CHAPITRE VII
HARRY m'aime
Deux jours après la retraite vexée de mon ami Gino, et sans l'avoir revu, je partis au château où Harrj devait être arrivé déjà, de retour de Londres.
Mon beau cousin était plus taciturne que jamais ; saps doute avait-il appris mes rendezvous chez miss Gardner et je m'apprêtais à subir ses reproches injustes avec une impressionnante dignité.
Dès que nous fûmes seuls, Harry mit son bras autour de mi taille, comme d'habitude, et me dit :
— Chère Ginette, je suis peiné !
— Pourquoi?
— Nous ne devons plus marier nous deux. Cela est devenu une impossible chose.
— Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal ? questionnai-je, plus enfantinement boudeuse que réellement digne.
Je croyais à une querelle d'amoureux, mais Harry m'expliqua des choses compliquées, des histoires d'héritages, de procès ; bret, ses parents étaient ruinés et lui, pauvre, na pourrait pas m'épouser.
Je ne protestai point contre cet arrêt, tant le ton d'Harry était péremptoire. Sa grande tristesse m'empêchait de discuter sa décision. Mais cet obstacle inattendu, nous empêchant de devenir jamais un jour mari et femTie, suscita en moi, pour lui, une exaltation de tendresse... « Il y a des gens, dit Courteline, chez lesquels la simple certitude de les pouvoir satisfaire, fait naître des besoins spontanés. » Possible ; mais, pour moi, c'est le contraire. . D'ailleurs les maximes les plus belles, comme les femmes les plus laides, supportent d'être retournées.
Enfin, par contradiction ojl pour consoler mon pauvre Harry navré, je me serrai contre lui et, levant vers le sien mon visage quêteur, je lui offris ma bouche. Ses yeux se trou-
blèrent ; il essaya de me repousser ; alors je me haussai vers lui jusqu'à effleurer ses lèvres et le « cher doux garçon » m'embrassa.
Pendant ce baiser, je cherchais à retrouver le frissonnant vertige goûté avec Gino, mais je ne ressentis qu'un émoi langoureux et chaste, le reflet, sans plus, de la joie que je donnais. Sincère baiser d'Harry, simple, un peu solennel, comme Harry lui-même !
Lorsque nos bouches se disjoignirent, un si visible bonheur transfigurait Harry que, pour la première fois, je compris l'étendue de mon empire sur lui.
Il ne fut plus, entre nous, question de mariage, mais je m'appliquai à triompher de la réserve d'Harry qui semblait considérer notre premier baiser comme devant être aussi le dernier ! De même que j'avais su échapper aux gestes trop définitifs de Gino, je sus vaincre les scrupules de mon cousin ; ce fut plus difficile, sinon plus méritoire.
Il résistait de moins en moins et, après chacun de nos baisers, je le sentais conquis davantage et plus profondément troublé !
Cette année-là nous étions absolument li-
bres ; mon père et mon frère voyageaient et maman ne quittait guère son atelier.
D'autre part, miss Flossie croyait toujours à des fiançailles éventuelles entre Harry et moi et nous laissait flirter, confiante en la retenue d'un Anglais vis-à-vis d'une jeune fille ; elle ne me soupçonnait pas capable d'orienter, vers de dangereuses destinations, des rapports jusquelà fort innocents.
Gomme de grands orages nous chassèrent bientôt du parc, les recoins obscurs des salons inhabités devinrent pour Harry et moi d'enviables refuges dans le grand château presque désert. Pour jouir d'une solitude complète, sans aucun danger d'être surpris, il nous suffisait d'entrer dans la salle de billard, d'en refermer la porte à clef et de ne pas faire trop de bruit. J'aimais beaucoup cette cachette, les volets en étaient clos, il y faisait frais, je m'y sentais en sûreté. Pourtant le danger était proche, assis près de moi sur l'étroite banquette de cuir, il me serrait dans ses bras... Mais je le dominais assez pour le vaincre toujours !
