‹ Ginette la rêveuseChapitre 17 sur 29 · HARRY S EN VA · texte numérisé non relu

HARRY S EN VA

J'adorai mon mari quelques mois. Pas plus. Mais pendant cette période je fus l'épouse la plus fervente, la plus recueillie, la plus fidèle. Gino et Harry me semblaient inexistants. Je considérais et vénérais en Romain le dispensateur des meilleures joies ; je ne voyais plus sa laideur ; je ne remarquais plus ses ridicules.

Lorsque, le soir, nous rentrions dans notre chambre et que, tout en m'aidant à me dévêtir, il flattait ma croupe d'une tape amicale, je trouvais ravissant que, grave, il récitât : « Si un homme vous frappe sur une joue, présentez lui l'autre ; et si quelqu'un vous prend votre

manteau ne l'empêchez point de prendre aussi votre robe. »

A la longue, pourtant, ces trop fréquentes citations m'agacèrent ; puis, je commençais à me blaser sur l'érotisme infatigable de mon mari et ses acrobaties amoureuses me lassèrent. Il s'en aperçut et commit la faute d'insister.

Un matin qu'au sortir d'un long bain, Romain, selon sa manie, recommençait le lessivage de ses pieds, je lui demandai la raison de cette ablution surérogatoire. Il me répondit :

« Celui qui a déjà été lavé n'a plus besoin que de se laver les pieds et il est pur dans tout le reste », a dit saint Luc. Et il voulut saisir ma main pour m'attirer vers lui.

Tout nu, ses longs pieds maigres trempant dans une bassine, je le vis si laid, m'ayant encore exaspérée avec ses Evangiles que je me mis hors d'atteinte et demandai avec acrimonie :

— Ne pourrions-nous retourner bientôt à Paris et prendre enfin possession de notre appartement ?

— Oh ! répliqua-t-il, nous sommes en avril, le printemps est délicieux ici, attendons juillet pour partir à la villa d'Houlgate ; en septem-

bre, nous ferons l'ouverture chez Vasocky, c'est convenu ; ensuite nous rentrerons à Paris. Je suis si heureux, ici, je t'ai bien mieux à moi tout seul.

Juste ce qu'il ne fallait pas dire ! Néanmoins je me serais résignée si ce séminariste impénitent n'avait ajouté :

« Il n'y a personne qui, buvant du vin vieux, veuille aussitôt du nouveau, parce qu'il dit : le vieux est meilleur... »

Alors, j'éclatai :

— Non ! Non ! Je ne veux pas savoir le verset, ni le chapitre, ni rien. Qu'est-ce que ça veut dire, à la fin, tout ça? Vous ne pourriez pas parler comme tout le monde ?

— Mais... mais... balbutia Piomain interloqué, en levant un de ses pieds mouillés dont les doigts, bossus de durillons, semblaient s'écarter d'ahurissement.

Sans attendre le reste, je m'enfuis hors du lu pièce. Dès le lendemain, j'exigeai que l'on parfît immédiatement pour Paris, alléguant que le printemps du Bois de Boulogne était plus beau 'iue partout ailleurs, en quoi, du reste, j'avais ;urt.

Malles faites, maman prévenue, nous pas-

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sions notre dernière soirée avant le départ ; nous nous trouvions au salon à l'heure somnolente ou l'on regarde les pendules, lorsqu'un valet de chambre vint annoncer : « M. Harry ».

Aussitôt nous le vîmes entrer, ému de son incorrection. Il me salua, me pria de le présenter à mon mari et s'excusa, parla de paquebots en retard, de train manqué, puis il nous dit avoir reçu de ma mère une lettre, lui recommandant de venir nous voir au château dès son arrivée en France.

L'urbanité la plus élémentaire nous ordonnait de différer notre voyage et d'hospitaliser mon cousin quelques jours.

Mon mari accueillit Harry avec une sincère cordialité et ne parut pas fâché que sa présence retardât notre départ. Nous installâmes le visiteur et Romain s'étant éloigné afin de donner des ordres pour que rien ne manquât à notre hôte, je restai seule avec mon cousin.

Tout de suite il me demanda :

— Etes- vous heureuse, Ginette, je dis réellement heureuse ?

— Non, répondis-je, très bas.

— Ouelle chose vous manqiie-t-elle ?

Gênée par la trop nette question du cher Anglais précis, je murmurai : •

— Nous causerons, Harry, je vous dirai...

— Vous n'avez pas changé.

— Vous non plus, dis-je, et nous rougîmes lous deux des mêmes souvenirs.

Il me demanda des nouvelles de René, je lui appris que mon frère finissait ses études en Allemagne et nous restâmes silencieux.

Mon mari nous retrouva penchés sur un grand album où nous regardions les portraits des enfants que nous avions été...

Une semaine s'écoula pendant laquelle Harry et Romain sympathisèrent.

Je m'énervais à voir mon cousin éviter, comme jadis, de se retrouver seul avec moi ; il se retranchait dans la compagnie de mon mari et je crois que ce fut l'excès de cette retenue qui m'amena surtout à désirer violemment une complète intimité entre Harry et moi.

