‹ Gingolph l'abandonnéChapitre 2 sur 12 · Le texte, en patois, est le suivant · texte numérisé non relu

Le texte, en patois, est le suivant

Au guénel ! Par un p'ti treun ïj' vous vois benlà tous les deux "0 minfiez d'el tarte et du gatiaux O'Q'min donnez pon un p'ti morciau

16 GINGOLPII l'abandonne

Dans la pénonibro où ils travaillent, sur ÏAmbleteuse, ;\ torniincr rarnicmcnt du navire, plusieurs hommes se sont arrêtes. Un d'eux s'approche, traînant un bout ducàblo qu'il est occupé à lover, et il se tient les reins cambrés, les bras tombants, la tète levée du côté de l'enfant qui chante.

— N'y a pas ici de fillette à marier, Gingolph, ni belle, ni laide. Va, mon garçon, il n'en manque pas à la Beurrière... Tiens, prends tout de même.

Au bout de son bras tendu, il a mis une pièce de deux sous. Le petit remercie, etyoup ! et youp! et youp! il est déjà parti, chantonnant le long du quai, où les gros chalutiers se balancent, portés sur leau qui monte en ruban, le long du granit à pic, berçant les lourds navires de for. Il rit en nommant tout bas les bateaux, que d'autres veux ne distingueraient pas les uns des autres ; il ril

Au guénel. giiénel !

Et loup, et toup. et loup!

Laviv. vos oouolles

Et lo(Hioz vos l'ials.

Si vos llllos sont liclles

On les mariera ,

Si ol'sont poil belles

On les laiss'ra là !

Et le bon Dion pass'ra parla.

l dira qu'okleloia?

Ej keu! dos \iololtes

Pou ces p'iils illleltes

Ej'ju du violon

Pou ces ptits gart^ons.

AU GUEXEL ! GUENEl! 17

aussi de regarder sa betterave creusée et transparente où brûle la chandelle, et de recevoir en plein le vent mouillé qui entre par le chenal, avec la marée. Par la place des Victoires, il pénètre dans le quartier des marins. Des gamins comme lui quêtent par toute la ville. Les uns chantent « au guénel! », d'autres une chanson, d'autres tendent la main avec un petit sourire. 11 voit devant lui des étincelles qui montent la butte. Qu'importe? La Beurrière a bon cœur. Cette nuit-là, qui ne donnerait pas? Il veut parcourir les rues où il sait qu'il y a le plus de patrons de navires, la rue du Vivier, la rue de Boston, la rue du Mont-Saint- Adrien, la rue du Calvaire. Elles sont sales, mais bordées de maisons d'un seul étage, bien peintes. On voit des rideaux de mousseline derrière les vitres des fenêtres. Quelques-unes des fenêtres sont déjà éclairées, des ombres remuent derrière les rideaux blancs. Gingolpli chante son noël devant une porte verte. Il n'a pas osé sonner ; il ne sait pas qui habite là. Sa voix, qui va muer, a encore de jolies notes hautes, les notes angéliques qui émeuvent le cœur, et, avant qu'il ait achevé, quand il dit : « Je cueille des violettes pour ces p'tit's fillettes », un grand rectangle de lumière remplace tout à coup les panneaux de

18 GlNGOLl'lI l'aDANDONNE

bois de la porte qui a tourné sur ses gonds, et Gingolpli aperçoit devant lui, debout dans l'ouverture bien éclairée, une vieille femme, haute et sèche, qui a de grands yeux blancs et noirs, tout vifs du reflet des lampes. Elle est en cheveux, vêtue d'une robe courte.

— Qui es-tu, sacré mousse? Pas d'ici, en tout cas.

— Madame, je suis d'Equihen.

— Equihen, pays de tristes marins 1 dit une grosse voix dans la pièce d'où vient la clarté.

— Pas vrai! crie l'enfant. Mon père est mort à la mer I On navigue aussi bien que Boulogne !

La vieille femme se détourne du côté de la lampe.

— Taisez-vous, les hommes I Lui faites pas de la peine! C'est orphelin.

