CHAPITRE XVII
FEFE
Mon mari qui avait toujours prétendu aimer les chevaux, ce qui est simple, et les connaître, ce qui est plus malaisé, s'était mis en tête, obéissant probablement aux instigations de sa maîtresse, d'avoir une écurie de courses. Courloisement il me fit part de ce projet auquel, indifférente, je ne trouvai aucun obstacle et ma mère se mit, je crois, de part à demi avec Romain.
Tout cela n'a guère d'importance, mais explique comment je fus amenée à recevoir chez moi Félix Bacour, garçon de trente ans, un peu maquignon, un peu jockey, un peu homme du monde, un peu filou.
On le dftait dangereux ; on prétendait que, d'abord entretenu par des femmes, et par des hommes ensuite, ce garçon usé, phtisique, avait « tous les vices ». Son physique et ses allures autorisaient ces racontars ; l'air gouape et câlin, roublard et inquiet, on pouvait très bien se le représenter en casquette, travaillant les mains aux poches, remorquant quelques Allasses. En habit, c'était assez Arsène Lupin, en plus crapuleux. Tel quel, il attirait inexplicablement. Je le considérais toujours avec un vague respect, je l'examinais avec une patience attentive et je finis par découvrir que Félix Bacour suscitait la pensée du vice en ayant luimême l'idée fixe.
Lorsque je compris que cet homme m'intéressait, je me révoltai et cela, c'est bête à dire, parce qu'il n'était pas de mon monde ! Il me restait encore de ces scrupule^ naïfs.
Un jour, l'indestructible Suzanne de Lizery étant en visite chez moi, vit entrer Félix ; elle s'exclama :
— Tiens ! Féfé vient ici ?
— Tu le connais? demandai-je.
— Et comment ! répondit-oUe avec un rire. J'ai dit, je crois, que Suzanne me faisait se?
confidences et des confidences forcément nombreuses, car de même que la Carmen emmusi quée par Bizet, elle a compté, compta et cumpîera ses amants « à la douzaine ».
— Pas que ça lui va bien de s'appeler :< Féfé )' ?
— Oui, on a envie de compléter : « le grand Féfé du Sébasto » !
— Tout a fait ça ; mais tu sais, il est épatant 1 Il m'a amusée pendant trois semaines, avec ses inventions extraordinaires. Ah ! on peut dire qu'il a de l'imagination celui-là.
Comme je la pressais de questions, Suzanne me dit simplemient :
— Essaie-le, tu verras. Et si tu lui plais, ça ne te coûtera rien.
— Ah ! fis-je, refroidie, c'est vrai qu'il demande de l'argent ?
— Oui, moi j'ai payé, mais c'est parce qu'il voyait bien que son genre m'amusait sans m'emballer, tandis que toi, je suis sûre que tu le rendras fou avec tes rêvasseries. Il est capable de voler des perles pour te les donner et ...
— Oh ! quelle horreur [ interrompis-je, profoiidément scandalisée.
Quoi type tu fais ! conclut (Suzanne,
Attirer l'attention de Félix Bacour demanda du temps ; je ne lui inspirais aucune curiosité et je dus lui faire des avances qu'il fut quelque temps à comprendre, habitué qu'il était par ses amies à de plus nettes précisions.
Quand il comprit enfin, à n'en pouvoir douter, qu'il... m'aurait quand il voudrait, il me considéra, m'évalua en quelque sorte d'un long regard que je soutins.
L'examen fut favorable. Nous étions seuls dans mon boudoir. J'étais assise. Souple et rapide il glissa à terre, mit sa tête près de mes pieds sur le tapis et, tout de suite, je me sentis agréablement cinglée par ces mots tutoyeurs et canailles :
— Mets tes petites pattes sur ma tête, jolie gosse, appuie bien tes talons sur mon front, marque-moi, fort, puisque tu veux de moi... Allons, fais-moi un peu mal, pour que je me sente à toi.
Je fis comme il voulait, en pensant : « Qu'il est bizarre ! C'est charmant ! »
Il se releva, me présenta son front meurtri.
« Embrasse «, commanda-t-il ; puis il prit mes ]t''vrp=! avec autorité, en maître.
Comme, irrésistiblement, je m'abandonnais, il dit : •
— On va tâcher de bien s'aimer nous deux, mais faudra t'étonner de rien... Et puis, jamais ici, on ira à l'hôtel, c'est plus pratique.
Il tira de sa poche une carte qu'il me tendit :
— Laisse pas traîner ça, ma gosse, c'est l'adresse du meublé ; t'as rien à demander au bureau, t'as qu'à monter au premier ; j'ai tout l'étage, c'est petit, mais c'est commode, on est chez soi. Tu peux venir demain, vers les deux heures ?
