‹ Ginette la rêveuseChapitre 21 sur 29 · CHAPITRE XVI ANDRÉ, FUMEUR D'OPIUM · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI ANDRÉ, FUMEUR D'OPIUM

Après cette déception, il me suffit pendant assez longtemps d'entendre un homme, quel qu'il fût, parler d'Art, admirer le Beau, juger un chef-d'œuvre, pour me représenter aussitôt cet esthète en chemise de nuit, triturant une salade à l'ail et tripotant une cuisinière mafflue. J'exagérais.

C'est à cette époque que je crus découvrir le... le... « Maître mot », pour parler comme le cher Kipling, le maître mot de ma destinée.

près avoir lu Lélie fumeuse d'opiuin, je voulus goûter à cette drogue divine, oh ! non pas on curieuse, non pas en mondaine snob qui Veut se donner lo chic d'un vice, mfiis pam^

que, d'après ce que j'avais lu, il me venait la certitude d'une mystérieuse entente entre l'insidieux poison et la mendiante d'idéal que j'étais.

En ce temps-là, qui n'est pas très éloigné, il n'y avait pas. encore de loi interdisant l'usage de la « b.onne drogue » ; on se la procurait assez facilement. Je comptais au nombre de mes amies Geneviève de X..., qui, je le savais, « tirait sur le bambou » ; je lui demandai des conseils sur la façon de trouver de la « touffiane » ; elle me répondit qu'elle chargeait de ce soin André Marco, un tout jeune homme que, du reste, je connaissais et qui venait chez moi. J'avais souvent considéré avec curiosité cet André Marco, fluet, blondin très pâle, timide et les yeux cernés, avec un air de cacher ses pensées, de voir plus loin, ailleurs, on ne sait où... Dès que j'appris qu'il fournissait de la drogue à Geneviève, j'en conclus qu'il fumait lui-même et je m'expliquai ainsi l'étrangeté de ce gosse, toujours un peu hagard, dont les vingt ans ne riaient jamais. Il n'en fallut pas plus pour qu'il m'intéressât, je le lui fis bien voir ; je savais vite charmer les hommes et ce gamin fut tôt épris do moi. Furtivomont, il mo parla do sa garçon-

nière, puis, un jour, en tremblant, me supplia d'y venir. Il en était à ce point que tout désir manifesté par moi dût le jeter dans un acquiescement éperdu ; cependant, lorsque je lui déclarai que j'irais chez lui seulement pour goûter à l'opium, il se troubla et me répondit :

— Hélas, je n'en ai pas, je n'ai rien de ce qu'il faut !

Mais comprenant aussitôt, avec la rouerie de l'homme qui veut conquérir une femme, quïl allait perdre tout son prestige, il corrigea sa phrase par une exclamation d'une habile spontanéité :

— Oh ! je voudrais tant, moi, fumer l'opium !

— Pourquoi ne le faites-vous pas ? répliquaije.

Son bon génie lui souffla ces paroles qu'il débita chaleureusement :

— Fumer tout seul? Oh! non... C'est avec vous, près de vous, que ce serait divin !

Et moi, folle Ginette chercheuse, je voulus le croire, je voulus essayer, c'était peut-être la que m'attçndait le Rôve...

Je donnai rendez-vous à André pour trois jours plus tard, rho/. lui : il m'affirma qu'il se

munirait d'opium, de pipes, d'aiguilles, etc. Je ne savais même pas en quoi consistait une fumerie et, pour m'habituer aux rites, je demandai à Geneviève de me laisser le lendemain rester près d'elle pendant qu'elle fumerait.