Le petit a descendu la première marche du perron sur laquelle il était monté, il a le visage gonflé de colère, et de larmes aussi, qu'il ne veut pas laisser couler ; il serre dans sa main son lanternon à l'écraser, et il va se détourner, — c'est bien la peine d'être venu de si loin chez ces riches de la Beurrière ! — lorsque la femme rentre rapidement dans la salle.

— Attends, mousse!

AU GUÉNEL î GUENEL ! 19

Des groupes montent la rue, derrière Gingolph, deux femmes regardent la porte ouverte de la matelote.

■ — Tiens 1 dit celle-ci en revenant, voilà pour te consoler.

Elle apporte, dans le creux de ses mains accolées, un morceau d'un gâteau qui est orné de dessins en sucre.

— C'est toi qui étrennes. Nous autres, on ne mangera notre part qu'après la messe de minuit.

La trouée lumineuse est maintenant bouchée. La porte a été poussée. Gingolph commence par manger son morceau de brioche; une passante lui donne un sou ; une autre lui demande : « Chante, je te donnerai deux sous. — J'peux pas, j'ai trop de gâteau dans la gueule. » Et il va, sa bougie remue au vent qui coule par-dessus les toits. Il entre dans l'estaminet de la veuve Charlemagne, où des marins, des jeunes, le font chanter, lui donnent à boire; chez une femme jeune, belle, qui le reçoit mal et qui lui dit : (( Tant qu'il est en mer, j'aime pas entendre chanter : f. .. le camp! » Gingolph continue son : <( Au guénel, guénel, » et ses « youp, youp »; les fenêtres d'une maison qui avait l'air toute morte se sont ouvertes, et un bras jeune et blanc

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a passé, et la main a fait un signe d'amitié, en laissant tomber trois sous qui roulent sur la pente plus de dix mètres, en sonnant. Car elle est rude à monter et aisée à descendre la rue du Calvaire de Boulogne !

Le petit grimpe jusqu'en haut, jusqu'à la place du Fort-Rouge, qui est un triangle vide, un promenoir pour les fils de marins, au faîte de la colline de Saint-Pierre, un peu avant l'église. Il est seul. Gingolph aspire le vent qui s'est salé à la longue, en glissant sur la mer, et c'est peutêtre la raison qui fait sauter l'enfant comme un cabri. Il s'est arrêté au beau milieu du plan désert pour compter les sous, — il en a vingt-sept, — que les femmes, les filles et les marins lui ont donnés. Les cloches de Saint-Pierre se sont mises à sonner. La nuit s'avance. Et pendant que les cloches sonnent, il continue sa quête. Il se dépêche, ne disant qu'un couplet, de-ci, de-là, rue d'Ambleteuse, rue de Strasbourg, et le voilà revenu au bout de la Tour d'Odre. Il pense à la mère qui veille sur les frères et sœurs endormis, et qui se demande : « Où est mon Gingolph? » Pour elle, la ville est plus terrible que la navigation. Et le petit, comme si la main qui berce encore, là-bas, l'attirait, se met à redescendre la

AU guékelI guénel! 21

rue (lu Calvaire. Il ne la suit pas jusqu'en bas, mais il prend, pour gagner les quais, une des rues qui dégringolent la butte, et oii logent des marins encore et surtout des pilotes. Aussi bien, dans la rue de Folkestone, il complétera sa quête, et il recommence, sa voix sonnant et carillonnant entre les murs tout proches, comme un battant dans la cage de la cloche. Un homme, à grand effort de jarrets, monte parla ruelle et passe près de Gingolph.

• — Dites, qui habite ici?

La maison, à l'angle de deux ruelles en pente raide, dressait son pignon noirci. Elle avait sa porte d'entrée sur la rue de Folkestone, mais ses fenêtres ouvraient trois sur cette même rue et trois sur le mince couloir qui la coupait. L'homme, interpellé, regarda ces murs moisis, mais un peu plus longs et un peu plus hauts que ceux des maisons voisines.

• — Ici? dit-il. On voit, mon gars, que tu n'es pas de Boulogne. C'est les Gayole.

— Ah?

