‹ Ginette la rêveuseChapitre 18 sur 29 · GINO JOUE. AIME ET DISPARAIT · texte numérisé non relu

GINO JOUE. AIME ET DISPARAIT

Je n'éprouvai L..can regret du départ de mon cousin, seulement une grande tristesse en songeant à ce qui s'était passé. Non que le moindre remords m'effleurât, d'avoir fait, si vite, de Romain un mari trompé ; cela devait être puisqu'il ne me plaisait plus ; mais je me reprochais mes torts envers Gino. C'est à lui que je m'étais promise et son cher souvenir ne m'avait un moment quittée que pour me revenir plus précieux encore.

Je ne m'attardai pas à des lamentations rétrospectives ; mon plan fut aussitôt tracé ; rentrer à Paris le plus vite possible, pour refrouvpr Gino.

Je pensai d'abord, puisqu'il était le fils d'une amie de maman, à intriguer pour le faire venir au château ; mais ma mère opposa à mes ouvertures un mauvais vouloir évident. Elle souhaitait ne voir personne pendant quelque temps, afin de se « reposer la figure ». Elle voulait ne pas rire, parler à peine, porter du matin au soir une mentonnière réductrice des bajoues, indépendamment du masque de caoutchouc dont elle s'affublait la nuit. En même temps, elle entendait suivre un régime d'excessive sobriété pour combattre les « déformations graisseuses ».

Ce progrannnc m'horripila, car si maman avait décidé de préparer son hiver pour une cure de beauté, je comprenais qu'il serait impossible de lui arracher de la tête ce projet hygiénique.

Toujours ravissante, maman ! La ligne du menton flanchait un peu et la patte d'oie s'incrustait, mais quels yeux ! Et si fringante ! Que de froufrous, que d'élégances, de mines cha'ttes et de parfums !

Elle portait encore le demi-deuil de mon père et tous les violets, tous les mauves, toutes les

transparences blanches sous tulle noir l'embellissaient inexprimablement.

Ses amants, tous jeunes et très beaux, lui avaient lai>^S('' iin [jcli de leur (•liarmL', une expression jolie, un cliic i)laisanL ; surtout, elle avait beaucoup aimé, on l'avait adorée follement et cette ambiance passionnée qui la mûrissait peu à peu faisait d'elle une éclatante fleur, embaumant la chair heureuse.

Elle portait triomphalement ses quarante années et dédaignait fièrement de tricher sur son âge. En me regardant, elle disait avec un beau rire orgueilleux :

— Fais-moi vite grand'mère, Ginette, pour me vieillir un peu : je suis plus jeune que toi !

Et c'était vrai, que mes frais dix-neuf ans ne ternissaient en rien sa maturité splendide. Me prenant le bras, moi qui la dépassais de toute la tête, elle pouvait dire sans ridicule, à nos amis, en riant pour montrer ses petites dents intactes :

— Je vous présente ma grande sœur.

Du reste, occupée d'elle seule et ne m'aimant pas.

Le martyre esthétique auquel s'assujettissait maman durait depuis quinze jours lorsqu'elle

reçut une lettre de la comtesse Barnof la priant à un dîner donné en l'honneur du grand-duc Xavier : « Qui 'a insisté, chère amie, pour que vous fussiez invitée. »

Aussitôt elle abandonna mentonnière, masque en caoutchouc et régime sec pour préparer son départ.

Je me dis simplement : « Il y a donc un Dieu ! » Puis je déclarai à Romain que nous quitterions le château en même temps que maman et que j'en profiterais pour consulter notre docteur au sujet des malaises qui m'inquiétaient.

Mon mari, navré de cette prétendue maladie, acquiesça de bon cœur et affirma tendrement que rien au monde ne le préoccupait plus que ma santé. Touchée de sa sollicitude aimante j'allais l'en remercier par une effusion qui ne lui aurait point déplu, lorsqu'il crut nécessaire d'ajouter : « Ce ne sont pas les sains, mais les malades, qui ont besoin de médecin », a dit Jésus aux Pharisiens et aux Scribes des Juifs ! »

Piefroidie par cette implacable érudiction évangélique, je ne pensai plus qu'à Gino. Fiévreusement, je lui écrivis pour lui annoncer

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notre retour à Paris et Iheure de mon arrivée.

