‹ Gilbert et GilberteChapitre 6 sur 8 · IM · texte numérisé non relu

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d'une méprise, pensait Louise. Ces deux jeunes gens sont même instruits de quelques particularités de ma vie. Après tout, pourquoi m'étonnerais-je de cette circonstance? J'ai pendant deux années partage l'existence de George Hubert, et la publicité qui s'est attachée à tous les actes de la vie de cet homme illustre m'aura sans doute fait connaître à ces étrangers , malgré mon obscurité... Allons, le hasard me sert. La sympathie que me témoignent ces personnes, à l'obligeance de qui je dois m'adresser, les rendra peut-être favorables à ma demande. Et puis, la bonté, la simplicité, la franchise, se lisent sur leurs traits. Allons, du courage!... i»

S'adressant alors à Gilbcrte :

— J'ignore comment j'ai l'honneur d'être connue de vous, madame, et quoique peu méritée par moi, votre bienveillante réception me fait espérer que peut-être vous ne me refuserez pas ce que je me permets de venir solliciter de vous...

— Elle aussi! pensa Gilbert avec une douloureuse surprise en échangeant avec sa femme un regard qu'elle comprit. Louise aussi! venir ici mendier comme les autres ! Ah ! l'argent... l'argent ! . . .

G liberté , quoiqu'elle partageât le pénible désappointement de son mari , répondit à

Louise , non sans embarras et en rougissant beaucoup :

— Madame... certainement... ce qui dépendra de nous, pour vous obliger, nous le ferons, et si vous voulez nous dire de quelle somme vous avez besoin...

— Madame ! s'écria Louise avec indignation et devenant pourpre de honte , avant de m'outrager par une pareille offre, vous auriez dû m'écouter!

— Quoi ! s'écria Gilbert rayonnant, ce n'est pas de l'argent que vous venez nous demander?

— Monsieur, après un si injurieux soupçon, répondit Louise avec dignité en se dirigeant vers la porte, je n'ai plu^- qu'à me retirer.

— Vous retirer? ah bien ! oui ! s'écrièrent les deux époux en proie à une joie indicible.

Puis courant vers la jeune femme, et chacun d'eux la prenant par une main :

— Non, non! notre bon ange vous envoie... nous vous gardons !

— Certes ! nous vous gardons ! nous comptons sur votre brave et excellent cœur!

Ces mots, leur accent, la physionomie attendrie, soulagée, radieuse, des deux jeunes gens, leur familiarité naïve , leur empressement cordial à s'opposer au départ de Louise , la touchèrent profondément. Dans sa surprise mêlée

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d'émotion, elle se laissa presque machinalement ramener par Gilbert et Gilberte, qui se disaient avec ivresse :

— Ce n'est pas de l'argent qu'elle vient nous demander!

— Oh! notre Louise n'est pas comme les autres, elle !

— Un si noble caractère !

— Une âme si généreuse!

— Comment avons - nous pu seulement la soupçonner, ma pauvre Minette?

— Ne m'en parle pas, Bibi! c'était indigne de notre part !

— Mais elle nous pardonnera... Elle est si bonne !

— Elle comprendra notre position de malheureux archimillionnaircs ! Hélas! témoins de tant de vilenies dont notre grande fortune est cause... nous en sommes venus à nous défier de tout le monde, même de Louise!

— Mais elle est au-dessus d'un pareil soupçon et nous excusera.

— Oui , je vous excuserai , répondit la jeune femme encore plus émue que surprise de cette familiarité d'ailleurs si ingénue, si charmante, qu'il était impossible de s'en trouver blessé. Oui, ajouta-t-elle en regardant tour à tour les deux époux avec un intérêt croissant , je vous par-

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donne un soupçon injurieux, malheureusement autorisé par les cruelles déceptions dont vous semblez avoir été victimes ; mais , au moins, expliquez-moi comment il se fait... car votre sincérité est pour moi évidente... comment il se fait que vous me traitiez en amie,, en amie éprouvée, moi qui ne vous ai jamais vus.

— A cela nous répondrons, madame Louise, poursuivit Gilbert , lorsque vous nous aurez appris ce que vous désirez de nous, car nous sommes impatients de savoir l'objet de votre demande.

— Vous paraissez me connaître si intimement que je n'ai sans doute pas besoin de vous dire qu'après avoir longtemps partagé l'existence de M. George Hubert, j'ai dû rompre avec lui... Mais ma profonde estime pour le caractère de cet homme célèbre, et surtout mon admiration pour son génie, ont survécu h notre liaison dont j'ai gardé, dont je veux toujours garder la mémoire. Vous avez, je crois, acheté le mobilier qui garnissait la maison de M. George Hubert?

— C'est vrai, reprit Gilbert. Un matin, Mi-' nette et moi, nous avons lu dans les journaux l'annonce de cette vente, et comme nous aimons, comme nous admirons M. George Hubert, presque autant que nous vous aimons et admirons vous-même, madame...

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— Nous avons acheté ce mobilier pour conserver un souvenir de vous et de notre grand poëte , ajouta Gilberte. Nous avons ici ce que nous appelons les chambres de George Hubert et de Louise.

— C'est là que souvent , afin d'oublier ces turpitudes qui nous attristent journellement , nous nous retirons pour lire les œuvres de cet homme célèbre , qui nous ravissent autant que lorsque nous les lisions dans notre mansarde, au coin de notre petit poêle , alors que ma femme était ouvrière fleuriste et moi lithographe.

— Et notre pauvre ménage d'autrefois, nous ne l'avons pas dédaigné. Ah! mais non, reprit Gilberte; nous l'avons fait transporter ici, dans une pièce voisine des chambres de George Hubert, et là aussi, nous allons souvent nous consoler des vilaines choses dont nous sommes témoins chaque jour.

— Rien de plus louchant à mes yeux que ce pieux hommage rendu à votre humble passé ; rien de plus honorable pour vous et pour M. George Hubert que cet hommage rendu à son génie, répondit la jeune femme émue et sympathisant de plus en plus avec les deux époux. C'est un raflinement plein de délicatesse que de vouloir lire les œuvres d'un poêle illus-

Ire au milieu des objets qui lui ont appartenu.

— Et qui vous ont aussi appartenu , reprit Gilbert. Tenez, il y a entre autres une petite table d'acajou très-simple, vous savez? Elle se reploie des deux bouts.

— Ob ! cette petite table-là, mon mari et moi nous ne la donnerions pas pour son pesant d'or, car c'est sur cette table, madame, que (pendant la nuit qui a précédé la première représentation du dernier drame de George Hubert) vous avez écrit le récit de votre amour pour lui , ce récit qui nous a tant fait pleurer!

— Ob ! de ce jour, ajouta Gilbert, nous vous avons aimée , respectée, admirée ; vous avez été à nos yeux le plus vaillant cœur qui fût au monde!

— Je ne puis croire à ce que j'entends! s'écria Louise avec stupeur; ces détails si intimes sur ma vie.. . Au nom du ciel ! comment en êlesvous instruits?

— Nous vous le dirons lorsque nous aurons appris ce que vous désirez de nous.

— Ce que je désire de vous? répéta Louise, de plus en plus étonnée en voyant Gilbert et Gilberte si bien instruits de toutes les particularités de son existence; j'ose à peine vous l'apprendre, maintenant que je n'ignore plus le prix que vous atlacbez à certains objets du mobilier de

George Hubert. Cependant, vous qui pratiquez si religieusement le culte du passé, vous comprendrez sans doute mon vif désir de posséder certaines choses qui ont appartenu à celui que je n'aime plus d'amour, puisque j'ai librement consenti à me marier, mais de qui le souvenir me sera toujours précieux : ainsi je voulais vous prier de me céder, entre autres meubles, cette petite table dont vous parlez. Tel était le but de ma visite.

— Oh! quel bonheur de pouvoir vous être agréable ! s'écria Gilbcrte. Choisissez , prenez tout ce qui vous plaira dans les chambres de George Hubert! C'est à vous, disposez-en... N'est-ce pas, Bibi?

— Un instant! Oh! moi, je ne suis pas si désintéressé que Minette : je mets une condition à l'offre qu'elle vous fait, madame, c'est que vous nous accorderez votre amitié, c'est que vous nous donnerez des conseils, dont, hélas! nous avons besoin, grand besoin, pauvres archimillionnaires que nous sommes!

— Oh! mon Dieu oui! ajouta Gilbcrte avec un soupir , car nous avons souvent de cruels moments à passer !

— Et vous qui possédez un si excellent jugement, un si bon esprit, un cœur si généreux, madame Louise, dit Gilbert, vous pourrez, j'en

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suis certain, sagement nous conseiller, si vous daignez vous intéresser à nous.

— Et comment ne m'y intéressera is-je pas? s'écria la jeune femme. Vous m'êtes tous deux inconnus, et cependant , depuis le peu de moments que nous causons ensemble, ma sympalliie pour vous va toujours augmentant; enfin, que vous dirai-je? je vous vois aujourd'hui pour la première fois, et pourtant ii me semble qu'un lien mystérieux nous unit. Ce lien se rattache-t-il à notre admiration commune pour le poëte illustre dont vous chérissez, comme moi, le génie? Je le crois , mais enfin, quelle que soit la cause de raffectueuse et soudaine confiance que vous m'inspirez , cette confiance existe. Parlez-moi donc en toute sincérité; je vous répondrai sincèrement.

— Eh bien ! nous vous le répétons en toute sincérité : nous sommes de pauvres archimillionnaires très à plaindre.

— Conseillez-nous, madame, venez à notre aide. De jour en jour notre cœur souffre et se resserre davantage 1

— Quoi ! vous êtes jeunes, vous vous aimez, vous éU's, tout me le dit, restés simples et bons malgré voire opulence, et vous n'êtes pas heureux ? Quel usage faites-vous donc de votre immense fortune ?

— Ma foi, nous la dépensons des deux mains, et aussi facilement qu'elle nous est venue ; tâchant de rendre heureux ceux qui nous entourent, et menant un train de prince, répondit Gilbert. Vous voyez quel luxe il y a chez nous. De ce grand luxe nous avons d'abord joui...

— Comme des enfants pauvres, qui n'ont jamais possédé de joujoux, et à qui l'on donnerait pour étrennes un joh' petit ménage^ ajouta Gilberte. Pendant les premiers temps, ils jouent toute la journée à la dînette, et puis, peu à peu, le joli petit ménage, si ambitionné d'abord, ne leur cause plus grand plaisir.

— Ma Gilberte a raison, madame Louise!

Elle vous le dira comme moi : les yeux une fois habitués aux lambris dorés, l'on ne s'en soucie plus guère ! L'on finit par préférer une nourriture simple a toutes les recherches d'une cuisine fardée. La présence de nombreux domestiques, si braves gens qu'ils soient, mais qu'on a loujours sur les épaules, vous pèse a la longue. Jeunes et lestes, on a de bonnes jambes, et l'on s'ennuie, au bout d'un certain temps, de se faire traîner en voiture comme des impotents. Quand on va tous les soirs au spectacle, on y bâille ou l'on y dort le plus souvent. Enfin, Ton se lasse d'acheter pour le plaisir d'acheter. L'on se lasse plus vite encore de donner des fêtes à des gens qui ensuite se

moquent de vous. On le leur rend au double, c'est vrai, mais le dédommagement est triste ! On peut encore, pour se distraire, voir du pays, voyager en grands seigneurs, avec deux ou trois voitures, un courrier, cinq ou six domestiques. Notre intendant voulait nous régaler d'un de ces voyages-là, mais Minette et moi, en vrais enfants de Paris , nous préférons notre grande ville à toutes les capitales du monde. Tels sont donc les plaisirs de la richesse ! nous les connaissons, et de reste! Aussi, madame Louise, voulez-vous savoir ce qui nous plaît davantage? C'est d'aller, par un beau soleil, bras dessus bras dessous, ma femme et moi, faire à pied une promenade sur les boulevards , et de dîner ensuite au restaurant, dans un cabinet particulier, pour nos cinq ou six francs, comme des amoureux qui ont plus d'amour que d'argent ! Avouez que ce n'est guère la peine d'avoir environ cinq cent raille livres de rente pour savoir si mal s'en servir !...

— Mais n'est-il pas un plus noble emploi de la richesse? Et vous, de qui le cœur est, je n'en doute pas, généreux... ne...

— Pardon de vous interrompre, madame Louise; vous voulez parler, n'est-ce pas, de la bienfaisance, des largesses?

— Sans doute.

— Tenez , reprit Gilbert avec un sourire d'une amertume navrante, en allant vers son bureau et indiquant du geste le paquet de lettres reçues par lui dans la matinée ; voici les demandes d'aujourd'hui, et journellement j'en reçois de semblables. Savez-vous ce qu'ils contiennent, ces appels à ma générosité, à ma bienfaisance? L'un me dit effrontément : u Vous êtes riche, envoyez-moi de l'argent. » Une jeune et mystérieuse inconnue me donne rendez-vous aux Tuileries. Celui-ci (j'en passe, et des meilleurs, comme dit le grand Victor Hugo) me menace de son journal le Lion et de son épée si je lui refuse la bagatelle de deux cent mille francs, moyennant quoi il chantera la magnificence de mes fêtes et l'élégance des toilettes de Minette. Une intéressante actrice d'un petit théâtre, mademoiselle Céleste, la bien nommée, m'annonce qu'elle dansera ce soir un pas chicard et m'attend à souper avec elle après le spectacle, à la condition qu'à ce galant piquenique j'apporterai pour ma part une parure de dix-huit mille francs. Enfin, le croirez-vous? madame Louise, le croirez-vous? une misérable femme me propose de me vendre sa nièce, une enfant de quatorze ans !

— Oh ! dit Louise avec horreur, c'est affreux !

— Dame! que voulez-vous! reprit Gilbert

avec une poignante ironie, je suis immensément riche! il leur paraît que je dois être nécessairement un débauché, un poltron, un crétin! puisque chaque jour je reçois des offres, des menaces ou des demandes dans le goût de celles d'aujourd'hui. Pourtant... non! pas d'injustice. Parmi ces demandes, une seule est honnête : c'est celle d'une pauvre veuve chargée de famille. Oh! nous lui donnerons, à celle-là, comme nous avons donné à d'nutrcs vraiment méritantes, car, souvent fatigués d'être dupés, dindonnés, nous avons voulu nous renseigner par nousmêmes sur la position des personnes qui s'adressaient à notre générosité :, nous sommes allés dans d'affreux galeins, et là nous avons trouvé des misères si atroces, que nous en restions attristés pendant huit jours, et que Minette en perdait le sommeil et l'appétit. Voilà encore le meilleur côté de la richesse. L'on ne peut pourtant prétendre qu'il soit excessivement gai! Enfin, madame Louise, à force d'avoir été rançonnés, trompés, nous en sommes venus à nous délier de tout le monde, à nous dire quand quelqu'un nous témoigne la moindre affection : «« Tôt ou lard il nous faudra payer cette amitié-là en beaux écus comptants ! •» Ah ! l'argent! j'en reviens là, reprit Gilbert avec dégoût et accablement, l'argent ! que de bassesses il fait

faire !... quelle mauvaise opinion il donne de nous... et quelle mauvaise opinion il nous donne d'autrui ! Non, ce n'est pas vivre que de vivre toujours dans la défiance ou le mépris des hommes ! C'est là ce qu'il y a , voyez -vous , madame Louise, de plus chagrinant dans notre position. D'autres riraient de ces turpitudes, ou en prendraient leur parti et jouiraient de leurs richesses en vrais sans-soucis ; mais nous ne sommes pas de ceux-là, et les vilenies dont nous sommes journellement témoins empoisonnent tous nos plaisirs !