Et le marin, comme s'il nommait un archiduc, ajouta :

— Des vert-de-gris, tu comprends? Après les Gournay Mon Sauveur, qui ne sont plus, les plus

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anciennes familles de la marine, c'est les Gayole et les Delpierre. Quoi donc que tu sais, si tu ne connais pas les vert-de-gris?

Gingolplî, la mine rose tout amusée, sous la gerbe de lumière qui tombait du bec de gaz, demanda encore :

■ — • Y a-t-il au moins une fille à marier, pour que je chante au guénel?

— A marier? non, elle n'a pas l'âge. Mais une fille qui promet, et qui ne manquera pas de galants, oui, il y en a une ici.

L'homme continua de monter. Le petit descendit un peu, se mit en face de la porte, d'où jaillissaient, par les fentes du haut et du bas, deux lames de lumière. A peine avait-il commencé sa chanson, qu'une voix lui répondit, de l'intérieur :

— Entre, mignon ! Mais entre donc! La porte est ouverte !

Elle riait, la voix dix fois plus chantante et pleine que celle de Gingolph. Il poussa la porte qui céda, en effet, et il vit, dans une salle peu éclairée, une toute jeune fille, élancée, vêtue de clair, les deux mains en arrière, appuyées à une table, et qui regardait entrer le Gai Noël. Lui, il s'avança tout droit vers elle, content d'approcher

AU guénel! guenel! 23

la jeunesse, et non pas intimidé, mais ébloui parce qu'elle ne ressemblait pas aux filles qu'il voyait tous les jours, celles d'Equihen ou du Portel. Gomme elle avait un mince visage long, des yeux noirs fendus, et des cheveux frisants, de la couleur des armoires cirées qu'il y avait chez le syndic d'Equihen, et le menton en pointe que la lampe éclairait en dessous et rendait blanc comme une coquille de palourde, il l'admirait. Elle avait un air de se moquer et d'inviter tout ensemble. Gingolph était plus petit qu'elle.

— Je sais votre nom, dit le mousse, qui tenait devant elle son manchon de betterave où la bougie avait cessé de brûler. Vous vous appelez Gayole I

— Tout le monde le sait. Qui ne connaît pas les Gayole?

Elle semblait une fille de prince au fils de la mère Lobez.

• — Moi, je suis Gingolph, d'Equihen, mousse de la Reine-Marie.

— Que pèches-tu?

— Je pèche aux cordes.

— Alors tu es venu quêter? Tu me prends pour une lîlle à marier, mon petit Gmgolph?

— Je ne crois pas ; mais si vous vouliez...

24 GIXGOLPFI l'abandonné

— ■ Quoi donc?

— Je crois que vous trouveriez...

— Est-il amusant? Vous entendez, père?

Alors, Gingolph s'aperçut qu'ils n'étaient pas

seuls, et que, devant la cheminée, loin de lalampe, il y avait deux ombres. L'une épaisse, ramassée sur elle-même, se détourna, — et Gingolph vit un gros visage tanné, cuit et recuit, et une main qui tenait une pipe allumée; — ■ l'autre ombre, qui était celle d'une femme, ne bougea pas. Aux murs pendaient, çà et là, des chromolilhographies : un navire de guerre, tout noir et blanc, fait comme ils ne sont plus, maté, voilé, paré d'une rosace de cordages, et un second tout gris, cuirassé aux lourdes tourelles. Le troisième tableau, la Sainte Famille, attestait la foi de ces Gayole. Une touffe de corail blanc avec ses rameaux divergents et faisant la roue, occupait le centre de la tablette de la cheminée, au-dessus de monsieur et de madame Gayole qui se chauffaient, assis, de l'un et de l'autre côté d'une salamandre.

Le père ne répondit qu'un grognement à l'interruption de sa fille. Mais la femme, avec autorité et volubilité, ordonna :

— Fais-lui manger une platée de soupe, et renvoie-le; voyons, Zabelle, cet enfant a du

AU GUEXEL î GUENEl! 23

chemin à faire pour retourner chez lui : on dirait que le monde n'est fait que pour ton amusement !