Depuis son retour, bercée par les vagues caressantes de mes rêveries, je l'évoquais sans ce.sse. Je le souhaitais tout près de moi, pour reprendre avec lui la grande étreinte chaste qui nous avait jadis unis. Je tremblais en .songeant à l'extase immobile et silencieuse que nous

pourrions goûter... Je répudiais toute réalité, je ne souhaitais que sa présence alanguie ]e long de moi... La gesticulation, l'activité de mon mari me faisaient maintenant horreur et je résolus de n'avoir plus avec lui que d'amicaux rapports purifiés de toute intervention charnelle. J'évoquai pour cela une lassitude inquiétante et des malaises fréquents ; il se soumit et m'entoura de prévenances, mais je n'eus aucun remords de mes mensonges et m'appliquai à l'éloigner, prétextant, pour l'envoyer à Paris, que nombre d'objets me faisaient défaut, dont je lui donnerais une liste complète et qu'il m'achèterait là-bas. J'ajoutai qu'il en profiterait pour ramener maman qui, détestant voyager seule, se ferait une joie de venir passer la saison avec nous et Harry, puisque celui-ci voulait bien rester encore.

Mis au courant de ce projet, mon cousin s'offrit aussitôt pour assumer la corvée des emplettes parisiennes, mais je me récriai, déclarant que je n'avais confiance qu'en Romain pour les mille détails dont je le chargeais, mensongère affirmation qui gonfla de joie mon pauYî*ô mari dupé, Harry proposa, alors, d'aC'

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compagner Romain, mais je me prétendis bien trop peureuse pour rester seule au château...

Mon mari arrangea tout à ma guise en priant Harry de veiller sur moi pendant son absence. J'avais gain de cause.

Il me restait à guider mon cousin vers le but que je guettais. Ce ne fut pas facile. Il me fallut user de patience, de douceur et d'une opportune brusquerie. Enfin j'arrivai à l'amener, pour une reconstitution dont j'augurais de bons résultats, dans la salle de billard qui, jadis abritait nos tendres jeux. Le grand meuble dur était toujours là, mais recouvert de plusieur? jolis coussins... Je ne laissai pas à Harry le temps de se ressaisir, je l'attirai vers le billard sur lequel je m'assis et je lui dis, simulant la tristesse :

— Harry, écoutez-moi, je ne suis pas heureuse, pourquoi me fuyez-vous ? Il me serait si doux de vous avoir pour confident, pour grand ami... Ne suis-je plus votre chère petite chose? Il faut que vous me preniez dans vos bras et que je puisse pleurer sur votre cœur.

D'un souple mouvement je m'étendis sur les coussins :

— Vene2; tout près de moi, Harry.

Ce n'était pas un saint. J'eus aussitôt son grand corps près du mien, je me serrai bien contre lui, je mis mes lèvres sur sa bouche et confiante, heureuse, j'attendis que son rêve répondît à mon rêve... Je ne désirais que la floraison simultanée de nos désirs, l'anéantissement extasié de nos voluptés chastes... Hélas ! Hary ne comprit pas ! Il me domina, me saisit, me posséda et, sans force pour me défendre, je n'éprouvai nulle joie...

Ce fut lui qui pleura sur mon cœur en m'avouant qu'il m'adorait. Moi je ne l'aimais plus, il avait tout brisé ! Je ne pus supporter l'idée de me donner encore à lui et, vindicative, je lui criai cruellement :

— Je ne voulais pas ! je ne voulais pas ! C'est lâche I

Il essaya de ne pas comprendre encore et demanda., très doucement :

— Dites si vous m'aimez, Ginette ?

— Je vous déteste ! criai-je.

Jamais je n'aperçus sur un visage d'homme plus complet égarement. Manifestement, il résista à l'envie de me battre, reconquit sa dignité par un à-coup d'énergie et prononça :

— La laide chose 1

Puis il sortit à grandes enjambées farouches.

Moi, que cet Harry prenait pour une indigne allumeuse, étais-je donc si coupable ?

Je ne le revis que deux jours après, quand revint mon mari accompagnant ma mère. Pendant le repas qui nous réunit tous trois, Harry dit aimablement à mon mari :

— Je pense que Ginette vous a dit le télégramme que j'ai reçu? Je partirai donc demain. J'aimerais rester, je ne puis.

Je repartis :

— En effet, Harry est rappelé d'urgence, c'est bien malencontreux, mais il affirme qu'il no peut faire autrement.

Maman, fine mouche, Haira l'équivoque, mais dit simplement à Harry qu'une meilleure occasion se présenterait de passer toute une bonne saison ensemble.

... Cher Harry qui devais mourir un an plus tard, broyé dans un accident d'auto, cher Harry, mon premier amour, Harry, mon valseur du premier bal, as-tu emporté de moi une détestable image, ou as-tu compris, un peu, comment mon rêve t'a aimé?...

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