‹ Ginette la rêveuseChapitre 7 sur 29 · LE NOYER ET ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

LE NOYER ET ALFRED DE MUSSET

A Paris, les jours passaient pour moi comme ouatés d'une délassante torpeur dont la monotonie ne manquait pas d'un certain charm e vague.

J'appréciais, chaque matin, l'heure du petit déjeuner, présidé par miss Flossie, gourmande comme moi et qui nous laissait le temps de beurrer nos tartines « dans tous les trous ».

Immédiatement après, venaient deux heures d'études, sans aucune saveur. Mon institutrice se montrait, je l'ai dit, indulgente et douce, mais enfin, pendant les cours, il se glissait toujours entre elle et moi de petits désaccords, sous les plus insignifiants prétextes : quelques

fautes dans une dictée ou le fantaisiste total d'une multiplication...

Je ne me sentais aucun goût pour ces frivolités.

L'Histoire de France (les dates exécrées mises à part) me semblait, seule, digne de quelque attention. Encore y trouvais-je bien des longueurs !

Tant bien que mal, la leçon finissait et c'était, après une petite toilette supplémentaire, le repas de midi, un repas officiel, ennuyeux, où il fallait se bien tenir et répondre des choses sensées aux questions les plus bêtes des grandes personnes.

Enfin, l'après-midi, je n'appartenais qu'à moi, miss Flossie retenue par les cours « supérieurs » de ma sœur Blanche. (Je ne pensais jamais à l'épouvantable supériorité des cours sans un frisson anticipé.)

Je passais des heures délicieuses au deuxième étage de l'hôtel, dans une grande pièce où tout un panneau de mur était occupé par une large et profonde armoire qui contenait les anciennes robes de maman, les jupons, les manteaux dont elle ne voulait plus. Les portes à glaces de cotte armoire roulaient sur des rainures, et je

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me rappelle que, les glissières étant rouillées, un bruit impressionnant retentissait, quand je les ouvrais petit à petit, avec une précaution sournoise.

D'abord, humant le parfum qui s'exhalait de tous ces vêtements de femme, j'étais vaincue par une griserie très douce, puis je touchais les étoffes, je les caressais de mes petits doigts vite énervés au contact des soyeux chiffons ; enfin je décrochais quelqu'une de ces merveilles et je l'ajustais sur moi, adroitement. Je chérissais surtout un court manteau de velours rubis, aux petites manches ballonnées, qui faisait à mon minois et à mon corps de neuf ans la plus somptueuse et baroque parure. Je me regardais alors dans une des glaces, je me jugeais, je m'appréciais et je rêvais intensément du jour, qui viendrait bientôt, où je serais grande et oii j'aurais à moi « des milliers » de belles robes. Je me souviens que j'essayais de calculer mentalement combien il me faudrait de toilettes ,par an ; à raison de trois par jour, j'obtenais des chiffres fabuleux qui m'enchantaient. Ah ! si miss Flossi^ avait su me proposer de si intéressantes données de problèmes I

Parfois je conviais « Si Belle », la poupée

chérie entre toutes, à venir me contempler. Je l'installais assise, pied de-ci, pied de-là, sur un vieux fauteuil et je paradais devant elle en étalant d'éblouissantes robes à traînes.

C'est ainsi que je pris conscience de ma joliesse d'enfant. Pendant quelque temps, je fis des mines devant tous les miroirs, espérant bien devenir un miracle de beauté afin qu'un grand roi m'épousât, séduit par mon incomparable charme, comme cela se passe dans les contes de Perrault.

Cette période dura peu. Le printemps venu, nous repartîmes tous pour le château et j'oubliai vite mes récentes coquetteries.

Le lendemain de notre arrivée, je descendis de tna chambre sans éveiller miss Flossie et j'allai dans le parc. J'avais hâte de courir dans les allées, je m'apprêtais à appeler les chiens pour gambader avec eux ; mais, soudain, je m'arrêtai : ce beau matin de fin de mai m'alanguissait d'un trouble imprévu, je ressentais un étourdissement d'aise, toute éblouie de bienêtre, grisée par le parfum sucré des tilleuls, si fort que je pensais presque défaillir. Que se passait-il donc ? Je me vois encore cherchant autour de moi ce qui pouvait m'accabler ainsi

de ravissement ; je n'aperçus que ce que mes yeux connaissaient bien de ' ce coin de parc : massifs d'arbousiers verts, aux rameaux rouge sombre, aux fleurs en grelots roses, un plant de jeunes charmes, un bosquet où s'agrippait, tenace, un odorant chèvrefeuille, un svelte accacia aux grappes blanches, une large coulée, par terre, de lierre rampant et des arbres, des arbres...

Rien n'était changé ; mais pour la première fois je communiais avec la Nature, autant que cette phrase peut servir pour exprimer l'état d'âme d'une petite fille au printemps.