— Que faire à cela , madame Louise? reprit Gilberte; dites-nous-le, vous qui avez un si bon coBur, un si grand esprit... Conseillez-nous, guidez-nous, maintenant que vous avez entendu notre confession !

Louise avait attentivement écouté sans l'interrompre la confession des deux époux. Et s'adressant à eux, après un moment de réflexion :

— Parmi vos confidences, il en est une qui m'étonne peu. Inhabitués à l'opulence, vous en avez d'abord joui avec ivresse; puis est venu le dégoût. Enrichis, diton, par le hasard d'un héritage, vous prodiguez sans plaisir une fortune gagnée sans labeur, tandis qu'autrefois le travail doimait de Tattrait à vos modestes plaisirs... Votre satiété est dans l'ordre naturel des

choses. Les gens accoutumés au luxe dès leur enfance éprouvent des besoins factices aussi absolus que les nécessités de la vie. Ces besoins, nés d'une longue habitude et que la seule richesse peut satisfaire, sont toujours renaissants, comme ceux de la soif et de la faim. Aussi les gens desquels nous parlons n'éprouvent-ils presque jamais le blasement dont vous vous plaignez... Mais ce qui surtout vous afflige cruellement, n'est-ce pas, ce sont ces bassesses, ces ignominies dont vous êtes chaque jour témoins? Ce sont enfin ces méfiances incurables, ce douloureux dédain de l'humanité, que vous ressentez depuis que vous jouissez d'une grande fortune?

— Oh ! certainement ; car autrefois Gilbert et moi nous voyions tout en rose, et nous avions confiance en tout le monde.

— Rien de plus louable en vous que cette susceptibilité de cœur d'une rare délicatesse.,, oh ! oui, bien rare ! car si des gens que le hasard de la naissance a rendus très-riches méprisent souverainement l'humanité, ce mépris, loin de leur être douloureux, comme à vous, loin d'empoisonner leurs plaisirs, sert d'excuse à leur impitoyable égoïsme. Quant aux parvenus, presque tous étourdis ou hébétés par des jouissances nouvelles pour eux, ils achèvent leur vie au

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sein d'une opulence imprévue, ignorants ou insoucieux de ces indignités dont le ressentiment vous accable et vous désole.

— Oui, oui, c'est là surtout notre mal, madame Louise ; car enfin, à moins de nous claquemurer, nous ne pouvons échapper au spectacle de ces indignités dont notre grande fortune est la cause ou le prétexte.

— Vous vous révoltez , avec raison , de voir l'argent que vous prodiguez tomber en des mains indignes ou ingrates, reprit Louise, car vous me l'avez dit, lorsque, grâce à des renseignements pris par vous-mêmes, vous soulagiez une infortune digne d'intérêt, vous ne regrettiez jamais les sommes consacrées à de pareils bienfaits.

— Oh! non, certainement... dans ces moments-là, au contraire, nous disions : « Au moins cela nous sert à quelque chose d'être riches! »

— Eh bien, il faut faire en sorte, et c'est, selon moi, facile, qu'au lieu de maudire, dans la généreuse amertume de votre âme, une richesse stérile entre vos mains, vous vous disiez avec bonheur, avec ivresse, et cela, non plus de temps à autre, mais chaque jour : « Cela nous sert à quelque chose... cela nous sert à beaucoup d'être riches ! »

— Et comment donc y parvenir, madame Louise?

— Au lieu de donner aveuglement, à tout venant, et d'être ainsi dupes des fripons, des ingrats, ou des affections intéressées, ne donnez rien qu'avec discernement; réservez-vous seulement ce dont vous avez 'besoin pour vous assurer une existence conforme à la simplicité de vos goûts d'autrefois, simplicité vers laquelle vous tendez par habitude ; et tout d'abord, vous aurez ainsi éloigné de vous ces gens dont la basse avidité vous révolte et vous désole. Votre opulence les attirait : la modestie de votre nouvelle existence les fera fuir !

— Voilà déjà uni; excellente idée, madame Louise! Nous serons ainsi débarrassés de cette bande de mendiants, grands et petits, qui nous obsèdent !

— Le cœur désormais allégé par leur absence, consacrez votre temps , vos richesses , votre intelligence, au soulagement, à l'amélioration du sort de vos semblables; informez-vous, ainsi que vous l'avez fait quelquefois, des misères réelles ; visitez chaque jour la mansarde du pauvre malade ou de l'infirnie; donnez du travail à ceux qui sont valides, car l'aumône avilit et déprave ceux qui peuvent gagner leur pain quotidien ; assurez à l'enfance l'éducation qui moralise;

assurez aux vieillards le repos et l'asile de leurs vieux jours ; que sais-je encore! Ton peut rendre tant de services à l'humanité, grâce au judicieux emploi d'une grande fortune! Ah! croyez-moi, cette noble et douce tâche ne laissera pas un de vos moments inoccupé. Si considérables que soient vos richesses, loin d'en être embarrassés, elles vous paraîtront toujours insuffisantes.

— Certes, madame Louise, le conseil est parfait et digne de vous, reprit Gilbert en hochant tristement la tête; mais que vous dirai-je? toutes les fois que Minette et moi nous avons été témoins de misères atroces, nous en étions nous-mêmes malheureux pour huit jours. Que serait-ce donc , mon Dieu, si notre vie se passait à avoir toujours sous les yeux des spectacles qui nous navreraient ? Et puis que de tracas pour nous informer si ceux-ci manquent d'ouvrage, pour assurer l'éducation des enfants, l'asile des vieillards, et tant d'autres choses encore !

— Je vous l'ai dit, c'est une vie d'abnégation et de dévouement. Elle demande un grand courage, une rare persévérance et une non moins rare intelligence des hommes et des choses. Mais aussi, quel adorable contentement elle vous laissera au cœur ! De quel doux orgueil elle remplira votre âme ! Oh ! une vie employée ainsi est sublime !

— Hëlas ! madame Louise, je crains fort que, Minette et moi, nous ne soyons pas taillés pour le sublime ! Tenez, nous ne voulons nous faire ni pires ni meilleurs que nous ne sommes; nous avons bon cœur; mais franchement nous aimerions autant redevenir, moi lithographe, Gilberte fleuriste, et gagner du moins gaiement notre vie en travaillant, que de passer notre vie au milieu de gens malades, infirmes ou en larmes, et de nous occuper, du soir au matin, d'être, comme vous dites, les dispensateurs de nos richesses. Que voulez-vous! nous n'entendrions rien du tout à cet emploi, sublime, il est vrai, oh! oui, sublime! mais au-dessus de notre capacité. Avec la meilleure volonté du monde, nous ne ferions que des sottises, à moins d'avoir autour de nous grand nombre de personnes habiles pour nous diriger. Est-ce que nous connaissons quelque chose A l'éducation des enfants? Est-ce que nous sommes capables d'administrer la maison d asile des vieillards? Est-ce que nous pouvons nous informer, par nous-mêmes, de ceux qui manquent de travail, et trouver les moyens de leur en procurer? Que d'affaires! que de détails! Rien qu'en y songeant, j'en ai comme un casse-tête! Dame! excusez-nous ; l'on ne j)eut demander aux gens que ce qu'ils peuvent donner ! Oh ! s'il s'agissait

simplement d'argent à bien employer, mais par d'autres que par nous, nous en donnerions tant et plus, tant qu'on voudrait !

— Et sans faire en cela, madame Louise, un grand sacrifice, ajouta Gilberte. Nous n'y tenons guère, à l'argent. Mais, mon mari vous l'a dit, les belles choses que" vous nous conseillez seraient superbes à faire ; seulement, que voulezvous ! nous sommes trop simples , trop ignorants, pour accomplir un si grand bien par nous-mêmes. Oh I si d'autres voulaient se charger de le faire à notre place, et avec notre argent, nous dirions tout de suite : Oui, et de bon cœur, n'est-ce pas, chéri ?

— Parbleu !

Louise, touchée de cette générosité naïve, réfléchit pendant quelques moments et reprit :

— Il y aurait, ce me semble, moyen de conciHer votre désir de faire un utile et noble usage de votre fortune, d'échapper aux ennuis qui vous attristent, et de trouver le bonheur que la richesse ne vous a pas donné.

— Oh! parlez, parlez, madame Louise.

— En peu de mois résumons Tentretien que nous venons d'avoir. Lorsque vous étiez pauvres et laborieux, vos modestes distractions, dues à votre travail, avaient un charme que n'ont pas vos fastueux plaisirs d'aujourd'hui, et malgré

beaucoup de privntions, votre vie était heureuse lorsque vous aviez gaiement gagné le pain du jour et l'amusement du lendemain?

— Certainement! et nos plaisirs n'étaient pas coûteux. Souvent une lecture le soir auprès de notre poêle, après notre journée, nous rendait contents.

— Nos seuls soucis étaient la crainte du chômage, dont par miracle nous n'avons jamais souffert- car nous sommes vraiment nés sous une heureuse étoile...

— Eh bien ! reprit Louise, supposez qu'au temps où vous étiez pauvres et incertains de l'avenir on vous eût dit : « Jamais vous n'aurez à redouter le manque de travail, c'est-à-dire la misère ; et lorsque l'âge viendra , vous pourrez vous reposer de vos longs labeurs dans une douce et modeste aisance... »

— Ah! madame Louise, nous serions devenus fous de joie!

— Nous nous serions embrassés je ne sais combien de fois!... c'était notre manière de nous témoigner notre satisfaction ou de nous consoler, quand la pensée du chômage venait nous attrister.

— A merveille !... Maintenant , vous le pensez bien, je ne vous conseillerai pas d'abandonner votre fortune pour reprendre votre vie

précaire d'autrefois : ce serait insensé; non, je vous dirai : Mettez-vous pour toujours h l'abri du besoin; mieux que cela, assurez-vous une modeste aisance, selon moi l'unique milieu où se rencontre le vrai bonheur , surtout lorsque comme vous, avantage inestimable, l'on connaît par expérience la vanité de tant de choses enviées par le vulgaire ! mais avant tout , retournez au travail; lui seul vous rendra la conscience sereine, Tame ficre , le plaisir attrayant ! Je ne vous parle pas d'un travail sans suite, où vous chercheriez une distraction passagère : je vous parle d'un travail sérieux, continu, lucratif. Pour qu'il soit tel, demandez-lui, sinon la totalité, du moins une partie de ce qui vous est nécessaire pour vivre. Le hasard a voulu que vos professions, à l'un et à l'autre , touchent à l'art par plusieurs côtés; croyez-moi, désormais à l'abri du besoin , n'étant pas obligés de produire souvent avec précipitation, afin de gagner le pain de la journée, perfectionnez-vous, soignez amoureusement vos ouvrages; vous, M.Gilbert, employez un mois, deux mois, et plus s'il le faut, à la reproduction d'une gravure; vous, madame Gilberte, consacrez tout le temps nécessaire à rendre parfaite, dans vos fleurs, l'imitation de la nature. II est en tout des chefsd'œuvre. Visez au chef-d'œuvre ; vous attein-

drez votre but, et vos travaux, soyez-en certains , recevront leur légitime salaire. Pressés par la nécessité , vous subissiez la loi de ceux qui vous exploitaient; vous leur ferez à votre tour la loi, au nom de la perfection de vos œuvres.

— Ah! madame Louise, on dirait que vous avez été fleuriste... et lithographe ! Combien de fois mon mari et moi nous nous sommes dit : « S'il ne fallait pas livrer cette pierre ou ces fleurs demain, afin de toucher l'argent de notre semaine, que de temps nous passerions encore sur ces commandes ! » Tenez, je me rappelle que j'avais entrepris une coiffure de marguerites blanches et de bruyères roses : c'élait un amour ! Rien que pour imiter les fleurs d'un brin de bruyère, j'avais passé près d'une demijournée, tant c'était un ouvrage diflîcile et délicat; mais aussi combien il était attrayant! Seulement, du train dont j'y allais et au prix que l'on me payait, c'est au plus si, en travaillant avec tant de conscience et de plaisir, j'aurais gagné cinq à six sous par jour. Alors, et bien à regret, j'étais forcée de renoncer à chercher la perfection et de me contenter de l'a peu près. On me rétribuait en conséquence, mais du moins... nous vivions...

— Et moi, donc ! te souvicns-tu, Minette, de

la copie de cette superbe gravure d'après Greuze que l'on m'avait demandée ?

— Ah ! oui, la Bonne Mère, une belle grande femme entourée de sept ou huit enfants de tout âge ; je les vois encore : les plus petits , lui grimpant sur les épaules et sur les genoux, se disputaient gentiment à qui l'embrasserait, tandis que les deux plus grands lui baisaient les mains.

— Enfin ! madame Louise , c'était un chefd'œuvre!... j'en étais si enthousiasmé que je me suis dit : «t Tant pis, nom d'un petit bonhomme! je vais tant soigner cette copie, quand je devrais passer trois ou quatre mois sur ma pierre, que je pourrai peut-être en faire exposer une épreuve au musée... » Figurer à l'exposition ICéta'il notre ambition à nous deux Minette.

— Je crois bien! voir le nom de mon Gilbert imprimé en grosses lettres dans le livret ! avec notre adresse encore!... Hein, madnme Louise! c'est ça qui aurait été glorieux !

— Oui, reprit Gilbert, mais malheureusement mon bourgeois ne tenait pas aux chefs-d'œuvre, il ne voulait que de la pacotille... Je faisais delà pacotille, mais elle nous donnait du pain !

— Aussi , du moment où votre pain sera assuré, vous pourrez travailler, à la fois, et pour vivre et pour votre arlj car le beau trouve

toujours acheteur. Maintenant, voyons ce qui vous est nécessaire afin de vous assurer, votre travail aidant, une modeste aisance?

— Cela me rappelle, madame Louise, le jour où notre intendant faisait avec nous le compte de ce qu'il nous ftillait dépenser pour nous procurer strictement ce qu'il appelait le nécessaire...

— Environ cinq cent mille francs par an! ajouta Gilberte, rien que ça !

— Examinons donc s'il vous serait possible de trouver, à moins de frais, le nécessaire et même quelque peu de superflu, répondit Louise en souriant. Et d'abord , combien estimez-vous pouvoir gagner toua deux par votre travail?

— Bon an, mal an, quinze à dix huit cents francs à nous deux, n'est-ce pas, Minette?

— Oui, s'il n'y a pas de chômage. Enfin, mettons au plus bas quinze cents francs.

— Ainsi, moyennant cette somme, vous viviez autrefois très-modestement, mais enfin vous pouviez même vous procurer quelques plaisirs? Eh bien! ajoutons à ces quinze cenis francs que doit vous ra[)portcr votre travail, deux mille cinq cents francs de rente, je suppose. Total, quatre mille francs.

— Oh! répondit naïvement Gilberte, il me semble que c'est beaucoup !

— Dites donc, ma bonne madame Louise, reprit en riant Gilbert, avouez que c'est curieux ! Nous avons encore, je crois, sept à huit millions de fortune, et voilà que cette pauvre Minette trouve que c'est beaucoup de dépenser quatre mille francs par an !

