LES FANTAISIES DE MOURATOFF
Un soir, à rOdéon, on jouait une pièce (lu'i donnait à Sylvia roccasion d'écarquiller plus ncore que de coutume ses invraisemblable^^ yeux. C'est d'ailleurs tout ce que contenait d'in téressant cette comédie mondaine (ah ! si mondaine I) bête comme du Léo Poldès. ■
Aussi, dès que Sylvia sortait de scène, j'esdyais de me distraire, accoudée sur le rebord de la loge que j'occupais avec Pâquerette et son fantoche d'époux, en contemplant les burlesques laideurs des honnnes installés aux fan teuils d'orchestre.
Sur un même rang, côte à côte, je pouvais
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voir d'abord les favoris de larbin encadrant 1^ face à claques d'Erneit-Charles ; ensuite L . Qfrimaces cauteleuses de Gouguenheim, di fiOuis Forest, le mangeur-de-choses-immondc-ramassées dans les poubelles parisiennes ; enfin la perruque toujours jeune du vieil Auguste Na- \azza, un ancien banion suisse qui, sous 1 psendonyme d'Alceste, terrorise dans son pelii journal les artistes de Genève, après s'être fait siffler sur toutes les scènes de France, colonie^ comprises. (A Saigon, il a fait monter jusqu":' des hauteurs incroyables le cours des pomrrr:^ cuites.) Quel jeu de massacre !
Comme je me demandais lequel de ce.- ii<><pîiénomènes était le plus ridicule, l'inconsistani mari de Pâquerette qu'elle avait envoyé récolter (les potins dans les couloirs entra brusquement dans la loge pour nous annoncer :
— Il paraît que Mouratoff e>t de retour : ^n me dit l'avoir aperçu dans une avant-scène...
— Vraiment? s'écria Pâquerette ravie. F: ra.-, vite, vite, allez le prier de finir la soirée avec nous.
— Convenu, répondit docilement le comparse marital.
Et il sortit en toute hâte.
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Ce nom de Mouratofî éveillait en moi un sou venir très net. Bien que de nombreuses années se fussent écoulées depuis le jour où nfti trop tendre institutrice Maud Turner m'avait nommé, parmi les prétendants qui courtisaient ma dot, le comte Constantin Mouratoff, je me rappelai aussitôt le commentaire accompagnant ce nom : '■■ Un Russe d'une trentaine d'années ; son père et sa mère sont morts fous ; il a souvent de très désagréables hallucinations... "
Tout en attendant le retour du docile mari de Pâquerette, je cherchais à me tracer un portrait de ce comte aux inquiétantes ascendances. Gomme Russe, je ne connaissais que le prince Vramo Dorcota, joli vieillard allègre, mièvre et menu, qui conseillait de son mieux sa compa triote, la somptueuse Adi Burinstein, peut-être androgyne, à coup sûr maniérée, sur les gestes harmonieux par lesquels elle pourrait suppléer à une lamentable articulation. J'imaginais donc un Mouratoff petit et blond, très talon-rouge, avec un rien de névrosé.
Or, c'est une manière de géant qui entra dans notre loge. Brun, massif, haut en couleur, bru talement charpenté, animal puissant dont la vigueur s'étalait avec une paisible ostentation. Sa
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robustesse impérieuse lui tenait lieu de beauté, suffisamment. Et, à part moi, je m'émerveillais que son visage, par surcroît, s'éclairât de prunelles captivantes, larges et vertes, cillées dru, au profond regard attirant comme une eau claire.
Pâquerette tenta d'accaparer Mouratoff. Pa potante et minaudière, elle lui reprochait sa longue absence, à quoi il répondit sans s'émouvoir que cent vingt mille hectares de terrain, dont il avait dti s'occuper depuis la mort de son père, justifiaient amplement son séjour dans l'Oural. Ces banalités vite expédiées, le gigantesque Slave se tourna vers moi, me rappela qu'il avait beaucoup admiré ma mère, autrefois, et conclut que ce splendide « pêcher » devait forcément produire un fruit aussi réussi que moi. En sa pesante banalité, ce madrigal d'horticulteur rustaud ne laissa pas que de me faire plaisir tout de même ; on pardonne tant aux étrangers, surtout lorsque des dents impeccablement blanches soulignent leur sourire. Un pêcher ! C'est encore, aurait dit Par ville, l'esprit de l'espalier !...