A la descente du train, je vis, sur le quai voisin, à l'ombre d'un pilier, Gino qui me re- .srardait. Mon premier mouvement fut de tout quitter pour courir vers lui ; mais je nie rotins à temps et me contentai de lui adresser le plus prometteur des sourires.

Lorsque j'entrai avec Romain dans notre appartement, luxueux, trop luxueux, je ressentis une impression étrange : il me semblait être en visite chez un être à peine sym.pathique et je n'arrivai que péniblement à me convaincre que je me trouvais chez moi.

Je me retirai dans ma chambre et me couchai pour m'isoler avec ma chère pensée. Je ne dormis guère, impatiente du moment où je m'esquiverais pour courir chez mon doux aimé... Je songeais à ce qu'il m'avait écrit : « Que pas un frisson ne t'effleure, tu ne saurais pas me le cacher... » Mais, sûre de ma force, je sentais bien qu'il croirait tout ce que je voudrais. J'essayais d'imaginer notre baiser, noln' étreinte et je gémissais doucement.

Enfin, le jour parut. Je me levai très tôt, je me baignai, je me parai, je raffinai, je fis de moi un bouquet vivant, je combinai tout, lin-

geries à s'extasier, soyeux dessous compliqués à dessein, et cette coiffure à peine fixée pour qu'aisément les cheveux s'éparpillent... Ah ! que j'étais jolie, ardente et pelle avec des yeux d'amour, toute cambrée d'espoir !... Je me revois, je me revois si bien...

Par-dessus les folles fanfreluches enrubannées, un tailleur sobre, impeccablement chic, puis une toque amusante, crânement campée, discrète pourtant.

Je chargeai la femme de chambre de faire prévenir « Monsieur » que je sortais à pied et que je rentrerais pour déjeuner.

Quelques minutes après fil était dix heures du matin), je sonnais chez Gino.

— Monsieur est là?

— Mais, madame...

— Il est encore couché ?

— Mais oui, madame.

— Ne le prévenez pas, montrez-moi sa chambre.

— Mais, madame... (complet effarement du domestique).

— Faites ce que je vous dis (sourire et regard expressif de Ginette).

c— Madame est attendue ?

— Impatiemment ! Indiquez-moi sa chambre.

— C'est ici, madame.

J'entrai doucement, jo refermai la porte et je restai immobile dans l'obscurité.

Bientôt je distinguai le lit, en même temps que j'entendis la respiration de Gino.

Je m'approchai, je regardai le cher dormeur et, tendrement, j'effleurai ses paupières de mes lèvres. Il remua, mais à peine, et comme un enfant, reprit son sommeil. Alors je baisai sa bouche. Il ouvrit les yeux, m'aperçut vaguement, crut qu'il rêvait et murmura : « Ginette. » Je l'étreignis, il se souleva.

— Toi ! c'est toi ?

— Mais oui, mon Gino...

— Ah ! ma chérie, ma chérie ! Ouvre vite les rideaux, que je te voie !... Oui, là, devant toi, une fenêtre, prends garde au pouf, attends, je passe un pyjama...

— Non, restez, j'ai trouvé le cordon de tirage.

Le soleil se jeta dans la pièce. Voilà Gino ébouriffé, beau comme un jeune dieu, qui me regarde à peine éveillé et qui se demande s'il rêve encore..,

Je suis debout, intimidée soudain, je tien?; toujours les fleurs que j'ai achetées en venant et, pour me donner une contenance, je vais les poser sur le lit où je les étale. Gino voit les œillets marbrés, les lilas blancs, les roses rouges et dit :

— Tu as donc amené des gens de ta famille, mon amour ?

Je trouve la phrase drôle, je ris... Ma boucht ouverte l'exalte ; il supplie :

— Donne tes dents, vite, mords-moi un peu. Il tend les bras, je m'y blottis. C'est un bai

ser à en mourir...

Les mains de Gino s'énervent, griffent mes vêtements. Il implore :

— Donne-moi ma poupée toute nue !

