PIERRETTE
Maman était liée avec une veuve de son âge, ]VF° Lecoultre ; cette Genevoise insignifiante et terne plaisait à ma mère qu'elle mettait en valeur par contraste. Elle avait une fille de quatorze ans, Pierrette, exquise gamine vive, un peu despote et très intelligente ; elle portait ses cheveux en coui*te crinière noire bouclée, indomptable ; cela convenait à cette gosse révoltée, de qui les gestes avaient une spontanéité délicieusement impérieuse. Ses yeux s'embrasaient parfois des lueurs que pourraient avoir des yeux de femme, ces yeux dont Pierrette s'enorgueillissait parce qu'ils la faisaient
paraître moins jeune... mais son regard, malgré tout, gardait une ingénuité avide de s'instruire, un étonnement chercheur, des reflets puérils... Je me les rappelle si bien, les yeux de Pierrette, des yeux bruns à la pupille changeante, mobile, souvent illuminés de clartés d'or et puis qui se fonçaient soudain... ses yeux qui s'emplissaient parfois d'une inquiétante cruauté, comme si elle se délectait à je ne sais quelle troublante chimère, ardemment caressée, qui la soulevait d'un espoir malsain, toujours vivace. Sa bouche restait enfantine, douce, d'une bonté de malice bébé ; sa bouche petite, à la lèvre supérieure un peu relevée par une moue habituelle, avait parfois des entrebâillements d'une irritante perversité, certainement inconsciente, mais formelle... et puis elle se refermait, gentiment grave, sur ses quenottes aiguës. Un charme émanait de sa joliesse brune, sans beauté véritable, un charme auquel je ne pouvais me soustraire. Son corps à la fois mince et potelé autorisait déjà le désir ; ses mouvements qu'ennoblissait toute la souplesse un peu brusque des êtres jeunes, inspirait la soif que l'on a devant quelque chose de frais, que l'on devine savoureux. Elle avait sur-
tout, Cette Pierrette, une vitalité de gosse qui veut, oh! qui veut mordre dans ce qu'elle aime... Son cœur craintif semblait ne devoir se livrer que peu à peu, mais se garder invinciblement pour l'être élu, choisi avec une attention sournoise, recueillie et tendre.
Cette enfant, qui m'attirait, ne me cachait pas que je lui plaisais infiniment.
Lorsque je revenais de mes rendez-vous avec Féfé, au début de notre liaison, lorsque je rentrais chez moi, le corps et l'esprit las, les oreilles encore emplies du bourdonnement des phrases coupables, c'était pour moi un rafraîchissant délice de trouver Pierrette qui m'avait attendue.
— D'où venez-vous? disait sa voix chantante ; d'où venez-vous si tard, insistait-elle, avec un peu de méfiance boudeuse.
Je l'embrassais, câline, et toute sa gaîté revenait.
— Mais vous n'avez pas de corset, Pierrette?... lui dis-je un jour, un bras autour de sa taille flexible.
— Si j'en ai un ; il est dans mon armoire ; il me sert pour essayer mes robes, parce que sans (•;i la couturière ferait des histoires, mais je le
range après. Quand je mets un corset, il me semble que j'entre en prison ; quand je serre les lacets, il me semble que les murs se rapprochent de moi et vont m'étouffer... Une ceinturejarretelles, je veux bien, mais un corset, non et non !
• — Et si votre mère vous obligeait à en porter un?
— Je n'en mettrais pas quand même 1 Oh ! je suis très révolutionnaire, ajouta-t-elle, avec une crânerie souriante.
— Et si je vous le demandais, moi ?
Ah ! quel beau regard j'eus d'abord en réponse ! Un regard redoutable de petit animal sauvage, regard vite changé, vite adouci, de jolie bête aimante qui condescend à se laisser dompter. Enfin Pierrette murmura :
— A vous, je ne pourrais rien refuser, jamais, jamais... Vous ne m'aimez donc pas sans corset ?
— Mais c'est pour lire, dis-je, touchée ; je vous préfère telle que vous êtes et je vous adm.ire, petite Bagheera !
