‹ Ginette la rêveuseChapitre 19 sur 29 · RENE · texte numérisé non relu

RENE

A continuer cette confession, j'éprouve main- . tenant une certaine honte. Peu importe, j'écrirai tout, je revivrai mes égarements, mes fièvres, mes déceptions, mes erreurs, toutes mes erreurs...

Après la mort de Gino, je restai quelque temps l'âme dormante et le cœur engourdi, dans une torpeur des sens et de la pensée. Puis mes forces émotives (je ne sais si le mot (jat français) se réveillèrent peu à peu dans la douceur d'une convalescence morale qui m'exalta comme un renouveau.

.T'éprouvai violemment cette joie d'exister, ^f^t appétit de vivre, qui enthousiasment les ,

êtres très jeunes et les soulèvent d'une ardente foi en un bonheur possible.

Je fis alors un essai qui est peut-être ma meilleure action et qui, dans tous les cas, prouve qu'il me restait encore des ressources db droiture, une saine mentalité, en somme un grand fond d'honnêteté féminine ; je tentai de reprendre avec mon mari l'existence normale, la tendre association des époux unis. Hélas ! Depuis des mois j'avais agi avec Romain de façon à m'aliéner l'intérêt qu'il me portait. A cet homme robustement sensuel, j'avais trop longtemps refusé la satisfaction de ses fringales ; lassé des prétextes que j'inventais, il s'était déshabitué de ne désirer que moi.

Pendant ma. liaison avec Gino, trop amourouse pour m'occuper de ce que pouvait faire mon mari, je me contentais de le tromper avec assez de prudence et d'adresse pour qu'il no pût concevoir aucun soupçon, sans me soucier du reste. Lui, durant ce temps, je le sus bientôt, reprenait une ancienne maîtresse, une belle gaillarde qu'il savait incapable de résister aux assauts masculins, pourvu que l'on récompensât son bon accueil par d'appréciables mensualités!

Certes, Romain montra le plus courtois empressement à renouer avec moi les liens charnels, dès l'instant qu'il comprit mon désir de cette reprise conjugale, mais mon incorrigible sensibilité me valut de remarquer certains changements imperceptibles : défaillances, velléités d'atermoiements et, si je puis dire, fréquence ralentie...

... Intervalles trop raisonnables, trop de mesure, pas mal d'hésitations... « Cette sagesse-là était une sottise » eût dit Victor Hugo. Moi je m'irritai de cette impuissance blessante pour moi, dont je devinai tout de suite les causes. Un haut-le-cœur me secoua, en songeant que mon mari, fatigué par sa maîtresse, ne pouvait en temps opportun satisfaire sa femme et j'écoutai sans le moindre enthousiasme Romain qui, pour gagner du temps égrenait, plein d'àpropos, je ne sais quelles litanies.

« Vase insigne de la vraie dévotion. Rose mystérieuse, Porte du Ciel... » psalmodiait-il à voix basse.

Puis il se redressa, viiil, déchirant d'un air enfin sûr de soi :

« Car quiconque s'élève sera abaissé et quiconque s'abaisse sera élevé... »

Le fou rire est un mauvais adjuvant de la volupté. Il me devint impossible de prendre au sérieux mon ridicule mari. Je me désintéressai de lui, absolument.

Pendant assez longtemps je n'aimai plus que moi, idéalisée par mon rêve, moi à travers mes songeries.

Je pensais : « Ne reviendra-t-il donc paé, mon « double » désiré ? Celui qui, comme moi et pour moi, rayonnera d'un rêve intérieur, supraterrestre ? Celui que je reconnaîtrai, qui me reconnaîtra, celui qui, comme moi, tout comme moi, saura diviniser l'enchantement d'amour ? Celui qui me ressemblera et qui mo comprendra, enfin?... »

Folle Ginette, puérilement assoiffée d'irréel, d'irradiation de l'âme, de chimères !

... Un an, un an déjà que Gino était mort... Juin venait après un printemps raté, je voulais de la vraie verdure, de la chaleur campagnarde, dos rivières étincelantos. Mon mari, vraisemblablement accaparé par sa tenace maîtresse, me laissa partir seule au château, où je devais retrouver maman et mon frère, cher René absent depuis plus de deux ans !

Ce me fut un bonheur de le revoir, si pareil

à l'image que j'avais gardée de lui. Physiquement, il me ressemblait seulement par cet étrange reflet de race qui polit un contour ou pose une ombre juste assez pour qu'inexplicablement la marque de famille soit empreinte. Moralement, spirituellement, René ne différait point de moi. Sa sensualité était la mienne. Nos cerveaux pareillement construits, pensaient les mêmes choses. Lorsque j'avais huit ans et lui quinze, il savait ce que signifiait : « J'ai mes lubies », et comment me consoler. Je ne doutai donc pas qu'il ne sût m'apaiser encore si je lui confiais mes tourments présents. Je lui racontai tout : Harry, Gino, mon mari... Je lui dis tout et même l'indicible... mes rêves, mes aspirations, m.es espoirs... Mais tandis que je lui expliquais mon irrésistible besoin d'un être qui me comprît, ma raison me soufflait, lucide : « Cet être existe, cet être est là, il t'écoute, c'est René lui-même. » Et je voyais dans les yeux de mon frère naître, croître et se magnifier la même réponse... Alors je me tus parce qu'un charme si doux, si doux, émanait de mon silence que je savais bien que René ne le romprait pas.