Je la vis étendue au long d'un divan, couchée sur le côté gauche, qui rangeait sur un plateau posé près d'elle un attirail inconnu de moi ; le pot d'opium, de longues aiguilles, une sorte de grattoir à forme étrange, un tuyau de bambou sur lequel s'adaptait un petit fourneau de terre... Elle alluma la lampe min .iscule et la flamme pure de l'huile brilla toute dorée, dans le globe (le verre ; je vis Geneviève prendre de l'opium au bout de l'aiguille, malaxer la pâte brune, la cuire au-dessus de la flamme, l'écraser sur le fourneau de terre, pour arrondir la boulette, cuire encore un peu cette boulette et enfin l'ajuster sur le petit orifice central du fourneau. La pipe était prête, Geneviève- porta l'embouchure à ses lèvres et huma, aspira longuement en maintenant au-dessus de la flamme la boulette grésillante qui s'évaporait. Je voulus apprendre à faire une pipe, car je pensais qu'André ne saurait pas et mon amie, patiemipent, m'indiqua la façon de s'y prendre. Je

gâchai d'abord pas mal de pipes, je laissai brûler la drogue plusieurs fois,- je ne savais pas manier les aiguilles ; enfin Geneviève put fumer une pipe que j'avais préparée, je continuai à m'exercer et je devins suffisamment habile. Bien entendu, mon amie m'offrit de fumer moi-même, mais je refusai, ne voulant m'initier à l'opium qu'auprès d'André. Quand j'arrivai chez lui, je le trouvai en pyjama de soie, vert pâle et rose tendre, lair d'un page pâlot, un peu ridicule à force d'être joli, mais attendrissant de paraître si troublé. Il ouvrit devant moi la porte d'un salonnet obscur où brillait seulement la vacillante flamme d'une petite lampe et me dit : « Je vous laisse un instant, madame... Il y a un kimono sur le divan... ne restez pas corsetée... » Je me rappelai les indications de Geneviève : « Pour bien fumer, il vaut mieux ne pas être serrée. Le corps à l'aise dans un peignoir lâche, on aspire toute la pipe lentement, sans reprise. »

Je me déshabillai et revêtis le kimono ; seul importait pour moi, en ce gentil boudoir, le plateau où scintillait la lampe et sur lequel je voyais alignés le pot contenant la drogue noire, les pipes et les aiguilles. Néophyte exaltée,

j'attendais tout de ces choses nouvelles. J'appelai André.

— Oh ! que je suis heureux, dit-il en apparaissant aussitôt, heureux de vous voir là, de vous avoir un peu...

Je le regardai ; il était bien tel que je pouvais le souhaiter : jeune, sincère, amoureux et assez timide pour ne rien brusquer. Il s'approcha de moi et je compris qu'il désirait me prendre dans ses bras pour embrasser ma bouche ; je pensai aussitôt : « Non, non, pas encore... avec les hommes on ne sait jamais jusqu'où Ton peut aller... » Je m'étendis, preste, ^sur le divan très large, je saisis le plateau, le mis à côté de moi et, indiquant à André l'espace resté libre :

— Venez, nous allons fumer !

Mes mains tremblaient un peu en maniant les aiguilles, mais mon espoir me donnait une assurance lucide qui me permit de préparer adroitement les pipes.

— Tenez, André, aspirez lentement, avalez bien la fumée, retenez-la de toutes vos forces, encore, n'arrêtez pas...

— Je ne peux pas mieux, dit, à bout de souffle, le gentil gosse obéissant.

— C'est bien. A moi maintenant.

Et je fumai ma première pipe, avec application. Vaguement étourdie, j'en préparai deux autres que nous fumâmes aussitôt, puis deux autres encore. André silencieux semblait dormir à mes côtés, séparé de moi par le plateau. Je me désintéressais de lui, ardemment occupée à rassembler les fils épars de ma pensée... mes yeux inspectaient les détails de la pièce où je me trouvais... Ce sous-bois, dans un cadre accroché au mur, était-ce bien un tableau, ou plutôt ne m'avançais-je pas moi-même au cœur d'une forêt? N'importe... ce qui brillait là c'était nécessairement un palais d'or, une demeure illuminée et non pas un coffret de cuivre... N'importe... Ce vif scintillement sur mes doigts, c'était un rayon de soleil venu pour moi dans la pièce close et non pas le reflet de mes bagues... N'importe... Ce bourdonnement dans mes oreilles, c'était l'écho d'une musique, hélas, imprécise... N'importe, n'importe, tout était trop flou... Je fumai encore, sans plus m'occuper d'André somnolent, mièvre et risible en son pyjama vert et rose. La drogue m'envahissait. Prostrée, le corps exténué, je me sentais pourtant légère, comme soulevée par un envol constant, je planais au-dessus de

