LES PRETENDANTS
La conséquence immédiate de cet événement fut que rien ne m'attira plus chez mon institutrice.
Logiquement, il est permis de croire que, les rouages délicats de ma sensibilité désormais en mouvement, j'eusse pu tirer des complaisances de Maud des satisfactions appréciables. Je n'y songeai pas. Pénétrée d'une gratitude enthousiaste pour la source purement cérébrale du plaisir enfin ressenti, je dédaignai toutes sensations ayant pour origine des contacts réels.
Rien qu'ignorant les raisons de mon changement, Maud en saisit tout l'irrévocable ot n'in-
106 GLNETTE LA RÊVEUSE
'SOUS mes yeux, la digne miss Turner, sans âge et sans beauté.
Je n'entrai plus que rarement, le soir, dans .'sa chambre, mais, chaque fois, je la vis allongée sur la chaise longue, ayant à portée de sa main des bouteilles et des verres de tout calil)re. Elle me regardait à peine et dosait des mélanges qu'elle buvait avec méthode.
I Parfois son masque tombait encore, elle me regardait, et je retrouvais le beau visage inoublié, mais cela ne durait pas ; les yeux se ternissaient sous un pâle glacis, la bouche reprenait sa courbe fâcheuse et tous ses tics... Miss Maud préparait sa mixture, vidait son verre, le troisième, le dixième, je ne savais jamais. Lorsque l'alcool l'accablait, elle appuyait sa tête sur son coussin, fermait les yeux et restait là, pâle et trompeuse, d'aspect paisible : ivremorte.
Alors, je quittais sa chambre et, revenue dans la mienne, je me couchais pour me livrer à ronchantement de ma songerie.
A ma volonté, mes rêves restaient purs ou devenaient coupables, mais il arrivait que ma pensée, harassée ou rétive. nT} se laissât point diriger vers les sommets voluptueux que je
guettais et, comme je me refusais à ce que le moindre geste réel intervînt, je subissais des nuits d'énervement pénible.
Les matins rassemblaient une miss Maud aux yeux singulièrement vitreux et une Ginette aux paupières brunies d'un cerne dénonciateur, mais nous savions si bien celer nos respectifs mystères !
Je pensais souvent, non sans ironie, au rigorisme dont ma mère avait fait preuve vis-à-vis de miss Flossie. Il était évidemment nécessaire qu'une nouvelle institutrice vînt parachever mon éducation, mais peut-être miss Maud avait-elle outrepassé les droits de sa charge... Je ne m'en plaignais pas, certes, et même j'appréciais le comique de la situation.
Dès le départ de miss Flossie, j'avais envoyé à Gino une courte lettre affolée où je lui recommandais de ne pas m'écrire, notre chère complice n'étant plus là. Peu après Maud me remit un paquet, un très petit paquet qu'elle avait reçu pour moi ; je l'ouvris, il contenait une bague, la bague que Gino m'avait promise, un léger cercle d'or où dormait une turquoise. Je montrai le bijou à Maud on lui disant qu'il mo venait d'une amie avec laquelle maman ne vou-
lait plus me voir en relations et que, par conséquent, je dirais à ma mère que cette modeste bague m'avait été donnée par mon institutrice.
Maud me crut et acquiesça. Maman fut, une fois de plus, dupée par la remplaçante de son choix et cette constatation me mit en gaîté.
Pendant que je raillais intérieurement ma mère, la chère femme, moins aveugle que je ne le pensais, s'inquiétait de mes allures et s'occupait à me trouver sans retard un mari.
Pour mener à bien ce projet, elle tenait compte indifféremment, je l'appris par la suite, des indications fournies par ses amies les moins recommandables, des plus sages avis provenant de très dignes parentes, des moindres racontars d'office et même des conseils, le plus souvent paradoxaux, de ses principaux amants.
Je fus instruite de ces pourparlers par Maud à qui rien n'échappait. Elle avait enquêté, cherché, guetté, surpris des conversations, compris des allusions, entendu des noms, elle décida de m'avertir. Un soir que j'entrais dans sa chambre, je la vis, toujours étendue, préparant à l'accoutumée, ses mélanges alcooliques. KHe 'tvfiit cpneTidant Ip recard moins vagrue oue
d'habitude et paraissait triste, soucieuse, courbée sous une résignation qui, par instants, s'irritait... Elle me regarda longuement, d'une façon assez étrange, comme si elle me voyait non pas seule, mais mêlée à quelque vision où elle cherchât à se représenter quel rôle je jouais. Elle murmura : « C'est dommage ! » ferma les yeux, puis me dit avec un calme tellement impérieux et une voix si impressionnante que je n'osai l'interrompre :
— Ginette, on pense à vous marier bientôt. Je l'ai deviné dès les premiers conciliabules ; j'ai voulu être sûre, je le sais ; je sais même les noms des hommes que l'on compte soumettre à votre choix, car évidemment on s'inclinera devant une préférence. D'autre part, vos parents m'ont aujourd'hui chargée de vous pressentir sur votre inclination pour le mariage. Comme je sais que votre opinion importerait peu, je vais uniquement vous donner mon avis et vous conseiller de mon mieux dans le sens de votre bonheur possible.
J'étais extrêmement intéressée par les paroles de miss Maud. Les paupières encore fermées, elle continua de sa voix basse :
— J'ai de la peine en songeant qu'il me fau-
dra vous quitter, mais je souffre plus encore à vous imaginer soumise aux volontés d'un homme. Vous souffrirez, Ginette, vous souffrirez dans votre chair et dans votre âme ; vous serez blessée, puis révoltée, mais vous subirez, l'habitude viendra et vous ne serez plus qu'une femme, une petite femelle écartelée comme elles sont toutes... Encore une ! Toujours cette cruauté imbécile...