— C'est vrai, c'est étrange; mais cette simplicité est de votre part encore plus honorable qu'étrange ; seulement je ferai observer à votre chère et gentille femme que la somme que je propose n'est pas exagérée. Songez-y, le chômage peut survenir, durer longtemps, vous priver des ressources de votre travail et vous réduire alors à vos deux mille cinq cents francs ; puis, il ne faut pas dépenser tout votre revenu: vous devez toujours garder à votre disposition une petite épargne pour les cas imprévus.

— C'est ça, nous mettrons tous les mois quelque chose à la caisse d'é})argneî c'a toujours été notre ambition à nous deux Bibi.

— Va pour les deux mille cinq cents francs de rente, qui , joints à ce que nous gagnerons, feront quatre mille francs par an. Voyons-en l'emploi.

— D'abord nous n'avions qu'une chambre avec un petit cabinet où je faisais la cuisine; nous pourrions nous loger mieux que cela, n'est-ce pas, Gilbert?

— Parbleu !

— Madame Louise, reprit la jeune femme après un moment de réflexion , combien est-ce donc que vous payiez votre jolie petite maison de l'avenue Méricourt? Je ne me le rappelle pas.

Assez surprise de ces derniers mots, dans lesquels Gilberte exprimait son étonnement de ne se point rappeler le prix du loyer de la maison qu'elle, Louise, occupait, elle répondit :

— Cette maison nous coûtait mille francs par an de location.

— Hum ! c'est trop cber pour nous, n'est-ce ])as, Bibi? C'est dommage...

A ce moment un valet de chambre entra et dit à Gilbert :

— Le piqueur de M. le lithographe demande si monsieur veut sortir aujourd'hui à quatre chevaux, et si on attellera en grandes guides ou en Daumont.

— Mon garçon , dites à monsieur notre piqueur que monsieur notre inicndant a nos ordres comme d'habitude.

— Pardon, M. le lithographe... M. Thompson désire avoir les ordres de la bouche de monsieur, et...

— Mon garçon , priez M. Thompson de vouloir bien nous laisser tranquilles ; nous sommes en affaires, nous causons ménage...

Le valet de chambre s'inclina et sortit.

^- Pauvres gens ! dit Gilberte en soupirant, ils sont si heureux à notre service! Quel crèvecœur pour eux quand ils sauront que nous les quittons!... Il faudra être généreux à leur égard, n'est-ce pas, chéri ?

— A chacun quelques milliers de francs de gratification, nom d'un petit bonhomme ! afin qu'ils sortent de chez nous aussi contents qu'ils l'ont été en y entrant, répondit Gilbert. Mais, Minette, revenons à nos comptes, c'est trèsimportant, et, ma foi, ce budget-là est plus selon nos goûts que celui que nous réglions il y a six mois avec monsieur notre intendant.

Louise, à mesure qu'elle approfondissait le caractère de Gilbert et de Gilberte, sentait augmenter sa surprise et son émotion. Le naturel des deux époux se révélait dans son ingénuité charmante, à chacune de leurs paroles ou de leurs actions; leur détachement delà lichesse était si sincère qu'ils ne songeaient pas au touchant et singulier contraste qu'offrait la modestie volontaire de leurs projets d'avenir comparés à leur opulence présente.

— Je disais donc, reprit Gilberte, que mille francs de loyer c'était trop cher pour nous, et

pourtant j'aurais adoré une petite maison comme celle de madame Louise! Quel agrément! demeurer tout i)rès de notre Paris que nous aimons tant, et avoir un petit jardin comme à la campagne !

— C'est délicieux! Je vois d'ici notre atelier donnant sur le jardin et ayant ainsi un jour su perbe, avantage précieux pour mon travail.

— Et moi, j'aurais toujours trouvé des fleurs fraîches pour me servir de modèle; je n'aurais eu que le choix parmi celles de notre parterre, que nous aurions cultivé nous-mêmes ! Quel dommage qu'un loyer de mille francs soit trop cher pour nous !

— Mais, ma pauvre chérie, qu'à cela ne tienne : au lieu de deux mille cinq cents francs de rente, prenons-en trois mille, quatre mille, dix mille. . . nous avons de la marge, et ficremenlî

— Au fait! reprit Gilberte.

Puis réfléchissant :

— Et cependant, d'un autre côté, vois-tu, si nous allons sortir de cette modeste aisance dont nous parle madame Louise, si nous ajoutons mille francs de rente pour ceci, mille francs de rente pour cela, où nous arrclcrons-nous? Notre demi-richesse nous causera encore des soucis; elle attirera de nouveau autour de nous une foule de gens intéressés dont nous serons obsé-

dés. Nous recommencerons à nous défier de tout le monde, et nous retomberons dans ces tracas, dans ces dégoûts dont nous voulons justement sortir. Crois-moi, mon Gilbert, ne dépassons pas nos quatre mille francs; n'est-ce pas suffisant? Et puis, songes-y donc, si l'on nous avait dit quand nous vivions au jour le jour : «t Vous aurez deux mille cinq cents francs de rente! »

— Nous aurions cru faire un rêve. Allons, tu as, comme d'ordinaire, plus de bon sens que moi : soyons raisonnables, ne dépassons pas nos quatre mille francs !

• — Je ne saurais vous dire combien ce petit débat me touche et m'intéresse, reprit Louise, et combien il est d'un heureux augure pour votre avenir. Du reste, tout se peut concilier. Je me souviens d'avoir visité dans l'avenue Méricourt une jolie habitation avec jardin ; l'on voulait la louer cinq cents francs, mais elle ne contenait pas suffisamment de logement, et j'ai préféré une autre maison.

— Quel bonheur! cinq cents francs! ce ne serait pas trop cher pour nous! s'écria Gilberte.

Et elle reprit avec une curiosité enfantine :

— Madame Louise, combien de pièces at-elle, cette maisonnette?

— Elle n'a qu'un rez-de-chaussée, et autant que je peux me le rappeler, elle se compose

ainsi : à gauche de l'entrée, la cuisine et la salle à manger; à droite, deux chambres, dont l'une est fort grande ; et au-dessus, dans les combles, une mansarde très-logeable pour une servante.

— C'est parfait! s'écria Gilbert ; c'est juste ce qu'il nous faut. Nous prenons la petite pièce pour chambre à coucher, et nous faisons notre atelier de la grande.

— Et le jardin? reprit Gilberte ne se contenant pas de joie, le jardin est-il gentil, madame Louise?

— Mais il est grand peut-être quatre fois comme ce salon, répondit Louise en jetant les yeux sur cette pièce immense, éblouissante de dorures ; et il est planté d'un joli bosquet d'acacias et de tilleuls.

— Un bosquet d'acacias ? Nous louons la maison ! s'écria Gilbert non moins ravi que sa iemme. Je vais envoyer noire intendant faire le bail !

— Mais, Gilbert, si clic est malheureusement louée?

— Si elle est louée, je rachète ! Qu'est-ce que cela me fait donc à moi? Je la paye vingt mille francs! cent mille francs s'il le faut ! pour y entrer tout (le suite, nojn d'un [)ctit bonhomme!

— Acheter une maison cent mille francs, quand nous ne pouvons mettre que cinq cents

francs à notre loyer? Tu es fou, mon bon Gilbert!

— C'est vrai ! c'est l'habitude de jeter les raillions par la fenêtre !

— Et puis, en supposant que cette maison soit louée, est-ce que nous ne pourrons pas en trouver une autre du même prix et à proximité de Paris?

— Tu as raison ; allons, c'est dit : cinq cents francs de loyer pour cette maisonnette-là ou pour une autre. Et continuons notre budget. Nous pouvons nous permettre une petite bonne pour t'aider dans les soins du ménage.

— Va pour la petite bonne, car le temps que je passerais à faire le ménage et la cuisine serait perdu pour le travail, ce qui ne m'empêchera pas, M. Bibi, de soigner moi-même ces mirotons et ces gibelottes dont vous êtes si friand.

— Et j'y compte.,. Ainsi, deux cent cin- ' quante francs de gages pour notre bonne, et

cinq cents dp loyer, ça fait sept cent cinquante francs. Maintenant , pour notre nourriture , combien faut-il compter, madame la ménagère?

— Pour trois personnes... voyons... mettons soixante et dix à quatre-vingts francs par mois. C'est très- raisonnable, vu que nous logerons hors barrière, où Ton ne paye pas de droits d'entrée, ce qui est une fameuse économie !

— Mettons cent francs par mois avec les extra I

— Entendez-vous, madame Louise, comme il est gourmand ! il pense déjà aux extra !

— Allons, passez-lui ce petit défaut, répondit Louise en souriant. Il résulte que jusqu'ici vous aurez à dépenser pour votre loyer, votre servante et votre lable, dix-neuf cent cinquante francs. Ce sont là les grosses dépenses; il vous restera donc, y compris les fruits de votre travail à tous deux, environ deux mille francs pour subvenir à vos autres besoins, à votre entretien, à vos modestes plaisirs, à votre épargne...

— Et si, d'aventure, le travail venait à nous manquer à tous deux pendant un an, nous renvoyons notre bonne, nous rognons nos plaisirs et nous vivons parfaitement avec nos deux mille cinq cents francs de renie.

— Et, quand nous serons vieux et hors d'état de travailler, nos rentes nous suffiront encore, reprit Gilberte, parce que, dame ! quand nous serons devenus de bonnes vieilles gens, nous ne penserons plus guère à la toilette et aux plaisirs. Jouir des gais rayons du soleil en été, dans notre petit jardin ; rester au coin de notre feu l'hiver, en causant du temps passé ou en faisant de longues lectures, grâce à nos lunettes, tels seront nos plaisirs.

— Je vois d'ici Minette avec des lunettes au bout de son petit nez rose. Quelle gentille vieille elle sera !

— Hé, hë, je ne dis pas non! mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne serai ni grondeuse ni ronchonneuse, et notre gaieté ne vieillira pas.

— Et puis un beau jour, reprit Gilbert en adressant à sa femme un signe d'intelligence, nous partirons gaiement ensemble, et curieux comme des pies, pour voir ailleurs si les vieilles gens portent des lunettes. Ainsi donc, madame Louise, voilà notre budget convenu : nous vivrons parfaitement avec nos quatre mille francs. Mais qu'est-ce que nous ferons de ce tas de millions qui nous reslent aujourd'hui et qui attiraient autour de nous ces nuées de gueux, de fripons, de mendiants, comme le miel attire les mouches?

— Vous avez un moyen d'employer vos richesses au soulagement de ceux qui souffrent, sans vous occuper de ces mille détails, de cette espèce d'administration dont vous vous sentez incapables. Vous parliez tout à l'heure du doux repos que votre modeste aisance assurerait à vos vieux jours. Ce repos, combien en est-il qui puissent l'espérer parmi celles-là qui, comme vous, sont fleuristes, madame Gilbert? parmi ceux-là qui, comme vous, sont lithographes,

M. Gilbert? Un bien petit nombre, n'est-ce pas?

— Oh! oui. malhcureyscment, madame Louise, car dans nos états la vue se fatigue et s'use vite. Or, une fois les yeux perdus, l'on n'est plus bon à rien. Hélas! que peuvent devenir de pauvres vieilles gens à demi aveugles?

— Tenez, madame Louise, lorsque ma femme et moi, après une longue veillée a la brûlante clarté de notre lampe, nous sentions, quoique bien jeunes encore, des éblouissements, et les yeux presque nous manquer, nous nous attristions en nous disant : <( Si par malheur un jour notre vue s'affaiblissait assez [)our qu'il ne nous fût plus possible de travailler, quel serait notre sort, mon Dieu! — Ne songeons pas à cela, c'est trop effrayant, » nous répondions-nous; et, comme d'habitude, nous nous embrassions pour oublier nos craintes.

— Le sort que vous redoutiez est malheureusement celui do grand nombre de vos compagnons de travail. Eh bien ! puisque vous avez, par une originalité touchante, glorifié votre profession, en vous faisant d'elle un titre dont s'honorait votre opulence, que ces deux mots, fleuriste et LITHOGRAPHE , sc rctrouvcut encore dans la pensée de votre compatissante générosité. Oui,

ces grands biens qui vous pèsent, et auxquels vou$ avez dû ces déceptions, ce douloureux mépris de l'humanité dont vous avez surtout tant souffert ; ces grands biens, employez-les à fonder un asile pour la vieillesse et Tinfirmitc de ceux qui auront exercé votre profession.

— Hein, Minette, voilà une fameuse idée!

— Excellente, mais nous vous l'avons dit, madame Louise, nous donnerons tout l'argent que l'on voudra, mais nous sommes incapables de nous occuper d'une fondation pareille.

— Cette fondation ne vous causera aucun souci : abandonnez vos biens à cette ville de Paris que vous aimez tant; sa municipalité est intègre, éclairée, dévouée au bien public ; elle se chargera de réaliser votre vœu : de fonder, de diriger cette maison d'asile, paisible refuge des lithographes et des fleuristes accablés par l'âge ou les infirmités. Ces j)auvres gens, grâce à vous, connaîtront ainsi le repos et le bien-être durant leurs derniers jours, et le nom de Gilberte et de Gilbert sera béni d'âge en âge, puisque cette fondation vous survivra autant que le souvenir de vos bienfaits.

— Comment, madame Louise, c'est aussi simple que ça? On n'a qu'à donner son argent en disant : «t Je veux fonder tel ou tel établissement; ') et cette excellente municipalité de Pa-

ris a la complaisance de se charger du reste? vous avez le plaisir sans avoir la peine? Mais, Minette, c'est délicieux!

— Je crois bien ! cette bonne municipalité de Paris sera, pour cette fondîition, ce qu'élait M. Guêpier, notre intendant, pour nos dépenses. Mon Dieu! comme c'est facile, et commode, et a£;réable de faire de bonnes actions!

— Ainsi, le conseil que je vous donne, vous vous sentez décidés à le suivre?

— Oh ! de tout cœur, madame Louise ; n'estce pas, Gilbert?

— Ma foi, oui! Je crois, par exemple, que cela nous fera un certain effet, au moment où, d'archimillionnaires, nous deviendrons de petits rentiers de rien du tout; mais ce moment-là passé, loin de nous repentir de notre résolution, nous nous en réjouirons, en pensant d'abord au bonheur que nous devront à ])crpétuilé tant de i)auvres gens, et en nous rappelant les dégoûts, les tristesses que nous causait notre maudit argent!

Gilbert fut interrompu par un valet de chambre qui, entrant, lui dit :

— M. le lithographe, le monsieur qui accompagne madame (et il désigna Louise du regard) prie madanjc de vouloir bien venir le rejoindre.

— C'est M. Poussard. Il doit en effet trouver

que notre entretien se prolonge beaucoup, reprit Louise; mais je vais bientôt me rendre auprès du général.

— Comment, il est ici? s'écria Gilbert; et il se permet de vous relancer, madame Louise? Attendez un moment. Je vais, moi, lui apprendre à vivre, à M. le général !

Et Gilbert, courant à son bureau, écrivit ces mots sur une feuille de papier :

« Gros malheureux !

« Si vous vous avisez encore de me Aiire souvenir que vous êtes chez moi, si vous vous avisez de ne pas avoir pour madame Louise les égards, les respects qui sont dus à cette excellente et admirable dame, écoulez bien ceci, que je souligne :

«' Si vous manquiez jamais à mes recommandations, vovs auriez une colique atroce toutes les fois que vous voudriez boire ou manger , abominable goinfre que vous êtes !

