ROBERT PARVILLE, HOMME DE LETTRES
Personne n'ignore qu'à Paris, il suffit d'appartenir à un certain monde (le monde cossu, honoré, intangible) pour devenir le point de mire de toutes les critiques et en même temps bénéficier de toutes les indulgences. Qu'une femme trop aimante affiche éperdument une liaison coupable et les douairières fronceront un nez méprisant, les jeunes dindes crieront au scandale et les hommes de tout âge se tiendront insolemment prêts à salir de leurs amabilités la pécheresse éprise. Mais qu'une femme experle mène à bien ses petites combinaisons sentimentales, financières ou autres, et chacun s'em-
ploiera à sauvegarder son impunité, en rabotant avec soin sous ses pas un lisse chemin bienveillant.
Le mari, en cette occurrence, importe peu, pourvu que la coupable sache garder en ses débordements l'indispensable respectabilité.. Il s'établit, même dans les salons les plus recommandables, une sorte de proxénétisme latent qui permet à des couples repréhensibles de se préparer d'autres entrevues plus décisives sans encourir le moindre blâme. Mais je m'enorgueillissais d'avoir été assez adroite pour laisser ignorer aux espions mondains mes diverses aventures : d'abord Gino, que l'on accusait maintenant de s'être tué parce qu'il avait triché au cercle ; puis Tony Gonzague, le maître adulé, que personne n'eût songé à me reprocher ; enfin le déplorable Féfé, le paria, l'individu de basse caste... Ah ! pour celui-là, je dis tout de suite que je n'ai jamais rencontré un dévouement pareil au sien, une âme aimante comme la sienne.
Bref, je m'émerveillais d'avoir si adroitement caché mes intrigues que l'on disait encore dr moi, après trois ans de mariage : « Notre petitt amie, récemment mariée. » Et l'on sait que « ré-
cemment mariée » veut dire : « Encore inféodée à l'époux, n'y touchez pas. »
Ah ! bonnes gens, il suffit donc pour vous tromper, d'une magnifique insouciance à peine corrigée d'un peu d'habileté !
Cependant je sentais que l'on commençait à trouver choquante une fidélité conjugale aussi bon teint. Je faisais honte aux dames qui ne se contentaient pas de leur mari ; il fallait que cette erreur cessât.
On me prépara des flirts ; on me présenta de jolis garçons disponibles à qui l'on disait gaîment : « Voici Mada-Yoli, notre farouche petite amie, toujours triste, amusez-la ! »
Lorsqu'il fut notoire que mon mari me délaissait de plus en plus pour s'occuper du problématique avenir théâtral de sa maîtresse, les offres de consolation abondèrent. Quelle affiuence de prétendants ! Les uns cherchaient H se mettre en valeur en jouant les bons diables, les rigolos blagueurs ou les cyniques fantaisistes ; d'autres, élégiaques, roublards, pliaient leur troublant physique à des mines astucieusement sentimentales ; certains même affectaient la sombre passion jalouse un peu effrayante et si flatteuse, qui charme les
femmes... Chacun de ces candidats se croyait désigné par un décret nominatif de la Providence pour me faire, comme ils disent, « sauter le pas », et tous voyaient en moi la petite épouse sage qu'il serait si amusant de déniaiser...
Je m'étais assuré la discrétion de Tony Gonzague en lui parlant un jour, incidemment, de (( pommes de terre à l'ail assaisonnées par un homme en chemise » et, i30ur le petit André, il n'avouerait jamais qu'il avait eu, devant moi, si laidement mal au cœur. Je portais donc mon auréole de "femme insoupçonnée, non sans jubilation intérieure, et j'aimais à me dire tout bas, avec une gaîté méchairte, pendant que mes flirts m'assiégeaient de banalités : « Oui, mes pauvres pantins, faites les beaux... J'ai perdu Harry, j'ai pleuré sur Gino bien avant qu"il fût mort, j'ai laissé mon plus grand espoir dans un baiser sur la bouche de René, j'ai pris le peintre Tony pour im demi-dieu et je me suis parée d'attifements princiers afin d'aller recueillir dans son lit les restes de sa bonne à tout faire, je suis devenue la complice erotique du fabuleux Féfé... j'ai enfin surmené de caresses une enfant trop voluptueuse dont j'étais
tout l'amour... Faites les beaux devant la dame ! Vous m'intéressez beaucoup ! »
Quand ces importuns finirent par comprendre que leurs assiduités m'obsédaient en pure perte, ils s'indignèrent de leur collectif échec. Incontestablement, si j'avais choisi l'un d'eux, les évincés se fussent écartés avec une discrétion de beaux joueurs, le principe étant sauf, mais ils ne me pardonnaient pas de dédaigner en bloc les mérites adorables de la race. On me soupçonna donc d'avoir des vices honteux, ou une maladie de peau, ou une intime conforma.tion réfractaire aux possibilités passionnelles.
