‹ Ginette la rêveuseChapitre 16 sur 29 · MON MARIAGE · texte numérisé non relu

MON MARIAGE

Un mois après, j'étais fiancée à Romain Deblaine. Cet ancien séminariste ressemblait étonnamment à un pasteur protestant. La redingote noire plaquée sur son grand corps maigre, il se tenait très droit, marchant avec une dignité d'Arabe. Son visage glabre aux yeux froids, sur lequel s'appliquait un long nez solennel, eût tout à fait manqué de charme, sans la bouche épaisse aux lèvres rouges, qui corrigeait la dureté de ce masque sévère. De plus, un monocle en permanence sur l'œil droit, mettait sur cette face intimidante l'inattendu d'une note folâtre,

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Romain (Maud m'avait prévenue) parlait peu. Les rares conversations que nous échangeâmes pendant nos fiançailles ne m'apprirent rien de lui, mais sa façon particulière de m'interroger m'obligeait à lui répondre, tout en m'interloquant.

Pendant nos entretiens, il s'asseyait toujours assez loin de moi, et sans la moindre formule tendre, sans même aucune phrase préparatoire, il me questionnait. Je me rappelle maintenant notre dialogue le plus significatif.

Le voici :

— Dites ce que vous aimez ?

Comme par jeu, sur le ton d'une enfant qui récite, je répliquai :

— J'aime rêver, lire, chanter toute seule, rester sur place quand il faudrait courir et fixer un objet jusqu'à ce que je ne le voie plus.

J'ajoutai, guettant une galante riposte :

— J'aime aussi me mirer dans les glaces. Un court silence ; puis il reprit :

— Voyages ?

— Peut-être, mais trè>. trt-^ loin, là où personne encore n'est allé...

— Bijoux?

— Non, OU alors de très ancifins, qu'auraient pfcru^r. flps reines.

— Musique ?

Oli, ];i iiiiisi(jii('. oui ! Mais [las la nm>i qiit'llo.

— Flirts ?

— Je ne sais pas !

— Moi?

— Quoi, vous ?

— Moi, m'aimez-vous ?

— Il est possible que je ne vous déteste pas... minaudai-je avec un sourire que je m'efforçai de rendre ensorceleur, car il s'agissait de me marier vite, pour rejoindre mon Gino.

Alors Romain se leva et, de même qu'un timide se décide parfois à d'inexplicables audaces, il se lança dans un discours démesuré où, pêle-mêle, il me rappela les beaux chiffres impressionnants de ses rentes, m'édifia sur les héritages à venir, énuméra des meutes, des attelages, des villas et des châteaux, déclara que les bijoux des reines s'achetaient comme les autres, avoua qu'il m'aimait assez pour que me.-; caprices devinssent des lois et pour que les plus somptueuses robes dont je voudrais me l)arer ne fussent jamais d'un assez triomphal

éclat. Il ajouta aussi catégoriquement, mais de façon moins explicite, qu'il connaissait d'autres moyens de me rendre également heureuse d'une certaine manière et que, pour cette m.anière-là, il possédait une virtuosité dont beaucoup d'hommes se vantent, mais dont très peu fournissent les preuves.

Je m'étais si bien habituée à considérer mon fiancé comme un personnage abstrait, échappant aux contingences normales, que je ne devinai pas tout d'abord ce qu'il sous-entendait de scabreux dans la dernière partie de son discours ; je ne m'en avisai qu'au contact de la singulière animation qui transformait cet homme, d'ordinaire pâle et froid, en un monsieur énervé, qu'un mystérieux afflux de sang congestionnnait. Je me dis tout bonnement : « Les hommes sont bien comiques », et j'écoutai la suite.

Ce fut bref ; Romain récapitula ses trésors : fortune, couronne de comtesse (du pape) si je le souhaitais, bijoux de mon choix, luxe à volonté, enfin un gaillard de mari que je ne pouvais qu'apprécier follement à l'usage... Puis, redevenu calme, il conclut, dogmatique, par cette phrase inattendue ;

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— Si VOUS voulez m'adorer,. toutes ces choses seront à vous.