«i Ce serait votre juste et suprême punition.

« Tremblez !

«( Et je signe : Gilbert.

« P. S. Je suis celui qui, dans le salon du duc de Saligny, et au moment où le marquis de Montlaur était quasi niourant , vous a inflige

cette colique atroce que vous avez eue, que vous aurez toujours au moment de vous battre en duel.

« Que le passé vous serve de leçon !

«t A bon entendeur salut. »

Gilberte, voyant son mari écrire, s'était approchée et avait lu à mesure qu'il écrivait. Aussi elle partit d'un grand éclat de rire lorsque le billet fut terminé.

— Nous n'avons plus, il est vrai, le pouvoir de lui donner la colique, à cet alï'reux Poussardî dit à demi-voix Gilbert à sa femme ; mais comme nous la lui avons déjà donnée une fois, il aura peur, et n'osera j.unais tourmenter sa pauvre femme.

Pliant alors le billet, tandis que Louise regardait les deux jeunes gens avec étonnemcnt, ne s'imaginant pas quels rapports le général pouvait avoir avec eux, Gilbert remit la lettre au domestique et lui dit :

— Portez cela à ce gros monsieur.

Le domestique sortit.

— Ah ! madame Louise! dit Gilbert en revenant |)rès de la jeune femme, quoi courage il vous a fallu pour épouser cet affreux Poussard, vous qui aimiez si tendrement, si héroïquement George Hubert !

— Oh! oui, c'était de votre part un sacrifice héroïque! ajouta Gilbcrte. Vous marier avec ce vilain liomme, tandis qu'au fond du cœur, plus que jamais, vous adoriez votre poëte bien-aimé, comme vous disiez!

Louise, entendant Gilbert et Gilberte parler de son amour pour George Hubert et du sacrifice héroïque qu'elle s*élait imposé, resta pétrifiée, devint pâle et tremblante de frayeur. Des étrangers possédaient son secret , et elle le croyait tellement impénétrable qu'elle avait cru pouvoir s'adresser à eux pour obtenir la cession de plusieurs objets qui avaient appartenu au grand poêle. Aussi, voyant maîtres de son secret ces deux jeunes gens déjà instruits de certaines particularités de sa vie, Louise sentit s'augmenter son effroi, songeant que le fruit de son dévouement pouvait être perdu pour elle par une indiscrétion.

GliBERT ET GILBERTE. 4. 14

Gilbert et Gilberte, pleins d'admiration pour Louise , profondément touchés de l'intérêt qu'elle venait de leur témoigner par ses sages et nobles conseils, ne pensèrent en ce moment qu'à la louer, qu'à la glorifier de son amour héroïque, cédant peut être aussi à l'innocent désir de l'étonner, en lui révélant les faits connus d'eux seuls, puisqu'ils avaient été George Hubert et sa maîtresse.

Gilbert, remarquant l'altération des traits de la jeune femme et l'attribuant à l'inquiétude que lui causait la présence du général dans la maison, reprit :

— Soyez tranquille, madame Louise, je lui ai écrit, et de bonne encre, à cet afifreux Poussard! et s'il a eu l'indignité de vous rendre malheureuse, il ne recommencera plus, je vous en réponds î

— Ah! pauvre madame Louise! reprit Gilberte d'un ton apitoyé, quelle terrible nuit que celle où, pour vous faire haïr de George Hubert, vous avez cherché à lui dire tout ce qui pouvait le blesser davantage!

— Et avec quelle adresse, quel courage, vous avez joué ce rôle qui à chaque instant vous brisait le cœur!...

— Tenez, madame, les mots qui vous ont peut-être coiïlé le plus à prononcer sont ceux

où vous disiez à George Hubert que vous ne l'aviez jamais aimé que par amour-propre... et... que...

Gilberte s'interrompit à l'aspect de Louise, pâle comme une morte, tressaillant convulsivement, et jetant autour d'elle des regards effarés. Elle fit quelques pas pour sortir du salon, mais les forces lui manquèrent, et elle fût tombée, privée de connaissance, sans Gilbert qui courut, la reçut dans ses bras et la déposa sur un canapé à l'aide de Gilberte, non moins alarmée que son mari, et regrettant comme lui l'imprudente révélation dont ils voyaient les suites funestes.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'avons-nous fait? murmurait Gilberte éplorée, agenouillée devant le canapé où Louise était étendue presque privée de sentiment.

Puis prenant une de ses mains qu'elle couvrit de pleurs, elle ajouta :

— Nous lui avons, sans le vouloir, porté un coup affreux !

— Maudits soyons-nous 1... Il y a de quoi la rendre folle!... nous lui disons des choses qu'il est impossible qu'une autre qu'elle-même puisse savoir...

— Hélas ! c'est pour elle à en perdre la raison! répondit Gilberte.

Puis sentant la main glacée de Louise re-

prendre quelque chaleur, et voyant son pâle visage se colorer peu à peu, elle s'ccria :

— Elle revient à elle ! son tremblement nerveux a cessé... ses joues redeviennent roses !

— Et lorsqu'elle aura repris ses sens, murmura tout bas Gilbert à l'oreille de sa femme, auprès de laquelle il s'était aussi agenouillé ; quand elle va nous demander comment nous possédons son secret, que répondre?

— Il faut tout lui avouer, lui apprendre que nous avons été George Hubert et elle-même.

— Elle ne nous croira pas !

— Oh! que si... puisque c'est la vérité!

— Mais si elle nous croit, ce sera pis encore... elle nous prendra j our le diable!... elle en deviendra folle!...

— Ah! chéri, s'écria soudain Gilberte, dont le charmant visage rayonna sous ses larmes, une idée à Minette!... nous sommes sauvés!

— Que dis-tu?

— Tout s'expliquera naturellement.

— C'est impossible!

— Silence... elle ouvre les yeux... elle se relève !

Ces quelques mots, échangés à voix basse par Gilbert et Gilberte, n'avaient ))oint été entendus de Louise. Elle sortait à peine de la crise nerveuse où venait de la jeter la stupéfiante rêvé-

lation de son secret. Cependant son sang recommençait de circuler, sa pensée encore confuse se dégageait de son anéantissement passager ; elle se soulevait lentement sur le canapé en jetant autour d'elle des regards effarés. Soudain ils s'arrêtèrent sur les deux jeunes gens agenouillés à ses pieds. Alors, les contemplant avec une expression de terreur renaissante, et à mesure qu'elle rassemblait ses souvenirs, elle se rejeta brusquement en arrière, cacha son visage entre ses mains et poussa une exclamation d'épouvante.

— Laissez-moi ! s'écria-t-elle ; oh ! laissezmoi!... vous me faites peur!...

A peine eut-elle poussé ce cri , prononcé ces paroles, que, soudain, un sourd retentissement, pareil à celui d'un objet assez pesant qu'on laisserait tomber, se fit entendre derrière un panneau de boiserie très-voisin du canapé où se trouvait Louise.

D'abord surpris de ce bruit , qui semblait sortir de l'intérieur de l'épaisse muraille , Gilbert et Gilberte échangèrent ensuite un regard qu'ils comprirent :

» C'est sans doute celte personne qui s'occupe de la recherche mystérieuse que nous avons permise, )> pensaient-ils.

Puis ils oublièrent cet incident, ne songeant

qu'à Louise et à la rassurer, Gilberte ayant promis à son mari (qui doutait fort de l'accomplissement de cette promesse) d'expliquer à Louise, d'une façon très-naturelle, comment les deux époux possédaient son secret.

— Madame , s'écria Gilberte en joignant les mains et s'adressant à la jeune femme, qui venait de manifester son épouvante, rassurez-vous! ne vous défiez pas de nous ! nous nous ferions plutôt tuer... que de trahir votre secret!

— On nous pilerait dans un mortier, ma femme et moi, que nous ne dirions pas : ouf!

— De grâce, écoutez-moi , madame Louise ! vous allez savoir comment nous sommes instruits de votre secret... Mon Dieu... c'est tout simple...

— C'est tout ce qu'il y a au monde de plus simple!... vous allez en être convaincue, madame, ajouta Gilbert, quoiqu'il se creusât en vain la cervelle pour deviner ce que sa femme allait dire à Louise, qui, malgré son effroi, prêtait cependant l'oreille aux paroles des jeunes gens.

— Voilà, reprit Gilberte, comme c'est arrivé... Il y a quelque temps nous avions lu dans un petit journal que M. George Hubert vivait sous un nom supposé avec une dame qu'il adorait...

— Et même , le journal s'appelait le Furetf

ajouta Gilbert, afin de corroborer parce détail le récit de sa femme. Un scélérat de journal d'une indiscrétion révoltante !

— Le soir du jour où nous avons lu cela, mon mari et moi, avant de nous coucher, nous nous sommes misa causer de M. George Hubert et de cette dame qu'il aimait...

— A preuve que nous en avons causé jusqu'à deux heures et demie du matin, et que je disais à Minette : « Mais couchons-nous donc, petite bavarde, couchons-nous donc ! »

— C'était bien naturel, cette longue causerielà... nous avions une véritable adoration pour George Hubert, à cause de sa bonté, de son talent. Aussi tout ce qui l'intéressait , nous touchait.

— Ensuite, ensuite? reprit Louise avec une impatience remplie d'angoisse. Achevez !...

«( Oiî diable Minette veut-elle en venir? pensait le jeune homme. Elle ne pourra jamais se tirer de là. Quant à moi, je n'y vois que du feu et je sue à grosses gouttes ! >♦

— Enfin le soir, avant de nous coucher, nous avons tant, et si bien, et si longtemps, parlé de M. George Hubert et de cette dame, qui n'était autre que vous, madame Louise, reprit Gilberte, qUe...etcela arrive tous les jours, n'est-ce pas?... que tout naturellement j'ai rêvé de M. George

Hubert et de vous... Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que dans mon rêve , j'étais vousmême, madame Louise, et que mon mari était M. George Hubert.

«( Bravo, Minette! pensa Gilbert; bravo! c'est très-fort! Je n'aurais jam^iis trouvé cela tout seul. 1»

Cette explication, d'ailleurs assez vraisemblable, et la seule qui pût éclaircir un mystère incompréhensible pour l'esprit de Louise , la frnppa; et alors, commençant à se rassurer, elle écouta Gilberte avec un redoublement d'attention.

— En rêvant de la sorte, j'ai eu, vous le voyez, très-naturellement connaissance de beaucoup de circonstances de la vie de M. George Hubert et de la vôtre, madame, puisque dans ce rêve j'étais vous-même. Ainsi , par exemple, j'étais vous-même , lors de cette triste soirée où vous avez assisté à la chute du drame de votre ami ; chute qui, selon vos voisins de spectacle, était causée par votre fâcheuse influence sur ce grand poëte, que vous rendiez, disaient-ils, potau-feu...

— Ce qui était dégoûtant, ajouta Gilbert, car enfin, quand j'étais George Hubert, toujours suivant le songe de Minette, vous m'avez rendu, madame, le plus heureux des mortels.

~ Poursuivez, de grâce! dit la jeune femme à Gilberte, je peux à peine croire à ce que j'entends.

— En revenant du spectacle ( il va sans dire que je rêvais toujours être vous-même^ madame Louise), j'ai trouvé mon père... non, c'est-à-dire le vôtre... car je m'embrouille. Il venait vous chercher, vous menaçant de vous enfermer dans un couvent, de poursuivre M. George Hubert comme ravisseur, de le faire aller en justice, et autres indignités, si vous refusiez d'épouser ce monstre de Poussard!... Alors , au lieu de vous révolter contre cette proposition, vous vous êtes dit (toujours selon mon rêve) : « J'ai sur le grand poëte que j'adore une mauvaise influence : j'éteins son génie. Mon père me menace de traîner en justice l'homme pour qui je donnerais ma vie. Eh bien, tant pis! j'épouse le général Poussard : c'est le seul moyen de sauver mon George des poursuites dont il peut être victime, et de l'éloigner de moi, qui ai sur son talent une action si funeste... »

— Non ! s'écria la jeune femme , non, un rêve ne saurait jamais approcher a ce point de la réalité! c'est impossible. Il y a là un mystère effrayant, que ma raison s'efforce en vain de pénétrer. Mon Dieu! je doute de mes sens, de moi-même!

— Dame ! moi je vous raconte tout bonnemfent ce que j'ai rêvé, madame.

— Et ce rêve, Minette, à notre réveil, me Ta raconté ainsi qu*elle vous le raconte à cette heure.

— Et pourtant, reprit Louise après do nouvelles et impuissantes tentatives pour se rendre compte de ce prodige, ce songe, si extraordinaire qu'il soit, peut seul expliquer ce qui, sans cela, reste inexplicable, impossible, surnaturel !

— Enfin , continua Gilberte en jetant ud regard de triomphe sur son Gilbert, une fois que vous avez été décidée à vous sacrifier en épousant ce vilain Poussard, vous vous êtes dit : « Ce n'est pas tout : mon George m'aime comme je l'aime; il faut maintenant qu'il me haïsse, qu'il me méprise autant qu'il m'a adorée. » Oh! pauvre madame Louise! voilà (toujours selon mon rêve) ce qui vous a le plus coûté! Vous faire haïr de votre George î

— Et moi, il paraît que j'ai été, malgré mon génie, assez... bon enfant pour croire que vous, madame, vous, la perle des femmes, vous pouviez de but en blanc devenir une créature haïssable! Cependant, il faut le dire à ma louange, j'ai eu quelques soupçons que vous me trompiez.

— Mais vous avez joué si courageusement ce rôle, qui, à chaque instant, vous brisait le cœur, madame Louise, que votre George a fini par croire que vous ne l'aviez jamais aimé... que par amour-propre, par vanité. Et vous lui avez fait horreur! C'est tout ce que vous demandiez : vous brisiez ainsi, par dévouement, les liens qui entravaient le génie de votre poëte, afin de le rendre à la gloire , à la liberté. Alors, il a cherché dans ses travaux l'oubli du passé, ne vous regrettant même pas, puisqu'il vous croyait une femme indigne de lui; et, au contraire, vous l'adoriez plus que jamais. Vous le voyez , madame, ce n'est pas ma faute si , grâce à ce rêve, nous possédons votre secret. Mais rassurez-vous, nous le garderons fidèlement, et...

Gilberte ne put achever. Soudain, le panneau çle boiserie non loin duquel Louise était assise glissa rapidement dans ses rainures et donna passage à George Hubert. Pâle, le visage baigné de larmes, il s'élança aux pieds de la jeune femme, lui criant avec un accent déchirant :

— Grâce, Louise! oh! grâce! pardon! Ma vie... ma vie entière à toi! pour expier ma fatale erreur!

— George? s'écria la jeune femme avec stupeur; où suis-jc?... ma raison s'égare!... mon Dieu, ayez pitié de moi !

— iU —

Gilbert, se retirant précipitamment avec sa femme au fond de l'appartement afin de laisser Louise et le poëte autant isolés que possible , dit à demi-voix :

— Ah ! chérie, M. George Hubert était la personne qui venait chercher le coffret dans la cachette.

— Il nous a entendus, il sait tout maintenant.

— Louise, grâce! murmurait le poëte d'une voix entrecoupée de sanglots, en couvrant de pleurs et de baisers les mains de la jeune femme. Oh ! ma Louise adorée ! pauvre martyre, pauvre martyre !

— George... laissez-moi! répondait la jeune femme d'une voix défaillante ; vous me tuez!

