‹ Ginette la rêveuseChapitre 14 sur 29 · LES ENSEIGNEMENTS DE '^AUD TURNER · texte numérisé non relu

LES ENSEIGNEMENTS DE '^AUD TURNER

De graves événements se préparaient pour miss Flossie. Maman se montrait assez désagréable avec elle, depuis quelque temps déjà ; un soir, comme je me retirais avec ma chère institutrice, mère la retint :

— J'ai à vous parler, miss Smith.

Je regardai miss Flossie qui pâlit et maman dont l'air de justicière indignée me rappela celui qu'elle arborait jadis pour me reprocher rie « dire'des saletés » à Blanche.

Je montai dans ma chambre après avoir gratifié miss Flossie d'une poignée de main chaleureuse et réconfortante.

Bien entencUi, je ne me couchai pas ; j'atten-

dais mon institutrice qui viendrait certainement me dire bonsoir.

A onze heures, je l'entendis entrer dans la pièce voisine et je fus très surprise en reconnaissant la voix de ma mère :

— Il est inutile, disait-elle, que vous fassiez vos adieux à Ginette, je les lui transmettrai demain matin après votre départ.

Maman entra dans ma chambre par la porte qui faisait communiquer les deux pièces, la ferma à double tour et conserva la clef. Surprise que je ne fusse point encore couchée, elle m'enjoignit de me mettre au lit sans retard, m'embrassa négligemment et sortit en fermant également à clef la porte du corridor. Aussitôt je poussai le verrou de cette porte et pris dans un tiroir du chiffonnier une clef qui, je le savais, était un double de celle qui ouvrait la communication.

Une minute après, j'étais chez miss Flossie. Je la trouvai assise sur son lit, une lettre à la main, le visage défiguré par les larmes.

— Est-ce vrai que vous partez ? Pourquoi ? Oh ! pourquoi, chère miss Flossie?...

Elle sanglotait toujours, paraissant à peine nri'cntcndre ot gémissait par intervalles des

'■( Oh ! » accablés, comme écrasée sous une affreuse évidence.

Visiblement, la lettre qu'elle tenait était la cause de son chagrin, car ses yeux y revenaient sans cesse. Je voulus doucement lui prendre le papier, mais elle sursauta et me dit : « Rentrez dans votre chambre, Ginette, je ne vous dirai rien, je ne dois pas. »

Alors je me fis câline, je l'embrassai, je plaignis ses pauvres jolis yeux, dont le bleu pâlissait, lavé de larmes ; enfin, je murmurai, tendrement boudeuse :

— Moi, je vous ai toujours tout dit. Vous avez toujours été ma seule amie et voilà que vous allez partir sans que je sache pourquoi ! Que vais-je devenir sans ma chère Flossie?...

— Oh ! vous aurez une autre institutrice qui arrive domain, votre mère me l'a dit.

— Je n'en veux pas, m'écriai-je, oh ! je ne veux même pas la voir, je la déteste !

Cette explosion toucha miss Flossie :

— Chère douce fillette, je ne vous oulilierai pas ! Je vous ai « commencée » si petite ! Vous étiez si alfnchanle et si drùle avec votre petit jupon au bas de la robe, pour « faire la fée « !

A ce souvenir, le même attendrissement nous

jeta aux bras l'une de Tautre, mêlant nos pleurs.

Je lui redemandai le secret de son départ et, comprenant que mon insistance venait d'un tendre intérêt plutôt que d'une curiosité banale, elle se décida à me conter son aventure.

Un homme rencontré dans la rue, deux ans auparavant, lui plut « instantly » par une joyeuse franchise de bon garçon et une « fascinating » beauté. Tout de suite il lui avait parlé mariage, mais des obstacles étant survenus, des ajournements s'ensuivirent et le voyant malheureux, très épris, elle s'était donnée à lui. Leur liaison avait continué ; miss Flossie courait le retrouver chaque fois qu'elle était libre et il lui prodiguait toujours des promesses, prétendant que les choses s'arrangeaient et que bientôt il pourrait l'épouser,

A ce moment, la pauvre miss Flossie se remit à pleurer.

— Je me disais que vous ne tarderiez pas à vous marier vous-même, Ginette, que vous n'auriez plus besoin de moi et que je pouvais disposer ainsi pour mon bonheur. Et puis, ce soir, votre mère m'a montré cette lettre...

Elle me tendit le papier où je déchiffrai les

revendications, en style vulgaire, d'une épouse outragée. Cette femme prévenait ma mère que l'institutrice de sa fille était une sale Anglaise ([iii avait pris le mari d'une honnête femme, mais que ça ne se passerait pas comme ça, etc.