Depuis cette soirée, je revis Mouratoff fréquemment chez moi, dans le monde, au théâtre.
Les mots de « flirt » ou de c' cour » qualifieraient bien insuffisamment son attitude vis-à-vis de moi : il m'assaillait d'un empressement obstiné que l'on pourrait définir assez justement par le terme cynégétique de « forcer la bête ». Parville, qui l'observait, me dit une fois : « C'était une vraie chasse à courre. » Je me défendais, par coquetterie plutôt que par indignation. Constantin avait pour lui l'exotisme. Près de lui, je ressentais une impression d'inconnu, d'inattendu, de lointain voyage. Et la littérature russe m'exaltait, moi qui croyais encore aux livres de Dostoïewsky, aux romans de Gorki, à tous ces personnages vivant dans le déséquilibre, secoués par un vent de folie... Le Rêve sait si bien côtoyer la Démence !.,.
Un soir, Mouratoff me parlait des maisons de son pays, avec des icônes dans chaque coin, é(dairées par des veilleuses. Je me rappelai aussitôt la petite flamme tenace qui brûlait toute la nuit dans ma chambre, quand j'avais quinze ans, et que miss Maud dormait dans la chambre voisine. Combien de fois n'avais-je pas fixé la baguette brillante tandis que ma pensée active créait des mirages, élargissait le minuscule halo doré jusqu'à ce que les hôtes de ma
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songerie" pussent y resplendir... La veilleuse assidue aux pieds d'une image sacrée, oui, oui !
— Avez-vous des icônes chez vous?... demandai-] e à Constantin.
— Une seule, en face de mon lit. C'est une peinture délicieuse de vierge enfantine et boudeuse à qui l'on aimerait donner le knout, me répondit le Russe, une mauvaise lueur aux pru nelles.
L'Asiatique se réveillait en lui ; il était très beau, sous ce masque méchant. Il continua :
— Cette petite sainte, du reste, vous ressem^ ble. Elle tient sa tête un peu penchée, comme vous le faites souvent ; ses mains jointes ont vos doigts effilés, et sa lèvre se relève avec ce même pli de défi craintif.
Je ne l'écoutais plus ; ma pensée s'était arrêtée sur les mots : « Donner le knout «, évoquant pour moi des images de sanglantes orgies, de chaudes Saturnales mêlées de hurlements ; je voyais des enfants nus, cruellement cinglés ; j'entendais leurs supplications affolées, les rires énervés des tourmenteurs : « Encore, encore... » murmurai-je, hallucinée. Mouratoff m'épiait. Il avait suivi ma pensée et se repaissait de la comprendre...
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C'est <i bon, de bien battre, chuchota-t-il. Ayant ressaisi ma raison qui m'avait aban- 'ionnée quelques secondes, je répliquai avec nonchalance ;
Est-ce aussi bon d'être battu?
Quelquefois, répondit-il. Mais qu'importe? 11 se trouve à Paris, comme partout, du bétail qui se soumet aux coups, avec une résignation d'autant plus complète qu'on le paye plus cher, . .
Il avait scandé sa phrase d'une précision cynique. Je fis comme lui et dis crûment :
— J'aimerais voir ça.
— Quand vous voudrez !
— Demain?
— Demain, donc, affirma-t-il ; dans un pavillon que j'ai, rue des Villas, tout au haut de Belleviile. Venez à trois heures... Homme ou femme ?
— Femme, répondis-je, en le quittant pour rejoindre mon mari qui me faisait de loin ce signe discret par quoi une mondaine apprend que son époux ne désire pas « moisir chez ces gens-là ".