— Oh ! le premier cri de ma conscience, de mon cœur, avait été : « Non , Louise ne peut devenir indigne d'elle-même! » Ilélas ! la profondeur de ton dévouement m'a tro[î)pé ; mais je te retrouve, àme de ma vie! je te retrouve, et c'est pour toujours !

— Au nom du ciel , écoutez-moi , reprit la jeune femme d'une voix palpitante, tandis que Gilbert et Gilberte, se tenant pai' la main près du seuil de la porte, pleuraient en silence ; écoutez-moi !

— Il faudra bien, vois- tu, qu'à force de bonheur, je te fasse oublier ce que tu as souffert,

pauvre martyre ! reprit le poêle dans une ivresse qui tenait du délire. Il faudra bien que, vaincue par ma tendresse, tu me pardonnes d'avoir un jour, un seul jour, douté de toi.

— Mais, insensé, je suis mariée... mon mari est ici... il m'attend!...

— Ton mari!... Est-ce que tu es sa femme ! Est-ce que tu n'es pas à moi , comme je suis à toi !

— George, j'ai eu le courage d'accomplir un grand sacrifice; j'aurai le courage de garder pure la foi que j'ai jurée volontairement.

— Non, tu ne l'as pas volontairement jurée ! Non... ton âme, éblouie par l'héroïsme du sacrifice, n'a pas eu conscience de son action. Tu pouvais disposer de ta vie , mais non de la mienne!

— Dieu le sait, j'aurais préféré la mort à la révélation de mon secret, reprit Louise en interrompant le poëte avec cet accent d'inébranlable fermeté qu'elle puisait dans ce qu'elle regardait comme le devoir. Une fatalité presque inexplicable vous apprend que je n'ai pas démérité votre tendresse, George ; je ne déméritcrîsi jamais votre estime en manquant à des devoirs librement acceptés par moi...

— Librement... tu oses dire!...

— Vous me connaissez : aucun sophisme ne 4. 15

pourra changer ma résolution. Notre destinée a voulu cette rencontre d'aujourd'hui: sachons en snhir vaillamment les conséquences... Nous ne nous reverrons plus... Adieu !

— Louise... mais tu n'y songes pas! pour moi la vie sera désormais horrible !

— Et la mienne plus horrible encore, si, avant de nous quitter, vous repoussez mon unique et dernière prière.

— Ah ! c'est trop souffrir! murmura le poëte en fondant en larmes; c'est trop ! c'est trop!

— Écoutez-moi, George : mon sacrifice a été grand, mais ce qu'il m'a coûté ne serait rien auprès de mes souffrances à venir, si vous rendiez mon dévouement stérile.

— Te retrouver pour te perdre à jamais, mon Dieu!

— Et pour me rendre à jamais malheureuse si vous trompez ma dernière espérance. Savez vous, en me dévouant pour vous, quelle était ma seule consolation? Cette pensée : que, rendu à vous-même, à la liberté, vous écririez de nouveaux chefs-d'œuvre qui seraient la joie de ma solitude, le prix de mes souffrances !

— Ah ! maudite soit la gloire ! pour toujours j'y renonce; elle me coûte le bonheur de ma vie!

— Ainsi, reprit Louise avec un désespoir navrant, mon sacrifice aura été inutile... inutile

comme la dernière prière que je vous adresse. ^— Quoi ! vous vouiez que je songe à la gloire quand mon existence ne doit être qu'un long chagrin?

— George, ce chagrin ne serait-il pas du moins adouci par celte conviction , qu'une femme, que vous croyiez indigne de vous, n'a pas démérité votre estime, que vous êtes, comme par le passé , l'objet de son éternelle adoration ?

— Alors, pourquoi m'avoir fait croire que vous ne m'aimiez plus ? Pourquoi avez-vous épousé cet homme? 0 contradiction des femmes! leur âme est un abîme !

— Non, George, ma conduite ne se contredit pas : j'ai épousé cet homme pour vous épargner un odieux procès dont vous menaçait mon père. Je vous ai fait croire à ma désaffection parce que je savais qu'un cœur comme le vôtre doit vite oublier une femme qui ne semble plus estimable. Le hasard vous a livré mon secret : au lieu de m'oublierdans votre dédain, vous me regretterez. Ces regrets vous seront parfois douloureux, je le sais, puisque j'avais voulu vous les épargner au prix de votre amour; mais enfin, par pitié, ne me dites pas que vos chagrins seront incurables, qu'ils anéantiront votre génie ! Mon Dieu ! que me restera-t-il

alors? Vous voulez donc désespérer ma vie? A ce momcnl, Gilbert et Gilberte, qui par réserve continuaient de se tenir au fond du salon, désolés de leur indiscrétion involontaire , et pourtant trouvant quelque consolation à se dire que du moins l'héroïque abnégation de Louise serait connue de celui-là qui l'avait inspirée; Gilbert et Gilberte virent entrer un valet de chambre.

— Le monsieur qui accompagne madame...

(et il indiqua Louise du regard) veut absolument entrer.

— Mon mari! s'écria Louise.

Puis elle ajouta , devinant à un geste de George l'inquiétude qu'il ressentait pour elle :

— Restez ! ne craignez rien pour moi! Je n'ai rien à cacher de ce qui s'est dit ici.

— Oh ! cet homme ! reprit le poêle avec rage, cet homme, je ne l'ai pas tué !

— Comment ! s'écria Gilbert en s'adressant au domestique , malgré la lettre que je lui ai écrite, le général persiste à vouloir entrer?

— Depuis que je lui ai remis la lettre de M. le lithographe, répondit le valet de chambre, ce monsieur va et vient d;ms le salon comme une âme en peine ; il s'essuie le front, il paraît être dans une inquiétude mortelle, et...

Le domestique s'interrompit en entendant

des pas précipités derrière lui ; il se retourna et vit accourir le général Poussard pâle, tremblant, éperdu.

Cette menace de Gilbert : «t Je vous donnerai la colique toutes les fois que vous voudrez boire ou manger, » avait d'autant plus impressionné l'esprit déjà très-afFaibli de l'ex-spadassin, que cette menace était signée :

« Celui qui t'a déjà donné la colique toutes les fois que tu as voulu te battre en duel, n

Cette prédiction s'était terriblement réalisée , de sorte que, à en juger d'après ce premier fait, si incompréhensible qu'il fût resté pour l'entendement du général, la seconde menace pouvait, selon lui, s'accomplir pareillement, et il la regardait comme bien autrement redoutable que l'autre. En effet , ■ ressentir une colique atroce toutes les fois que l'on se dispose à boire ou à manger, » c'est simplement être condamné à mourir de faim et de soif. L'on comprend dès lors les craintes , les angoisses de M. Poussard, lorsqu'il eut reçu , lu et relu le billet de Gilbert.

En proie à une anxiété croissante, oubliant la défense expresse qu'il avait reçue de venir troubler la conversation des maîtres de la maison , l'ex-spadassin ne put résister au désir d'entretenir l'auteur de cette menace, qui pou-

vait n'être aussi qu'une méchante plaisanterie, à l'endroit de laquelle le i^énéral se fût montré très-peu susceptible. Aussi accourut-il éperdu, effrayé, sur les pas du valet de chambre.

Gilbert, à l'aspect du baron, et songeant h la présence de George Hubert, j)résence si compromettante pour Louise, s'élança vers l'intrus pour Tempécher de dépasser le seuil de la porte, et lui barra le passage.

— Monsieur!... s'écria Poussard d'une voix haletante et suppliante , et l'inquiétude empreinte sur sa figure livide et baignée d'une sueur froide; monsieur... permettez-moi, de grâce, de vous demander humblement si ce billet... (et il le montrait d'une main convulsive) si ce billet... a été... écrit par vous...

— Oui, c'est moi qui l'ai écrit, s'écria Gilbert, voyant l'effet de sa menace dépasser ses espérances; oui, c'est moi qui, dans le salon du duc deSaligny, t'ai déjà infligé une colique atroce lorsque tu as voulu te battre en duel.

— Oh ! la voix ! c'est la même voix! murmura le général, les cheveux hérissés d'épouvante en reconnaissant la voix de Gilbert ([ui , lors de cette nuit funeste et au moment où, sortant de la vie du marquis de Montlaur, il redevenait lui-même, avait voué le spadassin à la colique; cette voix!... cet accent'... je les reconnais! re-

prit le général, de qui les dents claquaient de terreur. Jamais je... ne... les ai oubliés; c'est la même voix !

— Ah! malgré mes ordres, tu es entré ici, gros malheureux ! reprit Gilbert d'un ton formidable. Ah! tu viens me braver!

— Grâce! grâce!...

— Pas de grâce! tu as été aussi féroce que goinfre, tu seras puni par où tu as péché.

— Un mot; écoutez-moi, reprit l'ex-spadassin en joignant les mains; un seul mot... par pitié!

— Pas de pitié pour toi, horrible glouton, qui as eu l'indignité de demander une soupe à l'oignon au moment où, étant le marquis de Montlaur, j'allais me battre dans un duel où tu m'avais fourré, abominable spadassin !

— Monsieur... laissez-moi vous dire seulement...

— Tais toi! nom d'un petit bonhomme! et écoute ton arrêt: jadis, pour punir ta férocité... je t'ai donné une colique atroce toutes les fois que tu as voulu te battre en duel; aujourd'hui, pour punir ta goinfrerie, j'entends, je veux, j'ordonne qu'à dater de ce moment où je te parle, toi, Poussard, tu aies une colique atroce toutes les fois que tu voudras boire ou manger... C'est fait !

— Je suis perdu ! balbutia le général en sentant ses jambes flageoler. Je suis mort !

Et il tomba anéanti sur un fauteuil, au moment où M. Guêpier accourait cfTaré, criant à Gilbert :

— Monsieur... monsieur... il y a là un magistrat et un commissaire de police. Ils veulent vous parler à l'instant ; ils me suivent ; ils ont laissé deux agents de planton à la porte de mon cabinet , où se trouve ma caisse ; il y a des sergents de ville dans la cour de l'hôtel ; ils ont Tordre de ne laisser sortir personne de la maison ; personne, pas même vous, monsieur I pas même vous, madame!...

Gilbert et Gilberte, entendant M. Guêpier leur annoncer d'un air effaré qu'un commissaire de police et un magistrat venaient d'entrer dans l'hôtel, en ordonnant que personne n'en sortît, sans même les excepter de cette mesure, eux, les maîtres de la maison ; Gilbert et Gilberte furent plus surpris qu'inquiets, car ils pensaient n'avoir rien à démêler avec la police.

George et Louise témoignèrent aussi quelque ctonnemcnt. Déjà distraits de leur douleur par l'arrivée du général et par l'étrange invocation de Gilbert, qui vouait l'ex-spadassin à une colique atroce toutes les fois qu'il voudrait boire et

manger, ils s'étaient d'abord demandé du regard si le propriétaire de l'hôtel d'Orbeval devenait fou. Cependant, chacun d'eux se rappelant à part soi, et l'infirmité du général, ainsi qu'il disait, et son dernier duel, George et Louise, sachant que la première menace de Gilbert s'était, chose incompréhensible, réalisée, sentirent redoubler leur surprise à la vue d'un magistrat et d'un commissaire de police, accompagnés d'un greffier, entrant presque sur les pas de l'intendant. Louise, remarquant à quelques pas d'elle son mari immobile sur le siège où, à la voix de Gilbert, il était tombé anéanti, dit à demi-voix au j)oëte :

— Adieu, George... si vous ne voulez pas désespérera jamais ma triste vie, faites que votre nom arrive encore glorieux jusqu'à moi.

— Quoi! un éternel adieu! s'écria le poëte avec un accent déchirant, en voyant la jeune femme se diriger rapidement vers son mari. Louise, Louise!

Mais Louise, sans répondre à George Hubert, se rapprocha du général, tandis que le magistrat, allant droit à Gilbert, lui dit :

— Monsieur, vous êtes M. Gilbert, propriétaire de cet hôtel ?

— Oui, monsieur.

— Et madame est votre femme "^

— Oui, monsieur.

— T Très-bien, reprit le magistrat.

Et se tournant vers le commissaire de police:

— L'identité est constatée.

— Monsieur, dit Gilbert, qui êtes-vous et que nous voulez-vous?

— Monsieur, je suis juge d'instruction, répondit gravement le magistrat , et je viens ici remplir le mandat dont je suis chargé.

Gilbert et Gilberte , fort interdits, se regardaient, lorsque soudain l'ex-spadassin , se dressant brusquement, s'écria d'un air égaré :

— M. le magistrat, je suis le baron Poussard, général en retraite.

Le magistrat s'inclina légèrement et reprit :

— Qu'y a-t-il pour votre service, M. le général ?

— Monsieur , je veux justice contre cet homme-la.

Et du geste il indiqua Gilbert, qui se disposait à demander aux gens de justice ce qu'ils venaient faire chez lui.

— Monsieur, balbutia le général de plus en plus hagard, protégez-moi, défendez-moi contre les maléfices de cet homme ; je vous dis qu'il est effrayant !

— De grâce, calmez-vous, dit Louise à son mari j prenez mon bras, sortons.

— Je ne sortirai pas avant d'avoir obtenu justice de cet homme effrayant, reprit le général en repoussant sa femme qui voulait s'emparer de son bras. Justice, M, le magistrat, justice !

— Mais justice à propos de quoi, M. le général ? répondit le magistrat ; quelle plainte avezvous à formuler?

— Cet homme infernal m'a déjà donné la colique lorsque j'ai voulu me battre en duel.

— Parbleu î fit Gilbert, et je m'en vante!

— M. le magistrat, vous l'entendez! s'écria le général, il s'en vante! Eh bien! ce n'était pas assez, il vient de me déclarer que j'aurais la colique toutes les fois que je voudrais boire ou manger; il me condamne à mourir de faim!

— Oui, reprit Gilbert d'un ton superbe , sans remarquer les regards de moins en moins bienveillants que le juge d'instruction jetait sur lui. Oui, et ce sera la punition de ta goinfrerie passée, gros malheureux î

— Monsieur, se hâta de dire Louise au magistrat, M. Poussard, mon mari, est un peu souffrant ; pcrmcltcz-moi de me retirer avec lui.

Et elle lit signe au juge que le général avait la cervelle un peu dérangée.

Le magistrat comprit le geste, ne s'étonna plus de la singulière déposition de l'ex-spadas-

sin, répondit à Louise par un signe d'intelligence, et reprit :

— Madame, avant de vous retirer, veuillez me déclarer si, vous ou M. le général, vous êtes parents de M. ou de madame Gilbert?

— Parents de cet homme diabolique! s'écria le baron ; nous serions donc parents de Belzébuth !

— Ni M. le général ni moi, répondit Louise, nous ne sommes parents de M. et de madame Gilbert.

— Les connaissez-vous depuis longtemps ? reprit le magistrat. Avez-vous eu avec eux de fréquentes relations?

— Non, monsieur, j'ai eu l'honneur de voir aujourd'hui M. et madame Gilbert pour la première fois.

— Vous pouvez vous retirer, madame. Ayez seulement la bonté de me laisser votre adresse; elle pourra m'étre nécessaire.

— Mon adresse?

— Oui, madame, il est possible que l'on vous mande comme témoin, dans le cas où aurait lieu une instruction criminelle...

