‹ Ginette la rêveuseChapitre 13 sur 29 · GINO REVIENT · texte numérisé non relu

GINO REVIENT

J'ignore ce qu'il serait advenu par la suite, de cette nouvelle intimité entre Harry et moi, mais le lendemain il reçut au château un télégramme de son père qui le rappelait en hâte à Lon très.

Nos adieux furent tristes, surtout gênés. Depuis la veille je ne pouvais, sans rougir, regarder la bouche de mon cousin et lorsqu'à son départ il m'embrassa, je tressaillis sous une impression complexe. J'éprouvai, je crois, la première promesse des révélations sensuelles, un regret do voir s'éloigner celui dont les tendres audaces avaient enrichi mon expérience, et le plaisir rancunier de constater son chagrin,

puisque cet éducateur insuffisant n'avait pas su employer, pour instruire mes ignorances, une assez convaincante habileté.

Pendant les premiers jours qui suivirent cette séparation je pensai à lui constamment, je revécus cent fois en imagination la scène du billard, mais, peu à peu, les détails s'estompèrent et la netteté de mes souvenirs s'embua d'une transposition, qui d'abord vague, ne tarda pas à se préciser étrangement. Le drap vert se transformait en une soie jaune à bouquets bleus, le billard se changeait en canapé Louis XV, les cheveux clairs de la tête assidûment penchée sur mon corps indifïérent, les doux cheveux lisses et blonds brunissaient, se renflaient de vagues ondulées, devenaient ceux de Gino.

Je me complus à ces métamorphoses et, bientôt, ma rêverie s'habitua à transformer la salle de billard en salon de miss Gardner, où se trouvait non plus Harry, mais Gino.

Je ne ressentais pas, caressée en songe par mon bel amoureux, le pudique émoi qui m'avait tourmentée avec mon cousin.

Non, Gino me paraissait ainsi remplir une

mission à laquelle le destinaient particulièrement ses aptitudes.

Je reconstituai alors avec précision les événements préliminaires qui m'avaient d'abord surprise auprès d'Harry. Je revis son visage aux yeux clos, tendu vers je ne savais quelle secrète magnificence et je voulus imaginer sur le visage de Gino la même expression de béatitude radieuse.

Etendue sur mon lit, la tête enfouie au creux de l'oreiller, je m'efforçai de sculpter mon rêve à la forme de mon désir. Lorsqu'une ébauche apparaissait, ma volonté ardente essayait de la retenir, pour en caresser les contours d'attentives retouches, pour y fixer enfin la chère et définitive ressemblance.

Je n'y parvins pas ; les traits de mon cousin, toujours, m'empêchaient de distinguer ceux de mon amoureux. Et cela devint une hantise si douloureuse que, pour y échapper, je résolus de revoir Gino.

Je devais précisément aller à Paris avec miss Flossie et y rester trois ou quatre jours (achats, essayages, etc.). J'écrivis à Gino pour lui donner rendez-vous chez miss Gardner, en lui recommandant de la prévenir, non sans ajouteî

que j'espérais bien ne pas la voir assister à notre entrevue.

Au jour convenu, je demandai à miss Flossie de me conduire chez sa cousine ; manifestement ravie par la perspective d'une après-midi de liberté, elle m'accompagna, comme de coutume, jusqu'à l'ascenseur et me quitta.

Ce fut miss Gardner qui vint m'ouvrir ; elle (n'informa que « ce Monsieur » m'attendait, m'introduisit au salon où elle me suivit, causa avec nous quelques instants, puis sortit de la pièce dont elle referma la porte sur nous.

Aussitôt je m'approchai de Gino ; j'avais si passionnément escompté la joie d'un baiser qu'il me donnerait en me retrouvant que je ne pouvais imaginer qu'il voulût m'en priver.

Gela fut cependant. J'avais en face de moi un Gino ignoré, cérémonieux, soudain vieilli, réfractaire, comme figé dans une résolution incompréhensible.

Interdite, je ne pus que murmurer : « Vous ne m'aimez plus, Gino ? »

Je mis probablement dans cette phrase une si tendre déception et une crédulité si désireuse d'espoir qu'il en fut touché. Il prit ma main, me conduisit comme l'autre fois vers le canapé

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jaune à bouquets bleus et s'assit près de moi.

— Si, Ginette, je t'aime encore et je t'aimerai... longiemps, je crois, mais j'ai beaucoup ivtléchi depuis...

Il s'arrêta.