Nous étions assis sur le même canapé, côte à

côte. Mes mains serrées entre mes genoux joints, le dos fléchi, tète baissée, je songeais. René fumait une cigarette parfumée, les doigts aux poches du gilet.

Enfin je l'entendis qui murmurait :

— Une femme qui penserait comme toi, Ginette, comme je l'aimerais !

J'insistai, à voix basse :

— Tu me comprends en tout, René ?

— En tout, je te devine. Tu es pareille à moi. Si tu savais...

Je l'interrompis :

— Oui, tout ce que l'on rêve... tout ce qui serait si bon, si beau...

— Et qui ne vient jamais, acheva-t-il, accablé.

La même révolte nous jeta aux bras l'un de l'autre... Ah ! je le jure, je le jure sur ma jeunesse, sur l'enfant que j'ai été, je le jure, le baiser qui unit nos lèvres fut aussi chaste que poignant ! Deux rêves qui se reconnaissaient, tentaient de s'étreindre, voilà tout.

Vite nous nous séparâmes avec un recul épouvanté. De nos deux bouches en même temps, jaillit ce gémissement :

— Oh ! pourquoi ?

Cela voulait dire : « Pourquoi ne pouvonsnous pas, ne devons-nous pas nous joindre, nous fondre l'un en l'autre, malgré la certitude qui nous illumine, de parvenir l'un par l'autre au bonheur absolu ? » Le mot terrible et formidable : « Inceste » se dressait contre nous. Notre instinct se rebellait d'abord contre la Coutume, puis s'y pliait ; notre renoncement était une soumission passive, à peine raisonnée mais formelle, aux conventions, ou plutôt à une Loi plus belle, plus amère...

En même temps, nous nous regardâmes avec une acuité chercheuse, une profondeur ri'anxiété émouvantes, nous voulions nous persuader que si nos âmes s'étaient comprises, si nos esprits s'étaient reconnus, nos corps, du moins, ne s'attirant pas, la dangereuse étincelle de l'amour physique ne jaillirait pas de notre contact et de notre contemplation. Nous espérions. Nous espérions qu'une tare, brusquement découverte, je ne sais quel aspect, quelle expression, nous désenchanterait en nous sauvant du désir sacrilège... Hélas ! nos yeux, d'abord sévères, devinrent inquiets, puis tristes, enfin ils s'alanguirent d'une désolation iiuand même extasiée devant la certitude rêvé-

lée du charme total, de l'attrait victorieux éprouvés l'un par l'autre.

Je me rappelai la phrase d'une petite fille à laquelle j'avais fait jadis confidence de mon flirt avec Harry. Celte gamine curieuse et perverse avait pourtant peur des mots et chuchotait à mon oreille : « Dis, tu es sûre, c'est comme ça qu'il aime ? » Elle sous-entendait : '( C'est d'amour, n'(v^t-ce pas, d'amour, tu es sûre ? »

En regardant mon frère, je pensais : « C'est comme ça aussi que nous nous aimons... » Au même instant, René parla tout bas :

— Celle que je cherchais tant, c'était toi !... Je murmurai :

— Celui de qui j'ai tant rêvé, c'était toi î... 11 reprit, toujours immobile, à mi-voix :

— C'est effraj'^ant de nous être trouvés... nous n'avons même plus l'espoir, maintenant..

Cette phrase me heurta si douloureusement que je criai : u René ! » 11 prit mes mains que je tendais vers lui, approcha son visage du mien et supplia : « Dis-moi que tu ne veux pas, oh ! dis-le moi qu'il ne faut pas, dis-le, que ce n'est pas possible, parce que moi... parce que moi... »

Son exaltation me ravissait : malgré le trouble à la fois mystique et sensuel qui le transfigurait, je ne retrouvais pas sur son visage aimé l'enlaidissante crispation sournoise qui pose un masque d'obstination méchante sur les traits de l'homme aux moments du désir.

Nous nous aimions, nos corps émus se touchaient et la merveille était que je fusse confiante, assurée de penser en même temps que René les mêmes choses indicibles et profondes.

Devenir amants ? Nous savions l'un et l'autre que nous ne le pourrions pas, parce que nous sentions que notre Rêve nous l'interdisait, non pas tant au nom d'une morale humaine qu'au nom de cette loi fatale : l'impossibilité d'atteindre à la perfection du bonheur.

Nos mains se désunirent lentement, à regret, puis se reprirent ; nous ne pouvions nous résigner à ne plus nous toucher, à ne plus palper la vivante extase que nous étions l'un pour l'autre. Quand nos regards se quittèrent, ce fut un déchirement ; lorsque René enfin se leva, marcha vers une porte et disparut, ce fut un arrachement découragé, une abdication suppliciante.

... Plus tard, René se maria, vécut à l'étran-

gor avec sa femme et deux jolis enfants. J'ai récemment reçu une photographie où il sourit, en bon père de famille, à ses bambins et pose sur l'épaule de sa compagne une main grassouillette et calme. Le jour où nous nous séparâmes, jadis, il m'a certainement laissé sa part de rêve... Il est parti lesté de sa seule raison en me léguant ses espoirs fous,, ses aspirations démesurées, sa tenace soif d'un idéal chimérique... Il s'est débarrassé, en me le transmettant, du fardeau d'un impossible songe...

Et moi je suis restée avec la double charge, trébuchante et rampant vers un but inaccessible, en tendant mes bras vers le mirage sans cesse aperçu, jamais atteint.

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