Gilbert et Gilberte, bien qu'ils n'entendissent rien au jargon judiciaire , commencèrent à éprouver une vague inquiétude et se rapprochèrent l'un de l'autre en s'interrogeant des yeux. 4. 16

— Une instruction criminelle ! Ah ! scélérat, j'aurai justice de toi ! s'était écrié le général, croyant qu'il s'agissait de donner suite à sa plainte contre Gilbert.

Et s'adressant au magistrat :

— Monsieur, le temps presse... l'heure du dîner approche, et vous comprenez... Si, au moment de me mettre à table, ainsi que cet homme effrayant m'en a menacé , j'allais avoir la... colique... je...

— Soyez tranquille, monsieur, répondit le magistrat de ce ton que Ton emploie pour calmer les fous. Veuillez accompagner madame.

— Nous demeurons hôtel de Bordeaux, rue Montmartre, reprit Louise en détournant, avec une triste surprise, ses regards de Gilbert et de Gilberte, conire qui, selon les paroles du magistrat, pouvait s'élever une instruction criminelle.

— Greffier, écrivez cette adresse, dit le juge à un scribe dont il était accompagné :

a Monsieur et madame Poitssard, demeurant hôtel de Bordeaux ^ rue Montmartre. »

— Maintenant, madame, ajouta-t-il en s'adressant à Louise, vous pouvez vous retirer avec M. le général.

La jeune femme se hâta d'emmener son mari, de qui l'esprit déjà très-aiïaibli menaçait de se détraquer complètement depuis la dernière prédiction de Gilbert. Mais George, voyant Louise s'éloigner et connaissant l'inébranlable résolution de son caractère, fit, éperdu de désespoir, quelques pas pour la suivre ; mais il fut arrêté pnr le magistrat, qui lui dit :

— Pardon , monsieur, mais avant de sortir d'ici, veuillez me dire votre nom et répondre à quelques-unes de mes questions.

— Hé, monsieur! reprit impatiemment le poëteen voyant Louise disparaître avec son mari par la porte d'un salon voisin, je me nomme George Hubert !

— Ah! monsieur, dit le magistrat, je suis heureux de l'occasion qui me procure l'avantage de voir l'illustre écrivain... qui...

— Si vous avez, monsieur, quelques questions à m'adresser, reprit le poëte avec un redoublement de douloureuse impatience , je suis à vos ordres...

— Vous n'êtes pas parent de M. et de madame Gilbert ?

— Non, monsieur , je lésai vus aujourd'hui pour la première fois.

— Écrivez, greffier, la réponse de M. George Hubert, dit le magistrat à son scribe.

— Madame d'Orbeval, à qui précédemment appartenait cet hôtel, reprit le poëte , m'avait prié de venir chercher ici et de lui renvoyer un coJQFret placé dans le réduit secret que voici.

Et du geste il indiqua le panneau de boiserie encore à demi ouvert ; puis il dit à l'intendant de plus en plus atterré de cette scène à laquelle il assistait silencieux :

— M. Guêpier, veuillez prendre et me remettre le coffret que j'ai laissé tomber dans ce couloir...

— Alors, ce couloir doit avoir deux issues? reprit le magistrat en voyant M. Guêpier se diriger vers la cachette. Greffier, accompagnez monsieur...

Le scribe suivit l'intendant, tandis que le magistrat, s'adrcssant au poëte :

— M. George Hubert, il m'est impossible de laisser sortir ce coffret d'ici sans m'êtrc assuré de ce qu'il contient; je regrette cette formalité, mais elle est indispensable.

— Je m'y soumettrai donc, monsieur. Voici la clef que madame d'Orbeval m'a remise.

— Ah çà ! M. le magistrat, dit Gilbert perdant patience, saurai-je enfin ce (|ue vous venez faire ici ? Nous sommes les maîtres de la maison , et fort étonnés de ce qui se passe chez nous , sous nos yeux , sans que vous nous ayez autrement

adressé la parole que pour nous demander nos noms.

— Je vais à l'instant , monsieur , procéder à votre interrogatoire, reprit sèchement l'homme de justice ; veuillez prendre patience.

— Comment ! notre interrogatoire?

— Oui , votre interrogatoire , répondit le magistrat en appuyant sur ces mots.

Puis laissant les deux époux de plus en plus interdits et voyant M. Guêpier rentrer, apportant un coffret de marqueterie, le juge d'instruction l'ouvrit, et n'y trouvant qu'un portrait d'homme et un assez grand nombre de liasses de lettres, dit au poëte :

— Ce coffret ne renferme aucune valeur; vous pouvez, monsieur, l'emporter et vous retirer, en voulant bien toutefois me laisser votre adresse.

— Mon adresse vous sera fort inutile, car je quitte Paris ce soir même, répondit le poète avec un accent navré ; je demeure hôtel Voltaire, quai Voltaire.

— Il est bien juste que le génie demeure h l'enseigne du génie, reprit le magistrat du ton le plus gracieux.

— Monsieur, je vous salue, répondit le poëte en emportant le coffret.

Et il sortit comme était sortie Louise, abîmé

dans sa douleur et sans jeter un regard sur Gilbert etGilberte, qui restèrent seuls avec M. Guêpier, le magistrat , son scribe et le commissaire de police.

Le juge d'inslrnction, après un moment de silence, dit à Gilbert :

— iMonsieur,il est de notoriété publique que, depuis plusieurs mois , vous et madame votre épouse, vous vous livrez à des dépenses énormes.

— C'est, ma foi, vrai, M. le juge ; nous avons énormément dépensé , répondit Gilbert, non moins que sa femme étonné de ce début. Mais ce sont, il me semble, nos affaires, et nos dépenses ne regardent que nous.

— Vos dépenses, monsieur, ont, par leur exagération, enfin attiré l'attention de l'autorité.

— Vraiment ! l'autorité s'est occupée de nous ?

— Beaucoup, monsieur, et même beaucoup plus que vous ne le supposez probablement.

— L'autorité nous fait trop d'honneur ; mais (|uc nous vcut-cllc?

Le magistrat jeta sur les jeunes gens un regard pénétrant, et réjjondit lentement en pesant sur chaque mot :

— L'autorité demande , monsieur , que vous

fassiez connaître à la justice l'origine de la fortune immense dont vous jouissez.

Gilbert et Gilberte, ébahis de cette question, à laquelle ils s'attendaient si peu, mais dont ils ne s'inquiétaient nullement d'ailleurs, n'en prévoyant pas la portée, gardèrent cependant le silence durant quelques secondes, tandis que le magistrat échangeait avec le commissaire de police un regard significatif.

— Ah çà , Minette, reprit Gilbert, y comprends-tu quelque chose? Qu'est-ce que ça peut faire a l'autorité , de savoir de quelle manière nous sommes devenus riches?

— Que veux-tu ! on nous le demande, il faut le dire, c'est bien simple.

— Parbleu !

Et s'adressant au magistrat :

— Ainsi, monsieur, l'autorité veut tout bonnement savoir de quelle manière nous sommes devenus archimillionnaires?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! monsieur . nous avons fait un héritage, ce n'est pas plus malin que ça, répondit Gilbert d'un ton leste et dégagé. Aussi, parole d'honneur, je trouve incroyable que l'autorité dérange tant de monde, y compris nous deux Minette, pour venir s'informer d'une chose aussi naturelle.

— Pardi ! ça saute aux yeux ! ajouta Gilberte. Comment serions-nous riches si nous n'avions pas hérité ?

— Ah! reprit le magistrat en attachant sur Gilbert et Gilberte son coup d'oeil inquisiteur, ah! vous avez hérité?

— Parfaitement hérité.

— Et., de qui? poursuivit lentement le magistrat. De qui avez-vous hérité?

— De qui ?

— Oui.

— Parbleu ! d'un de nos parents.

— Et ce parent, reprit le magistrat, comment s'appelait-il ?

— Comment il s'appelait?

— Oui, quel était son nom ? A quel degré vous était-il parent? où demeurait-il? quelle était sa profession? où est-il décédé?

A ces demandes brèves, précipitées, les deux époux gardèrent de nouveau le silence. Jamais, depuis leur enrichissement, pareilles questions ne leur avaient été adressées. Ils se trouvaient fort embarrassés d'y ré{)ondre. Gilberte, rougissant jusqu'au blanc des yeux, regardait avec inquiétude son mari; mais celui-ci, sa première surprise passée, semblait alors intérieurement sourire à une pensée très-drôle, car il continuait de ne pas comprendre la portée de l'in-

terrogatoire du magistrat. Celui-ci, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le commissaire de police, rompit le premier le silence et reprit avec un accent sardonique :

— II me paraît très-singulier que vous restiez si longtemps à vous rappeler le nom du généreux parent à qui vous devez, dites-vous, votre immense fortune?

— Minette, tu vas rire, dit tout bas Gilbert à sa femme.

Et il ajouta tout haut avec un accent comiquement lamentable, en portant le bout de son doigt au coin de son œil comme pour y essuyer une larme absente :

— Ah! M. le magistrat, c'est l'émotion qui m'étouffait et m'empêchait de vous répondre. Ilélas ! je songeais à notre excellent oncle Galu- CHARD... malheureusement décédé sur les bords du Mississipi, et qui nous a légué tous ses biens.

Gilbcrte, toujours joyeuse ou triste, selon les impressions de son mari, et qui, comme lui, trouvait la plaisanterie fort amusante, put à peine contenir un éclat de rire étouffé , tandis que Gilbert reprenait :

— Donc, M. lejuge, voici les renseignements demandés: nous avons hérité de notre oncle paternel Galuchard. Nom de baptême, Borromée-Mathusaleni ; âge, quatre-vingt-dix-sept ans et neuf

jours ; profession , ancien fJRbricant de bilboquets en gros pour l'étranger; domicile et lieu de décès, les bords du Mississipi... et voilà !

— Et voilà! reprit Gilberte en pouffant de rire. Brave oncle Galucbard, va !

L'homme le moins clairvoyant eût à l'instant reconnu que les deux jeunes gens mentaient et se moquaient en se donnant pour les héritiers de ce prétendu feu Galucliard. Le magistrat, rompu à son métier, ne pouvait être un instant dupe de celte fable grotesque. Aussi, échangeant avec le commissaire de police un regard qui semblait dire : « J'en étais sûr ! » reprit-il d'une voix sévère et menaçante :

— Il n'y a pas un mot de vrai dans l'histoire absurde que vous me contez. Prenez garde, car si vous n'établissez pas par des titres, par des pièces parfaitement authentiques et légales, de quelle façon^les sommes énormes que vous dissipez follement depuis six mois sont parvenues en votre possession, la justice commencera d'abord par mettre le séquestre sur ces biens dont vous ne pouvez prouver la provenance légitime.

— Le séquestre? reprit Gilbert en regardant sa femme. Qu'est-ce que c'est que ça, le séquestre, licin, Minette?

— Connais pas, Bibi.

— En d'autres termes , poursuivit le magistrat, l'autorité prendra possession de tous vos biens jusqu'à ce qu'ellesoit suffisamment édifiée sur leur origine.

— Vraiment ? s'écria joyeusement Gilbert, l'autorité prendra tous nos biens?

— Oui, reprit le magistrat, fort surpris de la joie du jeune homme ; oui, l'autorité mettra provisoirement le séquestre sur tout ce que vous possédez.

— Ah ! ma pauvre chérie ! entends-tu ce digne homme? Quel service elle nous rend, cette excellente autorité!

— Vois donc, Gilbert, comme ça se rencontre ! nous qui voulions justement, d'après les avis de cette bonne madame Louise, nous débarrasser de ce qui nous reste de ce tas de millions qui nous ont valu tant de dégoûts, qui nous ont montré le monde sous un si vilain jour !

— Mais, c'est-à-dire que l'on ne peut pas être plus délicieusement aimable que l'autorité^ car veux-tu que je t'avoue une chose?

— Quoi donc?

— J'étais décidé comme toi à nous contenter de nos deux mille cinq cents francs de rente, à reprendre gaiement le travail de nos états, et à

donner notre fortune à la ville de Paris, afin qu'elle fonde cetle maison d'asile pour les vieilles gens de nos métiers ; mais enfin , qui sait ! au moment d'abandonner nos millions, nous aurions peut-être, malgré les chagrins qu'elle nous a causés, hésité à renoncer à une si grosse fortune.

— Oh ! moi, je n'aurais pas hésité un moment.

— Toi, à la bonne heure; car tu as une meilleure tête que la mienne, et encore...

— Oh! sois tranquille, je me connais !

— Soit, mais enfin, si, au dernier moment, j'avais bien gentiment prié ma Minette adorée de me permettre de garder quatre ou cinq cent mille francs, au lieu de nous borner à notre petite rente, tu aurais peut-être cédé à ma prière, et nous retombions dans les soucis d'une demi-richesse! Et puis, assez à notre aise pour rester oisifs , nous ne nous serions pas remis à notre cher travail, qui nous plaisait tant et qui va nous plaire davantage encore.

— Tu as peut-être raison, Bibi. Apres tout, l'autorité vient à nous comme 7nars en carême. Il n'y a plus maintenant à reculer. Demandons à M. Guêpier nos cinquante mille francs, afin de nous assurer notre rente, et, ma foi, bonsoir la compagnie !

— Ah! si la maison dont madame Louise nous a parlé était à louer!

— Quel bonheur ! nous nous y établirions dès demain.

— En emportant notre petit ménage d'autrefois.

Le magistrat, en homme expert, laissait Gilbert et Gilberte jaser fort à leur aise sans les interrompre ; il savait, depuis longtemps, combien la loquacité des prévenus aide à la besogne des juges instructeurs, tandis que rien n'est plus difficile à pénétrer qu'un accusé sobre de paroles ou retranché dans un silence imperturbable. Donc, le magistrat ne souffla mot pendant l'entretien des deux jeunes gens, épiant chaque mouvement de leur physionomie ; après quoi il résuma son jugement sur eux par ces mots qu'il dit à l'oreille du commissaire de police :

— Ce sont de rusés coquins !

— D'effrontés fdous ! reprit le commissaire ; le projet d'abandon de leur fortune n'est pas mal inventé.

— Oui, mais je suis un vieux renard qui évente le piége, répondit le magistrat. Du reste, d'après les antécédents déplorables qui forment le dossier de cet honnête ménage , et auxquels nous allons arriver tout à l'heure , l'on ne doit s'étonner de rien. Mais laissons-les parler.

GILBLRT ET GILBEUTE. 4. 17

— Ainsi, monsieur, reprit Gilbert en s'adressant au magistrat, il est entendu que si nous ne vous fournissons pas les titres qui prouvent que nous sommes les héritiers de feu Galuchard, notre excellent oncle, l'autorité prendra possession de nos biens?

— Oui, ce sera la première formalité.

— Très-bien, nous y consentons.

— Oh! de grand cœur, ajouta Gilberte ; à condition que l'autorité emploiera nos biens à fonder une maison d'asile pour les lithographes et les fleuristes que l'âge et les infirmités empêcheront de travailler.

— Et là-dessus, serviteur, messieurs de l'autorité, bien des choses chez vous! reprit Gilbert en se disposant, ainsi que sa femme, à sortir du salon. Nous allons demander cinquante mille francs à M. Guêpier, notre intendant, et lui dire de vous remettre le fond de sa caisse.

— Bonsoir la compagnie ! Viens, Bibi, nous allons voir si la petite maison de l'avenue Méricourt est à louer. Il fait un temps charmant : vois donc ce beau soleil!...