Une étoile de cinémas banlieusards, Dora Musi, furieuse de voir que je ne prêtais aucune attention à ses œillades quémandeuses, me fit injurier dans les revues féministes par Loquette Welly (l'ex-danseuse devenue romancière zoophile) et dans les journaux cinématographiques, par un drùle : Diamant-Berger, son chamelier servant.
J'entends encore Pâquerette (celle qu'on appelle toujours (f l'amie du petit duc », quoi qu'elle soit mariée) me dire avec reproche, un jour que je me trouvais seule chez elle :
— Ecoute, tu te fais remarquer ! On chuchote
des horreurs sur toi : on dit que tu es encore vierge, que ton mari n'a jamais pu venir à bout de ton... de ton...
— De mon « herméticité », lui soufflai-je, craignant un mot inconvenant.
A ce moment précis, Robert Parville, romancier léger, entra d'un pas lourd.
— Bonjour, Boby dear, s'écria Pâquerette, toute contente.
Nous voyant assises Tune près de l'autre sur un canapé, l'homme de lettres affecta une courtoise inquiétude.
— Je ne dérange personne? demanda-t-il de sa plus douce voix enchiffrenée (une voix de vierge qui a un chat dans la gorge) en ajustant son monocle avec le geste auguste du voyeur.
— Non, Boby, vous êtes dans un salon respectable, repartit Pâquerette, enjouée.
— C'est bien pour ça...
— Voyons, pas d'impertinences ! Venez plutôt catéchiser Ginetjfce ; affirmez -lui qu'elle se conduit mal à force de se bien conduire et que c'est scandaleux de rester vertueuse avec le mari qu'elle a !
Le romancier cj; nique aux yeux bleus ingénus, murmura, pince-sans-rire et candide :
— Hier, dans^ les coulisses de Bobino où il mendiait en vain un engagement, j'ai entendu un vieil helvétique emperruqué, Alceste Navazza, soutenir qu'à Genève M™® Deblaine portait, jour et nuit, un maillot, enduit de cadum, contre un eczéma tenace et envahissant.
J'ajoute que je n'en crois rien, acheva-t-il avec une onction polie.
J'éclatai de rire si gaîment, que ce gros matou nerveux de Parville sursauta ; puis il me dit sans avoir l'air d'y toucher :
— Ça fait très jeune quand vous riez, chère madame !
Mais Pâquerette enchaîna :
— Qu'est-ce que je te disais, Ginette ! On parle d'eczéma, demain on parlera d'autre chose ; le moins que l'on puisse dire, c'est que tu as le cœur sec, fermé...
— J'ai entendu dire aussi, précisa suavement Boby, et par des gens moins gaga que ce cabot sur les boulets, que l'obturation du cœur n'est point celle que l'on reproche à votre charmante amie...
Puis, cessant ce jeu d"équivoque ironie, il devint grave et déclara fermement :
— Je pense, avec Stendhal, qu'une femme
appartient de droit à celui qui l'aime et qu'elle aime, mais je me garderais bien d'indiquer à personne la route des aventures ; on la prend toujours assez tôt, on y rencontre trop d'épouvantables mufles et elle conduit trop sûrement aux mauvais fossés des souffrances.
— Boby, vous n'êtes pas drôle ! s'exclama Suzanne.
— Je n'en avais pas, cette fois, l'intention, répliqua Parville, soudain vieilli, voûté, comme pliant sous le fardeau des méchants souvenirs.