Silencieuse, légère, d'un pas naturellement rythmé, Zabelle se dirigea vers la pièce voisine. Le mousse la regardait, et elle sentait le regard autour de son cœur, elle pourtant qui s'en allait, et elle souriait de plaisir, sans être vue, ouvrant la porte de la cuisine. Un court moment, elle disparut. Elle avait laissé la porte ouverte; on entendait le son de la porcelaine remuée, et le glissement des feutres sur le carreau. Dehors, les cloches ne chantaient plus, personne ne passait : seul, le vent, maître de Boulogne, ronronnait dans la cheminée. L'homme, ayant soufflé une bouffée de fumée par le coin de sa bouche, dit à Gingolph immobile :

— Qui y a-t-il, avec toi, sur la Reine-Marie?

— L'patron, d'abord.

— Pour sûr : Blampain, un marin, je ne dis pas comme nous autres, mais enfin unhomme. Et puis?

— Sergent.

— Celui qui a naufragé à la pointe de Dun geness?

— Je ne sais pas.

— Tu ne peux pas savoir toute la mer : tu es trop jeune. Qui encore?

— Lamirand, Leprètre, Condette, Herbez.

■ — Ils peuvent t'apprendre une partie du métier. Mais vois-tu, c'est le cœur et c'est les yeux qui font le marin, le cœur surtout. Tu aimes ça?

— Quoi?

— La mer ?

L'enfant, qui avait les joues un peu écartées par la timidité, reprit tout à coup le masque ferme qu'il avait à bord, pendant la manœuvre. Il ne répondit pas autrement. M. Gayole reprit :

— Il y a bien du changement dans le métier. La voile s'en ira. Je l'ai bien aimée : c'est vivant, c'est pas sale, ça vire et ça court tout seul, sans rien demander, et ça fait des marins. Mais tout de même, la grande affaire est de naviguer et de prendre le poisson, pas vrai?

— Oui, m'sieur Gayole. Mais nous sur la Reine- Marie, on a que de la voile.

— Quand tu seras d'âge, Gingolph, je te dirai les secrets de la mer, veux-tu?

— Je veux bien.

La femme se détourna de nouveau, et dit avec impatience, en prononçant bien les mots :

— Pour le moment, Gingolph, rentre chez toi,

AU GUEXEL ! guenel! 27

tu en auras assez, plus tard, des nuits de Noël sans crèche et sans bon Dieu.

Zabelle reparaissait, portant une assiette creuse où la soupe fumait. Elle mit l'assiette sur un guéridon, et s'assit à côté de Gingolph, qui mangea vite, avec bruit, intimidé par cette Zabelle qui le regardait, penchée sous la lampe, l'iris noir de ses yeux remonté près des sourcils, tout le visage lumineux et plein de rire. Elle lui dit adieu gentiment, lorsqu'il eut fini la soupe.

Il se jeta bientôt dans la nuit, et il courait, ses souliers à la main. Avec le jusant, le vent s'était calmé. Sur les falaises, l'odeur du goémon frais montait des roches, puis de l'unique plage indéfinie, où Gingolph s'amusait à regarder la rayée de lune qui le suivait. Depuis la batterie du cap d'Alprech, au delà du Portel, Gingolph avait pris le sentier qui longe la mer. Il passa près de la ferme de Ningles, où habitaient des gens de sa connaissance, et il vit une petite lumière dans le salle. On se préparait. Celui qui est né pour le pauvre monde, voilà dix-neuf cents ans, avait là des amis. Vers le milieu du bourg d'Equihen, Gingolph rejoignit la route, et, plus vite encore, il alla jusqu'au bout de la rue qui n'en finit plus, et quand il eut dépassé la dernière maison, il

sauta dans les terres vagues qui montent à gauche, croupe inégale de la falaise. Quelqu'un l'attendait. Au milieu d'un palier d'herbes folles, il revit le bateau de pêche renversé, qui servait de maison à la veuve Lobez. Le bateau avait navigué, il abritait encore, et la tempête et lui continuaient de se connaître. Par le vent de nord ou le vent d'ouest, il n'y avait que les petits enfants qui pussent dormir, à cause du miaulement des fenêtres anciennement découpées à la scie, en pleine coque goudronnée, par feu Lobez, et bouchées par lui avec une mauvaise vitre, et la vitre tremblait à présent, et laissait passer le vent et aussi des gouttes de pluie. L'enfant, l'aîné, revenant au bateau, sentit son cœur s'épanouir. L'étroite porte était ouverte ; une toute petite lueur en montrait le contour, et en avant, sur le côté le plus proche de la route, il y avait une femme debout, la mère lasse, un peu jeune encore, qui dit :

— Enfin, mon Gingolphl le temps me durait bien !