J'enlève ma robe ; il s'extasie :

— Ma f|eur soyeuse, ma toute rose, qu'il est beau, ce jupon-là ! Viens tout près que je le caresse.

... Dix ans ont passé sur tout cela et j'entends encore vibrer, nette, la voix de Gino ; je me rappelle, mot pour mot, les phrases qu'il prononça...

— Il est attendrissant de fragilité, ton petit pantalon-écrin, ma chérie"; il sait bien que sa

faiblesse même le rend redoutable et, narquois, il se tend, tout gonflé d'orgueil...

Peu après :

— Mes yeux n'en peuvent plus de te regarder, ma parfaite, c'est trop de joie pour eux, ils en sont ivres... Viens dans mes bras, j'e ne peux plus voir Toi sans y toucher...

Ensuite :

— Ce n'est pas seulement d'orgueil qu'il se gonflait, le petit écrin !

Puis, une heure plus tard :

— Madame désire-t-elle encore quelque chose ? Etait-ce bien ainsi ? Dis, ma silencieuse, ma frissonnante chaste aux sournoises délices, dis, mon impassible si troublée, dis, est-ce aussi doux que tu l'avais rêvé quand, gosse voluptueuse et solitaire, tu pensais à moi?...

A cet imprudent rappel, j'éclatai en sanglots désespérés, parce que... parce que non, non, ce n'était pas ce que j'avais rêvé !...

•l'espérais un Gino dément que ma présence enivrerait jusqu'aux larmes, un Gino balbutiant qui n'aurait su*que s'effondrer de joie, ou un Gino rageur qui m'eût torturée en regrettant quej'e ne fusse plus sa petite Ginette vierge, même im Gino brutal qui m'eût suppliciée...

mais pas ce Gino-là ! Ce Gino adroitement expansif, ce Ginot libertin aux phrases de poète-journaliste, ce Gino fanfaron qui me de mandait, après, si Madame était bien servie?... Non, non, « réellement je n'étais pas » comme aurait dit mon i^auvre Harry...

Mon affreux chagrin déçu, Gino, bien entendu, n<} pouvait le comprendre ; il crut à un excès d'émotion aimante et m'en remercia tendrement :

— Pleure pas, mon amour ; nous sommes réunis, je t'adore, ma Ginette... Figure-toi, cette nuit, au cercle, j'ai beaucoup perdu... tu ne m'écoutes pas, mon trésor, ne pleure plus.

— Si, si, Gino. je t'écoute.

— J'ai pris la culotte, la forte culotte...

— Ah ?

— Oui, vingt mille. Pour moi, c'est beaucoup. Eh bien, ma petite aimée, j'étais ravi, parce que tu sais, le proverbe affirme : « Malheureux au jeu, heureux en amour. » Et je pensais à toi. Après t'avoir vue à la gare, je suis allé jouer et je me disais : « Si je perds, tant mieux, je gagne Ginette ! »

— Je serais venue malgré tout, Gino î

— Ne dis pas cela, tu n'en sais rien... Lo

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Hasard nous mène. Les forces mystérieuses du jeu, vois-tu...

Il s'écarta de moi, imperceptiblement, pour suivre sa songerie. Je compris à cette minute l'Ennemi que j'avais et voulus connaître sa force ; donc, je demandai, comme une enfant qui veut s'instruire :

— C'est amusant, le jeu ?

— C'est terrible et poignant, c'est infernal pour ceux qui jouent comme moi.

Toujours très doucement, attentive et peureuse, je demandai encore :

— Pourquoi joues-tu, Gino ?

Sombre, sur la défensive, presque méchamment, il répliqua :

— Parce que c'est un besoin, une habitude accrochée dans ma peau, parce qu'il faut vivre et que c'est ma vie.

— Alors, et moi ?

Il me regarda, mesura en moi l'adversaire de sou vice et, trop habilement, répliqua :

— Toi, tu seras mon bonheur.

... Les fleurs que j'avais apportées étaient tombées à terre ; en me levant, je marchai sur les épines d'une rose ; je montrai mon pied nu à Gino et il s'empressa, caressant, pour panser

de ses lèvres et mouiller de sa langue les piqûres douloureuses...

