‹ Ginette la rêveuseChapitre 10 sur 29 · MAMAN ET ULRIC · texte numérisé non relu

MAMAN ET ULRIC

Jusque-là je n'avais aimé à jouer que seule. Mes quatorze ans venus, il me déplut moins de prendre part aux amusements sportifs et bruj^ants de mon frère et de notre cousin Harry. J'aimais surtout les regarder lutter ou boxer ensemble. Mon frère, de petite taille, leste et fluet, cabriolait comme un fox-terrier ; il glissait, se reculait, revenait d'un saut, harcelant et taquin, tricheur aussi, craiprnant les coups.

J'admirais Harry, bel Anglais de vingt ans, athlétique, superbe et doux. Tout en lui me plaisait violemment ; son visage rasé aux beaux traits impassibles, qu'éclairait dans le

rire une expression charmante de câlinerie gosse ; le jeu de ses muscles, visible sous le chandail léger, sa façon de marcher en balançant un peu son large buste, la majestueuse et manifeste impression de force éprouvée qui se dégageait de lui, même sa prononciation d'Anglais qui parle bien le français avec, parfois, une intonation ou une tournure de phrase indélébilement britannique... tout cela était pour moi d'une attirance extrême.

Il ne l'ignorait pas ; mes regards le lui' avaient appris et ma jeune admiration ne le trouvait pas indifférent.

Quand il boxait avec mon frère, il remuait peu, campé d'aplomb, parait habilement, attentif aux traîtrises rageuses de René ; Harry supportait vingt chiquenaudes et ne rendait qu'un coup, mais ce coup-là était d'une telle force précise que René s'écroulait... Je les avais surnommé le Petit Fox et le Dogue.

Le Petit Fox hargneux, vexé, se relevait et demandait à recommencer, mais Harry, avec un flegme souriant, répondait :

— Je pense que vous devez vous reposer, cher garçon.

Il venait alors près de moi et René, boudeur, s'éloignait.

Dès que nous restions seuls, je me sentais très émue... Lui aussi... Grande fillette pensive, douce et jolie, qu'une maman, pourtant indifférente, faisait habiller très élégamment, je voyais bien qu'Harry ne restait pas insensible au chic de mes robes et au petit luxe coquet de m'es parures. Je m'asseyais près de lui, soigneuse, attentive à mettre en valeur dentelles ou volants.

Mon beau-frère m'ayant renseignée (le jour de « l'attentat ») sur la finesse attrayante de mes jambes, je les montrais à Harry le plus possible, parfois jusqu'aux genoux ; mais il semblait ne pas les voir ou, d'un geste comme inconscient, il baissait ma jupe avec pudeur.

Mes pensées l'intéressaient bien plus que mes jambes. Il avait de moi une curiosité sentimentale, aiguë, mais placide, timide et patiente.

Quand il mettait son bras autour de ma taille et que je levais les yeux vers sa tête penchée, son regard me pénétrait d'une telle domination tendre que je cachais ma figure sur sa

litrine.

Respectueuse de la force physique d'Harry,

je ne pouvais que me sentir fière de sa douceur protectrice ; néanmoins, j'aurais souhaité de lui moins de silencieuse réserve et plus de galanterie complimenteuse.

Je commençais à aller dans le monde. A mon premier bal, je dansai avec lui. Je ne savais pas encore très bien valser, mais lui, semblable au bouvier allemand dont parle Musset (mon ex-passion), valsait à ravir. Je n'eus, très souple, qu'à me laisser guider, entraînée par lui.

Bientôt le vertige s'empara de moi, mais un vertige très doux, qui me laissait tourner confiante, serrée contre mon cousin, amollie de bien-être. Tout à fait étourdie je fermai les yeux et je pensai avec ferveur :

— Oh ! que cette valse dure encore !... je suis bien... Harry m'emporte loin, bien loin,... nous sommes dans un pays que je ne connais pas... Que c'est bon de danser !... un pays très beau où il n'y a que nous deux... Maintenant que nous sommes seuls... il va m'embrasser peutêtre... oh ! que je suis bien... pourvu qu'il m'embrasse !...

La valse finie, ma taille pliait, j'étais à peu près évanouie de langueur. Je m'accrochai, tendre petite loque amoureuse, au bras de mon

Harry, je mendiai des yeux les mots que j'attendais, les mots de flamme et de magie, les mots du plus beau des rêves, les mots qui devaient suivre une valse pareille... Je pensai : « Du moins qu'un bref chuchotement précise notre émoi... Il est impossible qu'il ne me dise pas : « Je vous aime ! »

Harry retint mon corps tremblant, me regarda souriant avec sa câlinerie habituelle et correct, sans trouble, prononça :

— Réellement, la danse est un désirable sport, ne trouvez-vous pas ?

Toutes les petites filles comprendraient ma déception, mais je n'écris pas pour les petites filles. Du reste, les femmes la comprendront aussi, peut-être mieux.