Voyant ma surprise, il daigna expliquer :

— Verset neuf, chapitre IV de l'Evangile selon saint Mathieu. Ainsi parla le diable à Jésus, pour le tenter.

Je lui répondis, toujours calme ;

— Mais vous n'êtes pas le diable !...

La perfection de cette réplique, soulignée d'un sourire ad hoc déchaîna en Romain une crise passionnée ; il se jeta, pour ainsi dire, sur ce sourire et l'écrasa (ma foi, le mieux du monde) sous ses lèvres, puis, dans son trouble, il prononça haletant :

— Si, si, je suis parfois le diable, tu verras ! Et il sortit en bousculant un guéridon fluet. Je restai songeuse, indulgente et vaguement

flattée car, enfin, je ne trouvais pas révoltant d'être aimée par le diable, au contraire. Les fiançailles banales s'aviveraient d'intérêt en devenant sataniques. Je me mis à rêver que j'étais Marguerite et que l'infernal Méphisto, jaloux de Faust, baisait avidement mes lèvres. Fidèle à ma méthode, je retouchai, par la pensée, le visage de Romain : je haussai ses sourcils, j'agrémenlai sa lèvre d'une moustache

en virgules et je prolongeai son menton par un petit bouc pointu ; je plantai sur son crâne les deux agressives plumes de tradition et... et je ine mis à rire épei'dimieiit, parce que mon fiancé, ainsi travesti, était plutôt comique.

Puis, l'amusant Gino, souvent gavroche, m'ayant enseigné des formules dont la concision baroque m'enchantait, je murmurai, non sans un certain respect mi-charmé :

— Quand même, il est réussi, comme numéro, mon futur !

Le soir même, je m'épanchai dans une longue lettre à Gino. En la relisant, je m'aperçus que récriture, trop gambadeuse, devenait illisible par endroits, tant ma plume s'était hâtée à suivre ma pensée, et je recopiai sagement les quatre pages. J'ai gardé le brouillon ; en voici le texte :

Mon Gino, je vous écris enfin ! Vous ne m'avez pas oubliée, n'est-ce pas? Votre petite bague ne me quitte jamais, je lui dis tout ce que je voudrais vous dire, tout co que je vous dirai un jour. Ah ! si vous saviez comme souvent je pense à vous et coinment, je pense à vous ! Je n'oserai jamais voue l'expliquer et je voudrais tant que vous compreniez !

Vous m'avez dit : « Je ne veux pas de toi maintenant... j'attendrai que tu sois mariée. » Alors je

me marie. Oui, c'est fait, je suis fiancée. Vous m'avez dit aussi : « Epouse le premier homme que ta mère aura choisi, surtout s'il est laid, vieux et riche. »

Je vous ai obéi. Celui qui va m'épouser a quarante ans, je ne sais plus combien de millions, une figure toute rasée, un grand vilain nez pointu et des pieds si longs que, sur les marches du perron qui sont pourtant larges, ils dépassent de moitié. C'est Romain Deblaine ; il m'a dit qu'il était le diable, ça m'est égal, je ne pense qu'à vous. Viendrez-vous au mariage ? Malheureusement, vous n'êtes pas en grandes relations avec mes parents, mais votre mère viendra, qui est l'amie de maman. J'ai trouvé un moyen pour recevoir votre réponse : je pars demain avec mère et mon institutrice pour les robes, le trousseau et tout. Je demanderai à maman la permission d'aller chez miss Gardner ; mon institutrice m'accompagnera, bien entendu, et vous ne pourrez être là, mais arrangez-vous avec miss Gardner pour qu'elle me remette un paquet (son petit cadeau de noce, par exemple) dans lequel vous aurez glissé votre lettre.