C'est le seul souvenir absolument* doux que j'aie gardé de notre amour.

Gino disait vrai : le jeu était sa vie. Il jouait avec une passion froide, un enragement concentré, un fatalisme arrogant qui m'affolèrent dès que je m'en rendis compte.

Pendant les premières semaines de notre liaison, nous nous retrouvâmes chez lui où j'allais presque chaque jour. Quand j'arrivais, nous semblions toujours échanger le même baiser, et pourtant je comprenais tout de suite si Gino, la veille, avait perdu ou gagné ! Nos joies d'amants s'en ressentaient, Gino, trop souvent, se montrait nerveux, distant, avec de brefs retours repentants qui ne me firent illusion que peu de temps...

Je ne luttais pas. Je n'ai jamais été très combative et je pressentais ma défaite... Enfin, je me raccrochais aux bribes de bonheur que me donnait Gino, pauvre bonheur inégal, inquiet « et toujours menacé », si peu celui que j'avais espéré, si inférieur à mes beaux rêves !

Un jour, Gino me dit qu'il venait de louer

boulevard Pèreire un tout petit hôtel, de construction récente mais d'aspect vieillot, qui, meublé gentiment, serait pour nous une' « folie » amusante.

— En effet, c'est une folie, objectai-je tendrement, sous-entendant ainsi que je devinais les terribles embarras d'argent dans lesquels, trop souvent, le jeu précipitait mon Gino.

— Bah ! me répondit-il ; j'ai utilisé de cette façon mon gain de la semaine dernière, tu sais, le jour où tu as boudé, méchante, je sentais la veine, j'ai forcé la mise. C'est un placement d'amoureux. Tu verras comme il est gentil, ce bijou d'hôtel, un peu en retrait, où les bruits du boulevard n'arriveront qu'indistincts, où les roulements des trains de Ceinture nous sembleront le bourdonnement atténué d'un gros frelon lointain.

Je m'enthousiasmai de confiance :

— Combien de pièces, Gino ?

Quatre grandes. Et puis des rabicoins, 'les i-agibis, cuisine, office et débarras, des tas d'affaires sans importance ; nous y mettrons des poules et des lapins, si tu veux, ou des canards sauvages et des souris blanches, n'importe, seulement, écoute bien, je vais mourir si tu

n'es pas de mon avis : du grand salon, je voudrais faire un cabinet de toilette.

J'éclatai de rire et battit des rnains en criant : . — Mais bien sûr, il faut, c'est forcé !...

— A la bonne heure. Nous disons ; revête^ ment des murs à mi-hauteur, partant du sol, en petits carreaux de faïence dans les teintes suaves, le reste en glaces. Plafond ?

— Mosaïque à sujets, peut-être ?

— Non. La mosaïque, ce sera pour le dallage ; le plafond, crois-moi, le plafond en glaces aussi. Faut qu'on se voie de partout. Je continue : baignoire somptueuse derrière un paravent électrique...

— Electrique ?

— Oui. Une idée à moi : on appuie sur un bouton, le paravent se déroule, en courbes gracieuses, bien entendu, sur trois mètres ; on appuie sur un autre bouton et le paravent se replie, cachant le chauffe-bain et le petit pégase « aux chevauchées friponnes » comme dirait Champsaur.

— La toilette ?

— Pas de toilette classique, c'est commun. Pour en tenir lieu, une sorte d'immense bureau, tout marbre blanc, se fermant comme les

bureaux américains. Pour coiffeuse, tu auras un très grand plateau de cristal que supporte- Font deriA i-iuTnoi'i-p. dùrée^;, (livs;^c-t'S..,

— Des cliiiiu'-ros à la [vie do lion, an curps dû chèvre, à la queue de dragon ?

— Non. Rien de classique, te dis-je. Des chimères avec des ailes. Et des griffes.

(Oh ! oui, pensai-je, les chimères ont des ailes d'abord, des gritïes ensuite.)