Il reprit bientôt, s'adressant à moi, me regardant de ses yeux aux prunelles d'un bleu lavé :
— Et puis le Songe supplée à tout, n'est-ce pas? A bien considérer la royale désinvolture avec laquelle vous méprisez les excitantes distractions de l'adultère, j'en arrive à croire que vous vous êtes sagement organisé une existence contemplative, méditative, dont le mysticisme profane, si j'ose dire, confine suffisamment à l'extase. Et vous avez bien raison. D'autant plus que vous rêvez sans recourir au « bénarès » comme votre jolie fumeuse d'amie, Geneviève, qui, elle, prend la vie par le... bambou. Au sur-
plus, ça ne me regarde pas, qu'en pensez-vous, madame ?
— Je pense que vous êtes, jusqu'à un certain point, très perspicace...
— Veine ! On va tout savoir ! cria Suzanne, allègrement.
— Je ne crois pas, conclut le vieil homme de lettres, avec un sourire ambigu.
Après cette conversation, chaque fois que je rencontrais Boby, il me semblait que sa curiosité s'accrochait aux mystères présumés de mon cerveau. Il se montrait à mon égard, tour cà tour, patient ou agressif, indulgent ou caustique. Parfois il me disait avec un bon sourire sous sa grosse moustache blanchissante : « Confessez-vous à moi, petite impure, je ne suis pas dupe... », ou bien : « Avez-vous eu beaucoup d'amants, jolie trompeuse, cette semaine ? »
Je ne me fâchais jamais de ses boutades, mais un jour je l'interrompis :
— Taisez-vous, je suis triste, je m'ennuie tellement !
— Que puis-je faire pour vous ? interrogeat-il, moqueur. Dois-je vous emmener à la fête de Neuilly ? ou au Concert classique, ce qui serait pire? Préfért-'/vous venir visiter mon re-
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paire et grapiller dans mes bouquins ? Vous trouveriez chez moi tout le confort moderne, encore que mes divans gémissent sous le poids des brochures et que mon larbin (maudite à jamais soit sa race), ait démoli ce matin même mon chauffe-bain, de pur nickel. Je vous promets nonobstant qu'il y aura de l'eau chaude.
— Pour le thé ? fîs-je, candidement.
— Bien entendu, répliqua Boby, sans broncher.
— J'irai demain, après midi.
— AU right ! A quelle heure ?
— Je ne sais pas exactement... j'attends un mot d'une amie...
— Venez quand vous voudrez. Si vous arriviez avant que je ne fusse de retour, vous trouveriez des cigarettes blondes, des gâteaux, du madère et pas mal de désordre. Si vous voulez être tranquille et que mon valet de chambre vous installe avec le plus grand respect, diteglui que vous êtes la dame du Petit Picpus et du Cirque d'été réunis.
— Quelle idée I Pourquoi cela ?
— C'est le mot de passe, expliqua Parville.
.J'arrivai chez lui de bonne heure. Le dômes-
tique, sur énoncé de la formule, me fit entrer dans un salon-cabinst de travail, emporta mon manteau avec les mêmes égards que s'il eût manié une relique, revint vérifier à un thermomètre la température de la pièce, afin de m'édifie r ?ur l'intérêt qu'il prenait à mon bien-être et enfin disparut.
J'enlevai mes gants, ma voilette et mon chapeau ; je m'assis sagement et inspectai du regard la vaste pièce.
Ce qui me frappa surtout, ce fut la quantité de portraits de femmes posés un peu partout, au petit bonheur, sur la cheminée, sur le piano •t même sur le radiateur. Indépendamment des jolis visages photographiés, il y avait de bien belles choses chez Boby, mais toutes dans un pêle-mêle inouï.
Et puis, tant de papiers épars, de livres en piles croulantes, de magazines en tas, de partitions ouvertes. Sur l'immense bureau; tant de feuillets, blancs ou noircis, tant de journaux, de coupures, de pages annotées !... Comment pouvait-il s'y reconnaître ? Je vins curieusement fureter dans tout cela. Sous trois volumes (Tristan Derêmo, Claude Farrère, Henri de Réenier) qne je déplaçai, je vis une pincée de
feuilles épingiées ; sur la première, griffonnée en travers, de la main de Parville, cette note au crayon bleu : « Pourra servir, mais bougrement à revoir. Faudrait saupoudrer d'un peu de çfaîté commerciale. Trop mélanco pour Albin-Michel. » Et une date. . . , une date qui ne rajeunissait pas Boby. J'estimai que, « depuis le temps que c'était écrit », il n'y avait plus d'indiscrétion et, quand Parville arriva, il me surprit lisant ce brouillon.