Tel qu'il était, j'aimais Harry tout de même. Comme rien ne s'opposait à ce qu'il m'épousât un jour, je pensais que, devenue sa femme, il se départirait sans doute de sa froideur envers moi ; en attendant, un autre amour se glissa dans mon cœur.

J'avais fait la connaissance, à ce premier bal, d'un jeune homme de vingt-trois ans, brun, élégant, d'une grâce racée, fils d'une Française amie de maman et d'un père italien. Comme il

me demandait mon prénom, je lui dis de m'apprendra d'abord le sien.

— Gino, répondit-il,

— Et moi, Ginette ! m'exclamai-Je, amusée. Nous rîmes beaucoup, nous rîmes un peu

plus que la coïncidence ne le méritait, mais nous la sentions si propice au développement rapide de notre intimité que nous l'exagérions de parti-pris.

Je le revis assez fréquemment. Ma mère, à condition de ne pas m'y accompagner, me laissait prendre part à toutes les sauteries et soirées où la vraie jeunesse est particulièrement bien accueillie, mais où la maman d'une fillette atteignant sa quinzième année, prend trop facilement l'importance fâcheuse d'une matrone.

Hélas, Gino n'était pas aussi assidu que moi à ces réunions ; comme je m'en plaignais à lui, un jour, il me fit ses confidences : joueur, il passait au cercle la plus grande partie de son temps.

Cette révélation m'imposa beaucoup... je considérai Gino comme un grand débauché et je l'en aimai davantage. Gomment ne l'auraisje pas aimé? Charmant avec moi, il me préférait aux vraies jeunes filles, m'enveloppait de

flatteries, précisant avec art le compliment souhaité. Sa victoire fut complète le soir où il me baisa la main. Ce geste me sacrait femme, donnait à, mes quinze ans une importance mystérieuse, un pouvoir pressenti. Ah ! ce Gino I

Je devins avec lui plus coquette que je n'osais l'être avec Harry. D'ailleurs, ils étaient si dissemblables que je pouvais fort bien les aimer tous les deux sans faire tort à l'un ni à l'autre.

Pourtant Harry devenait jaloux ; il tournait à la mélancolie, critiquait mes libres allures, me reprochait mes longues conversations avec les jeunes gens, surtout avec Gino.

Je dis un jour à mon cousin qu'il n'avait pas de sang anglais dans les veines.

- — Oh ! Dites pourquoi ?

- Parce que tu ne sais pas flirter !

— Je sais, mais je méprise.

— Et parce que tu n'admets pas que je flirte !

— Gela non, vous ne flirtez pas seulement ! le dis qu'il est impropre de n papilloter » ••omrne vous faites !

Je compris que mon cher amoureux anglais

avait voulu dire « papillonner », mais je pris un air vexé pour lui répondre :

— Mes cheveux bouclent sans papillotes, cher Harry, je te prie de le croire ! » Et je m'en allai, le laissant ahuri, mais furieux. Je l'aimais toujours beaucoup, mais je le supportais mal quand il me sermonnait.

Gino ne me grondait jamais, lui, au contraire. Il se livrait même, pour me déniaiser, à des prouesses oratoires dignes d'un meilleur résultat ; il essayait de m'initier à certains mystères, mais comme, malgré tout, il se montrait peu explicite et n'accompagnait jamais ses discours de gestes ou de dessins, cet écornifleur spécial n'était pas très redoutable.

Ma science n'avait aucunement progressé depuis le jour où je demandai à miss Flossie des éclaircissements sur les occupations nocturnes des gens mariés.

Le geste audacieux, évité sans le comprendre, de mon libidineux beau-frère ne m'avait ouvert aucun horizon.

Je devais être informée bientôt, aussi complètement que possible et grâce à la personne ([ui, normalement, aurait dû mieux que tout autre me préserver d'un tel savoir.

J'ai dit, je crois, que maman avait dans notre hôtel à Paris un atelier, où, comme au château, elle faisait de la sculpture et recevait ses intimes. A Paris, l'atelier se trouvant dans les combles, maman y pouvait accéder directement, de sa chambre, par un petit escalier tournant, mais le grand escalier y conduisait aussi. Ce détail m'importait car, devenue grande, bannie des thés ou réceptions de maman, lorsque j'entendais du bruit dans l'atelier au-dessus de ma chambre, je montais écouter à travers la porte. En général, je n'entendais qu'un brouhaha confus de conversations, parfois je saisissais une phrase drôle, un air léger pianoté d'un doigt, un éclat de rire... et je redescendais, heureuse, avec l'impression délectable d'avoir un peu trompé mon monde.