— Pour le lit de repos, continua Gino, grandiloquent et gosse, je voudrais qu'il fût recouvert de fastueuse hermine immaculée... mais c'est un peu cher pour cette fois ; j'y penserai à la prochaine banque que je ferai sauter. En attendant ce sera sur des longs poils d'ours blanc que tu t'étendras nue, ma langoureuse, mon trésor, ma si menue... Et puis, tu sais, pour l'été, au lieu de l'affreux ventilateur banal aux hélices en cage, nous aurons des flabelluras (électriques, toujours), en plumes rares, ou des pounkas indiens aux souples balancements, c'est bien plus beau, dis? Du reste, ils sont déjà commandés.

k— Y aura-t-il une psyché?

— Mais oui ! La psyché-surprise ; d'un côté, glace ; derrière, dans une sorte d'armoire

peu profonde, s'alignent des flacons contenant chacun un parfum différent ; ces flacons sont reliés à des tubes pulvérisateurs qui aboutissent à l'extérieur, une manette sert au fonctionnement d'un mécanisme disposé de telle sorte que le hasard seul est responsable du résultat. Un petit cadran, dont l'aiguille obéit à l'impulsion donnée à la manette, commande un déclanchement répartiteur de vaporisations...

— Explique plus simple, mon Gino.

— Suis-moi bien ! Tu appuies sur la manette, tu lui fais faire un tour, un tour et demi, ou un tiers, un quart de tour, n'importe, alors le mécanisme se met en action, les chances interviennent et tu reçois le jeu du vaporisateur (toi, tes cheveux chéris, ta gorge, tes épaules on ton dos, etc., c'est à ton choix) et l'essence qui te parfume est telle ou telle, selon ce que décide le Hasard. J'appellerai ce système « fournisseur des états d'âme » ; en effet, et c'est là, ma chérie, ce qui m'amusera, ce sera l'odorant extrait dont tu te trouveras imprégnée qui t'indiquera quelle Ginette tu dois être.

— Comment cela ?

— Je précise : vaporisée de verveine, je suppose, tu devras être la gamine ignorante et eu-

rieuse, allumeuse et chaste ; d'ambre gris : la racée au dévergondage mondain, dont les pâmoisons même ont de l'allure ; de violette : la grisette amoureuse et franche, un peu gavroche et doucement crampon ; de lilas blanc : la doucereuse, la sucrée, la bourgeoisette oisive aux sens gourmands ; d'œillet : la ténébreuse ardente, complice qui ne dit rien et qui fait tout ; de rose : la très sentimentale à qui les mots suffisent ; de musc : la professionnelle experte, aux baisers corrodants ; d'opopanax oriental : la bête charmante qui singe l'impulsive perverse et de qui l'on peut exiger, puisqu'elle se croit particulièrement douée, les complications les plus erotiques ; d'un parfum lourd et non sans charme, étiqueté « Folie d'opium » (j'ai trouvé ça chaussée d'Antin) : l'esthète incohérente qui, gavée de drogue, saoule d'éther ou piquée de morphine, gravite vers les excentricités... Mais...

Gino s'interrompit, réfléchit un instant, puis, m'interrogea :

- Sauras-tu jouer à ça?

Compréhensive et véhémente, consciente des ressources de mon imagination quand elle de-

vait servir à des rêves, je répondis fièrement :

— Je saurai jouer à tout, Gino !

Mon amant continua :

— Il y aura un parfum-mélange pour la cabotine complexe, intoxiquée de ses rôles, qui exagère les attitudes et clame son bonheur en se tordant les bras ; un autre pour l'exotique amusante, l'Américaine garçonnière, la mousmé enfantine et maniérée, l'Espagnole incandescente, la Russe onduleuse, et ainsi de suite. Tu comprends, ma Ginette, je serai le sultan d'un sérail et ce sera toi toutes mes femmes.

— Oh ! ça... Je veux bien !