— C'est dit, Minette, et cette jolie promenade vaudra bien celles que nous faisions en bâillant dans nos voitures.

Au moment où Gilbert, tenant sous son bras le bras de sa Gilberte qui sautillait de joie, se

dirigeait vers la porte, le commissaire de police, à un signe du magistrat , se mit debout au seuil du salon, et, montrant son écharpe, barra le passage aux deux époux en leur disant :

— Au nom de la loi, vous ne sortirez pas !

— Comment ! s'écria Gilbert, nous ne sortirons pas! Voilà qui est un peu fort de café ! Nous vous abandonnons tout ce que nous possédons, et vous voulez nous retenir ici? Ah çà! nom d'un petit bonhomme ! est-ce que vous vous moquez du monde, à la fin ?

— Ne t'emporte pas, Gilbert, c'est un malentendu... tu vas voir, dit Gilberte ; n'est-ce pas, M. le juge?

— Il y a, en effet, un malentendu, répondit le magistrat avec ironie; un très-grand malentendu! Vous vous imaginez que tout est terminé par l'abandon forcé de votre fortune ? Il n'en va point ainsi ! Ecoutez-moi bien. De deux choses Tune : ou les sommes énormes dont vous avez dissipé ujie partie vous appartenaient légitimement, et vous prouverez facilement la légitimité de cette possession ; ou bien cette preuve vous sera impossible à produire, et en ce cas la justice, dont je suis l'organe, sera autorisée à croire que vous vous êtes rendus maîtres de ces valeurs par des moyens frauduleux, peut-être même criminels, et alors... elle avisera...

— Nous, enrichis par des moyens criminels ! s'écria Gilbert avec stupeur et indignation. Ah çà ! est-ce que vous nous prendriez pour des voleurs, par hasard?

— Nous sommes aussi honnêtes que vous, entendez-vous ! reprit Gilberte non moins indignée que son mari. Ah ! mais oui ! faites prendre des renseignements chez madame Batton, où j'ai fait mon apprentissage ; elle vous dira que vingt fois elle m'a confié des diamants pour des sommes de douze à quinze mille francs. Cela prouve peut-être que j'ai de la probité ! Allez encore aux renseignements chez M. Maurice, le marchand d'estampes pour qui travaille mon mari, et vous verrez si nous sommes de malhonnêtes gens. C'est indigne, un pareil soupçon!

Et la jeune femme, l'œil brillant, la joue empourprée, le sein bondissant d'une généreuse colère, ne se contenait plus. Ce fut cette fois à son mari de l'apaiser, en lui disant :

— Calme-toi, chérie, tout va s'éclaircir.

— Ah! vous avez l'audace d'invoquer vos antécédents ! reprit le magistrat d'une voix redoutable. Apprenez donc (jue la justice, avant de se décider à la grave démarche dont je suis chargé , s'est minutieusement informée de vos antécédents, et que les renseignements obtenus sur vous deux sont détestables.

— Ce n'est pas vrai ! s'écria Gilberte, qui devenait une lionne lorsque Ton attaquait sa probité et celle de son mari.

Et s'adressant à l'instructeur :

— Vous êtes une vieille béte !

— Mon Dieu oui, c'est vrai , Minette chérie, reprit Gilbert tâchant en vain de calmer sa femme. Mais ne te mets pas en colère, tu te fais du mal !

— Oser dire que nous avons mené une conduite détestable! Si ça ne fait pas bouillir le sang dans les veines... Tiens, viens... sortons. Je ne me sens pas de colère !

Et la jeune femme se dirigea rapidement vers la porte du salon, suivie de son mari, qui l'accompagnait machinalement. Mais la porte fut de nouveau barrée par le commissaire de police, qui dit au greffier :

— Allez chercher nos hommes !

Puis, s'adressant à Gilberte, qu'il saisit par le bras :

— Madame, au nom de la loi, je vous arrête !

— Nom d'un petit bonhomme ! vous osez porter la main sur ma femme , vous ! s'écria Gilbert furieux en prenant au collet le commissaire de police. Ah! mais, pas de ces jeux-là !

Et il repoussa vigoureusement l'homme de justice, qui, abandonnant le bras de Gilberte,

alla trébucher à quelques pas de là, tandis que le jeune homme, voyant le passage libre , disait à sa femme :

— Viens, sauvons-nous!

A ce moment, revint le greffier, accompagné de plusieurs agents de police. Le commissaire, les voyant entrer, leur cria, en leur désignant Gilbert et Gilbcrte :

— Empcchcz-les de sortir, et s'ils bougent, mettez-leur les menottes.

Gilbert et Gilberte, arrêtés dans leur hôtel et menacés des menottes s'ils tentaient la moindre résistance , restèrent immobiles, effrayés , se serrèrent l'un contre l'autre et commencèrent à vaguement entrevoir la gravité de leur position, surtout lorsque le magistrat eut dit à son scribe :

— Greffier, écrivez l'interrogatoire des prévenus, car maintenant ils sont sous la double prévention : 1" d'outrage et de violences envers

des magistrats dans l'exercice de leurs fonctions; 2" de s'être rendus maîtres de valeurs considérables par des moyens illicites.

— Gilbert, mon Gilbert, dit la jeune femme effrayée, qu'est-ce que l'on va nous faire?

— Ne crains rien, chérie, nous n'avons rien absolument à nous reprocher, sinon que tu as appelé monsieur vieux menteur et vieille bête, et que j'ai bousculé le commissaire ; en cela nous avons eu tort, mais je vais arranger la chose.

Puis s'adressant au magistrat :

— M. le juge...

— Vous parlerez lorsque je vous interrogerai, reprit sévèrement le magistrat en interrompant le jeune homme ; et prenez garde d'empirer votre situation déjà si grave. Maintenant, ajouta-t-il en compulsant un dossier apporté par lui, accusé, répondez, et vous, greffier, écrivez les réponses des prévenus. Accusé Gilbert, vous demeuriez, il y a six mois, avec votre femme, rue de l'Université, n"!??

— Oui, M. le juge.

— Vous travailliez pour le compte de M. Maurice, marchand d'estampes, boulevard Saint- Denis ?

— Oui, monsieur.

— Apres avoir vécu des fruits de votre travail,

et mené, ainsi que votre femme, une conduite assez régulière, Inssé sans doute de la médiocrité de votre condition laborieuse, vous avez soudain changé d'existence. Votre vie est devenue extraordinairement mystérieuse, suspecte et problématique.

— Problématique ! tu entends, ma pauvre Minette?

— Accusé, taisez-vous. Il est notoire que vous avez passé, ainsi que l'accusée, plusieurs nuits dehors de votre logis?

— C'est vrai, monsieur, mais...

— Vous reconnaissez le fait ? Il demeure acquis a rinstruction ; vous vous expliquerez plus tard ; et d'ailleurs nous y reviendrons. Ce n'est pas tout : vous avez cherché, par de coupables usurpations de titres nobiliaires, à abuser de la crédulité de différentes personnes.

— Moi, M. le juge , reprit Gilbert avec stupeur, j'ai cherché à abuser quelqu'un?

— Oui, entre autres, la portière de la maison où vous demeuriez. Ainsi, prétendant être un prince polonais déguisé, vous faisiez passer votre femme pour la fille d'un riche seigneur anglais. Ce sont là de ces mensonges qui dénotent toujours de très-mauvais desseins... On commence par éblouir ses dupes pour mieux les tromper.

— Mais, M. le juge, c'est une plaisanterie !

Figurez-vous que la mère Badureau, ne pouvant rien comprendre à ce qu'elle voyait chez nous, s'est imaginé que j'étais un prince polonais déguisé, et que ma femme était la fille d'un milord anglais; alors... (histoire de rire : nous étions toujours très-gais dans ce temps-là...) nous avons laissé la mère Badureau dans son erreur.

— Greffier, reprit le magistrat , vous avez écrit la réponse du prévenu?

— Oui, monsieur.

— Accusé Gilbert, vous venez de faire un aveu des plus graves, vous avez dit que la portière de votre maison ne comprenait rien a ce qu'elle voyait chez vous !

— Sans doute, M. le juge, reprit Gilbcrte; c'est bien simple : mon mari et moi nous...

— Prévenue, vous n'avez pas la parole; vous répondrez quand je vous interrogerai. Accusé Gilbert, il est donc acquis à l'instruction que, depuis l'époque où vous avez commencé à passer, ainsi que votre femme, plusieurs nuits hors de votre demeure (nous arriverons tout à l'heure à ces excursions ténébreuses), votre domicile était le Ihéâlre de faits si flagramment contradictoires avec la médiocrité de votre condition habituelle, que votre portière a cru voir en vous un prince polonais déguisé, et (jue, pour la perpétration de vos projets ultérieurs, vous

avez astucieusement entretenu ladite portière dans son erreur.

— Oui , monsieur... toujours histoire de rire... mais...

— Le fait est acquis, vous l'expliquerez plus tard. Ce n'est pas tout : après vous être audacieusement posé comme un des membres de la plus haute aristocratie polonaise, après avoir passé plusieurs nuits hors de votre domicile, tout à coup vous changez de rôle... vous n'êtes plus un prince polonais déguisé... votre femme n'est plus la fille d'un seigneur anglais...

— Allons! bon, et qu'est-ce que nous devenons alors ?

— Vous usurpez le nom d'un prestidigitateur honorable ; votre femme devient encore complice de cette nouvelle machination : vous vous donnez effrontément pour M. et madame Bosco.

— Ma parole d'honneur, si cette pauvre Minette n'était pas si triste, ce serait à crever de rireî... Mais c'est encore la mère Badureau qui...

— Accusé, taisez-vous et écoutez. Vous voici donc, vous et votre femme, ayant usurpé le nom de M. et madame Bosco. La combinaison était profondément habile et l'illusion possible, car il est prouvé que vous êtes d'une rare habileté

dans les tours de prestidigitation et les scènes de ventriloquie.

— Moi ! s'écria Gilbert exaspéré. Que le diable m'emporte si j'ai jamais joué du gobelet ou été ventriloque!

— Accusé, prenez garde! les dépositions de la portière do votre dernière demeure sont formelles, sont accablantes à ce sujet.

— Parbleu ! je le crois bien, elle m'a vu changer une commode en chameau.

— Et une autre fois, ajouta Gilberte, restant invisibles pour la mère Badureau, nous lui avons parlé...

— Mais tout cela, reprit Gilbert, ne prouve pas que...

— Encore des aveux ! toujours des aveux ! reprit le magistrat d'un air triomphant.

Et interrompant Gilbert :

— Malgré vous, la vérité sort de vos lèvres coupables; d'un côte, vous niez être versés tous deux dansl'art de la ventriloquie et de la prestidigitation, et de l'autre voici que vous avouez avoir })arlé à ladite portière en vous rendant invisibles à ses yeux et avoir changé une commode en chameau ! N'est-il pas évident que de pareils tours d'adresse ne peuvent être exécutés que jiar des praticiens consommés dans l'art que vous prclcndcz ignorer?

— Mais, M. le juge...

— Le fait est acquis, vous l'expliquerez plus tard. Je vous ferai seulement remarquer qu'il ressort de ceci une présomption des plus graves : il est avéré, par tous les renseignements pris au nom de la justice, que jamais vous n'avez laissé soupçonner aux personnes qui vous ont employés, vous accusé et vous accusée, aux travaux de vos états de lithographe et de fleuriste, que vous étiez si profondément habiles dans la ventriloquie et la prestidigitation.

— Parbleu î je le crois bien , puisque ma femme et moi, je vous le répète, M. le juge, nous n'avons été ni joueurs de gobelets ni...

— Allons, vous retombez encore dans vos contradictions mensongères et flagrantes. Prenez garde !

— Mais, non d'un petit bonhomme ! c'est à devenir chèvre!... Quand je vous dis que...

— Accusé, taisez-vous !

— Oui, tais-toi, Gilbert; tout à Tlieure nous dirons la vérité, tout s'expliquera, et l'on nous laissera nous en aller.

— Les faits s'enchaînent et se déroulent parfaitement, reprit le magistrat ; votre existence est d'abord pleine de mystère, vous vous donnez pour ce que vous n'êtes point, et vous cachez ce que vous êtes avec une incroyable dissi-

mulation, témoin vos négations contradictoires au sujet de votre habileté comme joueur de gobelets et ventriloque. J'arrive à l'un des points capitaux de la prévention qui pèse sur vous... je veux parler de vos excursions nocturnes. Il est acquis à l'instruction que vous avez passé, vous et votre femme, plusieurs jours et plusieurs nuits hors de votre domicile.

— Oui, M. le juge, et c'est tout clair... car...

— Ce n'est point du tout clair : ces excursions nocturnes sont au contraire des plus ténébreuses ! vous les avez entourées d'un si profond mystère, de tant d'habiles précautions, que vous êtes parvenus à sortir de chez vous et à y rentrer, soit de jour, soit de nuit, à l'insu de la portière, à l'extrême vigilance de qui les locataires rendent cependant un hommage éclatant et unanime.

— Je me joins à eux pour chanter en chœur la vigilance de la mère lîadureau : c'est un véritable cerbère, un argus, mais...

— Et ce cerbère, cet argus, ne vous aurait pas vus rentrer ou sortir de chez vous? Toujours vous retombez dans un abîme de contradictions ! Revenons aux faits. Pour entrer ou sortir à l'insu de la portière, par quelle voie passiezvous ?

— Par aucune, M. le juge... car...

— Quelle réponse ! vous ne passiez par aucune voie ! Eh bien, je vais vous le dire, moi, par où vous passiez !

— Ah! par exemple, je voudrais bien le savoir !

— Vous allez être satisfait. Apres de longues investigations, après un examen attentif des localités, en s'entourant d'hommes compétents, la justice, d'induction en induction, a acquis la certitude que, au risque de vous tuer cent fois, vous sortiez, vous et votre femme, par la fenêtre de votre mansnrde, et que, marchant sur la pente du toit avec une incroyable adresse...

— Ah ! très-bien ! s'écria Gilbert en haussant les épaules. Tu vas voir tout à l'heure , ma pauvre Minette, que nous aurons été couvreurs...

— Pourquoi pas danseurs de corde sans balancier? reprit Gilberte. Dame! pour marcher sur les toits sans se casser le cou, il faut avoir pratiqué cet état-là.

— Évidemment, une pareille adresse à marcher si périlleusement sur les toits sans tomber ne peut s'acquérir que par une longue pratique, reprit le magistrat. Cette réflexion a frappé la justice; vos antécédents sont déjà si ténébreux, si suspects, que l'instruction éclaircirasans doute cet autre mystère.

— Mais, M. le juge, ce mystère, nous allons d'un mot vous Texpliquer.

— Vous parlerez en temps et lieu. Toujours est-il que, après être sortis par la fenêtre de votre mansarde et avoir marché sur la pente rapide de la toiture, vous deviez arriver à un étroit chéneau de plomb, autre passage des plus dangereux sur lequel s'ouvrait la lucarne d'un grenier dépendant d'une maison voisine dont vous parveniez ainsi à gagner l'escalier. Cette maison ayant deux issues et plusieurs corps de logis, il vous était facile, sans être remarqués, d'en sortir ou d'y rentrer lors de vos excursions nocturnes. Ainsi s'explique parfaitement le mystère dont elles sont enveloppées, ci cette exj)lication est la seule possible.

