LE MARI DE MA SŒUR
Après une longue convalescence on m'envoya passer l'été chez des fermiers de mes parents, dans la Beauce.
Je devais vivre, par ordre du docteur, en libre petite brute, sans aucune contrainte, presque sans surveillance. Miss Flossie ellemême ne devait pas me chaperonner et ne m'accompagna pas.
Hors de tout contrôle, j'eus le loisir de regarder certains spectacles qui s'étalaient avec une liberté bien campagnarde.
Des curiosités me. vinrent que, jusque-là, j avais ignorées.
La différence des sexes me fut révélée par les bêtes que j'observais, toutes les fois que je le pouVviis, avec un intérêt minutieux. Une grosse
chatte que je caressais souvent mit ses petits au monde presque devant moi ; des chiens folâtrèrent sous mes yeux et j'assistai, ignorée mais attentive, à l'accouplement d'une vache et d'un taureau... Cette opération m'effraya et me laissa, relativement ignorante, dans une grande perplexité. . . . .
Cette science fraîchement acquise donna un cours nouveau à mon imagination, sans que pourtant il se formât dans mon esprit la moindre corrélation entre certains mouvements des anirnaux et les gestes que pouvaient accomplir les grandes personnes.
Du reste l'humanité ne m'intéressait guère, pour le moment. Les paysans qui m'entouraient me semblaient de langages et de mœurs incompréhensibles ; leur rusticité balourde me choquait. Quant aux braves fermiers chez qui je me trouvais, j'appréciais uniquement la liberté dont ils me laissaient jouir.
Je pouvais partir le matin, emportant des tartines beurrées et des noix, ne rentrer que le soir si bon me semblait. Toute la journée je vagabondais, grisée de solitude heureuse ; je m'asseyais souvent sur les bords d'une petite rivière, tout près de l'eau et je chantonnais
avec elle... Mon rêve était d'avoir un joli bateau rhiricë, "dans lequel je m'étendrais et qui m'emporterait loin, longtemps, toujours, glissant" coriime uri' bisèàii avec iin imperceptible clapotis' gazouillant. Cette embarcation de songe ne comportait naturellement ni voiles, ni avirons, ni moteur d'aucune sorte. Ma douce volonté persuasive devait seule le mouvoir et le conduire.
Oh ! les belles vacances d'enfant presque sage ! iVIa plus grande perplexité fut de prendre un plaisir inexpliqué, mais sournois à guetter des couples qui passaient, les bras à la taille, se serrant, parfois s'arrêtant, pour mieux se regarder.
Je n'ai jamais rien vu de plus précis... mais je rentrais au crépuscule !
Un jour,, j'entendis un homme dire gaîment à une vieille :
— Faut préparer des langes, la mèri; : j'ai vu la Jeanne et le gars Frétu qui s'embrassaient à pleine bouche !
-—On y pourvoira, mon fils, répondit la vieille.
Cette foifî je possédais une certitude : les pe-
tits enfants venaient quand on autorisait un garçon à vous embrasser sur les lèvres.
Néanmoins, je ne m'en tins pas absolument à cette explication et résolus de m'informer.
De retour à Paris, je dis à miss Flossie :
— Lorsqu'un monsieur et une dame sont mariés, je sais qu'ils couchent dans le même lit. C'est pour quoi faire ?
— Mais, rien.
— Si, ils doivent faire quelque chose, mais vous ne voulez pas me le dire.
— Je dis non : ils ne font rien.
— Oh ! jurez-le moi !
— Pourquoi jurer ? Non est non, n'est-ce pas?
Elle sortit, feignant un grand courroux.
Pourtant, pensai-je, ils s'embrassent au moins sur la bouche, ça je le sais ! Je devinai que miss Flossie ne m'apprendrait rien et je décidai d'interroger ma sœur Blanche. Il fallait que je fusse travaillée d'une curiosité bien vive, car je redoutais toujours de paraître sotte devant elle. Je lui posai la même question qu'à mon institutrice.
Ma sœur, pieuse et gourmée, n'avait pas surtout ma candide effronterie ; elle jeta les hauts
cris, et s'en fut trouver maman à qui elle assura :
— Ginette me dit des saletés !
Je dus comparaître devant ma mère qui me gronda et me punit très sévèrement, très injustement.
Je ressentis une amère rancune contre Blanche et je me jurai de me venger un jour. Elle avait alors dix-huit ans et se maria peu après.
Son mari me déplut beaucoup : une tête d'apôtre inutile ; porteur d'une barbe noire si longue que j'avais la hantise d'en faire une natte nouée d'une ficelle ; ses petits yeux, trop bleus sous des sourcils férocement sombres, m'apparaissaient comme un mensonge permanent ; enfin, ses cheveux trop collés m'inspiraient le désir frénétique de les embroussailler en ébouriffements grotesques par des schampoings inattendus (à la limonade gazeuse, par exemple).
Je détestais surtout son assommante habitude de me traiter en toute petite fille ; il m'embrassait trop, il me regardait aussi d'une manière particulièrement déplaisante comme jamais personne ne m'avait encore regardée ;
quand il roulait béatement mes boucles sur ses doigts, j'avais envie de l'assassiner.
Un jour, demeuré seul avec moi, il se montra d'àboi'd très empressé, très affectueux, puis, brusquement, il m'attira vers lui et m'assit étir ses genoux ; il vanta la petitesse de mes pieds, la finesse de mes clievilles, puis son geste frôleur toucha ma jambe jusqu'à la cuisse. Je voulus me dégager, mais il me retint brutalement et touilla mes dessous pour essayer une caresse dont je fus outrée.
En même temps, il s'obstinait à poser ses lèvres sur les miennes. Je me défendis de toutes mes forces, affolée, et criai même au secours !
Ma sœur, de la pièce voisine, accourut. Le séducteur m'avait lâchée; elle. me vit debout, toute rouge, essoufflée, les cheveux en désordre.
En présence de Blanche, une idée me vint. Son mari, très congestionné, nous regardait, stupide, l'une et l'autre. Je pouvais certes tout arranger encore en prétextant un jeu, un enfantillage. Au contraire, je gémis, vhidicative et doucereuse :
— Oh ! Blanche ! Ton mari ran dit aussi des saletés !
Et je m'en allai.
Je ne connus pas la conséquence de ces paroles qui assouvirent si délicieusement ma rancune ; mais je dus être bien vengée...