Ma nuit fut adorable , je dormis a peine, me répétant sans cesse ; « Oui, il est méchant, ce
beau Russe qui m'aime. Oui, il la battra bien, la femme, pour me faire plaisir... Je verrai ça, moi ; quels yeux terrifiés elle aura ! Il lui fera mal, pour m'amuser, parce qu'il m'adore. Je crois que je l'aime aussi... L'autre jour, il a eu si peur quand mon pied a glissé en redescendant d'auto ! Il parlait d'entorse d'un air désolé... C'est un homme qui battra une femme assidûment, pour se venger de ce que je ne l'aime pas, car il croit encore à mon indifférence... Ah ! ce sera si bon, quand la femme s'en ira, toute meurtrie et qu'il me regardera, repentant, en me disant de douces choses. Ses fortes mains qui trembleront encore d'avoir beaucoup cinglé la femme, ses mains un peu velues de roux caresseront lentement mes épaules... Peut-être que la femme criera lors que mon beau Russe la fouettera d'une main brutale. Alors, elle le mordra jusqu'au sang, et moi j'embrasserai cette paume sanglante. Peut être aussi que j'aurai peur et qu'il se couchera à mes pieds pour me rassurer, comme un grand chien sauvage qui revient soumis près du maître. Ce sera bon plus tard de jouer la petite Omphale qui asservit un colosse. Je pourrai diriger cette vigueur obéissante vers le but qui
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me plaira, dire : « Arrête ce cheval, déplace ce meuble lourd, soutiens ce rocher croulant, assomme cette bête, étouffe cette femme, étrangle cet homme... « Et le géant épris se soumettra devant le geste de ma petite main. »
Je passai la matinée du lendemain dans un état d'exaltation harassante ; une trépidation intérieure, une inhabituelle allégresse frémissait en moi : moi, la mystérieuse, moi, pour l'amour de qui un homme allait aujourd'hui ciniellement tourmenter une femme... Je n'éprouvais aucune pitié pour l'anonyme inconnue ; Constantin m'avait involontairement débarrassée de toute compassion en parlant de « bétail » résigné aux coups, pourvu que les coups fussent bien payés. Je me regardais aux miroirs avec un intérêt bien proche de la vénération, j'y voyais de grands yeux impurement troublés, une bouche cent fois mordue, un ovale enfantin en contraste absolu avec le regard, et l'ensemble me paraissait mériter les plus lyriques sublimités de tendresse,
A deux heures et demie, j'arrêtai à l'Etoile une auto de place, dont le chauffeur m'ahurit tout d'abord d'imprécations contre le quartier que je lui indiquais.
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— Mince de grimpette ! Vous feriez mieux de prendre le « funi »... Qu'est-ce qu'on bouffe d'essence pour monter là-haut ! Et l'essence, i] est cher, l'client comprend pas ça ! Pis, c-^si que des purées dans ce patelin-là. A la descente, on s'met la ceinture pour charger. Total, j'serai d'ia revue.
J'invoquai mentalement le débrouillard Féfe pour répondre à cette véhémence argotique et les mots me vinrent aisément Je prononçai ^ a la coule •;
— Pas tant d'chichis, mon vieux ; une thuii-: de pourboire, vas-y d'i'allumag-e !
Tandis que je montais orgueilleusement dans le taxi, il répondit avec un clin d'oeil :
— Ça colle, princesse.
Je ne manquai pas cette occasion de me con gratuîer intérieurement de mon talent d'assimi lation.