— J'ai fait une belle récolte! Regardez : quarante-huit sous 1

Il étendait la main.

— C était le prix de la journée de ton père, dit

AU GUÉXEL ! GUENEL ! 29

la veuve. Brosse tes souliers, prends ta veste du dimanche, et viens : j'entends le monde qui sabote, t

Les autres petits dormaient, dans les caisses de bois rangées autour de la coque du bateau, entre les pièces de la membrure; une seule à moitié éveillée, les yeux lourds, la fille aînée, Jacqueline, avait relevé la tête, et la tenait appuyée sur son coude. Elle attendait la consigne et le dernier bonsoir. Le drap, soulevé en son milieu par le corps de l'enfant, ressemblait à une petite tente très basse, comme celles que font les marins, avec les voiles, les nuits de calme, quand on dort sur le lieu de pèche.

— Jacqueline, dit la mère en se penchant à l'intérieur de la maison, si le petit s'éveille, tu le berceras ?

— Oui, m'man.

— Tu lui donneras à boire : j'ai mis une pierre de sucre.

Il n'y eut pas de réponse. La porte fut attirée, le loqueton de bois retomba dans l'échancrure oii il avait coutume de trembloter, et la nichée, tout endormie sur la falaise, fut laissée à la garde des anges.

La mère et le ills s'éloignaient, quittaient les herbes, prenaient la route. Les cloches appelaient,

la lune était penchée dans la brume, la mer basse pleurait sur le rivage, le vent venait d'Angleterre. Devant la veuve et Gingolph, des groupes remuaient, qu'on n'aurait point vus dans une terre de labour, mais qu'on apercevait vaguement sur le clair de la route. La mère marchait à gauche, du côté du vent, et elle avait pris le bras de son Gingolph qui était là, à droite, comme était le mari autrefois, quand on allait à la messe de minuit, quand on pouvait y aller. Elle pensait à cela, un peu ; elle caressait la main de ce grand, qui était son fils, déjà une force pour elle, et un appui. L'église lui apparaissait comme un lieu oi!i l'on avait chaud à l'àme et au corps, près de son enfant et des gens de la même paroisse.

Les cloches ne sonnaient plus. La veuve descendit dans l'étroite vallée, fléchissement du plateau, oii est bâti le plus gros du bourg, et, tout en bas, elle tourna, suivit une avenue raboteuse et boueuse, entre deux murs de pierre, qui s'écartèrent bientôt, encadrant le calvaire des naufragés, et plus loin l'église et la cure. Quand elle passa devant le grand christ en bronze, dont la croix est plantée dans un massif de maçonnerie, et protégée par une grille, elle se signa, en souvenir. L'enfant n'y songea pas. Ils entrèrent dans l'église res-

AU GUEXEL ! GUÉXEL ! 31

plendissante. Gingolph, qui aimait les couleurs vives, regarda les colonnes rouges et bleues, les voûtes couleur d'azur et les étoiles qui brillaient là, tout comme dehors, tant il y avait de cierges allumés sur l'autel. A cause de la grande affluence, la mère, pressée par les gens qui ne laissent pas le passage libre, s'avança l'épaule en avant, disant : « Pardon, la compagnie. » Elle s'avança le long du mur, jusqu'à la chapelle de la Sainte Vierge, à gauche du chœur, et elle trouva deux chaises, car elle n'avait point de place dans les bancs, étant pauvre.