A cette époque je relisais avec ferveur, avec dévotion, une page que je sus bientôt par cœur, page rencontrée dans je ne sais quelle revue et intitulée : « A la manière de Colette. » Je ne me lassais pas de cet ingénieux pastiche l'un style dont, bien entendu, je ne sentais pas encore l'artifice, délicieusement bercée par la musique des mots. Cette réplique de Germaine Beaumont, supérieure à l'original, combien je l'aimais !

« .l'ai couru tout le jour sur les collines et. vois, je transporte ce soir ces fleurs gelées, ces

baies râpeuses que l'on trouve ici le long des chemins.

« Regarde cette feuille translucide, glacée de rose, éclaboussée de noires meurtrissures, le vent l'a suspendue à mes cheveux comme je fuyais enivrée de solitude et d'air bourdonnant.

« Un instant elle a frémi contre ma tempe et ce fut si doux que je me suis arrêtée. Alors elle est tombée dans ma main et je l'ai prise pour une aile déchirée de papillon. Touche-la, vois comme elle est soyeuse ; elle exhale un faible parfum d'herbe mouillée, de grésil et de champignon.

ce Elle connaît les secrets de l'automne et de la forêt et c'est peut-être un faune embusqué qui l'a jetée sur ma route.

<( Et cette baie, petite outre de cuir orange, gonflée de pépins d'argent, quel usurier parmî les elfes l'a laissée choir à mes pieds ? Un peu de brouillard s'évapore à ses flancs étroits et lisses que la nuit a caressés.

« Donne tes mains ; voici maintenant un rameau de prunellier gonflé de fruits bleus et noirs, une cosse de genêts sonnante et sèche comme une aile de grillon, et cette fleur char-

mante que je ne connais pas et qui ressemble aux clochettes de Montigny... »

A cette époque il y eut entre la Nature et moi une parfaite intimité, je m'identifiais à Elle, si complètement, qu'il me semblait comprendre le langage des arbres, des plantes, du moindre brin d'herbe.

Lorsque, pendant les sécheresses de juin, une ondée venait rafraîchir la terre fendillée, j'en éprouvais une joie personnelle, douce et recueillie.

Les arbres m'inspiraient parfois une grande pitié, si las qu'ils devaient être de « faire le vent » ; car je restais persuadée que le vent était la voix des arbres et que ses plaintes, ses appels, ses murmures ou ses rugissements n'étaient que les modulations de cette voix puissante, tendre ou terrible.

Ma préférence la plus ardente allait à un vieux noyer, bien plus ancien que les autres arbres. Un jour les grandes personnes parlèrent de lui devant moi. Maman disait :

— Cet arbre a environ cent cinquante ans, il cM né, paraît-il, pendant la guerre de la Succes- '^ion d'Autriche, c'est amusant d'y songer.

— Mais alors, repartit quelqu'un, il est con-

temporain de grands événements ; il a survécu h la Révolution, à l'Empire, à la Restauration. Que peut-il penser de la troisième République ?

Qn se mit à rire ; je ne compris pas pourquoi.

Les opinions politiques de mon noyer me laissaient tout à fait indifférente. Nous avions ensemble de longues conversations, mais je ne l'interrogeais pas sur le gouvernement du jour, je lui posais des questions qui m'intéressaient bien davantage... Et comme, interprétant le bruissement de ses feuilles, j'entendais bien ce qu'il me disait ! Comme je lui savais gré de bien vouloir s'entretenir avec moi ! Je caressais lentement l'écorce grise de son tronc, car il ne m'évinçait pas, lui, comme les grandes personnes : « Tu questionnes trop, Ginette ». Au contraire, sa grande voix mélodieuse était toujours prête à toutes les réponses.

Un petit être sensible et qui a le cœur vide transforme vite en amour ses plus puériles inclinations ; j'en vins à aimer le vieil arbre, passionnément.

Lorsque j'allais au parc je ne souhaitais plus que sa présence ; je courais à lui, je posais ma

joue contre lui et je lui confiais mes joies, mes ignorances, mes curiosités et mes chagrins.

Cependant, ma conscience de petite fille bien élevée se tourmentait ; la violence de mon sentiment pour le beau noyer commençait à m'inquiéter, je me sentais confusément en défaut.

A cette époque, proche de ma première communion, je me confessais assez fréquemment à un vieux prêtre bienveillant et doux, presque ^'ourd.

— Mon père, lui dis-je un jour, agenouillée dans le confessionnal, mon père, je dois être en état de péché mortel.

— Que dites-vous là, mon enfant?

— Oui, mon père, parce que je vous ai cach'é qtîelque chose de très gra^e !

— Qu'est-ce que c'est, mon enfant ? interrogea-t-il, avec bonté.

Alors, volubile, troublée, bredouillante, je lui racontai mon secret, je lui avouai ma passion.

— Que dites-vous? Parlez moins vite, Seigneur ! Vous aimez un noyé ?

— Oui, mon père !