Un bouquet poussiéreux, de roses artificielleb (luxe attendrissant^, fleurissait le tacot ; un cor don râpé pendait à l'un des stores mal enrou lés ; un étroit miroir fendu vers le haut reflétait tantôt le ruban de mon chapeau, tantôt un dt mes 3^eux, ou la lueur blanche de mon col de dentelles. Par les glaces de devant, je voyais le
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'arigot rageur et bon enfant; qui me conduisait, V <ot aux lèvres, invectivant les passants qui le gênai'?nt d'un : « T'as pas oublié d'être moche, toi ! » Je m'amusais du taximètre inaccoutumé, en femme chic que seules les limousines transportent habituellement. Je pensais : « Il sera plus do Irois heures quand j'arriverai. Constantin m'attendra avec la fenmie... trois francs trente-cinq... Il va croire que je ne viendrai pas, que le courage m'a manqué. Oh ! si, j'ose tout, moi ! Comme c'est bizarre, tout ce jT-onde qui piétine, qu'est-ce que c'est? Ah, nous sommes place de la Republique... Je suis contente de voir m.on beau Russe ; va-t-il se déshabiller pour battre la femme? Moi je n'en lève que ma jaquette. Oh, il a bien pris son tournant, le chauffeur... quatre francs soixante quinze. C'e-t v.ne rude côte, la rue de Belleville, i: !(ue des gosses ! Ah ! oui, c'est jeudi... C'e::i extraordianire, par ici, toutes ces petites boutiques, ces cinémas, ces bars. <« Café, dix centimes » ; deux sous un café, c'es? r'fn rant... Comment est-ce fait, im kno-i! .' lin fouet ordinaire? Pourvu qu'on ne l'entende pas crier, la fejnme ! Non, il a dit : « Un pavil Ion prop''-^. . -) Tif^ns, r'wq frnnf^s qii?»ivi"<"
ciiiff, tout d'an coup ; ce compteur marche drô lemcui... Le roche grincement d'un changement trop brusque me fit sursauter, puis, quelques mètres plus loin, la voiture s'arrêta devant l'église Saint-Jean de Bclleville ; le chauffeur descendit do son siège, alluma une cigarette, considéra le monument, vint ouvrir la portière et me dit :
— Il y a des clients qui la visitent, la boîte des calotins de c'pays. Ça vous dit rien ? Alors, qu'est-ce que vous avez dit?... 5, m.e des Villas?
Tirant de sa poche un indicateur, il le feuilleta en fredonnant une chanson en même temps que des noms de rues : Manetle, ma petite Mariette... Vercingétorisque... Tu veux me plaquer... Vertus, Vide- Gousset... Ça cest pas chouette ; Villas, bon, j'y suis, en voiture !
Mise en marche laborieuse, démarrage bruyant ; des rues, encore des rues étroites et sales, encombrées de gamins joueurs qui nous ovationnent ou nous huent, fous de joie de voir une auto en ces parages et de danser intrépides à un mètre des roues. Tout d'un coup, le chauffeur stoppa et vint délibérément m'aver-
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tir qu'il n'irait pas plus loin, vu que j'étais presque arrivée et que ça serait trop d'aria pour lui de tourner dans ce raidillon-là. Il ajouta que, le 5, on le voyait d'ici, et qu'y avait pas à se tromper, puisque c'était la seule maison de la rue ; enfin qu'il allait prendre un grog chez le bistro et que je pourrais l'y retrouver pour descendre si je ne restais pas trop longtemps.
En allant à pied jusqu'au 5, je songeai que la femme pourrait bien crier sans que personne l'entendît, en cet endroit désert, effectivement « propice ». Un terrain vague, une bicoque, un jardin de maraîcher, enfin le pavillon où Constantin m'attendait, debout sur le perron. Son teint, particulièrement enflammé ce jour-là, me le fit paraître beaucoup moins beau. De plus, lorsqu'il se pencha pour baiser ma main, je perçus, venant de lui, un abominable relent d'alcool.
L'aménagement intérieur du pavillon était d'un luxe étouffant : les murs et les plafonds capitonnés, le plancher couvert de tapis et de fourrures, des volets, des rideaux drapés aux fenêtres, donnaient l'impression d'une équivoque sécurité. Plusieurs ampoules électriques brillaient d'une violente lumière blanche et
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d'autres, au verre rouge, parsemaient une grande pièce d'alarmantes taches pourpres. Je vis la femme, toute jeune, très blonde, vêtue simplement ; assise, elle attendait, distante, presque digne, avec un air de soumission. Seule, sa cigarette empêchait de la prendre pour une femme de chambre convoquée. Constantin, en me débarrassant de ma jaquette, gratifia ma nuque d'un baiser humide que je ju ceai anticipé, choquant surtout, accompagné comme il l'était d'un grognement excité ; et puis, cette odeur d'eau-de-vie me dégoûtait !