Voyant que l'enfant ne comprenait pas ce mot inconnu, je lui expliquai que dans la « Jungle » de Kipling, il y avait une jolie pan-
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thère noire, souple, aimante et terrible, qui s'appelait Bagheera.
■ — Oli ! le joli nom, s'écria Pierrette ravie, oui, oui, je suis Bagheera ! Il faut me donner ce nom-là ! On ne leur met pas de corset, aux panthères !
— C'est ce cjue je voulais dire, conclus-je, tandis que la fillette se pâmait d'un rire intense, un rire fou de gosse amusée en se représentant une panthère rageuse d'être guindée dans un long corset rose.
Tant que je fus la maîtresse de Féfé, je délaissai un peu ma tendre Pierrette et je négligeai les occasions qui se présentèrent de sonder mieux sa petite âme et de combler par une intimité caressante son instinctif besoin d'aimer.
Dès que la maladie de Féfé eut fait de lui, selon sa volonté, un impossible amant pour moi, je me sentis comme soulagée, libérée, dirai-je purifiée ? Et je me permis bientôt de céder à l'attrait que m'inspirait Pierrette, et je devins peu à peu, pour elle, l'amie qu'elle désirait inconsciemment.,, .Je reçus d'elle l'inestimable offrande de son cœur et de son corps chastes... Je ne jugeai point que cela fût mal de plaire à
cette enfant par les baisers qui l'asservissaient davantage à ma tendresse.
Ai- je donc trop prodigué mes caresses à ma petite vierge amoureuse ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Gomment chasser de mon souvenir ce sanatorium de Leysin où on l'envoya quelques mois plus tard ? Comment oublier ce petit lit où elle mourait .lentement ? Comment ne plus me rappeler son visage amaigri, dont la matité, maintenant rosée de fièvre, m'attendrissait ? Comment oublier que la chère mignonne ayant voulu lire les deux Livres de la Jungle avait pris l'enfantine habitude de m'appeler « Mowgli » ? Et comment ne plus entendre sa chère voix lasse qui me dit un jour, faiblement, si près de s'éteindre : « Souviens-toi que Bagheera t'aimait ! »
Je m'en suis souvenue, petite morte chérie, et je m'en souviendrai jusqu'à ce que je meure moi-même.
Peu de temps après, Pierrette mise en terre et moi restée lamentablement triste, j'allai voir Féfé, en un instinctif besoin de me confier, d'être consolée, ou du moins plainte.
Oii'ost-co qui a (^ui va pas, mon petit co
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pain ? T'as un air de funérailles ! me demandat-il, sitôt qu'il me vit.
— J'ai du chagrin.
Il me regarda et je remarquai qu'un de ses yeux se fermait déjà à demi, en un sinistre clignement de paralysie faciale commençante.
Je lui demandai avec un compatissant intérêt :
— Et toi, ia santé, quoi de neuf? As-tu...
— Oui, oui, moi, ça va ; mais toi, dis voir c'qui t'arrive ?
— Oh, rien.
— Si, reprit Féfé, jvois que tu as d'ia peine ! Raconte, ça fait du bien. Tu sais bien qu'tu peux tout me dire ! Et pis, si t'as besoin d'moi des fois. Allons, raconte, mon mignon.
Eh ! bien, non ! Eh ! bien, non ! Je pouvais dire tout à Féfé, tout, oui, mais pas cela... Lui dire qu'une enfant m'avait aimée, que ji' l'avais chérie... Oh ! non !... Il aurait eu peutêtre à cet aveu un sourire égrillard d'homme qui en a vu bien d'autres... Il aurait enlaidi d'une intention grivoise ce souvenir si joli, si joli... Et puis, que pouvait-il? Pouvait-il empêcher que Pierrette fût morte. Pouvait-il empêcher que je l'eusse comblée de joie, cette petite
énamourée à qui je ne donnais tant de caresses qu'afin de lui faire prendre en quelque sorte, une revanche anticipée sur les tristesses et les désillusions futures. Que pouvait-il contre cela ? Et je n'avouai rien au pauvre Féfé.