrais m'en faire ! Est-ce que je n'ai pas été assez dindonne, — car en vérité c'est le mol, ah ! mais oui ! — est-ce que je n'ai pas été assez dindonne pour l'appeler méchant, injuste? Ah! pour le coup, voilà de

gros vilains mots que l'on doit regretter... comme je les regrette. Car enfin, tu as plus de clairvoyance et plus d'esprit que moi...

— Ah ! Minette !

— Mon Dieu si, Bibi ! D'abord, tu dis souvent des mots très-drôles.

— Et toi, donc?

— Si ça m'est arrivé par hasard, c'est que tu me donnais de l'esprit. Mais j'en reviens là, tu as plus de clairvoyance que moi , et peut-être as-tu raison au sujet de madame de Saint-Marceau, comme tu avais raison, cent fois raison, au sujet de cet envieux de Meunier et de sa femme.

— Il ne fallait pas être malin pour deviner que l'envie les rongeait lorsque, sans raison, après être venus plusieurs fois chez nous, ils nous ont cherché une querelle d'Allemand pour se brouiller. Ils étaient possédés par la jalousie que leur inspirait notre fortune, un vrai crèvecœur pour eux ! Et pourtant, l'un des premiers usages que nous avons faits de notre pouvoir surnaturel, c'a été de les rendre deux fois millionnaires , ces ingrats-là ! Ils ignorent, il est vrai, que nous les avons enrichis, mais ce n'était pas une raison pour se montrer si méchamment jaloux de nous.

— Toujours est-il que c'est toi qui, le pre-

mier, as découvert le pot aux roses! Moi je croyais bêtement à la bonne amitié de Meunier et de sa femme, comme une vraie petite dindonne que j'étais.

— Allons... encore!

— Certainement, car j'étais par trop bêtasse avec ma confiance aveugle dans ces vilaines gens! Dame! les vrais amis sont rares, et l'on y regarde toujours à deux fois avant de se méfier d'eux! Enfin, Auguste et Juliette éloignés, démasqués, grâce à ta clairvoyance, il ne nous restait plus que madame de Saint-Marceau, et tu m'assures qu'elle ne vaut pas mieux que les autres! Que veux-tu, mon pauvre Bibi! cette idée-là m'a d'abord causé tant de chagrin que, plutôt que de me résigner à croire, j'ai été assez folle pour te traiter de méchant et d'injuste.

— Mon Dieu ! après tout, peut-être ai-je tort d'accuser madame de Saint-Marceau. Cependant, Minette, raisonnons un peu. Ni l'un ni l'autre nous n'avons pour deux liards d'amour-propre, n'est-ce pas?

— Oh ! pour ça, non.

— Aussi je me demande, la main sur la conscience , ce qu'il peut y avoir en nous de si charmant, de si attrayant, pour que madame de Saint-Marceau nous aime de cette amitié

tendre, dévouée, qu'elle prétend ressentir pour nous?

— Au fait, je ne vois pas trop...

— Nous sommes bons enfants, rieurs et sans façon, soit! mais enfin est-ee une raison suffisanté pour que madame de Saint - Marceau , habituée à vivre à Paris avec ce qu'il y a de mieux en grands artistes et en gens du beau monde, trouve un plaisir extrême dans notre société? Voyons... si nous étions tout simplement la Gilberte et le Gilbert d'autrefois, travaillant à la semaine, dans notre mansarde, pour gagner notre vie, crois-tu que madame de Saint- Marceau viendrait presque chaque jour nous visiter? Crois -tu qu'elle aurait cette amitié qu'elle dit avoir pour nous, Gilbert et Gilberte riches à millions?

— Ah ! mon ami , cette réflexion - là me frappe ; je crains que tu n'aies que trop raison... Cette grande artiste ne nous aura aimés que pour notre fortune !

— Et si le contraire existait cependant... et c'est possible... ce serait encore pis.

— Comment cela?

— Admettons que par caprice , par bonté d'âme, enfin par une cause quelconque, madame de Saint-Marceau nous ait aimés jusqu'ici sincèrement, sans arrière-pensée intéressée ; nous

en sommes pourtant venus, à force d'avoir été dupés, trompés, dindonnés, jobardes, à regarder cette pauvre femme comme une indigne créature! Et pourquoi? Parce que, poussée à bout de tourments par son mari, elle nous a demandé un service d'ami , que , sans nous gêner, nous pouvions lui rendre, et que nous devions lui rendre, mémo en nous gênant, si son attachement pour nous était réel.

— Hélas! c'est désolant quand on songe à cela, mon Gilbert. El comment savoir la vérité? Ah ! si nous avions encore auprès de nous notre chère petite fée, nous lui dirions ; « Korrigan, vous qui savez tout, apprenez-nous si madame de Saint-Marceau nous aime véritablement. »

— Oui, mais nous avons dit à notre petite fée: tt Va-t'en, Korrigan! ■-»

— Et nous ne nous en repentirons jamais, n'est-ce pas, Gilbert? puisque, grâce à nous, elle est maintenant avec ses sœurs , dans ces mondes inconnus où nous la reverrons un jour.

— Ah! chérie, aujourd'liui, plus d'une fois, le cœur soulevé , révolté des ignominies dont j'étais témoin, je me suis dit : « Vraiment, ce serait à quitter cet abominable monde-ci pour aller se réfugier dans les autres. »

— Ma foi ! ce monde-ci du moins ne serait

pour nous guère regrettable. Mon Dieu ! personne sur qui pouvoir compter î car, enfin, en admettant même que tu aies mal jugé madame de Saint-Marceau, lorsque nous la reverrons, un doute cruel nous restera toujours au cœur, car ce doute , je le ressens maintenant malgré moi, après avoir eu en elle une aveugle confiance.