lodtiur lourde et enlêtanie, je m'élançais immatérielle, je n'étais plus que pensée, mais... mais cette pensée rebelle fuyait trop vite, plus rien en moi ne pouvait la retenir, l'assouplir, la modeler comme un beau songe obéissant. De fugaces images apparaissaient pour se dissoudre, de nets reliefs se fondaient en ombres informes... Mon esprit harassé s'acharnait. Ali ! cette grève au sable chaud, où je m'étends ravie !... non, l'eau m'attire, j'ai peur. Ah 1 cet homme qui pleure et qui m'aime et qui va si Jiien me bercer !... non, c'est un grotesque laid (jui se moque de moi... Ah ! ce ruisseau chantant où je vais boire, j'ai si soif !... non, ce n'est plus un ruisseau, c'est une route, une route qui me conduira, là où il faut... non, ce n'est plus une route, c'est un rocher... mais ce rocher, je connais son secret, c'est... Non, ce n'est plus rien, il n'y a plus rien, plus rien que le plateau, la petite lampe, la drogue... Enjore deux pipes... L'homme qui pleure est revenu, je suis toute blottie contre lui, il m'aime tani, il va parler...

— Oh ! madame, balbutie André, je... ne suis pas bien, j'ai mal au cœur, excusez-moi, je

crois que je vais être malade, j'ai un si mauvais estomac...

— Ne remuez pas, oh 1 comme vous bougez : Ne dites rien, vous faites du bruit ! C'est drôle que vous ne puissiez pas rester tranquille !

Je concentrai rageusement mes pensées éparses, pour m'occuper uniquement du cher mirage... Voyons, voyons, il était là l'hommo qui pleujt! et qui m'aimait, qu'allait-il dire? Quel est cet intrus qui se plaint de son estomac?... L'homme est parti, il n'y a plus rien... Zut ! On recommence à geindre !

— Madame, répéta André d'une voix gémissante, excusez-moi, j'ai mal au cœur... c'est l'opium...

Il se leva rapidement, en me cachant mal le hoquet de sa nausée, puis disparut.

Cet incident m'avait un peu dégrisée ; lorsqu'André revint, il me trouva rhabillée. Les jambes molles, la tête bourdonnante et le corps engourdi, je gardais cependant .assez bonne rrmtenance.

— Oh ! vous ne partez pas déjà ? s'exclama mon compagnon, maintenant soulagé.

Je déblayai d'avance tout ce qu'il allait dire par un « chut » impérieux et j'ajustai ma voi-

lette ; puis j'articulai le mieux possible (j'avais la langue bien pâteuse) cette phrase en petit nègre qu'ennoblissait un air hautain :

— Moyen d'avoir voiture ?

Cinq minutes plus tard, je quittai la garçonnière embaumée d'une ensorcelante senteur vireuse, sans laisser même au malencontreux néophyte le souvenir d'un seul baiser.

L'opium ? Pourquoi faire ? Il ne peut rien donner que je n'aie eu déjà ; et m.ême, sans lui, je m'entends bien mieux à diriger m.es pensées, à les assem.bler en un magique bouquet dont l'irréel parfum me grise. L'opium ? Pourquoi faire ? Ne suis-je pas capable d'enrouler selon ma fantaisie la guirlande de mes rêves ? Ah ! ce qui me manque, c'est l'amant tout pareil à moi, capable de déchiffrer dans mon âme trouble les mots qu'il penserait lui-même, et qui saurait me les dire... L'opium? Pourquoi faire? André, ce fantoche anémique, avec ses troubles digestifs, m'en a dégoûtée à jamais.

Et je repris le fardeau de ma peine, comme un chemineau, après une trop courte halte, poursuit quand même sa course lasse, vers Ailleurs...

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