MON PERE ET MON PONEY
Mon père, je l'ai dit, s'occupait fort peu de ses enfants, toujours dehors, en perpétuelle parade mondaine.
J'entendais souvent parler de lui, surtout par les amies de maman ; elles se répandaient sur son compte en compliments plus que flatteurs avec une sorte de roucoulement charmé, une admiration presque tendre : j'appris ainsi que mon père était un sportsraan apprécié, beau danseur, un causeur recherché, inimitable joueur de banjo, remarquable escrimeur et incomparable de chic discret, d'élégance simple... à la Bnimmel.
Moi, qui voyais rarement ce séduisant papa, j'étais, sans le dire, très fière de lui.
Peu après ma rupture avec M. de Musset, je me trouvais un matin sur le perron, flattant un des chiens, lorsque je vis arriver mon père, en habit de cheval ; il se gantait, un stick sous le bras. Sans bouger, je le regardais ; j'admirais le net dessin de son visage, ses cils baissés, beaux comme ceux d'une femme... J'aurais voulu le contempler des heures, mais il me vit, toute menue, assise sur une marche, des boucles sur les yeux, mes petits pieds gantés de chevreau blanc, les jambes repliées, genoux nus, sous les broderies de ma robe.
Ses yeux rencontrèrent les miens levés sur lui, il se pencha vers moi, cordial, affectueusement empressé et me dit :
— Comme te voilà sage et gentille, ma Ginette ! Voudrais-tu pas un petit poney pour monter avec moi, le matin ?
Ce disant, il relevait mes boucles pour dégager mon front ; j'avais tout près du mien son beau visage impressionnant ; ses yeux câlins guettaient ma joie et je baissai les paupières, incapable de supporter la douceur de son regard bleu. Chance exceptionnelle, cet être admiré de
tous s'occupait de moi ! Le cœur frémissant, jo lui vouais une reconnaissance inouïe d'avoir penché vers moi son grand corps souple, je trouvais surnaturelle la joie ressentie et je la savourais, muette, avec intensité.
Mon père insista, tendrement ironique :
— Tu ne veux pas un petit poney ?
— Oh ! si, papa ! répondis-je poliment.
Il répliqua, gentil, en s'éloignant : « Je m'en occuperai », et se mit en selle. Je trouvais à chacun de ses mouvements une grâce inexprimable. Debout, je le regardais toujours ; il retint un peu son cheval, se retourna vers moi, le buste cambré, et me sourit, comme il savait sourire, merveilleusement. Puis il partit. Je lui envoyai aussitôt un grand baiser qu'il ne vit pas et, restée seule, je pensai, ardemment : " Que mon papa est donc beau ! Personne n'est si beau que papa !... Comme ça m'a fait doux quand il a souri... » Et j'aimai soudainement mon père, plus que tout, je l'aimai d'une fiévreuse passion, inconcevable et ignorée... Je l'aimai... Pardi, je l'aimai d'amour, en toute ingénuité.
Des jours passèrent. Mon amour sans but, sans limites, comme sans désirs, se suffisait à
lui-même. J'essayai seulement de voir papa plus souvent et dès que je l'apercevais de loin je le contemplais sans m'approcher ; cette vision, si brève fût-elle, m'illuminait d'une joie définitive.
Il m'arrivait alors de monter dans ma chambre, de prendre sur la cheminée une photo de lui et de caresser doucement ma joue sur l'image en pensant tout haut :
« Je t'aime, toi,' si tu savais ! »
Je n'avais jamais chéri papa en tant que père ; mon adoration s'élançait, ardente, point du tout filiale, vers cet homme très beau, dont la voix, le regard, le sourire et le geste m'ensorcelaient. J'étais infiniment pure et infiniment amoureuse.
Des invités étant venus passer quelques' jours chez mes parents, il y eut au château une soirée. J'y fus admise, grâce à mon père que j'avais fait circonvenir à ce sujet par miss Flossie.
Vers minuit, je nie trouvai lasse et maman, s'en apercevant par hasard, m'intima l'ordre de m'aller coucher. Je désobéis et préférai me retirer dans un petit boudoir obscur qui servait ce soir-là de passage entre le salon et le vesti-
bule du rez-de-chaussée. Là, je me blottis dans une bergère. FJientOt, la silhouette de mon pèrti se profda dans la baie do la porte ; il entra sans me voir dans la pièce où je me trouvais; il semblait attendre quelqu'un. Peu après entra une belle dame décolletée que je reconnus à peine. Elle vit mon père, se mit à rire et, tendant sa main nue, dont je ne savais ce qui m'éblouissait le plus, des ongles ou des bagues, lui dit avec une jolie accentuation anglaise.
