‹ Ginette la rêveuseChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

GTN'O M AIME

Gino cependant s'énervait. Il me répétait à chaque instant qu'il voulait me voir dans son petit pied-à-terre loué à mon intention. Mais comment sortir se^ile? D'autre part miss Flossie, bien que j'eusse mis son indulgence au courant de mes flirts, se refusait à m'accompagner chez Gino. Elle approuvait mes projets de mariage avec Harry, admettait en même temps une intrigue avec Gino, mais, d'aucune façon, ne voulait entendre parler du « pied-sur-terrre. » Touchée de ma tristesse, elle trouva une solution intermédiaire. Une de ses cousines, miss Gardner faisait chez elle de petits travaux de peinture ci pouvait au besoin donner des

leçons. C'est dans son appartement et en sa présence que je devais retrouver Gino.

Miss Flossie me sembla tùiite heuri*u>;e de cet aî'rang-omcnt ; elle me conduisait jusqu'à la maison, me quittait à l'ascenseur, disparaissait pour des courses secrètes et ne montait chez miss Gardner que deux heures après, pour me chercher. J'ignorais le but de ses mystérieuses promenades, dont elle revenait généralement un peu décoiffée ; parfois ses cheveux sentaient le tabac. Il n'importe.

Miss Gardner vivait seule, sans aucune domestique, et m'ouvrait toujours sa porte ellemême.

Un jour, quand j'arrivai, ce fut Gino qui se présenta.

Emu, heureux de me recevoir sans témoin, il m'expliqua avec volubilité que miss Gardner avait dû s'absenter pour un quart d'heure, pas plus d'un quart d'heure. Il insistait, pour me rassurer, mais je ne ressentais pas la plus légère crainte. Je savais maintenant que les baisers lèvres à lèvres ne suffisent pas à produire des bébés, de sorte que, sans rien redouter, je laissai Gino, presque tout de suite, poser sa bouche sur la mienne. Jamais personne,

même Harry, ne m'avait embrassée ainsi. Le baiser de Gino fut une chose exquise... il me fit éprouver le même ravissement verti^neux qui lors de ma première valse, m'avait chavirée, mais avec un trouble intime plus énervant. Ce baiser se transforma, devint pénétrant, humide et je ne l'aimai plus ; je repoussai Gino avec un rire hypocrite destiné à cacher mon émoi.

Gino cependant m'inquiétait ; je ne lui connaissais pas ce masque violent, comme irrité, que corrigeaient à peine des yeux, nouveaux eux aussi, embués d'une incertaine douceur, un peu démente...

Il me reprit dans ses bras mais, à me sentir cabrée, reconquit assez d'empire sur lui-même pour se montrer habile et me conduire à un canapé où il s'assit près de moi, tout près de moi, et me parla. Son discours fut infiniment adroit : d'une véhémence adoucie de langueur, d'une farouche câlinerie brusquement tutoyeuse, suivie d'humbles adorations chuchotées... Rien n'y manquait, ni la soudaineté irrésistiblement spontanée de cet agréable aveu : « Tu es trop jolie, j'en deviens fou ! », ni la mélancolie mal résignée :

— « Que suis-je pour vous ? moins que

rien... », préparant la supplication : « Pitié, ne me tuez pas ! » dont l'outrance, corrigée par un : « Que vous devez me trouver bête, mon Dieu ! » accablé, devenait admissible.

Et tout cela bien dit, avec la voix qui sombre, le rictus désespéré, le geste faussement discret pour écraser une larme... Et cette blague amère pour se moquer de soi-même ; ces hochements de tête prolongés, comme égarés, qui formulent, sans doute possible : « Voilà où j'en suis ! Je ne m'appartiens plus... pantin... plus de volonté... rien qu'elle ! »

Moi qui n'étais qu'une gosse, je me mourais d'orgueil d'inspirer un amour dont l'expression pût atteindre une telle éloquence...

Deux ou trois gestes de Gino avaient suffi, comme par magie, à disposer les coussins du canapé dans les endroits les plus favorables au bien-être douillet de mon corps allongé.

