‹ Ginette la rêveuseChapitre 20 sur 29 · LE PEINTRE TONY GONZAGUE · texte numérisé non relu

LE PEINTRE TONY GONZAGUE

— « Mada-Yoli >-, gardez la pose, la main droite un peu plus allongée... c'est cela.

Un petit garçon de trois ans, blondin potelé, me désigna un jour à sa mère, chez moi, devant une dizaine d'amis en visite, et voulant dire qu'il me trouvait une « Madame jolie », zézaya gentiment :

" Mada-Yoli. »

Dépuis, mes intimes m'appelaient ainsi.

— (( Mada-Yoli ", gardez la pose...

Tony Gonzague, le peintre des femmes, prenait de moi un croquis, le centième peut-être... 11 devait faire mon portrait, et préparait l'œuvre définitive en fixant dos aspects, •'" i"

cliquant, d'un crayon rapide, des mouvements au hasard de mes gestes. Je le savais trop pour être jamais tout à fait naturelle devant lui et je soignais instinctivement mes attitudes, ce qui ne le choquait pas car, sans nier son immense talent, je puis bien dire qu'il chérit le maniéré, le factice, l'exagéré théâtral.

Il est très beau, d'une beauté sauvage de bohémien brûlant ; son teint patiné de bronze clair, ses cheveux et ses yeux, d'un noir mat accablant, sa bouche dont le rouge est luimême bruni, tout en cet homme impressionne et attire. Ses dents de marbre, inégales, les canines avançantes, lui font un beau rire méchant et sa moustache, d'un blond de cuivre, atténue la cruauté de ce visage, l'égaie et l'alanguit. Pour moi, cependant, le vrai charme do Tony n'était pas sa beauté : il me plaisait d'abord en semblant ignorer qu'il pût plaire car il a la gracieuse habileté d'être modeste ; il me plaisait par la câlinerie de ses gestes, la joliesse des mots qu'il employait, la minutie de son tact parfait et surtout par sa vénération pour le Beau, cet idolâtre des formes pures, des couleurs émouvantes, des heureux assem- 'blages et des élégances harmonieuses. La robe

d'une femme, le velouté d'une joue, la courbe d'une guirlande, le font pâlir de la même admiration ravie. Ses doigts caressent le satin d'une étoffe comme ils caresseraient la gracilité d'une nuque soyeuse ou un lisse contour aux flancs d'une statue.

Artistique envoûtement ou cabotinage intéressé? Je ne me posais même pas la question.

— « Mada-Yoli. »

Et je m'immobilisais, soumise, heureuse du regard admiratif, heureuse d'entendre sa voix métallique :

— « Mada-Yoli !» Il y a tout le fanatisme ardent des amoureuses dans votre cambrure, il y a toute la mélancolie du monde dans le pli de votre épaule, il y a dans la seule souplesse de votre hanche vêtue* plus de volupté agaçante que dans le corps nu d'une bacchante... il y a...

Ah ! que n'y avait-il pas ?

— « Muda-Yuli », vous êtes unique ! Je voudrais être l'ouvrier de votre grâce, l'artisan de votre charme, celui qui réussirait à capter la substance de votre beauté pour immortaliser une image de vous, digne de vous... Je voudrais être...

Ah ! que ne voulait-il pas être ?...

— « Mada-Yoli », à quelle nymphe enfant avez-vous pris ce sourire ? A quelle petite vierge martyrisée avez-vous pris ces yeux d'extase triste ? En quel pays de rêve êtes-vous née pour sembler si lointaine, toute égarée en des songes constants?... Je crois être le seul qui vous comprenne bien...

Ah ! les magiques mots ! Plus désireuse encore que crédule, je pensais : « Peut-être me comprend-il un peu? Que, du moins il me laisse blottir mon souci au creux de son épaule, qu'il attende près de moi que de mystérieux frissons m'alanguissent... Il me plaît... Peutêtre qu'il saura dire les mots ignorés que j'attends, construire le décor inconnu qu'il me faut, créer l'illusion que je réclame, préparer d'une voix persuasive l'essor halluciné que je guette?... Peut-être, peut-être que c'est lui qui saura... «

Alors, naturellement, à sa première attaque, précise, je lui laissai comprendre que je serais à lui. Sa gratitude enthousiaste éclata en phrases ferventes. Toutes les muses, toutes les reines, tontes les déesses et toutes les fées que pare un renom de beauté, d'irrésistible attrait

OU d'intangible perfection, ne furent plus que mes sujettes humiliées, d'in.dignes points de comparaison avec « Mada-Yoli », supérieure à toutes.