— Oh ! pauvre chère miss Flossie ! Alors, il est marié ?

— Oui, oui, depuis deux ans il se jouait avec moi, il me moquait, voilà, il me moquait. Et maintenant je dois partir d'ici pour que cette femme ne fasse pas scandale chez votre mère.

Elle essuya ses yeux et, soulagée par sa confidence, reprit avec plus de calme :

— J'oublierai cet homme, je vais retourner en Angleterre et j'emporterai le souvenir de la chère triste figure que vous avez, Ginette. A présent couchez-vous et dormez. Moi, je vais faire mes malles.

Je refusai de la quitter et voulus absolument l'aider. Ensemble, nous vidâmes l'armoire, je lui ijassai par petites piles ses lingeries austères, ses étonnantes camisoles de nuit qui m'avaient toujours consternée, enfin le seul sachet parfumé qu'elle possédât et qui contenait toutes les photos qu'elle gardait de rtioi.

Elle le rangea pieusement dans une malle, le

recouvrit d'abord d'un élégant jupon trop fanfreluche que je ne lui connaissais pas, puis, réfléchissant, elle roula ce jupon en boule, le tassa n'importe où et, par-dessus le sachet où tant de jeunes Ginettes souriaient en instantanés, elle mit la sévère robe d'intérieur de tussor, cinquante fois lavée „. qu'elle portait toujours l'été à niidi, pendant les heures de mon cours.

Pas un souvenir de miss Flossie ne m'émeut au même degré que ce geste d'un tact si précis, d'une finesse si délicatement féminine.

Lorsque tout fut rangé, prêt pour son départ, elle m'accompagna dans ma chambre, m'aida pour la dernière fois à me déshabiller et borda mes draps dès que je fus couchée.

Comme je pleurais, elle m'embrassa, me donna une adresse pour lui écrire et me dit :

— Vous avez un sensible doux cœur, Ginette, les hommes sont méchants, prenez attention pour ne pas souffrir, chère petite chose...

Elle partit le lendemain. Je ne l'ai plus jamais revue.

Le soir même, il me fallait être présentée à miss Maud, la nouvelle institutrice. La remj^lnçante de ma chère miss Flossie ne pouvait que

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me déplaire et mon accueil fut glacial, autant par principe que par véritable antipathie. Elle me donna l'impression d'une personne qui cache tout de sa réelle nature sous l'apparence la plus dénuée de mystère. Son costume d'une sobriété i3uritaine semblait dissimuler les grâces jeunes d'un corps onduleux ; ses cheveux noirs très épais, strictement coiffés, se rebellaient en boucles folâtres ; ses larges yeux gris, calmes et candides, conservaient cette limpidité un peu hagarde, cette transparence étrange, ces reflets de métal, que l'opium souvent donne aux yeux de ses fidèles. La bouche de miss Turner ne ressemblait à aucune autre ; ses lèvres fortes, d'un rose très pâle, extrêmement mobiles, s'étiraient, se pinçaient, se gonflaient en des moues, s'amenuisaient pour des sourires, les coins frémissant de tics nerveux qui ne parvenaient pas à rendre déplaisante cette bouche bizarre. Ce visage aux contrastes frappants offrait cependant un ensemble d'une assez complète harmonie et miss Maud, équivoque, inquiétante, présentait l'impeccable aspect d'une institutrice dont la sévérité saurait s'adoucir d'indulgence et la rudesse se tempérer de bonté.

On se ferait une assez juste idée de ce qu'était miss Maud Turner en imaginant une quakeresse austère, en complet état d'ivresse et qui garderait une incomparal)le dignité.

Elle feignit de ne pas remarquer ma froideur et me serra la main avec cordialité, en m'affirniant qu'elle était certaine de notre bonne entente future...

Maud disait vrai : elle exerça sur moi, dès les premières heures, une domination à laquelle je ne cherchai pas à résister. Peu à peu je vis tomber son masque, elle se dépouilla devant moi de sa trompeuse enveloppe, rigide et froide, rivant sur moi ses yeux réels, aux regards affranchis, insondables encore, mais qui, maintenant, avouaient leur mystère.

Et ce mystère me crispa de curiosité. J'aurais voulu crier à miss Maud :

— Expliquez-moi ce qui m'attire en vous ! Oh ! dites-moi pourquoi je suis soumise, et humble, et en admiration devant vous que je n'ai pas cessé de détester !