Je^ reculai jusqu'au divan d'angle où je me blottis den'ière un guéridon sur lequel je posai un bras comme ?ur le rebord d'une loge, et mon attitude indiqua nettement ceci : « Je ne suis venue que pour voir le spectacle promis, je daigne attendre que Ton m'amuse. »
Le Russe eut un rire muet qui remonta laidement ses pommettes violacées ; il m.archa d'un pas lourd vers une console chargée de bouteilles et de verrerie et, versant dans trois grandes chopes de cristal, du Champagne, il additionna ce vin mousseux de cognac. Après m'avoir apporté un des verres, il ft signe à la femme d'al-
1er boire, et vida sa chope goulûment, tout d'un trait.
— Déshabille-toi, dit-il à la compar.-r
— Quand j'aurai l'pèze, répondit-eii. , |m . cide, mais résolue.
Elle se dressait, haute et fine, les mains aux hanches, l'air canaille. Sa voix, du reste, la classait, une voix cassée de roulure, de noceuse lamentable. Lorsque cette fille se taisait, à ne voir d'elle que le suave profil et la ligne menue, on lui donnait vingt ans ; lorsqu'elle parlait, elle n'avait plus d'âge, ni de personnalité ; elle se fondait dans l'anonymat banal du vice ; c'était la crapule aveulie, haineuse et morne, qui veut « du pèze ». Du bétail, absolument.
Constantin jeta un billet bleu à terre, puis un autre, puis un troisième. La fille s'était précipitée pour ramasser l'argent, non sans m'avoir lancé un regard de honte méchante, et je trouvai que c'était encore joli tout de même qu'elle éprouvât <le l'humiliation. Elle rangea soigneusement les billets dans un sac et se dévêtit.
Constantin s'était armé d'un fouet dont les lauières s'enroulaient en boules à leur extrémité...
A ce moment, le « beau Russe ^ m'apparut ,.!,.o i,;,i,.M^i.,i,..i,f v„.-:ii'ii r.i-'i^nc l'irvp fie rnn-
Vj '
chemar. Je ne sais ce qui se passa en moi : " Laissez-la », ordonnai-je. Sans doute je devais avoir un air d'affolement que Constantin prit pour de la cruauté sadique ; lâchant la femme, il m'entoura de ses bras et mit sur mes lèvres un baiser qui puait l'eau-de-vie. Je murmurai alors à l'oreille du tourmenteur :
— Non, écoutez, je veux qu'elle se rhabille... Toute nue, comme ça, c'est moins drôle ; ce sera mieux de relever ses jupes.
Puis, je me dégageai, sans lui montrer ma répugnance et repris, assez haut pour que la malheureuse m'entendît :
— Dites-lui qu'elle se rhabille, vite ' Je vou drais tant !
— Dites-le-lui vous-même, chère.
Il s'en alla vers l'autre bout de la pièce, se vautra dans un fauteuil et se remit à boire.
— Je peux me rhabiller? demanda la fille, qui n'osait le croire.
— Oui, faites vite.
Et j'ajoutai tout bas :
— Sitôt prête, vous vous sauverez, dépêchezvous. Pas de bruit en partant !
Pour occuper Mouratoff, j'allai m'asseoir sur ses genoux. Le froissement des étoffes m'avertit
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que la tille se hâtait. Alors-, je couvris de bai sers les yeux de Constantin, je les fermai sous mes doigts caresseurs, je louai leur beauté en phrases ronronnées gentinieni. l^e Russe dit, rtatté :
— Toutes les femmes aiment mes yeux. En Allemagne, on donne le nom de lichler (lu /nieras), aux yeux profonds des cerfs ; el, à Ber lin, on déclaYaii que mes yeux étaient pareils à des lit hier. Est-ce vrai ?