— Mais, M. le juge, ea n'a pas le sens commun ! s'écria Gilbert avec un redoublement d'impatience : on est allé chercher midi à quatorze heures pour la chose la plus simple du monde...

— Oh! tout vous paraît fort simple! nous verrons tout à l'heure si cela est aussi simple que vous le prétendez.

— Vous en conviendrez vous-même, M. le juge, lorsque vous saurez la vérité, rei)rit Gilberte; vous serez étonné d'avoir pu un instant nous croire coupables de vilaines choses, nous,

mon Dieu ! qui jamais n'avons fait ni tort ni mal à personne !

— Accusée Gilberte, n'espérez pas m'abuser par votre air naïf! je connais mon monde ; taisez-vous! Ainsi, pour moi, il est avéré que, durant ces excursions nocturnes entourées de tant de précautions, de mystères, de dangers, puisque plusieurs fois vous avez risqué votre vie en marchant sur les toits, vous perpétriez les machinations à l'aide desquelles vous êtes parvenus à vous rendre possesseurs de valeurs énormes. En effet, coïncidence frappante, après la dernière de ces excursions ténébreuses, vous quittez soudain votre modeste logis, vous achetez cet hôtel, et vous vous livrez à de si folles prodigalités que la justice finit par s'en émouvoir. Cependant elle n'agit qu'avec une extrême réserve ; avant de faire planer sur vous une prévention des plus graves, elle recherche vos antécédents, ces antécédents sont des plus fâcheux, et vous n'avez pu nier la majorité des charges accablantes qui en ressortent contre vous. De ce moment, la justice est fondée à véhémentement soupçonner que cette immense fortune dépensée par vous avec une sorte de frénésie ne vous ap[)artient pas légitimement. Selon le bruit public, un énorme héritage vous a subitement enrichis; c'est ce qu'il s'agit d'éclaircir, dappro-

fopdir ; cette mission m'est confiée. Je vous interroge sur l'origine de vos richesses ; alors, poussant la raillerie jusqu'au cynisme le plus révoltant, vous me répondez que ces biens immenses vous ont été légués par je ne sais quel oncle Galuchard, fabricant de bilboquets, et mort au Mississipi. Ah ! prenez garde, accusés, prenez garde! Vous feignez de méconnaître votre situation! elle est écrasante pour vous ! car si vous ne justifiez pas légalement, authentiquement, de l'origine de vos grands biens, non-seulement la justice mettra le séquestre sur eux, mais elle vous demandera un compte sévère des machinations frauduleuses, criminelles peutêtre, à l'aide desquelles vous avez acquis ces richesses; vous serez immédiatement conduits en prison ! une instruction criminelle sera dirigée contre vous, sans préjudice de l'action correctionnelle à l'endroit de vos injures et de vos violences contre des magistrats dans l'exercice de leurs fonctions! Maintenant, accusé Gilbert, répondez : Pcrsistcz-vous à déclarer que vos richesses vous ont été transmises par héritage?

— Non, monsieur.

— Ah!... enfin! s'écria le magistrat triomphant ; vous l'avouez donc?

— Oui, M. le juge : j'avouerai même que Minette et moi. nous avons eu tort de faire une

mauvaise plaisanterie en vous parlant de feu notre oncle Galuchard...

— Ce repentir est tardif, mais il n'est jamais trop tard pour dire la vérité; alors expliquezmoi comment ces valeurs énormes , qui se comptent par millions, se trouvent entre vos mains.

— Je vais vous l'apprendre, M. le juge.

— Et vous verrez, comme vous le disait mon mari, que rien n'est plus simple. Jamais de notre vie nous n'avons menti, et nous ne commencerons pas aujourd'hui. Quand Gilbert vous aura dit toute la vérité, M. le juge, vous serez le premier à reconnaître que nous sommes d'honnêtes gens, et alors vous me pardonnerez, n'estce pas, de vous avoir manqué de respect quand vous nous avez accusés d'avoir eu une mauvaise conduite ? A ce reproche je me suis emportée contre vous, M. le juge ; j'ai eu tort, grand tort, car vous êtes un homme d'âge... Enfin, écoutez Gilbert, je ne vous demande que cela, et quand vous l'aurez entendu, je suis sûre que vous serez bon et indulgent pour nous.

— Quelle rusée coquine avec son petit air sainte nitouche! dit tout bas le commissaire au magistrat. C'est qu'on serait capable de se laisser prendre à sa voix doucereuse !

— Ce sont de grands coupables, si je ne me

trompe, répondit le magistrat. Ils ont un front d'airain ; ils feignent de se trouver fort à leur aise. Voyons un peu comment ils espèrent se tirer d'affaire.

Gilbert et Gilberte se voyaient déjà libres : il ne s'agissait pour eux que d'expliquer l'origine de leurs richesses. Le jeune homme, s'adressant donc au magistrat d'un air parfaitement sincère et rassuré :

— Voici, M. le juge, de quelle manière nous sommes devenus millionnaires, dit-il. Il y a environ six mois, un dimanche, en nous promenant, ma femme et moi, sur le boulevard Saint- Denis , nous avons acheté , à l'étalage d'un marchand ambulant, une petite bonne femme couleur de rose, et grosse comme le pouce. C'est à elle que nous devons nos richesses...

A ce début le magistrat, d'abord stupéfait, bondit sur son siège et s'écria :

— Quelle audace!... comment! vous osez continuer vos cyniques et révoltantes plaisanteries?...

— Mais, M. le juge, reprit Gilberte, mon mari vous dit la pure vérité... h preuve que la petite bonne femme nous a coûté cent sous ou cent dix sous, je ne me le rappelle pas au juste... Enûn, c'est un Auvergnat qui nous l'a vendue... il en voulait douze francs, et...

— Taisez-vous ! s'écria le magistrat de plus en plus persuadé, non sans raison d'ailleurs, que les accusés se moquaient de lui. Comment! vous me dites que vous allez m'expliquer clairement l'origine de votre fortune, et vous venez me parler d'une petite bonne femme qui vous a coûté cent sous!

— Certainement, fit Gilbert, puisque c'est cette petite bonne femme qui, je vous le répète, nous a donné nos millions.

— Quoi ! reprit le magistrat abasourdi et ne pouvant croire à ce qu'il entendait, quoi ! c'est là l'explication que vous me donnez?... mais vous voulez donc me mettre hors de moi !

— Ah çà, M. le juge, entendons-nous! vous me demandez la vérité, je vous la dis, et elle vous met hors de vous... Ce n'est pourtant pas ma faute, à moi !

— Je vous jure que Gilbert vous dit la vérité, M. le juge! Cette petite bonne femme était une Korrigan, une fée qui satisfiiisait à tous nos désirs et nous donnait autant de millions que nous en voulions.

— Les entendez-vous? s'écria le magistrat de plus en plus courroucé, en s'adressant au commissaire. Voilà maintenant qu'ils me répondent par des contes de la Mère l'Oie! par des contes de fées !

— Dame ! M. le juge, puisqu'une fée est venue à nous ! Cela nous a d'abord autant surpris que cela vous surprend; mais ce que nous vous disons n'en est pas moins la vérité.

— Ainsi, accusés, vous persistez dans cette fable absurde? vous refusez d'expliquer comment vous vous trouvez possesseurs d'une fortune considérable?

— Mais au contraire! s'écria Gilbert; nous vous l'expliquons, puisque c'est la Korrigan qui nous Ta donnée, cette fortune !

— Voyons jusqu'à quel point ira votre audace, reprit le magistrat avec une indignation contenue ; poursuivez.

— Apres avoir acheté la petite bonne femme, qui semblait être fabriquée en une sorte de porcelaine, nous l'emportons, et, en arrivant chez nous, nous la plaçons sur notre cheminée. Mais voilà -t- il pas qu'elle s'anime, qu'elle saute, qu'elle parle!... Et puis elle se change en lumière, s'évanouit, et il ne reste d'elle que sa voix, qui nous dit, à mon mari et à moi : « Mes amis, je suis retenue dans ce monde-ci depuis deux mille ans et plus. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, je vous l'accorderai jusqu'à ce que vous vous trouviez assez satisfaits de votre sort pour me dire : Va-t'en Korrigan! Alors seulement le charme qui me retient en ce

monde-ci sera rompu, et je pourrai aller rejoindre mes sœurs. «

— C'est absolument comme si vous entendiez la Korrigan, M. le juge. Aussi vous comprenez que n'ayant qu'à ordonner à la petite fée, nous lui avons demandé toutes sortes de choses, par exemple d'être le marquis et la marquise de Montlaur...

— Et nous l'avons été, nous sommes entrés dans leur vie : nous sommes devenus, moi marquise, et Gilbert marquis. Cela vous paraît peutêtre extraordinaire, M. le juge? c'est pourtant vrai.

— Mais bientôt dégoûtés des grandeurs, nous avons voulu tâter de la gloire, et grâce à la Korrigan, j'ai été George Hubert, qui était ici tout à l'heure, et ma femme a été la baronne Poussard avant son mariage avec le général à qui, par mon ordre, la Korrigan a donné la colique toutes les fois qu'il a voulu se battre en duel. Vous avez entendu ce vieux spadassin me la reprocher, sa colique, M. le juge? Je ne le lui ai pas fait dire ! cela doit vous prouver évidemment que nous vous racontons la vérité...

— Voilà comment nous sommes restés plusieurs jours et plusieurs nuits absents de chez nous, M. le juge, car lorsque nous étions le

marquis et la marquise de Montlaur, ou que nous étions George Hubert et Louise, mon mari et moi, nous ne pouvions être à la fois euxmêmes et nous-mêmes, et nous trouver à la fois chez eux et chez nous.

— Aussi la mère Badureau s'est-elle imaginé d'abord que j'étais un prince polonais déguisé parce que je lui avais fait cadeau de deux mille francs; et plus tard, que nous étions M. et madame Bosco, à cause de nos disparitions qu'elle ne pouvait s'expliquer; sans compter quelques petits prodiges, que pour notre amusement particulier j'ordonnais à la Korrigan d'accomplir afin d'étonner la portière, entre autres la transformation d'une commode en chameau, lequel n'était point du tout une illusion de chameau, mais bel et bien un chameau, en chair et en os, aussi véritable que vous êtes, M. le juge, et sans comparaison, un véritable et respectable magistrat en chair et en os.

— Enfin, las de gloire comme nous avions été las des grandeurs, Gilbert et moi, nous avons tout bonneuicnt demandé à la Korrigan dix millions qu'elle nous a donnés; puis, par bon cœur, nous avons renvoyé notre chère petite fée rejoindre ses sœurs.

— Et c'est ce qui reste de ces dix millions.

M. le juge, que nous voulions consacrer à une maison d'asile pour les ouvriers de nos états, ne nous réservant que deux mille cinq cents livres de rente.

— Parce que, de même que nous nous sommes lassés des grandeurs et de la gloire, Gilbert et moi, nous sommes lassés d'être millionnaires, car le bonheur n'est pas là pour nous ! oh ! non, allez, M. le juge! Voilà la vérité, toute la vérité. Nous abandonnons de bon cœur nos millions pour en faire profiter tant de pauvres vieilles gens de nos étals. Notre seule ambition est maintenant de vivre bien tranquillement, bien heureusement, de notre travail et de notre petite rente. Cela vous prouve, M. le juge, que nous sommes de braves gens, et vous nous pardonnez, n'est-ce pas, d'avoir eu le tort de nous emporter, lorsque, avant de nous connaître, vous nous traitiez comme de malhonnêtes gens?

Le magistrat et le commissaire avaient à grand'pcine écouté patiemment, et on le conçoit, ces naïves explications, échangeant entre eux des regards où se lisaient tour à tour la surprise, la colère et le mépris que leur inspiraient et cette fable, à leurs yeux si incroyablement extravagante, et rimpudonce des deux époux qui débitaient cet amas d'impossibililés avec une 4. 19

assurance imperturbable. Aussi lorsqu'ils curent achevé leur récit, le magistrat reprit d'un air sardonique :

— Accusés, vous n'avez rien à ajouter?

— Non, M. le juge.

— Signez votre interrogatoire.

— Oui, M. le juge.

Et ils allèrent apposer leurs noms, Gilbert et Gilberte, au bas du griffonnage du scribe.

— Ça va bien, dit tout bas le jeune homme à sa femme. L'on va nous relâcher, ma pauvre Minette.

— Dieu merci, Bibi ! Vois-tu, l'on gagne toujours à dire la vérité.

— Maintenant, M. le commissaire, reprit le magistrat, faites entrer l'intendant.

Le commissaire amena l'intendant, jusqu'alors enfermé dans une pièce voisine.

M. Guêpier entra paie et interdit. Le magistrat s'adressant à lui :

— Monsieur, dit-il, vous étiez l'intendant de M. Gilbert?

— Oui, monsieur.

— Pouvcz-vous donner à la justice quelque éclaircissement sur l'origine de la fortune de vos maîtres ?

— M. le lithographe m'a dit que cette fortune provenait d'un héritage. La cliosc m'a paru si

naturelle que je ne me suis pas permis à ce sujet le moindre doute.

— A quelle somme se montaient les valeurs remises par les accusés entre vos mains, lorsque vous êtes entré à leur service?

— A dix millions, sans compter douze cent mille francs employés à l'achat de cet hôtel et à diverses dépenses.

— Combien vous rcste-t-il en caisse?

— Sept millions soixante-neuf mille francs, placés en bons du trésor, en rente cinq pour cent, en actions de la banque de France, et trente-deux mille sept cents francs en espèces pour les dépenses courantes.

— Où se trouvent ces valeurs?

— Dans ma caisse, monsieur, gardée par les deux agents que vous avez, en arrivant, mis de planton à la porte de mon cabinet.

— M. le commissaire de police, dit à ce fonctionnaire le magistrat, vous allez accompagner M. l'intendant, mettre sous cachets ces valeurs et ces espèces ; nous transporterons le tout à la caisse des dépôts et consignations; vous apposerez ensuite les scellés sur les portes des appartements et des dépendances de cet hôtel, et ils y resteront jusqu'à ce que l'administration iiit envoyé ici des gardiens chargés du séquestre.

— Allons, monsieur, dit le commissaire à

M. Guêpier , veuillez me conduire à votre caisse.

— Un instant! dit vivement Gilbert, qui ne pouvait encore croire à son arrestation et à celle de sa femme. Nous voulons nous reserver cinquante mille francs pour l'achat de notre petite rente. N'oubliez pas cela, M. Guêpier, nom d'un petit bonhomme !

Le magistrat haussa les épaules et dit au commissaire :

— Vous avez mes instructions ; je n'ai pas besoin d'ajouter que pas un centime ne doit être distrait de la somme que vous trouverez dans la caisse de l'intendant.

— C'est entendu, reprit le commissaire.

Et s'adressant à ^\. Guêpier :

— Allons, monsieur, ajouta-t-il.

— Ah! mes pauvres maîtres! dit l'intendant en suivant le commissaire, mes pauvres maîtres !

— Comment, M. le juge, reprit Gilbert, n'aurons -nous pas du moins nos cinquante raille francs pour acheter notre petite rente?

— Ah! ce n'est pas gentil! ajouta Gilbcrte, puisque nous abandonnons tout le reste.

Le magistrat se tournant vers les agents de police :

— Allez à la place la plus voisine chercher un fiacre, dit-il. Deux d'entre vous y monteront avec les accusés, et vous suivrez ma voiture jusqu'au dépôt de la préfecture de police.

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