Je me laissais bercer par les louanges, je me disais :

« Oui, oui, il a pour moi l'admiration la plus déraisonnable, il m'aime comme un dément, c'est bien, c'est bien, il saura mieux... »

Me donner à lui fut pour moi l'acte le plus simple, le plus logique, le moins repréhensible, certes ; j'allais vers lui parce que j'espérais en lui, avec la ferveur affolée qui jette un fanatique aux pieds de son dieu.

Mon expérience m'avait appris que tout homme, en amour, se révèle un despote hâtif qui veut d'abord, d'abord, s'assurer sa proie ; je ne m'étonnai donc pas que Tony mît une telle rapidité gloutonne à devenir mon amant. Mais ce qui me glaça ce fut de l'entendre prononcer, pendant l'étreinte : « Mon loup, mon petit chou, mon coco, mon lapin... » J'éclate encore d'un rire meurtri à me rappeler cela ! Je me sentis si pitoyable, si diminuée, d'avoir rêvé tant de choses et de retomber dans ces réalités-lîi, r^up. sur le moment, je devins un peu

idiote. Imbécilement, je répétais en moimême : « Mon petit chou, mon lapin, si le lapin mange le chou... mon coco, mon loup, le loup boira du coco... »

Malgré cette désillusion je ne voulus pas admettre que Tony fût simplement un beau gars, assez habile phraseur pour prendre à la glu de ses compliments les oiselles du monde. Il était mon amant ; il me plaisait ; il semblait m'adorer ; je m'acharnai à retenir, à cultiver son enthousiasme afin de l'amener à l'ennoblissante exaltation que je souhaitais passionnément.

Pour mieux lui plaire, je perfectionnai mes élégances, j'inventai des parures, j'eus des robes, si j'ose dire, excessives... Je pliai ma joliesse jeune à des transformations incessantes qui furent autant de petits miracles... J'attendais toujours que, d'un aspect nouveau de moi, vînt aux lèvres de Tony la douce parole extatique, envoûteuse.

Quand je rencontrais mon amant dans les salons où il paradait, je l'entendais s'émerveiller avec des trouvailles de style extasiantes, devant le duveté d'un fruit, la roseur d'une dragée, l'or d'un rayon embrasant une chevelure rousse... « Figurez-vous ce lourd attelage tiré

par des bœufs dont la robe avait une couleur changeante de soie beige, avec, au mufle et au poitrail, un frottis de rose, un dégradé exquis de fleur de pêcher... » Je voyais ses mains trembler, ferventes, pour toucher l'anse d'une amphore... je voyais, j'ai vu, oui, ses yeux s'embuer de vraies larmes, un jour qu'il parlait du Parthénon en ruines... Et mon espoir s'intensifiait de faire de cet homme le disciple de ma chère folie ; je ne perdais pas courage bien que, dans l'intimité, il s'obstinât à remâcher : « Mon coco, mon chou... »

Un jour, mon mari m'ayant prévenue le matin qu'il serait absent jusqu'au soir (sa belle gothon l'attirait de plus en plus), je décidai aussitôt d'aller déjeuner chez Tony. « J'arriverai, me disais-je, avant midi ; on fera l'amusant, l'imprévu petit repas des amoureux... » Je revêtis une toilette neuve, d'un chic suprême {que, certes, la Gandara eût approuvée, ce connaisseur) ; j'arrivai chez Tony et j'entrai doucement avec la clef qu'il m'avait donnée. J'ai toujours adoré faire des surprises, c'està-dire donner à ceux que j'aime une joie qu'ils n'attendent pas. Aussi m'appliquai-je à ne faire ancim bruit pour apparaître soudainement à

Tony. J'entrai d'abord dans son grand atelier et il n'y était pas ; je pensai qu'il se trouvait encore dans sa chambre et j'y pénétrai ; elle « prenait l'air » draps levés, fenêtres ouvertes ; je donnai un coup d'œil au cabinet de toilette inoccupé... Alors, Tony était donc sorti? A ce moment, j'entendis un éclat de rire et la voix de mon amant. Ce bruit me guida, par la galerie, au couloir qui conduisait à une cuisine dont la porte n'était pas fermée ; là, je vis Tony en chemise de nuit, un tablier de domestique noué sur les reins, en train de remuer dans un saladier des rondelles de pommes de terre. La bonne, grosse fille commune, en camisole débraillée, lui demanda : « T'as mis l'iard ? » Il répondit : « Et l'ail aussi », puis il attira la maritorné, lui saisit les seins d'un geste goujat, la fit asseoir et s'assit près d'elle à la table de bois blanc où le couvert était dressé tant bien que mal, sans nappe. Je me sauvai, guérie, et ne revins jamais chez l'adorable peintre des femmes, chez le délicat, subtil et harmonieux Tony Gonzague.

GLNETTE LA RÊVEUSE 195

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