Le brave homme suffoqué prit son mouchoir, épongea son front qu'il marqua de tabac à pri-

ser, secoua ses mains en l'air, sans doute pour chasser des maléfices, puis il s'enquit :

— Voyons, voyons ! Où l'avez-vous vu, ce noyé ? Dans l'eau ?

— Mais non, mon père ! Je l'ai vu dans la terre, naturellement.

Le malentendu s'aggravait :

— Dans la terre ?

— Oh ! bien sûr, mon père : un noyer n'est pas une plante aquatique, voyons !

— Ah ! mon Dieu ! Vous parlez d'un noyer, d'un arbre ?

— Oui, mon père.

Le bon vieux prêtre me crut folle, probablement ; néanmoins il me sermonna, parla sévèrement d'imaginatipn débridée, et à t^t hasard me fit promettre d'abandonner mon arbre, de ne plus aller le voir. Je le lui promis, sincère, un peu terrorisée.

La nuit qui suivit cette confession impressionnante, un orage éclata, un orage épouvantable qui fondit sur le parc, balaya plantes et charmilles et faucha, tua mon beau noyer. Au matin, quand j'appris ce massacre, j'étais encore couchée. La femme de chambre, en venant m'éveiller, m'annonça sans ménage-

ments : « Ah ! mademoiselle, il en a fait un orage cette nuit ! Tout est dévasté, on ne s'y reconnaît plus. Et le vieux noyer qui est abattu ! »

Ce fut abominable pour mon petit cœur ; car je ne doutai pas un instant que mon arbre chéri n'eût été tué par ma faute. N'avais-je pas renoncé à lui, promis de ne plus l'aimer? Ma trahison, certainement, venait de lui porter malheur !

Accablée de douleur, je pleurai beaucoup. Puis au bout de quelques jours, mon chagrin calmé, je me mis à réfléchir et conclus ceci : « J'ai aimé Roland, et j'ai souffert ; j'ai aimé mon arbre et j'ai souffert ; ça fait trop mal de souffrir, donc je n'aimerai plus jamais. »

Malgré cette sage résolution, quelques semaines plus tard, je devins amoureuse d'Alfred de Musset.

Un jour à table, on avait parlé des « Nuits » et de « Fortunio » ; quelqu'un dit, qui, manifestement, aimait les phrases toutes faites :

— Musset? Un tendre, qui a beaucoup souffert !

Maman répondit une autre banalité :

— C'est un romantique exquis !

Ces mots insuffisants me suffirent ! « Il a souffert aussi, Lui I pensai- je ; de plus, c'est un romantique ; donc, il écrit des romans ! » Et je me rappelai la phrase de miss Flossie, un jour qu'elle m'avait pris des mains un livre à couverture jaune.

— Il est mauve que vous lisez ceci ; c'est un impropre roman.

Je me promis aussitôt de lire Musset, par tous les moyens.

Ce fut facile, les meubles de la bibliothèque n'étant pas fermés ; avec un peu de ruse je pus emporter dans ma chambre et cacher les tomes d'Alfred de Musset. Je fus un peu déconcertée de ne trouver que des romans en vers, mais je me dis : « C'est bien plus beau. »

Le soir même, dans mon lit, j'ouvris un des volumes ; à la première page se trouvait le portrait de l'auteur ; je le contemplai longuement et j'aimai tout de lui : les cheveux rejetés en arrière, le large front, la bouche mélancolique, j'aimai jusqu'à la façon dont il était cravaté. Les yeux rêveurs de Musset semblaient me regarder, je sentis monter en moi le traditionnel « grand flot de tendresse ». Et je soupirai : fc Oh ! je l'aime, ce M. Musset ! Comme je

l'aime I » Puis, dans sa biographie imprimée en tête du livre, je lus ceci :

« Né en 1810, mort en 1857. » Je répétai : Mort en 1857 ! Alors, il est mort ? Oh ! quel malheur, je l'aimais tant ! » Et je serrai contre moi le livre et l'image. Le livre était broché ; cela me choqua, je résolus de faire relier les oeuvres admirables (je n'avais pas lu une ligne de lui), les œuvres admirables de « mon » écrivain, de les faire relier en soie, en velours, en or, magnifiquement. On me donnait alors cinq francs par semaine pour mes menus frais, je calculai âprement : combien de semaines, pour avoir les vingt-cinq francs (?) que coûte une riche reliure ? (Décidément l'arithmétique tient toujours une place importante dans la vie des femmes !)

Mort en 1857 ! Oui, il était mort, bien mort ! Je détachai la page du portrait et la mis sur mon cœur pour dormir. Je doute qu'il existe beaucoup d'hommes ayant passé une nuit sur un cœur plus fervent d'amoureuse.

Hélas I Je ne tardai pas à me détacher peu à peu de mon cher romantique. Qui donc a dit : « On ne se console pas, mais on oublie. » C'est trop vrai : je ne me consolai pas de la mort

d'Alfred de Musset, mais j'oubliai qu'il avait vécu.

Et ma passion pour lui fut remplacée par celle que m'inspira mon père, sans jamais s'en douter.

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