Gino, Gino, je vous aime plus que vous ne pouvez le croire et malgré que vous m'ayez refusée, je vous aime déjà « tout à fait » comme si nous étions des amants... Si vous saviez, Gino, comme je suis à vous ! Si vous saviez les douces choses que j'ai apprises en pensant à vous ! Oh ! si vous étiez là, mon chéri, quand je vous appelle le soir... Je voudrais vous dire mieux, mais j'ai honte... Pourtant, je ne fais i-ien de mal, Gino, je te le jure... comprends-moi. Quand vqudrez-vous do moi, mon bien-aimé ? Dites vite comment nous pourrons nous rejoindre...

Ecoute, Gino, tu auras cette lettre demain matin, je te donne un rendez-vous de pensée pour

demain soir, à dix heures. Je serai couchée ; couche-toi aussi ; je m'imaginerai que tu es près de moi, je serrerai mon oreiller bien fort à deux bras comme si c'était toi et je dirai ton nom, doucement, longtemps... Fais comme moi, pense à ta Ginette, serre-moi contre toi et crois bien que c'est réel.... Tu verras... A dix heures, n'est-ce pas... Oh ! oui, en même temps !

Tu m'écriras après, veux-tu ?

A bientôt, mon chéri, embrassez-moi.

Ginette.

La réponse me panant quelques jours après :

(( Imprudente petite aimée, qui écrit et envoie des lignes trop dénuées d'hypocrisie ! Cela peut s'égarer, les lettres, cher amour. Brûle, aussitôt lue, celle-ci, je t'en prie. Maintenant que je t'ai grondée, viens dans mes bras, viens tout près, mon adorable inoubliée, viens expliquer à ton Gino « les douces choses que tu as apprises en pensant à lui ». Est-ce bien ce que je crois deviner ? Alors, tu es un délicieux prodige et ton rêve agissant m'émerveille, mais je t'aime trop, vois-tu, pour te permettre ces déprimantes débauches où, seule, ta chère tête ardente se surmène. Sois sage en l'étant moins, chérie ; à ton tour, comprends-moi.

Ton rendez-vous de dix heures ? J'y étais. Mais pas seul... Une complice experte, professionnelle, blasée sur les exigences masculines, qui m'est absolument indifférente et que j'ai payée pour agir en silence, sut habilement m'aider à joindre mon plaisir au tien. Toi qui ignores tout en sachant tant de choses, tu comprendras plus tard quel piment ce put être que de penser à toi, petite vierge exquise, pendant le fonctionnement de la comparse.

Je connais Romain Deblaine ; je t'autorise à prendre ce mari-là, car je ne pense pas que tu puisses jamais l'aimer ; pourtant, sa bouche me fait peur ; il doit exister, tapies en cet homme, des ressources de sensualité qfui m'inqpiiètent parce que je ne veiix pas que tu t'intéresses aux ébats conjugaux.

Dieux, non, je n'assisterai pas au mariage ! Voir ma Ginette, ma fleur élue, mon beau lys pur, la voir parée de l'oranger symbolique qui devra se faner le soir même ! Non. Je préfère penser, de loin, que tu vas subir, douce martyrisée, une indispensable petite opération sans danger, m'associer à ta souffrance en grinçant des dents et me dire : « Elle va me revenir, prête à l'amour, enfin pour moi ! »

Et tu ne te doutes pas de ce que c'est lâche, infâme, abominable de ma part, tout cela ! Et tu ne peux savoir à quel point cela m'est égal que ce soit ainsi. Je ne peux pas t'épouser, c'est entendu ; pourtant, il me faut toi, je t'aime et tu m'aimes aussi. Alors ?

Alors, attends-moi comme je t'attends ; nous serons heureux. Mais laisse l'homme te prendre et ne te dorme pas, je te le défends. Que pas un frisson ne t'effleure, par lui, tu ne sauras pas me le cacher et, si je l'apprends, je me tue.

Quand tu seras madame, viens aussitôt que tu pourras, viens chez moi, ma Ginette, nous chercherons ensuite un nid.