Aux aguets, j'entendis dansja rue le pas pré cipité de la femme qui se .sauvait. Je m'éloignai de Mouratoff et je saisis ma jaquette.
- Que faites-vous? demanda-t-il.
Puis, constatant la disparition de son « sujet », il comprit que je l'avais joué.
— Ah ! mais, lui, tu ne m'échapperas pas ! cria- 1 il.
Et furieusement, il m'emporta derrière un paravent où se ti-ouvait u/i étrange appareil en forme de croix...
Qu'étaient mes forces, méjne décuplées par l'effroi, pour résister à ce colosse? Je m'éva nouis de peur, et ne repris mes sens que sous les affreux coups de fouet dont il me zébrait,
villes liées, sur l'infernal engin.
Il avait déchiré ma robe et mis tvi lambeau mes dessous.
Je rusai : - Constantin, que vous êt-es méchant j Dét; ehez-moi bien vite, c'est de l'enfantillage. . Vous m'aimez trop pour me battr< . .
— Eh ! eh ! la petite fille a ptLu , i icana i brute en "'arrêtant. C'est comme en an? i rni^\io :
Eh ! bien, une autre fois, vous me battrt-/. je vous le promets. Aujourd'hiii il est trop tarr!. 11 faut que je ivr-lvp -^-ipon n'^on ii>,Ti'i ^rrai' très inquiet.
Je crois que cette évocation de mon « mari ^ le dégrisa momentanément. Il s'empre.=:sa de me délier et ne s'occupa plus de moi, se gov géant d'eau-de-vie, tandis que je me rajustai.-, pantelante... Je mis à m'esquiver la môme pres^tesse sournoise que la fille.
Heureu-sem.ent, la nuit était sluit, .a i ul- ^c «■•.orle. Je serrais des deux mains ma iupo déchi rée, je souffrais des cuisante.^ cing' vais avoir l'air un peu folio, récliappée d'ic lastror)hr : ^" ''auto €Ft >:---' ' ' - ■ ' '
café, je suis sauvée. Sinon, qu'est-ce que je vais devenir dans ce quartier impossible ? Je tomberai... un agent me ramassera, et puis... »
L'auto stationnait là. Le cimuffeur buvait ses cinq francs et jouait au Zanzibar.
.l'entr'ouvris la porte, je l'appelai :
— Vous voyez, j'vous ai attendue, fit-il, montez dans la bagnole, j "finis ça et on part.
Je pris place dans le minable taxi qui me sembla merveilleux de confort et j'étendis le mieux possible mes membres endoloris :
— Où c'est qu'on va, c'coup-ci, ma p'ate
Je ii::^ pouvais rentrer chez moi dans cet état, décoiffée, déchirée, les yeux rouges et les nerfs en déroute... Je donnai la seule adresse possib'-\ celle de Féfé. Pourvu qu'il soit chez lui !
Heureusement, je le rencontrai dans l'escalier de son hôt'^^ ■ '^ "mprit qu'il se passait « des choses ».
-'Bonjour, mon mignon. On remonte chez moi, hein ? Ça va pas ?
Dans sa chambre, je me jetai sur le lit à plat ventre, le visage appuyé sur l'oreiller et me mis à sangloter lonauement.
CLNEITE I A REVEUSE
Féfé vint, s'asseoir près de moi et me caressa doiicement les rheveux, san^ rien dire.
Enfin, je me calmai et je balbutiai, com.me une gosse :
— Oh ! Féfé ! si lu savais !
- D'abord, mon mignon, a.- lu froid? Ou soif ? Ou ma! ? Ou quoi ?
— Soif, Féfé, et mal aussi.
— Où ça, mal ?
-- Tu vas voir, déshabille -moi.
11 s'empressa, précautionneux, vint à bout des agrafes, des boutons, des lacets et fit glisser mes vêtements.
— C'est tout en Itxjues. Tu Tes l)altu.e? Tu sors d'une rafle ?
— Lève ma chemise, Féfé, regarde comme il m'a fait mal î
— Qui' ça ?