C'est moi qui pris un jour l'initiative de m'asseoir sur les genoux d'Harry... J'entourai son cou de mes bras et je lui plantai sur les
lèvres un baiser magnifique, fouilleur, un baiser comme ceux que Gino m'avait appris, un baiser qui dura longtemps... Mon docile amoureux ne risqua pas un geste, mais, tout à coup, je sentis trembler son grand corps, je perçus un gémissement de joie en même temps qu'il rejetait sa tête en arrière, mordant sa lèvre pour ne rien dire. Les yeux clos, son visage reflétait un trouble extasié qui me bouleversa :
Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-il arrivé? » Puis Harry se dégagea doucement, me fit lever, se leva lui-même, attendrissant de gaucherie, la démarche mal assurée, presque boudeur. Je pressentis un mystère, avec l'intuition qu'il ne fallait pas questionner Harry tout de suite, mais plus tard, peu à peu...
A partir de ce jour-là, il mit un soin particulier à éviter entre nous de trop intimes effusions... Lorsque je lui demandai pourquoi il avait eu l'air si heureux et ensuite si fâché, il ne me répondit pas et rougit : son silence énerva la petite Eve que je devenais, je harcelai le pauvre Harry de coquetteries et de baisers et comme il persistait à refuser de me ré- ]jondre, je lui dis un jour que je no viendrais plus le retrouver au billard.
Il aimait son tourment, mon cher amoureux, car à ridée de ne plus me voir dans notre cachette, il perdit tout son sang-froid et m'attira contre lui comme le jour de notre valse. Il s'appuyait, presque assis, sur le billard ; soudain, il s'arc-bouta, me saisit, me souleva et nous nous trouvâmes tous deux couchés sur le drap vert du grand meuble dur. Harry ne se rapprocha qu'un peu de moi, nos bustes seuls se touchaient pour la première fois ; par-dessus ma chemisette, il effleurait ma gorge de ses doigts, puis il vint poser sur mes seins sa bouche caressante... Bientôt il enfouit sa tête sous mon bras, ses mains se crispèrent à mes épaules... je restai immobile, attentive, et je le vis frissonner d'un mystérieux émoi... Quand il se redressa, il ne s'éloigna pas comme il l'avait fait déjà, mais au contraire il murmura près de mon oreille de confuses tendresses où je devinai la reconnaissance d'Harry et sa volonté de m'initier à une délectation égale à la sienne. Il répétait : « Je veux que toi aussi, toi aussi... » A comparer le masque fermé, flegmatique d'Harry avant que la petite Eve intervint et le visage irradié d'am.our qu'il me n)ontrait en ce moment, je goûtais déjà un savoureux orgueil
mais j'en demandais davantage et j'étais infiniment curieuse de comprendre ce dont Harry parlait avec une si fervente ardeur. Je devinais qu'il fallait pour cela lui laisser une complète initiative et j'attendis, pleine d'espoir et de bonne volonté...
Les très jeunes hommes manquent-ils d'adresse, ou les très innocentes Ginettes de sensibilité ?...
Toujours est-il que je ne mauimai point. J'étais émue, un peu honteuse et je trouvais le billard bien dur.
Peut-être que si Harry m'avait en même temps, bercée de tendres mots... Mais, son attention fixée sur un seul but, il s'appliquait avec conscience, silencieusement.
Voyant ses efforts décidément inutiles, il transforma sa caresse. Malgré mon instinctive et brève résistance il me fit connaître un baiser d'une particulière intimité...
Ma surprise et ma confusion m'empêchèrentelles d'apprécier comme il convenait, la gentillesse précise de mon cousin ?
En tout cas, petite sœur Anne déçue, je ne vis rien venir... Môme, l'insistance d'Harn" m'énerva douloureusement.
« Vous me faites mal », lui dis-je.
Ce jour-là, je ne fut pas embrassée plus avant.