Mais je ne disais rien, subissant avec une patiente douceur l'énigmatique emprise. D'ailleurs, miss Maud avait employé jusque-là, pour me fasciner, les moyens les plus simples

et qui pouvaient le moins me mettre sur mes gardes. Ce n'étaient que de menues cajoleries de la voix, soulignées de coups d'œil d'une tendre autorité. Vinrent ensuite la timide câlinerie des gestes et l'émouvante magie des mots.

Une femme qui veut en captiver une autre possède l'indéniable avantage de « savoir » exactement ce qu'il faut dire et de quelles nuances, dé quelles modulations, de quelles transitions harmonieuses doit se compléter son discours.

Miss Maud eut l'habileté de m'amener à ce que, passionnément occupée d'elle seule, je fusse déjà consentante à d'hypothétiques exigences de sa part, avant que ses effusions eussent comporté la moindre entreprise formelle.

Sûre de moi, désormais, elle ne brusqua point les choses et, continuant à préluder, m'entoura d'assidues tendresses encore innocentes, tout en m'instruisant sur la qualité des plaisirs que je pouvais attendre d'elle.

Je passai quelques nuits fiévreuses. Je commençais à savoir imaginer mes désirs, donner à mes rêves l'adorable contour de suaves réalités, je prenais possession de ce trésor : la

facilité de créer des songes aux vivants reliefs, d'une netteté lucide...

Jusqu'alors, mes débauches imaginaires, toujours platoniques, n'avaient eu pour acteurs que Gino et Harry. Dès que je me sentis sous le charme de miss Maud, ma pensée fît d'elle une partenaire de mes jeux cérébraux, digne de participer à la fête de mes conceptions nocturnes.

Inégalable puissance d'émotion du rêve ! Que sont, auprès d'elle, les plus effrénées réalisations ?

Pour Ginette à seize ans, dont les sens endormis ignoraient les possibilités charnelles, l'idéale perfection des songes demeurait le seul paradis accessible.

Gino... Harry... Maud... Chacun d'eux, pris isolément, évoquait un délice pour ma pensée ; .jiais bientôt blasée sur l'uniforme douceur des souvenirs, je résolus d'en compliquer l'ordonnance. Je me plus à réunis mes trois « sujets » en les édifiant sur leur rivalité, afin de ressentir la douleur que je leur causais. Mon sadisme ingénu ne s'arrêta pas là. Pour me meurtrir d'une souffrance ignorée, je plaçai Maud dans les bras de Gino, puis d'Harry et je vis leurs

baisers, j'entendis le murmure de leur chuchotement amoureux... J'allai jusqu'à reconstituer la fameuse scène de l'atelier en donnant à Maud l'attitude où j'avais surpris ma mère et, à Gino celle d'Ulric. Mais l'invincible dégoût que m'inspirait cet acte mit fin à l'expérience avant que je fusse fixée sur les impressions qu'elle m'eût values.

Un soir, miss Maud, au moment de me quitter et de se retirer dans sa chambre me demanda si cela m'amuserait de venir prendre une tasse de chocolat chez elle avant de me coucher.

J'acceptai ; elle reprit ;

— Vous pourrez venir dans un quart d'heure, ce sera prêt.

J'eus ainsi le loisir de réfléchir. Certaine que, de cette' entrevue, découleraient des conséquences, je pouvais encore fermer, comme chaque soir, la porte de communication et négliger le rendez-vous de mon institutrice, mais l'inconnu me tentait impérieusement.

J'entendis bientôt miss Maud m'appeler et, pour la première fois, je pénétrai dans sa chambre où un paravent à claires fleurs de soie dissimulant le petit lit, non moins que l'ab-

yjiiive.'ôi.as

BIBLIOTHlCA

sence de la toilette et de l'armoire à glace, reléguées dans une petite pièce continguë, indiquaient un parti pris décoratif.

Le grand fauteuil bas, joint au pouf, formait une large chaise longue, une console se r'^^^ssait, parée de bibelots et la coiffeuse éimcelait d'un attirail élégant. La chambre sans originalité de miss Flossie était devenue un salonnet, gentiment féminin.

Je vis cela d'un seul regard et tout de suite mon attention se concentra sur migs Maud.

Une transformation ; une révélation ; une apothéose !

Moulée dans un poignoir de satin mauve un peu décolleté, les cheveux disposés en un charmant sans gêne de clownesse brune, les yeux touchés d'un peu de kohl, la bouche adroitement marquée d'un rouge discret, elle était, de sa toison ténébreuse et brillante à ses petits pieds en babouches, elle était jolie, impérieusement, somptueusement. Je lui dis, candide :

— Oh ! je ne savais pas que vous étiez si belle !

Elle sourit et répliqua d'une voix lente :

— Je ne suis belle que lorsque je veux l'être.

