‹ Ginette la rêveuseChapitre 6 sur 29 · REVERIES DE PETITE FILLE · texte numérisé non relu

REVERIES DE PETITE FILLE

En mordillant mon porte-plume, je constata qu'une femme de vingt-huit ans, quand elle essaie de rassembler les souvenirs de son enfance, ne retrouve que fort peu de choses. Pas commode, pas commode du tout, ce retour — je crois que les écrivains chic diraient : « cette régression » — • vers les impressions fugitives de la première jeunesse !

Décidément, j'admire Jean-Jacques pour la précision de sa mémoire ; dans ses Confessions, la minutie du détail est telle qu'elle fait plus d'honneur, j'en suis certaine, à l'imagination qu'à la véracité de cet « idéaliste canaille » comme l'appelle mon cher Nietzsche.

Mais moi, qui n'écris pas pour la Postérité,

Dif^u juprci, il in'importe avant (oui de rester sincère, sans maquiller d'aucun fard l'inévi table banalité.

Souvent, je vois apparaître, venue du plus loin de mon passé, la silhouette menue d'vme petite fille.

Elle a des yeux de curiosité inquiète où, parfois, luit un ravissement bien vite dissimulé, des yeux pensifs d'enfant illuminée de rêves ; elle noue l'une à l'autre ses menottes oisives, ou elle berce une poupée en lui chuchotant des confidences interminables, tant de douces choses inventées, toujours nouvelles...; ou encore elle roule entre ses doigts une boucle de ses cheveux et chantonne une lente mélopée absurde et tendre :

« Oh ! comme je vous aime, mes cheveux... mes beaux cheveux à moi... vous êtes si doux, mes cheveux... »

Cette petite fille, c'est moi, à sept ans.

J'étais alors l'heureuse souveraine du royaume de mes songes, des songes variés, lumineux, splendides ; je vivais dans un état de béatitude permanente, ni triste, ni gaie, uniformément douce, heureuse d'imaginer, de temps à antre, une occupation nouvelle, avec

l'instinct prodigieusement inventif des enfants volontairement solitaire.'^.

Au cliàloaLi de mes parents, lété, je passais d'adorables heures tout au fond du parc, dans un coin velouté, ombreux, où je devenais une enfant perdue que 'des Bohémiens crépus, les oreilles cliquetantes de larges anneaux, allaient emporter... Souvent c'étaient des loups dont j'attendais la venue : lorsque j'arrivais à me convaincre, en dépit des rais de soleil filtrant à travers les branches, que minuit allait sonner et que je risquais de m'endormir pour toujours ensevelie dans la neige, riion bonheur, fuit de résignation terrifiée, atteignait son comble.

Parfois aussi je jouais au trésor. Oui, j'avais rlécouvert une cachette renfermant — certainement, elle les renfermait ! — d'immenses rifilesses déposées là par des bandits. Il me fallait mille ruses pour voler ces voleurs sans être assassinée par eux...

L'enfant perdue et le trésor trouvé, on me l'a dit depuis, sont des jeux de tradition, mais je les avais inventés toute seule, comme Pascal la Géométrie ; je les renouvelais sans cesse à coups d'épisodes variés. Souvent, pour me dé-

lasser de ces amusements terribles, je devenais fée. Pour cela, il importait surtout de dénouer mon jupon et de l'épingler au bas de ma robe ; cette rallonge ayant conféré à mon costume la solennité indispensable, il me suffisait alors de parsemer de fleurettes et de brindilles mes cheveux flottants et enfin de tenir à la main une baguette, magique naturellement. Ces apprêts achevés, je détenais tous les pouvoirs.

Ma formule d'incantation était bien simple... Je disais par exemple aux petites pierres d'une allée : « Tu crois que tu es du caillou ? Je veux, tu seras du gazon ! » Je me recueillais un instant, je braquais impérieusement ma baguette sur le sol et prononçais : « Je veux ! » Aussitôt le gravier devenait herbe fine et je marchais avec précaution sur les courts brins touffus.