— Laissez donc les jeunes personnes entrer chez vous pendant votre absence ! s'écria-t-il feignant l'indignation. Accusée, oii avez-vous trouvé ça ?
— Là-dessous, fis-je, penaude.
— Là-dessous ? reprit-il ; c'est sa place. Ça vous amuse, ces fragments décousus d'un très vieux roman resté inédit ? Prenez-les, ma petite amie, je n'en ferai plus rien, ils sont à vous.
Il paraissait triste, avec un air sceptique et las qui le vieillissait ; je ne pus m'empêcher de lui en faire la remarque. Il me répondit brusquement :
— Je suis toujours ainsi la première fois qu'une femme vient chez moi.
Et puis, il ajouta, très doux :
— Il ne faut pas m'en vouloir, ni remettre votre chapeau, il faut rester assise près de moi et me donner vos miains pour que je les caresse pendant que vous parlerez. Vous avez, je le sais, tant de choses à dire au vieil homme que je suis !... Vous n'attendez pas de moi, j'en suis convaincu, le banal passe-temps folâtre d'une aventure amoureuse : vous valez tellement mieux que cela ! Du moins, je pourrais être la poubelle usagée où vous jetteriez vos confidences, le monsieur d'âge mûr — et même blet — qui vous ferait peut-être rire et devant qui vous pourriez pleurer...
Je n'étais pas venue chez Parville avec l'intention arrêtée de lui appartenir, presque certaine que sa coquetterie finaude l'empêcherait de se proposer ; néanmoins, depuis qu'il avait éludé cette éventualité galante sous prétexte que « je valais mieux que cela », un souci bien féminin me tourmentait : je me demandais si quelque détail en moi déplaisait physiquement au romancier et si, en se coiitenlant d'être pour moi une « poubelle usagée «, il ne manifestait pas, tout simplement, une injurieuse indifférence. Bien qu'il sollicitât mes confidences lie sa voix la plus ppvsnasive. je ne me sentais
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point entraînée aux aveux... Ah ! s'il m'avait aimée, je crois que je me serais blottie, murmurante et livrée, contre lui... Seulement, il n m'aimait pas, je l'intéressais, voilà tout... l, continua, ses yeux levés sur mon visage, a égrener des vers blancs :
— Plus je vous regarde et plus je me déses père d'avoir le cœur si veule et l'âme si usée I Ce serait bon d'avoir vingt ans de moins, ou trente, d'être tout orgueilleux d'une intrépidr force et de prendre à deux mains votre petii [vie en vous disant les mots, stupides et joli?, <les amours jeunes... Mais je m'aperçois qur mon discours s'englue dans la vaseline ranci des sentimentalités désuètes et qu'indubitable ment ces très insanes propos doivent vous inciter à une incoercible somnolence... C'est ainsi que nous nous exprimions, lyriques ballots, en cet an de symbolisme 1885, dont Ernest Raynaud, patient, recense les fastes.
Il atfira vers moi une petite table chargée dv; friandises et poursuivit :
— Gomme quelqu'un, sans doute, l'a dit quelque part : « Cet éclair au café, d'ennui, bave sa crème. » Puisque mon larbin n'a point oublié les croquctlos au riz qui font mon allé-
gresse, consommons, voulez-vous, ces pàtisselies avenantes...
Boby ne se départit plus d'un enjouement factice, dont l'exagération voulue nie navrait. •J'aurais voulu pouvoir dire à l'homme de lettres : « Ne plaisantez donc plus, pauvre auteur gai, rendez-moi plutôt le douloureux homme accablé qui parlait tout à l'heure, je le comprenais si bien, jetais si près de l'aimer !... » Je n'osais pas, je me taisais et sa blague reprenait, implacable :
— J.'aime à vous voir croquer ces palmers avec une activité joyeuse de petit louveteaii, mais je serais ravi que vous fussiez en même leinps, plus loquace. Le sori de votre voix est un enchantement dont vous me privez trop. Les vieux messieurs sont si heureux d'écouter babiller les jeunes femmes ! Dites-moi seulement de quelle étoffe est faite votre robe, les noms que l'on donne aux tissus m'enchantent à en mourir, gabardine, bengaline, tricotine et inessaline que j'oubliais !
— Ah ! vous en oubliez bien d'autres...
— Dites-moi au moins ce que peut être un « natté quadrillé fantaisie mélangé », j'ai lu ça biir un catalogue, ma [jarole !