— Bonsoâr, cher, je vais dormir.
Mon père, alors, se penchant, saisit la main offerte et la baisa. Je vis sa moustache frôler dévotement le poignet, puis le bras, lentement, jusqu'à l'épaule... A ce moment la dame se dégagea, répéta « bonsoâr » et disparut.
Moi, je souffrais atrocement, déchirée de jalou.sie. Si j'avais su comment assassiner tout de suite (et sans que personne pût me soupçonner), cette horrible belle dame, je l'aurais tuée sur l'heure ! Quant à mon père je l'aimais davantage encore et je n'imaginais rien de plus souhaitable au monde qu'un baiser de lui sur la main, sur le bras, comme à la dame. Quelques minutes après je rentrai, furtive, au salon où se trouvait de nouveau mon père. J'attendis
34 ge«:tte la rê\t;use
l'instant propice et quand je le vis, pensif, debout derrière un paravent, je vins à lui, je tendis ma menotte levée et j'articulai, en imitant la prononciation de la dame : « Bonsoàr, je vais dormir. »
Il tressaillit un peu et me regarda. J'étais dressée, jarrets tendus pour me hausser vers lui, vers lui si grand, si beau et si redoutable de tout le bonheur que j'attendais de lui ! S'il m'avait embrassé la main à ce moment-là comme je le désirais, si j'avais senti ses lèvres sur mon bras, je crois que je serais morte de trop de joie, morte d'amour comblé. Mais il effleura seulement des siens mes doigts ofïerts et me dit : ^
— Oui, va dormir, Ginette, il est déjà bien tard pour toi.
Quelques jours après, pour l'anniversaire de mes onze ans, je reçus mon petit poney, mais ce ne fut pas mon père qui m'apprit à monter. Il était parti pour l'Ecosse avec une bande d'amis anglais. La belle dame et son mari partirent avec eux.
Ce départ me laissa d'abord consternée, sans plus aucune raison de vivre. Mais la souffrance secoua mon habituelle inertie, et je pensai vite
à m'évader, à fuir sur mon cheval pour rejoindre mon père.
Je savais à peine me mettre en selle, mais ce détail ne m'arrêta pas un instant, car j'avais décidé que je deviendrais, par mes propres moyens et en quelques minutes, une écuyère consommée.
Puisque je ne pouvais pas vivre loin de mon père chéri, je partirais le retrouver... Je franchirais, sur ma fidèle et puissante monture (« Adèle et puissante » s'irtiposait), je franchirais tous les obstacles ; je gravirais les montagnes, je passerais les rivières et j'arriverais 'ci haletante »... Mon coursier dévoué tomberait mort, aux pieds de mon père. Et mon père me tendrait les bras...
Voilà. Dès demain je fuirais.
La journée s'écoula en préparatifs. Je cassai ma tirelire (32 fr. 50). Je fermai le verrou de i armoire aux poupées. Sur un petit écriteau de carton blanc, j'écrivis, en grosse ronde : « Je pars rejoindre mon papa bien-aimé. J'emmène • labri, mon vaillant coursier ».
Puis je fourrai dans les poches de mon manteau de voyage tout le sucre — pour Cabri — >^\. pour moi, tout le chocolat que je pus trou-
ver. Je n'oubliai pas mon petit canif, car, n'estce pas, on peut avoir à se défendre. Je n'eus garde d'omettre une glace de poche, mon dé d'argent et une longue écharpe de soie blanche qui devait, de toute utilité, flotter gracieusement derrière moi, dès que je galoperais sur mon poney infatigable.
Je songeai alors qu'il serait bon d'aller l'informer de ma décision. Aux écuries, dans son box, je vis Cabri qui mâchait allègrement son avoine. Je lui laissai finir son repas, je le caressai et lui racontai mon plan. Il écouta gentiment, même il frotta sa tête contre moi et je l'embrassai. C'est alors que je résolus de faire avec lui une sorte de répétition générale.
Je le sortis de l'écurie ; ne voyant personne (les domestiques étaient à table), je l'emmenai vers une grande allée du parc, puis, montant sur un banc, je me mis en selle.
Le petit cheval, doux comme un grand chien, se conduisit d'abord très bien ; il partit au pas et je me redressais, très fière de ma belle tenue. Puis, tentée par plus de vitesse je me démenai, tirant sans précaution sur la bride. Sur ce, mon « vaillant coursier « se débarrassa de moi
sans aucun ménagement ; par bonheur je tombai sur une pelouse épaisse.