A bientôt, petite âme fraîche ; à bientôt, mince corps désiré ; à bientôt, doux cheveux, bouche enfantine et trop beaux yeux ; à bientôt, mon unique...

GiNO.

Malgré le conseil de Gino je gardai cette lettre, je gardai les autres, toutes les autres... Jamais je n'en égarai une seule et jamais il ne m'advint le moindre ennui pour une seule des missives conservées. Je crois que lorsqu'une femme se laisse prendre le petit paquet noué d'un ruban, ou le carnet compromettant, c'est qu'elle a manqué de la plus élémentaire prudence. Il ne faut pas tant de ruse que l'on croit, mais seulement un esprit d'ordre, lucide et vif, avec une impeccable mémoire.

Gela du moins ne m'a jamais manqué.

Mon mariage se trouva retardé par la mort de mon père. J'eus un chagrin convenable, sans plus. Je le répète, il ne m'avait réellement intéressée que pendant la période où je me croyais amoureuse de lui.

Get événement accabla Romain, de sorte qu'il y eut quelqu'un pour déplorer le décès de mon^ pauvre père avec la plus filiale sincérité. Mon fiancé semblait craindre ma compagnie ; en cela, il me rappelait le vertueux Harry qui, avant que je l'eusse un peu déniaisé, uw fuyait aussi.

Je le comprenais fort bien, Romain résistait difficilement au désir de brûler les étapes ;

attentif à ne pas succomber aux brusques effervescences de sa nature, ce brave homme simpliste attendait de Dieu et de M. le maire Fautorisation de manifester sa fougue devenue légale.

Un jour je le vis, si triste, se promener, les bras au dos, dans le parc, que je courus à lui et lui demandai, moqueusement souriante, la raison de son abattement.

— Ah ! me répondit-il lugubre et solennel, c'est que Madame votre mère vient de dire qu'elle se sentait très malade, qu'il serait nécessaire qu'elle allât aux eaux et que notre mariage n'aurait lieu qu'à son retour. Les obstacles...

— Oh ! interrompis-je, maman se sera vu ua Ijouton sur le nez, ce matin, alors elle s'affole pour son arthritisme herpétique ; ça ne veut rien dire : soyez tranquille, elle va changer d'avis.

Romain hocha la tête comme un homme qui s'attend à toutes les catastrophes et continua :

— Les obstacles s'accumulent, les détails s'éternisent, les difficultés augmentent.

— Mais non, mais non. Vous exagérez !

Et, romme je tenais beaucoup à être mariée

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le plus tôt possible (cher Gino qui m'attendait !) j'ajoutai, formelle :

— Je vous promets le mariage avant un mois !

Mon fiancé, alors, déclama, soulevé d'espoir :

« Toute vallée sera remplie, toute montagne abaissée, les chemins tortueux deviendront droits et les raboteux unis. »

Gomme je restais ahurie, la bouche ouverte, il précisa :

— C'est un verset, le cinquième je crois, au chapitre III de l'Evangile selon saint Luc.

— Ah ! oui ?

— Oui ! confirma-t-il, gravement.

Cinq semaines plus tard, un mercredi, je devins 1SI"'° Deblaine devant les hommes et, le lendemain, devant Dieu.

Harry, parti en lointaine exploration, ne put assister à mon mariage ; je le regrettai, car cela m'eût amusée de le troubler, moi, toute blanche et fleurie d'oranger, en prononçant à son intention, devant les invités, une phrase évocatrice de nos jeux au billard.

J'avais énergiquement refusé tout voyage de

noces, par crainte que, se prolongeant, il ne m'éloignât trop longtemps de Gino.

Nous retournâmes donc tout simplement, le soir même, au château et c'est là que je dus, a douce martyrisée », me soumettre à l'inévitable sacrifice.

Ce fut une sorte de massacre hâtif qui me laissa horrifiée. Avertie par Maud et par Gino. je m'attendais à souffrir, mais pas tant que cela !... Je me rappelais les mots de mon amoureux : « colïret précieusement clos, hermétique sachet... »

Oh ! l'effraction brutale et le bris maladroit !