Ah ! que n'ai-je gardé cette enfantine foi en mon autorité d'enchanteresse ! Petite créatrice innocente, cfue tu étais heureuse !

Mes parents ne s'inquiétaient pas de mes continuelles rêveries ; ils les ignoraient : je les ' voyais à peine ; très mondains, accablés d'invitations, leur emploi du temps ne laissait que peu de place à la vie familiale. Je n'en souffrais pas.

Je crois, du reste, que les romanciers exagèrent singulièrement les désolations qu'ils attribuent aux enfants non choyés ; ces petits n'éprouvent pas l'irrésistible besoin d'être aimés, mais d'aimer, plutôt.

Ma mère, qui était Anglaise, répétait avec une conviction tranquille : « Oh ! les enfants, ça s'élève tout seul ! »

Papa, lui, ne s'était jamais soucié de ses devoirs de père ; je le revois : grand, svelte, élégant, baisant avec grâce la main des femmes, l'air dédaigneux et caressant, — un homme exquis.

Mon frère René m'aimait tendrement ; mes fugitives tristesses l'affolaient ; dès qu'il me voyait trop pensive à son gré, errer toute seule, bras ballants, les yeux à terre, il accourait vers moi, me prenait la main et me disait : « Regarde-moi, je vais faire les professeurs ! » Ah ! le beau jeu que c'était ! René, pour donner l'essor à mes rires, imitait ses maîtres, leurs gestes, leurs tics ; et moi, toute égayée, j'attendais avec impatience que le tour vînt de celui qui m'amusait le plus : M. Muller, un Bavarois. Pour contrefaire ce gros pétras, il fallait que René mît deux petits cailloux entre sa lèvre sûpé-

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rieure et sa gencive, puis qu'il disposât sa lèvre inférieure en bénitier, et enfin qu'il louchât de toutes ses forces en écarquillant les yeux. Alors, il poussait son ventre en avant et la ressemblance était, affirmait-il, parfaite. Je ne demandais qu'à le croire.

Ma sœur Blanche ne faisait guère attention à moi, car elle avait six ans de plus que moi, d'où une insupportable supériorité ; elle ne prenait pas ses leçons en même temps que moi, naturellement, car je n'étais qu'un bébé, comparée à cette savante I Tout de même, je lui demandais quelquefois de jouer avec elle ; toujours elle acquiesçait, mais avec la condescendance d'un fort joueur d'échecs à qui l'on propose de faire un rams. Elle gardait des airs détachés qui m'étaient bien pénibles. Par exemple : les parties de ballon me plaisaient beaucoup ; je réussissais même des séries iriagnifiqijes ! '(petit tourbillon, grand tourbillon et tout). Eh ! bien, quand je manquais, au lieu de me dire : « Tu as perdu, c'est à moi », Blanche feignait de ne pas s'en apercevoir et me laissait continuer, moi, petite ! Alors, cruellement humiliée, je murmurais : « ^e ne joue plus. » Ma sœur, aussitôt, s'exclamait : « Quel mau-

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vais caractère ! Elle a ses lubies 1 » (Je supportais mal ce mot : lubies qui symbolisait à mon entendement tous mes chagrins d'enfant.)

Quelquefois je venais, dolente, chercher René et lui dire d'une voix suppliante :

— Fais-moi rire, j"ai mes lubies !

Lorsque les grimaces du Bavarois MuUer, banalisées par l'usage, m'amusèrent moins, René s'occupa de ma vie intellectuelle. Il me fit lire Michel Strogoff et surtout le Tour du inonde en 80 jours, dont certains passages, sans cesse relus, m'enthousiasmèrent. Ah 1 ce train de San Francisco, attaqué par le%^ioux ! Ah ! cette pauvre Mrs. Aouda que des Hindous eussent brûlée vive (les méchants !) sans l'arrivée providentielle de Philéas Fogg intrépide et vainqueur. Ah ! surtout, les savanes 1 (Comme ce sera délicieux, maintenant : « Tu crois que tu es un petit coin de parc ? Je veux que tu sois la savane »).