Un jour que maman avait, devant moi, donné ordre de monter à son atelier plusieurs gerbes de fleurs, j'en conclus qu'il devait y avoir grand gala et que sans doute on ferait de la musique. Effectivement, peu après, j'entendis s'élancer, pur et grave, le chant d'un violon. Pour entendre de plus près l'émouvante mélodie, je grimpai à mon poste d'écoute.

Tout bruit, quand j'arrivai, avait déjà cessé ;

je ne perçus que le murmure chuchoté de deux voix.

Je redescendis lentement ; puis, ayant réfléchi, je remontai pour essayer d'entendre mieux.

Un petit rond lumineux, inhabituel, sur la porte retint mon attention. Je compris qu'à l'intérieur la portière, probablement retenue par le bouton, ne masquait plus le trou de la serrure.

Je ne manquai pas une si belle occasion de regarder avidement.

Le spectacle ne me parut point, sur l'heure, suggestif ; il l'était cependant, et peu fait pour mes yeux innocents. Dans un renfoncement, formant alcôve, sur un immense divan drapé, ma mère étendue, mordait avec ardeur les lèvres d'un monsieur...

Je ne voyais de l'homme que la nuque dégagée du faux-col, le dos arrondi par un effort rythmé. Puis l'homme s'effondra sans plus un geste...

Son immobilité, comme nouée à celle de ma mère et succédant à des mouvements d'une rapidité particulière, me remit brusquement en mémoire (ce fut si triste et si brutal) les accou-

plements dont j'avais été témoin, de certaines bêtes. Je comparai... C'était formel !

Je restais là, stupide, non pas révoltée, à vrai dire, mais affreusement angoissée, proche des larmes. Cette soudaine révélation me désespérait. Sans me l'expliquer, sans le comprendre même, je sentais que je venais de voir, trop tôt, une scène désillusionnante, à laquelle je n'aurais dû arriver que peu à peu. par étapes, lentement.

Je regardai encore, voulant savoir qui était Thomme. Je le vis, c'était Ulric de Vigneulles, un grand garçon de l'âge d'Harry. Il se rajustait, aucun détail de son débraillé intime ne m'était apparu.

En redescendant, je trouvai dans ma chambre miss Flossie qui m'attendait pour ma leçon de physique.

Sûre de ne point parvenir à lui cacher mon trouble, je me trouvais désemparée, maîtresse d'un secret trop grand pour ma taille. Elle m'avait toujours montré beaucoup d'affection. Comme elle m'interrogeait avec obstination sur la cause de mon émoi, je finis par lui dire tout, tout...

D'abord, tant j'tiésitais, elle ne comprit pas ; enfin, dès qu'elle fût édifiée, elle s'écria :

— Combien choquant ici, chez elle ! Quand il y a tant de petits « pieds sur terre » dans Paris !

Puis elle ajouta, pratique •.

— Il est nécessaire que votre maman ne sait pas que vous connaissez son amour pour Ulric.

— Elle aime Ulric, maman?

— Réellement, je pense ainsi, affirma miss Flossie avec dignité.

Je songeai aussitôt : <« Alors, quand on aime... »

Et j'essayai d'obtenir des explications sur l'amour.

Mais miss Flossie, assise à une table, ouvrit un livre et prononça de sa voix la plus professorale.

— Je commence le cours, veuillez écrire : Wollaston a démontré l'identité des électricités statique et dynamique...

Voilà qui m'était profondément égal !

Je convainquis miss Flossie de l'impossibilité où je me trouvais, pour raison de migraine, de l'écouter davantage, malgré le puissant intérêt de la leçon ; et je séchai le cours.

Restée seule je m'allongeai et réfléchis. Aujourd'hui encore, je trouve impossible de réfléchir sinon allongée ; aussi Napoléon qui dictait un important courrier en se promenant, les mains au dos, m'a-t-il toujours inspiré le plus grand respect, beaucoup plus pour cette manie que pour d'autres choses plus considérables qu'il a faites, dit-on.

Premier point : Maman aime Ulric.

Second point : C'est parce qu'elle l'aime qu'elle lui a permis de se placer sur elle et de faire... comme les bêtes.

Troisième point : Moi, j'aime Harry et j'aime Gino, mais jamais, jamais, je ne les autoriserai à froisser ma robe ou à m'écraser de leur poids.

Ce troisième point établi, je m'interrogeai sur le plaisir que je pourrais éprouver par un rapprochement entre leur corps et le mien. Je ne ressentis aucun désir équivoque, mais, pressentant les douceurs d'une grande intimité chaste, je m'égarai dans des songeries...

« Un jour, peut-être, je laisserai Gino, ou Harry, s'étendre près de moi dans un grand lit ou sur un large divan... Nous serons tout nus tous les deux., c'est plus joli qu'habillés... Il

me tiendra clans son bras et, peut-être, je poserai ma bouche sur sa poitrine. Mais ce sera tout et on restera tout le temps comme ça, sans bouger. Après il fera nuit et on se rhabillera sans rien dire...

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