— De la salle à manger, pièce bête entre toutes, je fais une penderie où seront accrochées autant de belles robes qu'il y aura de parfums différents ; à chacune seront joints des dessous spéciaux, car tu ne pourrais draper l'étourdissant péplum de la cabotine sur le petit pantalon fendu, aux broderies naïves, de la grisette ; non plus la très moderne combinaisonjupon en souple moire rose, garnie de rubans do la mondaine, ne serait acceptable sous le kirhono de la mousmé ; la robe art-nouveau en satin noir brodé de chrysanthèmes d'or, chère à l'esthète, ne saurait s'accorder avec le strict maiî-

lot de la sportswoman ; la jupe correcte de la bourgeoisette ne devra pas se lever sur les espiègles chaussettes de la gamine. Je ne voudrais pas non plus que la sentimentale portât la chemise de dentelle noire de la professionnelle...

— A propos, Gino, si le hasard voulait que l'aiguille du cadran s'arrêtât plusieurs jours de suite sur le parfum de rose, précisément la « sentimentale à qui des mots suffisent », tu ne craindrais pas de trouver cela un peu, un peu...

— Un peu abusif î Si ! Mais il faut prévoir la « professionnelle aux baisers corrodants ». Ça fera une moyenne...

— Mais, Gino, tu ne préférerais pas me dire, chaque fois, tout bonnement : « Aujourd'hui, je veux telle Ginette ? »

7— Oh ! non, ma chérie, ce qui m'enthousiasme justement c'est le jeu des chances, parce que, nécessairement, j'aurai des préférences parmi toutes ces femmes, et je verrai, à chaque résultat, si je gagne ou si je perds.

— Mais encore, Gino, pourquoi fais-tu installer cet original vaporisateur derrière la psyché ?

— Parce que le degré d'inclinaison, variable, fournit une influence de plus sur la décision de l'aiguille !

Mon Gino, mon cher, mon malheureux Gino ! Toujours fétichiste et superstitieux, toujours brûlant d'une fièvre tourmenteuse, il m'aimait, certes, autant qu'un joueur peut aimer, mais que de fois il m'a blessée !... Je me rappelle encore, avec la même horreur pour l'inique torture que j'endurais, je me rappelle sa trépidation, son impatience énervée, pendant nos rendez-vous, lorsque l'heure arrivait de la partie au cercle. Il savait que j'aurais pu rester davantage et c'était lui qui, vers six heures, me pressait de me rhabiller. Oh 1 la tristesse de tout cela ! Pauvre amoureuse, qui avait si bien joué son rôle, qui s'était surpassée pour mieux plaire, pour griser d'illusions son amant blasé ! Pauvre Gino, qui puisait au jeu de si puissantes émotions que je m'exténuais vainement à lutter d'intérêt avec son vice !...

Je dépouillais hâtivement mes belles robes de rêve, humiliée à crier de voir Gino regarder la pendule. Nous avions coutume de quitter ensemble notre petit hôtel et Gino m'accompagnait jusqu'à la quelconque voiture qui me re-

conduisait chez moi... Un jour que, très lasse, je m'étais attardée, lente à me rhabiller, Gino, prêt à sortir, me demanda avec une courtoisie sous laquelle perçait un agacement contenu, la permission de partir le premier ; je répondis « oui », sans montrer ma peine. Dès lors, il en prit l'habitude et je dus supporter la suppliciante preuve : Gino abandonnait les chères petites joies ultimes des entreyues amoureuses, les bons rires gosses des jeux taquins, les brusques baisers sous l'aisselle pendant qu' « Elle » se recoiffe, les représailles chatouilleuses pendant qu' « Il » remet sa cravate, les désirs soudains, tendres folies qui font d'une dame vêtue, correcte et gantée, une petite amante chiffonnée, courroucée, gémissante et ravie... Gino ne voulait plus de tout cela : il préférait arriver à son cercle une heure plus tôt, vite s'asseoir devant un tapis vert et assister, en regardant ses cartes, à une série d'événements extraordinaires, inattendus, imprévisibles ; il préférait les bonheurs que le jeu réserve à ses envoûtés : les espoirs haletants, les craintes oppressantes, les rudes coups des pertes et les splendides revanches...

Que pouvais-je contre cela?

Je ne fis que Taimer, sans me plaindre jamais.