— Le Russe. Il était saoul, et puis j'avais fait partir la femme ; alors, il s'est vengé sur moi.
J'expliquai toute mon aventure.
— C'typG, c'est une vache. dif)enn'-;lirpi;i Fôfr. Puis, il ajouta :
— C'est pa'^ loiit ça, pelite coureuse, t'es venue pour que j'ie soigne, j'suppose, el quo j'ra fiMole les nippes. Laisse-moi faire.
Il saffairait. tirait, d'un placard des fioles, des vieux linges et de l'ouate. Je l'entendis qui ronchonnait : " .T'ai pas d'arnica, ni d'eau blan elle... Mais de l'eau oxygénée, c'est très bon, et puis de l'alcool camphré, de la teinture d'iode, de la poudre d'amidon, ça suffit. »
îl revint vers moi et, soigneux, me lo tionna légèrem.ent les places meurtries, aseptisa les points saignants, puis il appliqua de larges compresses sur les parties endolories.
.Te revois si bien la scène... moi, «'ouchée h plat ventre avec des emplâtres sur les reins,. Lui, assis sur la table, les pieds sur une chaise, recousant avec application ma jupe déchirée ; il enfilait de trop longues aiguillées, faisait de touf. petits points, le fil se cassait ou se nouait, n'im porte ! Féfé continuait, patient et absorbé, cigarette aux lèvres, la fumée dans les yeux.
— Féfé, quelle heure est-il ?
- Tard.
- Qu'est-ce que je vais dire, en arrivant chez moi ?
- T'as pas une amie, chez qui t'aurais dîné ?
- Si, Suzanne, mais elle est à Luchon. T'as pas uiif» vioillp truito majndp'.'
— Oh, ça ne se porte plus que chez les bourgeois, la tante Alibi.
— Oui, dans ton monde, n'y a que des gens chic ; des Russes, aussi...
— Tu déplaces la question, Féfé, donne-moi plutôt une idée.
— - Une idée ? Boum, voilà ! .rrumine ça depuis qu't'es arrivée. J'ai vu ton mari, ce matin ; oui, nous sommes en pourparlers pour une IS-chevaux qu'on m'a chargé de vendre. Une carosserie épatante, mais l'mécanisme est un peu déglingué. Ton mari, comme de juste, s'en rapporte à moi et m'a dit qu'il essaierait le tacot un de ces jours et qu'on ferait une petite balade tous les deux. Aujourd'hui, il n'avait pas le temps. Alors tu m'auras rencontré sur les trois heures, à Maillot, et je t'aurai montré l'outil. Toi, tu auras voulu tout de suite l'essayer et on sera filé sur Rambouillet. Et puis, panne. Tu n'auras pas voulu revenir par le train, etc.. et on va s'amener en pénard chez toi, tout à l'heure, avec le berlingot qui est à deux pas dans un garage. Le coup de la panne, c'est peut-être bourgeois aussi, mais j'ai idée que ça prendra tout de même. Ca te plaît ?
— - Oh ! oni. Féfé. Tn vas aller la cliercher, la voiture ?
— Bien sûr, pendant que tu t'habilleras. Voilà ta robe, tu seras correcte pour l'arrivée. Si t'as trop mal aux reins pendant quoique; jours, tu pourras toujours dire qu'on a eu un petit renfoncement d'auto. Je supposa que ton mari ne considère plus de très près ton anato-
- Non, non, Féfé, tout ira très bien. Viens m'enlever les compresses.
• Et le bon type flatta d'une main douce, paternelle, mes formes nues en disant, apitoyé :
— Pauv' tit miîrruin. va!... Hp ^Tourstoff.,, suffît.
ne demi-heure plus tard, je d0v=^cendai3 devant ma porte. Féfé au volant, me saluait, casquette à la main.
— Merci, Féfé, mai?, dis-moi, mon mari ne voudra plus t'aclieter l'auto, avec ces histoires de panne et de renfoncement...
— J'esipère bien, répliqua-t-il, san- ri, j h il'iiis nns d'mérile.