— Vous l'avez donc voulu, ce soir? Pourquoi?

Ses yeux inoubliables éblouirent les miens, d'une réponse ardente.

Sur la table, elle prit un verre à bordeaux, l'emplit d'une liqueur jaune qu'elle avala rapidement et me demanda :

— Voulez-vous une tasse de chocolat, Ginette ? Il est prêt, ou préférez-vous du thé ?

— Je veux de ce que vous buvez là.

— De la chartreuse ? Alors, très peu.

Elle s'assit, me versa un verre à liqueur, emplit de nouveau son verre à bordeaux et le vida d'un trait.

Dès les premières gorgées que j'absorbai je sentis que mes joues s'enfiévraient et qu'une chaleur précieuse circulait en moi.

— Encore !... dis-je, en tendant mon verre.

Maud m'offrit le sien qu'elle venait de remplir une troisième fois. J'y bus quelques nouvelles gorgées et le reposai d'une main hésitante. Maud l'acheva et se leva... Malgré toute cette chartreuse, son teint demeurait mat, ses yeux conservaient tout leur insoutenable éclat et sa bouche, cent fois mordue, se fendillait rornrTnp, un fruit mûr.

Brusquement, je désirai ces lèvres sensuelles ; j'appelai : « Maud » ! Elle me regarda, comprit, s'étendit sur la chaise longue et me dit : « Viens ! »

Je la rejoignis, davantage grisée par ce tutoiement caresseur ; je m'allongeai près de mon institutrice qui me guettait sans un mouvement, sûre d'elle ; Maud attendait mon baiser et le reçut avec une ferveur sauvage, gi'ondante, enfin satisfaite.

Les gestes qui suivirent, ce fut elle qui les accomplit tous, avec une délicatesse dévotieuse, un inlassable empressement, des arrêts opportuns, d'encourageantes reprises adroites et de progressions savantes... En vain. Toujours en vain.

— Petit glaçon, murmura-t-elle, avec un peu de moquerie tendre.

L'humiliation m'accablait. Ainsi donc, après les caresses d'Harry, celles infiniment plus habiles de Maud, ne m'avaient rien révélé !

Le lendemain, les soirs suivants, Maud s'efforça de m'émouvoir. Je me prêtai complaisamment à ces essais car, si je n'arrivais pas ;\ en tirer un profit positif, du moins y goûtais-je

parfois un fugitif frémissement, doux comme un espoir.

Enfin, mon èducatricè compHt l'inântté de ses décevantes expériences et, un soir, tenta de m'expliquer que je n'avais momentanément plus rien à attendre... que de moi-même.

Bien que l'idée me fût souvent venue de ce passe-temps, j'en avais alors jusqu'alors méprisé l'exécution. Pourtant, puisque Maud supposait qu'un avantage en résulterait pour moi, je jugeai qu'il serait maladroit de négliger cette chance et je suivis, comme il se doit, le conseil de mon institutrice... En vain.

Mais une fois seule et couchée dans ina chambrette obscure, j'évoquai mes visions chéries pour me dédommager.

Je ne voulus ce soir-là que Gino près de moi ; à l'appel de mon rêve, son image accourut et me parla, passionnément :

— Ma petite trop jolie... ma chérie pas à moi... je t'attendrai...

Il s'étendit sur le canapé jaune et me dit : « Viens. )'

Je lui donnai mes lèvres et je sentis, oh I je sentis si bien le parfum de sa moustache et la morsure de ses dents fraîches.

— Ta bouche est un délice, ma poupée !... Tu me rends fou, je t'adore à mourir...

Je me blottis plus près de lui.

— Mon lys aimé, je voudrais... laisse-moi faire... ne crains rien... tu. me porteras bonheur...

Gino continuait sa litanie du premier jour :

« Ma colombe amoureuse, donne ton bec charmant, ma gosseline fée, écoute mon cœur battre... »

Et je donnai ma bouche et j'entendis le cœur.

Soudain, je balbutiai une plainte charmée, comme un doux chantonnement qui roucoule.

« Gino, mon Gino, mon Gino... »

Je ne fus plus, pendant plusieurs secondes, qu'une enfant pâmée qui sent qu'elle va mourir, si cela dure trop.

Lorsque s'évanouirent les délices enfin connues, je me retrouvai étendue dans mon petit lit, les genoux joints, les mains nouées sous le menton, ma chemise de nuit recouvrant mes chevilles.

Mon rêve seul, oh ! je le jure, mon beau rêve charmeur, créé par moi, m'avait appris ce pour quoi s'étaient appliqués en vain l'amour in-

•jatient de M-.

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