Nous avions rendez-vous presque tous les jours, mais, peu à peu, Gino arriva plus tard et repartit plus tôt ; puis, je reçus des « petits bleus » d'excuse infiniment tendres et repentants, mais qui n'en disaient pas moins que Gino ne viendrait pas. Ces jours-là, je choisissais, pour m'en parer, le kimono de la mousmé, j'allais m'étendre sur le grand divan du « Salon d'amour » (Gino appelait ainsi notre chambre) et je rêvais d'un Japon fabuleux où les petites M""" Chrysanthème savaient enjôler si savamment l'époux de leur cœur qu'il ne partait jamais, jamais plus...

Pour bien souffrir de l'absence de Gino, je me trouvais particulièrement à l'aise dans ce kimono brodé qui me donnait une âme orientale, d'un fatalisme las aux résignations bienfaisantes... J'étais encore bien enfant I

En somme, une grande ^fatigue m'envahissait et je renonçais à l'espoir d'être heureuse par Gino ; même je me raillais amèrement d'avoir échafaudé tant de songes pour bâtir notre amoni", dont, liélas, je voyais trop la fragilité !

Un soir, dans un salon, j'entendis prononcer le nom de mon amant, par deux membres de cercle. En les écoutant, j'appris que Gino avait, dans la journée, perdu une grosse somme, une somme énorme.

Le lendemain, en allant au boulevard Pereire, je ne comptais guère y trouver Gino, pensant qu'il passerait toute la journée à « ponter comme un sourd » — c'était son mot — pour essayer de rattraper sa perte. Je me trompais. Il arriva vers trois heures, fébrile et souoieux, certes, mais moins accablé que je ne le redoutais. Quelle après-midi inoubliable ! La frénésie de nos étreintes, ce jour-là, dépassa nos fougues passées et, sous le grand vent passionné qui nous emportait, nos baisers avaient quelque chose d'éperdu qui accrochaient Tune ù l'autre nos unies frissonnantes...

Gino voulut me garder jusqu'à sept heures ; nous sortîmes ensemble, il m'accompagna le plus loin possible et me déganta au moment de la séparation, pour baiser mes mains nues ; il embrassa mes yeux, mes lèvres, longuement ; enfin nous nous quittâmes...

J'entends encore sa voix quand il me dit :

— Tu viendras sûrement demain, mon amour ?

... Quelle impérieuse supplication ! Mon Gino!

En arrivant au rendez-vous, le lendemain, j'aperçus, toute surprise, Albert, le valet de chambre du domicile particulier de Gino, en train de causer avec le domestique qui nous servait boulevard Pereire. Ils s'approchèrent de moi, hésitants ; Albert me dit :

— J'ai mission de prévenir Madame qu'il y a une lettre pour elle sur le guéridon du petit salon ; je supplie Madame de ne pas entrer dans la chambre avant d'avoir lu cette lettre ; je reste ici aux ordres de Madame...

Cette lettre, mon Dieu ! Cette lettre que je tiens encore avec le même tremblement que jadis ! Cette lettre !

« Ma toute petite, mon amour, je vais parte tir ; aie du courage, dis-toi tout de suite que « je suis parti en t'adorant. Je m'.en vais très « loin ; je ne reviendrai pas ; il le faut : j'ai « trop perdu, Ginette, tu comprends? Je suis « irrémédiablement fini, je dois une somme

« énorme, je me suis acharné, j'ai continué de « jouer en sachant que, si je perdais, je ne « pourrais pas payer, enfin, je suis un sale « type, ma fleur chérie, je suis à montrer du « doigt, à buter du pied...

« Je sais, je sais que tu nraimerais quand « même et que cela t'est bien égal que je sois « un sale type (à moi aussi, du reste), mais « tout de même, ma chérie, ce serait trop na- « vrant, trop misérable, de rester ton amant « sans le sou, de te faire venir dans un taudis « meublé d'un lit suspect et de ne te voir man- '< ger des gâteaux que si tu les payais toi- " même. Mon amour, comprends bien, je n"ai « plus un sou, j'ai vendu ma montre, mes ba- « gués, mes épingles de cravate et mes boutons <c de chemise pour régler les larbins à qui je <( devais des arriérés fantastiques. Les meubles « de chez moi, je les dois encore ; les vêtements « que je porte ne sont pas payés ; tout ce que " contient notre cher nid, je l'ai revendu sans " te le dire, tu vois bien que je suis un sale '< type !