Ce qui me terrorisait le plus, c'était l'aspect insoupçonné jusqu'alors du bourreau conjugal.

Théoriquement, je savais, tant bien que mal, en quoi consistait le geste de l'amour ; d'autre part mes flirts m'avaient menée un peu loin ; mes rêves bien-aimés m'avaient appris la volupté et enfin j'avais vu, dans les musées, des statues d'hommes nus qui, je le crus, me renseignaient, une fois pour toutes sur la stuclure intime des messieurs. Pourtant, si, par hasard, Romain s'était senti des doutes .sur ma parfaite innocence, mon effroi devant sa virilité dévoilée l'eût tranquillisé à jamais,

io

Mon Dieu, que je fus donc une ignorante, et chaste, et pudique épouse !

Et ce mari en feu qui s'acharnait sans pitié !

Gomme je me plaignais de la durée du supplice et que je suppliais qu'il cessât, Romain, tenace et haletant, chevrota :

« Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l'homme ne sépare point ce que Dieu a uni... a dit saint Mathieu. »

Ah ! les doux souvenirs de ma nuit d'hyménée !...

Comme l'avait prévu Maud, je me résignai, puis je m'habituai. Lorsque furent guéries les meurtrissures, calmées les craintes et finis les étonnements, je reconquis assez de sang-froid pour réfléchir à l'impossibilité où j'avais été de désobéir à Gino... « Que pas un frisson ne t'effleure », m'avait-il écrit. Ah ! quel frisson, si ce n'est de peur ou de souffrance ?

Gela m'a toujours semblé d'un comique absurde, que tant d'écrivains s'évertuent à narrer les délices charnelles d'une jeune mariée subissant les premières étreintes. Mais non ! mais non ! La vierge souffre, voilà tout ; et la femme souffrira encore, pncore assez longtemps ; non

des caresses, bien entendu, mais de la possession complète.

Romain, dès les premières heures nocturnes de notre vie conjugale et sitôt ses ardeurs un peu apaisées, me demanda pardon de sa sauvag-erio. Ce remords consécutif est, paraît-il, de tradition. J'agréai ses excuses avec une dignité polie, comme la dame dont un monsieur écrase le pied et qui, son cor en feu, répond au : « Pardon » désolé du balourd par un : « Ce n'est rien », détaché.

A dire vrai, je ne gardais pas rancune à mon trop ardent mari ; je me disais : « Ouf ! le plus fort est fait ! » Et je me sentais l'état d'âme d'une récente opérée après le coup de bistouri.

Pour me récompenser de mon absolution, Romain voulut ne plus s'occuper que de moi et réparer ses torts par des câlineries dont il me promit une grande joie. Je refusai cette galanterie tardive.

Mais, quelques jours après, je m'aperçus que je commençais vaguement à m'intéresser aux effusions maritales. En faisant abstraction de la personnalité de Romain, en me laissant bercer au rythme assagi do sa fougue, il m'arrivait çlg croiro que j'étais geule sveo mes rêves ^{

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que, si je les invoquais encore un peu, avec ferveur, ils me transporteraient dans le même domaine enchanté qu'ils m'avaient fait connaître lorsque, solitaire et chaste, j'évoquais Gino.

Pendant que mon mari, précautionneux et lent, préparait mon plaisir, je fermais les yeux, ardente, et je. m'hypnotisais sur le point brillant de mes songes. Tout bas j'appelais Gino... c'est de lui que j'attendais tout... Pourquoi fut-ce Harry qui vint, sournois et charmant ? Je revis le doux blondin craintif, je le revis étendu près de moi sur le billard inconfortable, je le revis ému, haletant de la volupté brève qui venait de le submerger, je le revis, me chuchotant : « Je veux que toi, toi aussi... »

— Encore ! intimai-je à Romain qui s'appliqua, bon diable. Et puis ce fut une Ginette soudainement initiée et délirante, folle qui, active, tendait une jeune gorge aux pointes raidies en cambrant les reins... La part imprévue que j'avais prise à son effervescence enthousiasma mon mari. Il en conçut pour moi une gratitude qui se fil prévenante, assez inspiratrice pour me guider par ses propres moyens (sans

nul besoin de faire intervenir mes songeries) vers le rayonnant apogée des plus ensorcelantes sensations. Ce dont, ingrate, je lui en voulus d'abord, car je croyais déchoir en goûtant un plaisir que je ne devais pas à mon rêve seul.