Peu de temps après mon initiation à Jules Verne, un jour que, précisément, je jouais à la fée, je vis venir vers moi miss Florence Smith, miss « Flossie » comme je l'appelais. Je ne lui sus aucun gré de sa venue, elle me dérangeait ; mais, pour utiliser sa présence et

aussi pour la punir, je m'approchai d'elle, majestueuse, dans mon costume de fée, je la touchai de ma baguette et prononçai : « Tu crois que tu es Miss Flossie ? Si je veux, tu seras Mrs. Aouda ! »

J'assemblai pendant trois secondes tous mes philtres épars et j'achevai : « Je veux I » Son éclat de rire troubla ma gravité de magicienne. Je ris moi-même de bon cœur, mais miss Flossie remit les choses au point en déclarant qu'il n'était pas convenable de changer de place le petit jupon. Elle me rajusta aussitôt, puis, le dommage réparé, repartit à rire.

Elle m'aimait bien. Je crois que ma trop vive intelligence de gamine précoce l'ahurissait un peu et je la dominais absolument. Pourtant, si mon despotisme enfantin se donnait libre cours, je prenais bien garde de ne point peiner miss Flossie à laquelle je vouais une affection composée de solides éléments. D'abord, la conviction de mon empire sur elle, ensuite la gratitude toujours renouvelée que m'inspirait son indulgence ; enfin, l'espoir qui me venait de trouver toujours en elle, non point un mentor haïssable, mais une admiratrice en qui je pourrais trouver des complicités utiles.

Bien entendu, je ne formulais pas les raisons de mon attachement, mais la malice ingénument sournoise des petites filles est coutumière de ces calculs-là... La plus innocente agnelle cultive avec délices, au fond de sa pensée, un jardinet mystérieux.

Je venais d'atteindre ma huitième année quand je devins amoureuse, amoureuse de Roland Windermore, un ami de maman, un bel Anglais de l'Ambassade, grand, brun, imberbe ; je ne pouvais regarder ses yeux sans trembler d'une joie inconnue ; j'admirais ses mains extrêmement souples, dont les doigts longs et fins me troublaient comme autant de petites personnes.

Je le voyais souvent, chaque fois que maman recevait ses intimes dans l'atelier où elle s'amusait à modeler. Admise à ces five o' clock, j'y arrivais parée, comme prête à poser pour un peintre, mes cheveux en boucles sur les épaules, la tête penchée de côté, toute émue parce que j'allais « Le » voir. Ordinairement, sans doute pour flatter ma mère, ses amis me faisaient une ovation : « Qu'elle est charmante ! Un petit Greuze ! Et dire qu'elle ne le fait pas exprès !... «

J'étais plus intimidée que ravie de ces louanges, et surtout je ne souhaitais rien d'autre que son shake-hand à Lui, qui, très calme, se contentait de me dire en me tendant la main comme à une grande personne : « How do you do, young lady ? »

Ce sont les seuls mots qu'il m'ait adressés jamais. Je ne désirais pas qu'il parlât davantage. Il me suffisait de savoir qu'il existait et que je le re verrais...

Ah ! que n'aurais-je fait pour lui ? S'il l'avait souhaité, je lui aurais donné toutes mes poupées, même « Si Belle » la mieux chérie, je me serais dépouillée de mes plus jolies robes et j'en aurais fait un tapis éclatant pour qu'il marchât dessus... Ma bague bien-aimée, ma première bague en or, cadeau de mon père, je la lui aurais tendue dans le creux de ma main pour qu'il s'en emparât si elle lui avait plu... Gomme je l'aimiais !

Un jour que j'étais entrée sans bruit à l'atelier, je le vis qui, tout seul, attendait, lisant une revue. Il ne m'entendit pas venir. Je m'adossai sans rien dire contre la porte recouverte d'une tapisserie et, silencieusement, je contemplai le profil de Roland Windermore.