Lui, il avait glissé à terre, en une émouvante prostration ; il posait sur mes genoux son menton fin, tendait vers moi sa jolie tête ardente et murmurait assidûment des mots de tendresse à me rendre folle.

Il devait me guetter, calculer son élan...

Gomme j'avais fermé les yeux pour mieux

savourer cette phrase : « Ton pouvoir, tu ne le connais pas, Ginette irrésistible, cher miracle adoré, ma petite pas à moi, mon tourment de chaque heure, si tu savais... », je sentis Gino étendu soudain près de moi. Le canapé n'était pas large, je voulus me reculer vers le dossier pour faire un peu de place à mon doux orateur, mais il me retint contre lui, mêla ses jambes aux miennes et, prudent, ne bougea plus. Il continua seulement de parler avec une ponctuation troublante : « Ecoute, ma fleur chérie : (un baiser dans les cheveux) sens-tu combien je suis à toi? (un baiser près des lèvres) Je t'aime ! Je t'aime tellement trop ! (des baisers sur la bouche...) Ah !... »

Ces baisers me devenaient précieux, dispensateurs de frissons incomplets, mais doux comme des promesses.

Gino pouvait se taire, j'étais charmée. Même il pouvait agir ; infligé par lui, le martyre m'eût paru délectable et apaisant.

A des mouvements qu'il fit, au bruit de vêtements enlevés, je compris qu'il ne fallait point ouvrir les yeux et j'attendis...

Gino actif revint vite, cette fois pour une offensive directe... Je l'entendis supplier :

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« Fais voir tes yeux !... » et je les rouvris. A cet instant mon regard se posa sur une glace accrochée au mur, face à nous et je reconnus l'attitude de Gino. Oui, j'avais déjà vu, dans l'atelier de maman, cette nuque penchée, ce dos courbé, cet équivoque agenouillement pour un effort qui allait aussi... moi... me marteler en cadence? Ah î pas ça ! Non !... Pas cette laideur sale !

Je me dégageai avec une prestesse souple et me laissai glisser à terre, vite relevée et hors d'atteinte, aussi rapide qu'une bête jeune, en péril.

Je pensais si intensément ces mots : « On fait donc toujours la même chose, en amour ! » que je les prononçai tout haut... Gino, rageur, presque haineux de me croire avertie et plus du tout novice, ricana : « Tu es prudente et pas bête, ma petite ! » J'étais toute naïveté, pourtant, et toute candeur... Je me rappelai mon beau rêve si pur, d'avoir l'Aimé nu, près de moi nue, et de nous en tenir là, sans un geste... Hélas ! Je commençais à croire que toujours interviendrait l'odieux geste d'Ulric, sur le divan maternel...

Gino debout, maintenant, tout à fait correct,

s'éfcait si habilement revêtu que je n'avais rien aperçu de son rhabillage pas plus du reste que de son déshabillage qui, à vrai dire, ne m'intéressait pas.

Il me dit posément :

— Ma présence vous est sans doute désagréable, aussi ne vais-je pas vous l'impose]plus longtemps. Mes respects, Ginette.

Cette phrase si mondainement protocolaire, me parut, après les effervescences des autres, plutôt comique.

Gino partit, après un salut courtois, sans que j'eusse riposté par le moindre mot.

Une demi-heure, peut-être, s'écoula, pendant laquelle étendue à nouveau sur les coussins du canapé, je savourai le plaisir confus d'avoir goûté toutes les joies d'un acte, sans le commettre. Evidemment je me trompais de l'essentiel, mais je n'en savais rien. Il ne me venait point de rancune contre Gino ; j'en voulais à l'amour de n'avoir qu'une façon déplaisante de se manifester, mais je n'en voulais pas à Gino d'avoir désiré me la faire connaître.

Je m'endormis à moitié, songeant que l'exemple d'une mère manquant de toute retenue entre les bras d'un monsieur entreprenant,

pouvait du moins instruire sa petite fille, mise en garde par ce vilain spectacle...

Miss Gardner et miss Flossie me trouvèrent dormant comme l'ange que je n'avais pas cessé (rêtre.

Mon institutrice marqua une certaine inquiétude de mon entrevue solitaire avec Gino, Elle avait bien tort ! C'est si facile de se défendre, quand on le veut...

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