Romain qui, au temps de nos fiançailles, m'avait laissé entendre qu'il possédait de louables talents particuliers, ne s'était pas vanté ; je crois qu'aucune femme normalement amoureuse de l'amour n'eût pu demeurer insensible à tant de virtuosité.

Seule, peut-être, mon amie Claire d'Amourédo fût avec lui restée de glace, comme avec les autres, car cette ravissante poupée ne prend des amants que parce qu'elle s'ennuie et se trouverait bien empêchée par sa nature de répondre à leurs transports.

Au cours de nos bavardages d'une libre impudeur, comme en ont les femmes entre elles, je lui demandai un jour quel plaisir lui donnait la possession.

— Aucun.

— Alors, tu dois fennuyer, pendant que...

— Oui, un peu ; alors, je combine des robes. Et c'était, en somme, très bienveillant à elle

de ne combiner que des robes, car, pendant les

minutes que dure l'acte, les femmes qui n'y participent que par leur présence exaspérée machinent souvent les pires représailles contre l'intrus autorisé par elles à se trouver là et qu'elles maudissent pourtant de s'y complaire.

Si les hommes pouvaient savoir ce qu'il entre parfois de haine et de dégoût dans la passivité déçue d'une femme, pendant qu'ils prennent d'elle un égoïste plaisir qu'elle ne partage pas, la stupéfaction les abrutirait... Mais les hommes n'admettent guère l'hypothèse de n'être pas désirés. C'est ce qui faisait dire (avec l'accent) à une Toulonnaise de promenoirs :

— Ils nous présentent ça comme une fleur et ils sont épatés qu'on ne dise pas : « Oh ! merci, qu'elle est belle ! »

Moi qui, à rencontre de la frigide d'Amourédo (Claire), ne me désintéressais nullement des choses de l'amour, je ne pus tenir rigueur à mon mari de la sollicitude voluptueuse dont me comblait l'infaillibilité de sa science.

Un soir qu'il se montrait particulièrement attentif à ma joie, je me sentis soudain soulevée, emportée, roulée, par la « bonne tempête » d'une béatitude non encore atteinte. J'exultai, je m'effondrai, ravie, dans mon cher bonheur,

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puis je nouai de mes bras le cou de mon mari, je me haussai jusqu'à sa bouche et mis sur ses lèvres le doux merci de ces mots : « Je vous aime, mon chéri. » La forme de son corps prit à mes yeux sa réelle valeur, je sus enfin ce qu'il me fallait adorer... Je me souvenais de certains dessins que j'avais vus, représentant des breloques, colliers, ou bracelets du Musée secret dfc Naples et mon fanatisme éveillé trouvait bon que l'on glorifiât la virilité sacrée dans sa manifestation la plus propice et la plus émouvante. Je comprenais certains rites de l'Inde, certaines processions de la Grèce, destinées à honorer le sceptre devant lequel, désormais, je m'inclinais avec une reconnaissante soumission.

Lorsque ma mère vint nous voir au château et qu'elle me prit à part pour m'interroger sur me? impressions de jeune mariée, elle me dem.aida d'un ton où perçait un. vague mépris pour son gendre :

— Eh ! bien, t'entendras-tu avec ce bon Romari ?

Jt répondis avec vivacité :

— Ce bon Romain est le meilleur des maris. Et je l'adore !

— Petite exagérée ! me dit maman, en m'embrassant, avec un sourire.

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