— Oui, répondis-je, un peu inconsciente.
— J'y serai avant. Encore un bécot, ma poupée... Tu es une fausse maigre, hein, cachottière? Je sens que ça collera nous deux... Madame, mes respects.
Et il sortit, chic et « gandin » dans sa jaquette bien coupée.
Je restai là, sans bouger, pliant machinalement la carte.
Bien après que Félix fût parti, j'entendais encore sa caressante voix assourdie grasseyer des mots d'apache. Choquée, oui, je l'étais, et indignée, mais plus encore charmée, sans défense, prête à tout pour rejoindre cet homme.
Etait-ce mes sens quil troublait? Non, pas .même... J'étais curieuse, voilà, passionnément curieuse de lui depuis que Suzanne avait dit . « Tu le rendras fou avec tes rêvasseries. »
Un quartier inconnu de moi, près de la garo Montparnasse, une petite rue proprette, d'une tristesse provinciale, une étroite maison assez haute, à trois fenêtres seulement en façade par étage, un couloir aux dalles bien lavées, des plantes dans les coins ; à droite, le bureau de l'hôtel ; en face, l'escalier. Je montai lentement, je me répétais :
« Faudra m'étonner de rien, il l'a dit... que va-t-il faire ? S'il me battait ? » Effrayée soudain, j'allais redescendre, mais j'étais arrivée sur le palier et Félix qui me guettait apparut.
Il me prit la main sans rien dire ; je le suivis ; il ferma la porte et me fit entrer dans un minuscule salon où brillait, derrière le store, un lourd soleil d'août.
— Tu es jolie quand tu as peur, ma petite môme.
— Mais je n'ai pas peur !
— Non ? Tant pis ! répliqua-t-il doucement. A un bruit que j'entendis dans la pièce voisine, il me vit tressaillir et me rns>nra :
— C'est rien, c'est le garçon qui change les draps, je me suis levé tard. Viens sur le divan, mon mignon, donne ton chapeau, il est rien bath... mets ton petit sac dans ce tiroir avec tes épingles, enlève tes peignes ; l'écaillé est si fragile... Là. Faut avoir de l'ordre, j'ai horreur des femmes qui piquent leur broche n'importe où, qui perdent leur bracelet, qui me griffent avec leurs bagues, qui cassent leur collier... on n'en finit plus de rassembler tout ça. Les clinquantes, c'est pour la frime, y a temps pour tout ; débarrasse-toi de ta quincaillerie. La prochaine fois, tu la laisseras chez toi, c'est pas pour tes brillants que je t'aime.
J'enlevai mes bijoux, tremblante, en joensant bêtement : « Il va me les prendre, c'est sûr... »
Félix me dévêtit, affirmant que « ça lui fendrait le cœur de froisser une robe pareille », et lorsque je fus en jupon court de linon, toute blanche, depuis mes petits souliers d'antilope jusqu'aux rubans de mes lingeries, il me félicita :
— Ça, c'est trouvé comme dessous ! Tu sais t'habiller. Ça fait première communiante, il n'y a pas à dire ! Viens plus près ! Dis, ra-
conte... C'est ce matin que tu l'as faite, ta première communion ? Hein ? Et tu veux déjà...
Et puis des mots affreux, mêlés de caresses... d'ignobles balbutiements et de baisers délicats... Je répondais aux questions cyniques, je feignis une terreur d'enfant violée... ah ! j'avais compris tout de suite la dépravation démente de mon nouvel amant, ce jeu cruel et doux qu'il m'enseignait...
Quand je rouvris les yeux, Féfé me regardait :
— Tu es étonnante, dit-il, je vais t'adorer. Je ne t'ai pas fait mal ?
Puis il se leva du divan et sortit de la pièce. Il revint bientôt nu sous un peignoir de bain et me dit : « Tu peux venir. » J'entrai avec lui dans la chambre obscure et fraîche où les ch'aps du grand lit mettaient une large tache claire ; Félix m'indiqua le cabinet de toilette dont il referma sur moi la porte, discrètement. Enfin je pouvais réfléchir un peu. Que m'arrivait-il ? Où étais- je tombée ? Cet homme, n'étaitce qu'un goujat pervers, un voyou égrillard, ou plutôt ne poursuivait-il pas, comme moi, sa fuyante chimère ?
En somiiie, poLir lu pi-einière fois, un lionnne.
en devenant mon amant, ne m'avait pas complètement déçue ! Certes, les mots qu'il avait dits n'étaient pas ceux que j'espérais et je n'y avais répondu que par une étrange soumission, mais, tout de même, il avait su corriger la banalité des gestes par une fable, du factice, un peu de rêve, enfin !