— Oui, il nous faut ainsi renoncer à notre dernière amitié, ou la voir à jamais empoisonnée par la méfiance.

— Oh ! chéri, que c'est triste !

— Dame !... l'argent!... l'argent!

A ce moment , on frappa discrètement à la porte du cabinet.

— Allons! dit Gilbert avec impatience, que nous veut-on encore?

Et élevant la voix :

— Qui est là?

— Moi... Guêpier, M. le lithographe, répondit la voix de l'intendant.

— Entrez !

M. Guêpier entra et dit à Gilbert :

— D'après les ordres de monsieur et de madame, je n'ai pas osé les interrompre pendant leur entretien avec madame de Saint-Marceau ; mais , après le départ de cette dame, j'ai cru pouvoir...

— Au fait, au fait! que voulez-vous, M. Guêpier?

— Monsieur et madame se souviennent que, lors de l'acquisition de l'hôtel, j'avais fait une réserve?

— Quelle réserve ?

— Au sujet d'une cachette pratiquée dans l'hôtel et renfermant...

— Un coffret appartenant à madame d'Orbcval? reprit Gilbert; oui, je me souviens de cela... Et ensuite?

— Madame la comtesse a prié une personne de sa connaissance, qui, venant de Savoie, passait par Paris, de se charger du soin de retirer elle-même ce coffret de l'endroit secret où il se trouve. Cette personne est en ce moment chez moi, elle a les renseignements nécessaires pour accomplir aujourd'hui même la mission dont il est question ; je viens demander à monsieur et à madame s'ils permettent que cette recherche soit faite ce matin.

— Certainement, rien de plus simj)le, répondit Gilbert 5 mais en quel endroit se trouve celte cachette?

A l'instant où M. Guêpier allait répondre, un valet de chambre paraissant au seuil de la porte dit :

— Madame Louise Poussard demande si madame la fleuriste peut la recevoir.

Au nom de Louise, les deux jeunes gens tressaillirent de surprise ; et simultanément ils éprouvèrent le désir de voir et d'entendre cette jeune femme dont ils appréciaient d'autant plus les éminentes qualités que Gilberte ayant été Louise , et connaissant ainsi les plus secrètes pensées , les moindres aspirations du cœur de celle-là dans la vie de qui elle était entrée, pouvait, mieux que personne , juger de la délicatesse, de la vaillance et de l'élévation de cette belle et grande âme.

— Louise ici ! s'écria Gilbert. Ah ! nous parlions des amitiés douteuses ou intéressées! Si Louise voulait être notre amie! voilà une affection dont nous serions certains î Mais que peutelle avoir à nous dire ? Quel motif l'amène ici?

— Il n'importe! et puisque le ciel nous l'envoie, il faut la recevoir tout de suite, cette brave Louise.

— Priez à l'instant cette dame d'entrer, dit Gilbert au valet de chambre qui disparut aussitôt.

— Ainsi, monsieur et madame autorisent les recherches en question, reprit l'intendant. Et cette personne peut... ce matin même...

— Eh ! sans doute! reprit Gilbert ne songeant plus qu'à l'arrivée imprévue de Louise. Que l'on fasse toutes les recherches que l'on voudra, mais laissez-nous, je vous prie, M. Guêpier.

L'intendant s'inclina et sortit, tandis que Gilberte disait à son mari :

— Quel bonheur î nous allons la voir, cette chère Louise! Nous deux seuls nous possédons le secret de sa conduite envers George Hubert. Va-t-elle être surprise en nous entendant lui exprimer notre admiration pour cette preuve de dévouement qu'elle croit ignorée de tout le monde, et que personne ne peut connaître, à moins d'avoir été , comme moi , Louise ellemême !

Gilberte fut interrompue par le retour du valet de chambre, qui introduisit Louise dans le cabinet en annonçant à haute voix :

— Madame Louise Poussard.

Gilbert et Gilberte s'étaient avancés vers Louise avec rempressement cordial que l'on témoigne à une amie chère et depuis longtemps connue. Le bonheur qu'ils éprouvaient à la voir, la sympathie, l'admiration qu'elle leur inspirait, se lisaient si visiblement sur leurs physionomies ingénues et ouvertes , que Louise resta d'abord interdite. Son étonnement alla croissant, en entendant les deux époux lui dire tour à tour avec un irrésistible accent de sincérité :

— Enfin, vous voilà !

— Combien nous sommes contents de vous voir!

— Vous ne pouviez venir plus à propos !

— Quel heureux jour pour nous que celui-ci !

La jeune femme, après un moment de réflexion, s'expliqua cet accueil en l'attribuant a une méprise, et s'adressant à Gilberte :

— Pardon, madame, mais je crois que vous me prenez pour une autre personne.

— Oh ! non pas. Mon mari et moi nous vous connaissons bien, Dieu merci! Nous ne faisons pas d'erreur. Vous vous appeliez mademoiselle Louise Rapin.

— Oui , c'était votre nom avant que vous eussiez épousé cet affreux Poussard, ajouta Gilbert. Je dis affreux au physique, mais aussi au moral, et, j'en suis certain, vous serez aussi de mon avis , madame Louise, à moins que sa colique ne l'ail fièrement changé, ce vieux spadassin... et, pour vous, nous le désirons de grand cœur, cet heureux changement.

— Nous vous aimons, nous vous admirons tant! reprit Gilberlc avec effusion. Ah! croyezle, nous donnerions tout au monde pour vous voir aussi heureuse que vous méritez de l'être.

« Évidemment cet accueil n'est pas la suite

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