Comme elle faisait d'habitude, elle s'inclina, mettant devant Dieu ses enfants l'un après l'autre, demandant pour chacun d'eux la même faveur spirituelle : « Que ça fasse un chrétien 1 Que ça fasse une chrétienne ! » mais changeant de demande, au temporel : « Je voudrais bien que Gingolph soit plus payé et que Jacqueline ait la poitrine plus solide, et que Jeanne grandisse, pour m'aider mieux, que Louise ne soit pas si jalouse et pleurarde, que Ludovic le frisé n'ait pas de ces colères qui le font ressembler à son père, mon pauvre cher homme défunt, que le bébé ne soit plus paralysé. Vous avez guéri des paralytiques, Seigneur Jésus! Je l'aime bien

32 GINGOLPH l'aBAXDONXE

quand même, Désiré. » Elle savait qu'il est bon, pour les fils des hommes, de descendre d'une race qui fut en amitié avec Dieu, et que la vraie noblesse, c'est une lignée en grâce habituelle. Cette femme, que le village d'Equihen estimait, avait la vision juste du monde. Elle causait familièrement avec le ciel des choses de sa famille et de sa maison. Le temps lui semblait court à l'église. On ne la surprenait guère à étudier la toilette de ses voisines.

Minuit commençait de sonner. Gingolph tira sa mère par la manche.

— Dis, m'man, regarde donc les trois reines, comme elles sont belles !

— Où çà?

— Dans la chapelle donc ! Elles prennent leur bâton.

La veuve leva les yeux vers la chapelle de la Vierge, et elle vit les trois reines, qui sont choisies pour trois ans par le curé, deux dans la marine, une dans la campagne, et qui veillent à orner l'église, quêtent pour la paroisse, et remplissent les fonctions de sacristain. Selon l'usage, elles étaient seules dans la petite chapelle, près de leurs trois torches ornées de fleurs artificielles et qu'un anneau retient à la muraille. Elles

AU GUENEL ! GUENEl! 33

avaient mis un joli chàle sur leurs épaules, et, en l'honneur de la Nativité, la grande coiffe de dentelle qui est la même à Equihen et à Boulogne, pareille à une auréole blanche. Elles s'étaient levées, tenant leur « bâton » ; elles accompagnaient le clergé qui portait la statue de l'Enfant Jésus, du maître-autel à la crèche de Noël. La première surtout avait l'air tendre et pénétré. La mère sourit intérieurement et se pencha :

— Quand tu seras grand, Gingolph, tu épouseras une reine.

Puis, tout de suite avertie qu'elle avait tort, elle reprit :

— Lis dans ton livre, et ne t'occupe pas des reines.

Elle se remit à prier, mais plusieurs fois, pendant que la messe s'achevait, et que la seconde commençait et que les cantiques des Bergers sonnaient sous la voûte, elle jeta un coup d'œil sur cette petite qui avait le visage si calme.

Lorsque l'église fut presque désemplie de fidèles, après la seconde messe de la nuit, la veuve sortit. Les ténèbres étaient grandes, le froid vif, la brume épaisse. La mère et l'enfant remontèrent vers le quartier que les étrangers, par dédain, appellent le quartier des quilles en

l'air. Un chien traversa la route, quêtant un lièvre sorti des bois d'Hardelot. Gingolph courut après, sauta par-dessus une barricade, s'enfonça dans la nuit, ressauta sur la route deux cents mètres plus loin, et guetta au passage la mère qui s'avançait bien droite, sans peur, émue doucement, et qui disait :

— Je te reconnais dans la nuit, mon Gingolph... Es-tu vif! Et ardent, et souple comme un congre! Tu seras bientôt un homme.

Quand ils rentrèrent dans la coque de la chaloupe renversée, les petits dormaient à poings fermés, même la gardienne, qui avait essayé de veiller, et que le sommeil avait prise la nuque sur le bois du lit, les deux mains tendues, sans doute pour commander : « Rendormez-vous 1 »

LE MIREUR DE GOELETTES

La Reine-Marie, patron Blampain, était donc un flobart, une de ces barques à fond plat, non pontées, trapues, à une seule voile carrée, aidée d'un tape-cul, et que l'habitude est de tirer sur le rivage entre les marées hautes, ou de laisser à l'ancre, ballottées, un peu au delà de la laisse de basse mer, quand le temps le permet. Un dériveur qu'on lève et qu'on abaisse leur permet de naviguer. Elles ont, sur la côte d'Equihen, une réputation ancienne, de bonnes pêcheuses et hardies, mais tout le long de la plage immense on ne leur connaît aucun abri. Elles sont sans terrier, comme des lièvres. Dans les grands mauvais jours seulement, il était arrivé à la Reine-