Je me sentais à peu près dans l'état d'esprit de ces gens qui font à quelqu'un crédit sur sa bonne mine et se disent : « Le début ne m'a pas absolument satisfait, mais le gaillard a de la bonne volonté ; il fera mieux plus tard. »
Je rejoignis Félix sur le lit oîi il était étendu. Il veilla seulement à ce qu'un des oreillers fût confortablement placé sous ma tête et resta silencieux. Sa main caressait ma hanche de doux frôlements chastes. Soudain, il me demanda :
— Dis voir ce que tu crois que je suis ?
— Je ne sais pas encore, répondis-je sincèrement.
— On t'a dit que j'étais une crapule, n'est-ce pas? C'est vrai. D'abord faut ça pour gagner mes
i croûtes. Je me défends, voilà tout. On t'a dit ' que je me fais nipper par les femmes? Pourquoi pas, si ça les amuse ? On t'a dit que j'avais des vieux? Ren, si je les ai, ils m'ont pas, moi,
je te le garantis ! Et si on t'a dit que j'ai fait .hanter, seulement une fois, une femme, moi jti' te dis que non ! Je suis propre à ma façon. Mais tout ça c'est la vie, c'est la barbe. Quand j'ai fait plaisir à tout le monde, je suis tout seul à rester chocolat parce que moi... j'ai pas (les idées ordinaires... ie ne me sens un homme qu'avec des tas de trucs dans mes pensées, et ça n'est pas toujours commode... Je te dis ça à toi comme ça me vient, tu as vu que je sais crâner dans les salons aussi bien que n'importe qui, mais, parler franc, ça soulage... Tiens, en ce moment, j'ai peur que t'aies froid à tes petites pattes, mets-les un peu sous l'édredon, ma .srosse... Eh ! bien t't'à l'heure, je t'aurais peutêtre tuée si t'avais voulu..
Je me redressai pour mieux regarder Félix, pour qu'il vît mieux dans mes yeux cette réponse complice : « Je comprends, je comprends, tu me plais... » Alors, il me serra fort contre lui, puis emprisonna mon cou dans ses deux mains en appuyant ses pouces sur ma gorge.
— Et si j'étais un assassin, oui, si je t'avais fnit venir ici pour t'étraneler... ne bouge pas ou
je serre... fais voir tes yeux..^ dis que tu as peur.
« C'est une nouvelle invention, pensai-je, « le sadisme du "meurtre ! » ]\îais le doux criminel, féroce et tendre, que j'avais là !
Moi, j'enviais sa conviction hagarde, car je n'arrivais pas à m'exalter comme lui. Je sus haleter les mots d'épouvante qui exaspéraient sa volupté ; « Ne me tue pas ! Oh ! que j'ai peur ! » Mais, à simuler l'effroi et à tordre mon corps, je mis plus de bonne volonté compatissante que de sincérité.
Quand je quittai Félix, ce jour-là, j'emportai du moins la certitude d'avoir rendu parfaitement heureux un homme peu habitué à goûter ce bonheur-là, qui lui était pourtant nécessaire.
Si Félix, moins absorbé par sa joie, avait ])u deviner que sa folie ne correspondait pas à la mienne et qu'il me laissait incomplètement satisfaite, peut-être qu'il se fût désintéressé de moi... mais peut-être aussi que, dans sa gratitude, il eût voulu me combler en se faisant le complice de mes exigences, peut-être qu'il m'eût interrogée... Aurais-je su lui répondre? Non, non, c'était bien trop inexplicable... On peut avouer ses vires, on ne peut pas mettre
son âme à nu, parce qu'on a honte des côtés propres qui lui restent.
Ma liaison avec Félix dura longtemps. Et puis, il tomba malade, gravement ; déjà miné, ne vivant que d'excitation nerveuse, il ne put résister aux excès où le poussa sa passion pour moi. Un jour que, toujours docile et attentive, je le ravissais par mon acquiescement, je l'entendis me dicter sa fantaisie par des mots que je n'ose répéter. Enfin, cette phrase se détacha, nette, de son murmure halluciné :
— Ne bouge plus... tu es morte...
Je me raidis, je m'immobilisai, les yeux clos, la bouche entr' ouverte.
— Elle est morte... elle est morte..., s'extasiait-il, et je... et je...
Il tomba brusquement du lit, évanoui.
Quand il revint à lui, peu après, il me dit de me rhabiller vite et de m'en aller, parce qu'il allait faire venir un docteur.