— ■ Depuis que je n'ai pas voulu ? dis-je, pour enchaîner.

— Oui. Ce jour-là, vois-tu, j'allais commettre une imbécillité ; c'est toujours bête de... profiler d'une jeune fille, même quand elle n'a plus rien à apprendre.

Instinctivement je me récriai, avec une vulgarité où il sentit toute la sincérité de ma révolte :

— Moi ! plus rien à apprendre? Bien, vrai !

— Alors, pourquoi as-tu dit qu'il n'y avait qu'un geste en amour? Tu le connaissais donc, ce geste ?

— Oui, puisque j'ai vu...

— Tu as vu quoi ?

— .T'ai vu des gens.

— Qui ?

— Des gens.

— Où?

- Par un Irou de serrure.

. On".. il cp (iii'ils frii^aiout ?

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— Des choses.

Et, à ce souvenir, jeus un geste de confusion rétrospective, d'une ingénuité si parfaite ((ikî Gino ne douta plus.

Il devint lyrique, 'out en conservant de respectueuses distances :

— Oh ! Ginette ! Alors tu es un lys, enfant charmante, tu es un cotîret d'or précieusement clos, un hermétique et odorant sachet, un bijou aux soudures divines ! Et j'allais, l'autre jour, sacoager ce jardin, piller odieusement ce verger éphémère, m'emparer méchamment d'une fleur non éclose !

J'écoutais sans comprendre, ravie tout de même et je mis ma tête sur l'épaule de Gino avec un blottissement si épris, si abandonné, qu'il ne put résister ; il posa ses lèvres sur ma bouche, une seconde, pas plus, et me repoussa avec un visible effort d'arrachement.

Puis il me dit :

— Ginette, écoute-moi, comprends-moi. Je t'attendrai ; je ne veux pas de toi maintenant... Quand tu seras mariée.

Effondrée de stupeur, je balbutiai :

— Oh ! pourquoi dis-tu cela ? Epouse-moi, toi, puisque tu m'aimes I

— Je ne veux pas me marier, je ne peux pas, je n'ai pas le sou, je suis joueur, je suis... je ne suis pas un mari possible, là !

Il me vit atterrée et me câlina de la voix :

— Et puis, tu es si jeune ! Quel âge as-tu ?

— Seize ans.

— Sois sage encore un an, Ginette ; ensuite, laisse-toi épouser par le premier homme que ta mère aura choisi, surtout s'il est laid, vieux et riche.

Je protestai par un : « Oh ! » indigné, mais Gino continua en me fixant d'un doux regard qui m'enlevait mes forces -.

— Je ne veux pas que tu Taimes, c'est moi que tu aimeras, je te dis que je t'attendrai.

— Moi aussi, fis-je, ardemment, sans savoir du reste à quoi je m'engageais.

Il me regarda et murmura, soudain triste :

— Peut-être m'attendras-tu, mais... sait-on jamais?

Puis, changeant de ton, sous la poussée subite d'une idée, il s'écria tout joyeux :

— Mascotte, Ginette ! Tu es mascotte ! Oh ! je vais gagner ce soir !

Il se fût exprimé en sanscrit que ses paroles n'eussent pas été pour moi plus inintelligibles.

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Il ajouta un peu hésitant, mais harcelé par l'idée fixe :

— Ma chérie... je voudrais... laisse-moi faire, une seconde...

Habile, sa main gauche s'insinua, se posa un instant, superficielle et respectueuse, mais précise.

Il se leva, se ganta aussitôt, rayonnant de reconnaissance ; il se pencha sur moi, embrassa mes cheveux et me demanda, exquisement gentil :

— Ma petite fiancée d'après tes noces, veuxtu que je t'achète une bague avec un peu de l'or que je gagnerai ce soir ?

— Oui, dis-je (toujours sans tout comprendre), oui, une petite bague pas chère, que je pourrai porter toujours.

— C'est entendu, mon talisman.

— Quand nous reverrons-nous, Gino '?

— Ecrivons-nous souvent, mais voyons-nous peu, ma chérie, tu sais ce que je t'ai dit.

— Comme tu voudras, Gino.

Il mit un baiser sur .mon front, sur mes doigts, et partit.

Miss Gardner revint me tenir compagnie, m'entretint, comme il convenait, de peinture

jusqu'au retour de miss Flossie et je quittai, P coffret précieusement clos, hermétique sachet, bijou aux divines soudures, le salon des rendezvous hasardeux.

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