Le jour tombant cle la verrière éclairait ses cheveux, y posait des reflets, illuminait sa tempe, fardait sa joue, intensifiait la blancheur de son teint.

Je regardai ses mains et je les adorai : l'une tenait la brochure, les doigts allongés, l'index écarté, beau comme un lévrier blanc couché ; l'autre tapotait sur une table, le petit doigt levé, gracieux, où brillait un rubis.

Toute petite, appuyant à la porte mes épaule.^ et ma tête je continuais, extasiée à le regarder... ma tête faisait un lent mouvement de cauche à droite, doux et continu... mes cheveux flottants s'accrochaient peu à peu aux l'udes paillettes d"or de la portière et soudain je poussai un léger cri. Aussitôt Roland, levant les yeux vers moi, eut une. légère exclamation de surprise et comprenant à mon geste que je cherchais à libérer ma toison, il s'élança et, de >es douces mains adroites, délivra les mèches i-etenues. A cet instant maman rentra et Rohuid ne s'occupa plus que d'elle.

J'en profitai pour me sauver, emportant ce trésor, le souvenir de mon aventure magnifique, le souvenir des minutes inoubliables où

Roland touchait mes cheveux, frôlait des doigts ma nuque et lissait mes boucles.

Le soir, dans mon petit lit, je songeais éperdument à lui, je faisais des projets d'avenir. Je me disais : « Roland a A'ingt-quatre ans, un jour j'en aurai seize, alors il m'épousera, puisque je l'aime et je serai heureuse, oh ! mon Dieu, si heureuse î «

Et pourtant, c'est de cet adoré que devait me venir mon premier chagrin d'amour.

Une après-midi, je montai, le cœur battant, à l'atelier ; je savais qu'il serait là, je savais qu'en me voyant il viendrait vers moi, dirait : « How do y ou do, young lady ? )> et que je regarderais ses doigts pendant qu'il serrerait ma menotte. Quand j'arrivai il bavardait à l'oreille de maman, avec la même expression de visage que lorsqu'il chantait en sa compagnie des duos d'opéra... Maman riait, jolie, toute rose... Roland se retourna brusquement vers moi et, com.me je m'approchais de lui. il me saisit sous les bras, m'éleva jusqu'à sa bouche et m'embrassa bien fort sur les deux joues... Mon Dieu que j'ai eu de la peine !... Depuis, j'ai lu des auteurs (souvent mal informés) qui expliquent la colère et l'indignation des femmes vie-

lées... Je crois que c'est cela aussi que j'éprouvai alors, avec surtout, une amère tristesse. J'aurais voulu le mordre et le griffer, mais mon désespoir annihilait toute révolte. Lorsque Windermore eût replacé mes petits pieds sur le tapis, je n'étais plus qu'une enfant malheureuse, lésée dans son espoir, à jamais dépossédée de son rêve...

Etre soulevée de terre, embrassée comme un baby, par celui que j'aimais, que j'aimais tant !

Il ne vit pas mes larmes, mais, le soir, quand je fus couchée et miss Flossie endormie, que ce fut bon de sangloter enfin, longuement, désespérément ! Je pleurai sur l'odieuse incompréhension des hommes, sur leur brutalité tueuse de songes...

Je m'endormis enfin. Au réveil je sentis que mon grand amour était mort.

Le môme jour je revis Roland, sa présence me fut indifférente. Ma petite âme s'était reprise ; il n'existait plus pour mon cœur d'enfant blessée, fermé à jamais.

Il partit quelques jours après et .son départ ne me causa ni joie, ni peine. Plutôt, je sentais confiisémont une douceur s'insinuer en moi, jo

goûtais une délivrance à ne plus me sentir sous un charme d'amour, comme si je com.prenni? que JY'tairi lr()[» pelito encore puur subir sa ivdoutable et délicieuse tyrannie.

Je redevenais maîtresse de mes rêves.

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