J'écoutais, sans la quitter du regard, cette étrange Maud qui, les yeux toujours clos, parlait comme une hypnotisée.
Ce qu'elle me révélait sur les transformations inéluctables auxquelles il fallait me résigner commençait à m'eff rayer un peu et surtout je souhaitais que Maud quittât son attitude émotionnante d'extra-lucide en transe.
Mon égoïsme enfant ne s'inquiétait pas de ce que cette détraquée perverse cachait de réelle souffrance et de tendresse inutilisée.
Je pensai à mon mariage, à ce que Gino m'avait dit et, avidement, j'interrogeai, avec la syntaxe défectueuse des grandes préoccupations :
— Dites-moi, Maud, vite, c'est qui, les gens, soi-disant, qui veulent m'épouser?
Elle fixa sur moi 5on profond regard triste, se convainquit de la curiosité qui, seule, me trou- Ijlait, puis répondit :
— Vos parents hésitent entre le prince de Friedland...
~ Un prince ! interrompis-je, extasiée.
— Oui, vous seriez princesse, Ginette, mais vous seriez aussi l'épouse d'un homme de cinquante ans, très laid, et qui, bien qu'usé par la noce, garde une singulière prédilection pour les enfants de chœur...
— Pourquoi faire ? m'exclamai-je, ahurie. Maud m'expliqua, pince-sans-rire :
— Oh ! peu de chose. Il les regarde s'amuser entr'eux.
— Il est riche ?
— Pas assez pour son titre de prince.
— Oh ! bien, je n'en veux pas, de celui-là !
— Il y a aussi le comte de Mouratoff, un Russe, trente ans, six cent mille livres de rentes, mais son père et sa mère sont morts fous et il a parfois, lui-même, de petites hallucinations inquiétantes...
— Oh I non, j'aurai trop peur avec un fou !
— Il y a encore le duc de Guéménée, trenteciiKi ans, très joli crarçon ; trois millions de for-
tune, mais c'est un vicieux, un maniaque : il court sur lui d'étranges histoires, il aime beaucoup les petites filles et cependant se plaît à les battre, à les larder de coups d'épingles...
— En voilà une idée, faut-il être bête ! Maud eut un rictus équivoque, quelque peu
cruel, et continua :
— Le duc de Guéménée a surtout de très belles dents et qui sont bien à lui, incontestablement, puisqu'il en possède la facture acquittée... Oui, il fut obligé de mettre un râtelier lorsque l'avarie lui dévasta la mâchoire.
— Quelle avarie?...
— Quelle avarie, mon innocente ? La pire ! Une épouvantable maladie, contagieuse, horrible de conséquences. Ah ! surtout, refusez-le ce duc !
— Mais bien sûr, Maud, puisque vous me le dites !
— Il y a enfin Romain Deblaine. Il n'est ni titré, ni beau, mais il a une très grosse fortune et pourra, si vous y tenez, s'anoblir avec l'intervention du pape. Il a quarante ans, une bonne santé et pourrait, je crois, vous rendro heureuse.
— C'est lui, alors, que vous me conseillez do choisir ?
— Oui, il a été sévèrement élevé ; après de fortes études au séminaire il se préparait à entrer dans les ordres pour obéir au désir de sa mère, lorsque celle-ci mourut. Sur les instances de son oncle il abandonna la carrière ecclésiastique, eut une jeunesse austère malgré son héritage considérable et songe maintenant à fonder une famille. Timide et pieux, vertueux et sentimental, il parle peu, mais parsème ses rares discours d'évangéliques citations qui ne manquent pas de saveur...
— Mais comment savez-vous tout cela ? dis^ je, émerveillée.
Evasive, elle répondit :
— Je me suis renseignée, je connais beaucoup de monde et je voulais tout savoir du futur mari de Ginette.
— Alors, c'est lui qui m'épousera ?
— C'est lui que je vous conseille d'acceptef.
— Eh ! bien, c'est entendu. Je n'en veux pas d'autre.
J'étais décidée. Il me semblait que Gino ratifierait mon choix. Maud se leva, caressa son
visage d'une houppe h poudre, s'étira et retourna s'étendre sur la chaise longue.
— Viens, dit-elle.
Je tressaillis en la regardant, car je reconnaissais soudain l'irrésistible Maud féline, l'attirante Maud, patiente, aux caresses assidues...
— Viens, répéta-t-elle.
— Non.
— Viens encore, Ginette, viens pour la dernière fois...
~ Non.
Je ne voulais pas, je ne voulais pas. La supplication presque maladive me choquait. Je ne voulais pas !
Elle comprit que je m'obstinerais et fenua un instant les yeux pour retenir deux Jarmes, puis elle prit une cigarette, l'alluma, emplit une coupe de liqueurs mêlées, but lentement et tourna la tête vers le mur.
— Bonsoir, Ginette, à demain.
— Bonsoir, Maud, dis-je iimidemenl, consciente enfin de la douleur que je lui infligeais.
Je m'avançai vers elle et pris sa main, sa ^ main menue que j'embrassai mais qui ivsta
inerte. Les cils de Maud frémirent, ce fut tout. Je rentrai dans ma chambre.
Bientôt ma pensée fervente évoqua mon Gino lointain et la splendeur du rêve vint m'éblouir d'illusion, de magie rayonnante.
Quelle réalité eût valu ce mirage ? Du moins je le pensais ainsi.