Je me récriai, disant que je ne voulais pas le laisser ainsi, que j'avais le temps, mais, toujours allongé par terre sans pouvoir se relever, même avec mon aide, il insista, doucement impérieux :
— Pas de ça, ma gosse, je te dis de partir ; tu téléphoneras demain, si tu veux, mais c'est pas ta place ici pour le moment : faut pas risquer que t'aies des ennuis...
Quand je téléphonai, la gérante me répondit que M. Bacour était couché et que Madame pourrait venir quand elle voudrait, l'aprèsmidi. J'y allai le lendemain et trouvai Félix très faible et fiévreux. Des fioles de drogues se trouvaient sur un plateau près de son lit, pêlemêle avec des cigarettes, un verre sale et une tasse pleine de bouillon. Je ne sais pourquoi ce désordre m'inspira l'idée de la gêne, de la misère possible ; j'ignorais totalement si Félix avait de l'argent et cela me serra le cœur. Je restai deux heures avec lui pendant lesquelles il somnola un peu et parla rarement. Quand vint le moment de mon départ, il me demanda quand il me reverrait.
— Mercredi, comme d'habitude, lui répondis-je, et même avant, si je peux.
— Non, non, tu es bien gentille, mais ne viens pas trop souvent, tu viendras plus longtemps... Ça ne va pas être gai pour toi de contempler ma parrn=;?e mnlade, je ne veux pas te dégoûter...
— Oh ! Fête !
Mais il me lança un regard triste et gouailla (endrement :
— Pas de chicliis, chère madame, je sais ce iine je dis ; le grand ressort est sérieusenicnl démoli, n'en pai'lons plus !
— T'es bête, Féfé ! repris-je, avec une fausse gaité pour lui donner du courage... Ah ! dis donc, à propos, tu n'as pas besoin de rien ? Tu as des sous ?
J'avais lancé cela avec désinvolture, comme la chose la plus naturelle, pour qu'il acceptât au besoin.
— ,Bien sûr que j'en ai, ricana Féfé ! Tu ne sais donc pas que j'ai des millions en banque?
Puis il ajouta, sombre :
— Dans tous les cas, je te défends de t'occuper de ça, ou alors... t'as compris?
Pauvre Féfé !
... Il se rétablit à peu près ou plutôt il reprit peu à peu l'apparence d'un homme presque bien portant, mais il resta profondément atteint, sous la menace perpétuelle de troubles ataxiques et hanté par l'effroi grandissant d'une crise qui le laisserait paralysé. Depuis sa maladie il affeclait de ne plus me considérer
comme sa maîtresse, il m'appelait « mon petit copain », causait avec moi en « aminches ». Je n'osais plus l'embrasser depuis qu'il m'avait dit, un jour que je lui offrais ma bouche : < Non, mon mignon, ne nie tente pas, faut êlre sage ; je pue la pharmacie, je schlingue le galeux, c'est pas ragoûtant... »
Il m'interrogeait souvent sur les gens que je voyais et les flirts que je pouvais avoir.
— Vois-tu, répétait-il, faut pas croire que je t'en voudrais si tu prenais un autre type ! Ton Féfé est mort, tu vas pas porter mon deuil •oute ta vie ! Si je savais le bonhomme qui peut te rendre heureuse, j'irais te le chercher moimême.
Avec les meilleures intentions du monde, Féfé me faisait injure ; il me croyait, je pense, une petite brute dévergondée, incapable de se passer d'amant. N'importe ! Son proxénétisme ingénu me touchait d'autant plus que, je le devinais bien, il n'avait pas cessé de m'aimer et ne s'occupait de ma vie... disons « sentimentale », que par une sorte d'équité compensatrice. Cette phrase de lui me le prouvait, cette phrase qu'il faut lire comme il l'a prononcée, en bonne gouape an rnpur nimant :
— Tu comprends, mon mignon, t'es venue chez moi, j't'ai eue dans la peau tout d'suite, alors j'ai fait tout c'que j'ai pu pour t'plaire, pour t'accrocher un peu ; t'avais l'droit d'croire que c'était pour longtemps, pis tout d'un coup, j'tombe en digue-digue, y a pus personne... Ben, j 'voudrais pas qu' t'aies de la peine et j'dis une chose : pour moi, nib et nib, c'est couru ; si j'veux faire l'homme, j 'risque l'attaque et j'veux pas t'montrer ça, à toi ; donc, c'est fini nous deux d'c't'histoire-là ; mais si jamais t'as b'soin d'moi pour un' combine quelconque, tu peux toujours êtr' sûre que j'suis un peu là. Ça n'a l'air de rien, c'que j'te dis-là, c'est quéque chose tout d'même !
Pauvre Féfé ! Je devais en effet avoir recours à lui un jour.