— C'est pour les costumes tailleur.
— Et la « côte de cheval », continua Parville, je suppose que c'est pour les amazones? Et la « galerine » ! Pour les galurins ?
— Mais non, m'exclamai-je, c'est un drap pure laine pour les manteaux.
— Et le « merveilleux fourré », c'est un gâteau ?
— Non, c'est très chaud, pour les doublures.
— Et la « veloutine » bien entendu, c'est de la poudre de riz ?
— La veloutine est un tissu « soie et coton » pour les peignoirs.
— Elève Ginette, vous aurez un bon point. Mais je vais vous coller. Qu'est-ce que : « Vigogne tennis... nubienne extra... panécla... jersey ondulé... mohair imitation, kaska frangé de singe... » ?
— Je ne sais plus, je ne sais plus, m'écriai-jo en éclatant de rire.
— Et la « Brésilienne » ? Sans doute, une Sud-Américaine affamée de trémoussarde ? Et,, la (c charmeuse » ? Bien sûr une mignonne blonde à la peau très douce, avec d'adorables yeux de myosotis, qui aime bien son papa ?
— Vous êtes amusant, Boby ! Ma robe, ma
robe dont vous parliez tout à l'heure, devinez en quoi elle est.
— Sur mon âme, je la vois en satin, garnie de velours.
— Eh bien, d'après mon couturier, c'est une « après-midi en flatteuse chiffon, "alourdie de t'-'luche craquelée ». Ce styliste ajoute que c'est
M ne création d'un paradoxe allural » !
- « Allural » m'enchante, Ginette, mais où le « paradoxe » ?
— Oh ! probablement parce que la flatteuse • 'ùte trois francs le mètre et la peluche qualité francs. Et puis, que la robe est vendue n te louis.
- Pas mal raisonné, élève Ginette ! I-a petit'' iii'iie entendue et sceptique que vous venez
' -voir est une des plus jolies clioses que j'aie >s dans ma courtisane d'existence...
Boby, soudain rembruni, eut un amer et inblant sourire, puis il se pencha vers moi, irocha sa joue de ma bouche, ferma les yeux murmura :
- Embrassez-moi, )»otiio amie, p'-mr ipie je ile une fois la caresse de vos lèvres. Em
j brassez-moi comme si j'étais voire papa.
— Ah ! pensai-je aussitôt, Boby ne sait pas comment je l'ai aimé, mon père !
Pendant quelques secondes, je revécus mon absurde passiuri d 'enfant, je voulus m'imaginer que j'étais encore une petite fille, auprès de son père adoré. Je n'embrassai pas la joue offerte de Boby, mais je mis sur sa bouche le plus fervent baiser... Boby eut d'abord un grand tressaillement charmé et ses lèvres, fou gueusement, s'unirent aux miennes ; mais vite, il se recula, s'écarta de moi comme d'un feu trop ardent. Il se leva, fit quelques pas dans la pièce, puis me dit avec son habituelle gouaille sous laquelle je devinais maintenant tant de désespoir :
— C'est im abus île ronfiniice, jolie dame ! Je ne croirai jamais que l'enivrant, p;irfum de m;i moustache dédoréc vous ait a ce point transportée. Plutôt vous avez voulu, sûre de votre jeune force, en vérifier sur moi l'irrésistible emprise...
Sa voix soml)ra ; il continua, très doux :
— Ou alors, vous avez voulu faire à Parville le vieux une élincelanto aumône...
Que pouvais-je l'épondre ? A cet homme hanU'; de regrets qui exagérait àprement sa vieillesse, h cet liomme dont le souci s'acheminait vers
une orgueilleuçe ef. craintive renonciation, je ne pouvais expliquer comment il avait pris, un instant, \n forme de m.on rêve d'autrefois, forme damnée d'un l'ôve impur et fugitif...
Quelques minutes plus tard, lorsque Parville m'airla à remettre mon malifeau, je lui demanflai les feuillets qu'il m'avait donnés et les glissai dans mon manchon. Le soir, je les relus, ces })ages à la louange do Bruges, la douce vieille ville endormie et déchue, attendrissante comme une fcnime dont on répète, hélas, qu'elle « a été » très belle. Bruges, que le cher Verlaine adorait : « 0 la plaisante ville aux carillons si doux ! »
GINT.TTE LA RÊVEUSK 249