Je ne me fis point grand mal, mais la commotion, cependant fut assez forte ; lorsque je me relevai laissant Cabri folâtrer comme bon lui semblait, je montai dans ma chambre où la réaction se fit. Je sanglotai sur la méchanceté des êtres en général et des chevaux en particulier. Adieu, mon cher projet ! Ma fidèle monture n'était qu'un petit poney susceptible !
Je décidai d'écrire à mon père, puisque je ne pouvais m'enfuir pour le rejoindre. Oui, pensais-je, je lui expliquerai tout dans ma lettre, je lui dirai que je l'aime, que son départ a... a brisé ma vie... Il faut qu'il le sache, il le faut, alors il reviendra. Et je m'installai pour écrire.
Cette lettre n'est pas partie ; je l'ai toujours gardée, elle est sous mes yeux en ce moment. Son écriture d'enfant qui s'applique m'attendrit ; les majuscules s'élancent, fantaisistes ; mais les déliés et les pleins sont parfaits ; les mots, souvent terminés à la va-vite, indiquent le souci de laisser dans le vague un accord de participe douteux et les phrases jetées sans ordre, évoquent la fébrilité des doigts et de la pensée.
38 "^ IHNETTE T,Â" REVEUSE
Mon adoré papa,
Je viens de faire une chute de cheval avec Cabri, mais ne- t'inquiète pas, je ne me suis presque pas l'ait mal, rien qu'un peu à la tête, mais ça ne saigne pas. Seulement je ne peux plus partir te retrouver comme je voulais et je vais -mourir si tu ne reviens pas. Il y a trop longtemps que je t'aime, il y a au moine trois mois et tu sais, je t'aime, tu comprends, je t'aime comme si on aime son mari, tellement tu es beau, mon papa, et tu as des si jolis yeux et quand tu me parles, je ne sais pas ce que tu dis, parce que ta voix frissonne dans mon cœur.
Il faut que je te dise encore que j'étais là quand tu aK'embrassé le bras de la daine el que ça ni'a percé le. coeur, ensuite tu n'as pas voulu me faire comme à elle et de plus tu es parti avec elle, moi je ne peux plus le supporter, j'en mourrai de chagrin.
"Je voudrais passer ma vi€ dans tes bras et dormir avec toi tout le temps, toi tu m'enibrasse.rais c'ômme je t'aime. J'ai bien mal à la tête, mon papa chêrî, et mes joues me brûlent, c'est la faiite de mon accident de cheval et aussi parce que je t'aime trop.
Reviens vite, je t'en supplie.
. Ta petite fille qui fadore pour toujours..
Ginette.
V.-S. — Ramène cette dame si lu vfu:;, Jiiiais revîéris tot'it'dé'ëuit'é.' "' "'
Ne pouvant, faire partir cette lettre qu6 le lendemain, je la rangeai sitôt écrite dans mon sa-
chet à rubans, puis je m'allongeai sur mon lit : je souffrais, j'avais froid, mes pensées fourmillaient, imprécises...
Quand miss Flossie vint me chercher, elle trouva une fillette qui délirait, incendiée de fièvre.
Je fus très malade, d'une de ces maladies d'enfant, dont le petit cerveau surmené n'en peut plus, tout d'un coup.
Des semaines de lit, des mois de repos, puis le réveil progressif, la résurrection joyeuse, l'ivresse de se reprendre à vivre.
Dès le début de ma maladie, mon père était revenu. Il paraît que ma fièvre s'apaisant, lorsque je repris connaissance des êtres et des choses qui m'entouraient, il fut le seul que, pendant assez longtemps je ne reconnus pas. Un jour qu'il se penchait sur mon lit, je le regardai, je caressai son visage de mes mains, enfin je murmurai plaintivement :
— Oh ! mon papa ! Viens près de moi !
J'insistai avec une ardeur si douloureuse que pour ne pas contrarier sa petite fille malade, mon père dut s'étendre à mes côtés sur les couvertures. Je mis alors ma tête sur sa poitrine, froissant ma joue sur les boutons du gilet, sur
la chaîne de la montre, et je me mis à pleurer doucement, longtemps, gémissante d'un grand désir rassasié...
Plus jamais, après ce jour-là, je ne considérai mon père autrement qu'avec une tendresse purement filiale à laquelle succéda bientôt une cordiale indifférence.