'< Hier, quand je te serrais coiîlre moi, sa- '< chant que c'était la dernière fois, je profitais « avec une ivresse désolée du merveilleux ca-

172 GDŒTTE LA RÊVEUSE

deau que m'a fait la Vie en te donnant à moi. C'est fini, ma Ginette. J'ai fait durer tant que j'ai pu notre existence d'amants, je t'ai aimée bien plus que je ne l'ai montré... Lorsque tu m'attendais, ma chérie, et que lu m'accusais sans doute de te délaisser, je luttais pour nous deux. Une carte retournée, c'était encore trois mois de bonheur ; une autre carte et c'était la misère ; une bûche dernière et c'a été la mort.

« Oui, ma Ginette en larmes, ma si jolie que je désespère, je vais me tuer chez nous, dans

< le salon d'amour, sur notre lit.

« Je viens d'écrire les lettres qu'il fallait

( pour que tout soit régulier, j'ai écrit à ma mère qui, bien quelle m'ait refusé depuis

( des années tout subside, devra du moins

■< s'occuper de mon enterrement.

« Tu n'as plus qu'à t'en retourner, en emportant dans ton cher cœur le souvenir de

f ton Gino. Sois vaillante, dis? Si tu le veux, mon adorée, entre dans notre chambre et

f viens tout doucement embrasser mes cheveux, mes cheveux... ce sera moins froid que

< mon visage. Pardonne-moi, je t'adore.

« Ton Gino. »

Albert, qui me guettait sans cloute, entra quand j'eus fini de lire.

— J'ai fait avancer une voiture pour Ma dame, me dit -il avec une tristesse pleine de tact.

— Merci, répondis-je, je partirai dans un instant, je vais dans la chambre.

— ^ Madame ferait peut-être mieux...

— Laissez-moi seule ; ne craignez rien...

Je ne peux pas dire que je souffrais, j'étais hébétée sans aucune idée que celle-ci, presque machinale : « Comment Gino s'est-il tué ? Un coup de revolver, sans doute ? Où ? x\u cœur ? A la tête? »... N'osant entrer dans la chambre sans savoir, j'appelai Albert :

— Dites-moi comment Monsieur s'est...

— Ce matin, à six heures, madame, une balle au cœur.

Je ressentis alors une douleur atroce comme si je venais de recevoir le coup moi-même. Ce fut elle qui réveilla ma sensibilité ; je courus à la chambre, j'entrai.

La pièce était obscure, le lit dissimulé derrière des rideaux. A cet instant, le souvenir se dressa devant moi, vivace, du matin où j'étais entrée dans Ja chambre de mon amant en-

dormi... Mon appel énamouré n'allait-il pas le réveiller, cette fois encore ? Gino ! Gino !

Non. Il dormait définitivement. Les bougies allumées de deux candélabres éclairaient sa forme étendue.

J'em.brassai seulement ses cheveux, comme sa lettre me le recommandait ; ils étaient parfumés, comme toujours ; ah ! cftte odeur vivante sur cette tête morte :

A côté de lui, sur un petit guéridon turc, d'ébène inscrusté d'ivoire, je vis les breloques qu'il portait habituellement : corne en corail, minuscule éléphant d'ivoire, main de fatma. petit croissant d'or... ses fétiches ! Avant de se tuer, une dernière fois, il avait touché ses talismans de chance.

Une lourde angoisse m'accablait, mais je ne versais pas une larme ; je ne sentais pas en moi le vide terrifiant, l'infinie détresse que l'on éprouve à répéter le : « Jamais plus » de l'oiseau funèbre...

A son chevet de suicidé je compris cette chose affreuse : ce n'était pas ce Gino que j'avais aimé ; mon Gino h moi, le Gino de mon rêve, était mort peu à peu, à partir du jour où j'avais été sienne. Je m'étais acheminée, heure

par heure, vers la certitude de mon deuil et prévenue, par cette lente progres^^ion, do l'inéluctable désastre, je ne mourais pas, je ne pleurais pas, je souffrais à peine en regardant, en touchant le cadavre de cet autre Oino.

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