Marie de rentrer à Boulogne, comme les autres. Il fallait que le vent fût dur ! Les gens du port, quand ils voyaient la barque, disaient : « On ne peut pas tenir dehors : voilà Blampain. » Elle avait plusieurs défauts, la Reine-Marie, n'étant pas vive de façon, ni facile à manœuvrer : mais le plus grave était la vieillesse. Le bateau avait fatigué à la lame ; et sa coque déformée, bossuée par les furieux coups qu'elle avait reçus, était pourrie aussi par la morsure de l'eau.

Le soir de Noël, le brouillard glacé, poussé par le vent, passait sur la falaise, lorsque le mousse rejoignit l'équipage déjà embarqué. La Reine- Marie était encore à sec, mais pour peu de temps. La marée montante tâtait déjà du bout de son flot le léger renflement de sable, caprice du jusant, derrière lequel le bateau était échoué. Un bout de cordage pendait à tribord arrière. Gingolph était pieds nus, dans l'ombre du bateau, et il regardait cette lame plate, qui sortait de chaque vague déferlée, d'un mouvement pareil à celui d'une faux, à chaque fois plus avant. Elle était d'un vert pâle; elle avait seule un regard, dans cette brume qui tuait le soleil, qui tuait l'éclat du sable et la couleur du ciel. Le mousse la considérait comme un jeu qui aurait été à lui. Entre elle

LE MIREUR DE GOE'lETTES 37

et lui, c'avait été, jusqu'à présent, une lutte d'adresse, sans danger apparent, comme avec un gros chien ou un lion jeune. Il savait qu'elle était dangereuse, mais seulement par le dire des autres. Il avait la confiance des petits, l'éternelle, par qui toute vie commence. La mer montait ; elle allait le bercer, le porter, lui donner du poisson que le patron vendrait aux mareyeuses. Il se réjouissait de sentir bientôt le froid et le frissonnement de la mer fauchante, sur ses pieds nus. La pointe extrême d'une lame monta la pente du remblai, dépassa la crête, coula un moment sur le versant opposé, et fut bue par le sable.

Une seconde fois, l'escalade fut tentée en vain. Le vert de la mer, dans le cercle étroit de la brume, se fonçait tout autour. II y avait déjà une nappe de quelque profondeur devant le bateau. Tout à coup, l'eau gonflée tourna, des deux côtés, la barrière de sable; elle se répandit jusqu'à la proue de la barque. Le petit Gingolph sentit le frais de la vague, et il se mit à rire tout haut. Personne n'entendit le rire du mousse, car la marée, sur toute la plage immense, se plaignait, et déchirait ses lames aux pointes des grains de sable, mais il avait reçu le bonjour de la mer, il pouvait partir. Gingolph saisit le cor-

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dage, tendit vers le ventre de la barque ses doigts de pied qui s'appuyèrent en s'écartant et, le corps en angle droit, marchant sur la paroi, il atteignit le bord, qu'il enjamba. Les hommes paraient le bateau. Déjà la mer avait recouvert la plage autour de la Reine-Marie. De l'écume, du sable, des débris d'herbe marine roulaient dans ce bain clapotant où baignait la quille du bateau. Toute la Manche, contrainte et enflée par l'Océan, montait le long de ses berges. En peu de minutes, la barre lumineuse du rivage fut loin derrière le bqjteau ; autour de la Reine-Marie, où retentissait le bruit des chaînes, des cordes tramées, des talons île bottes sur les bancs, des mots de Blampain ordîQnnant à ses hommes quelqu'une des besognes qîiotidiennes, l'épaisseur des eaux augmenta; la Reine-Marie, une fois, deux fois, fut poussée, de droite à gauche, par une épaule invisible. Ce ne fut qu'un petit ébranlement. La pointe du mât, là-haut^ oscilla et revint à sa place. Les hommes couraient gauchement dans la barque: « Hisse! Pare à l'écoute! Mollis! encore !» Il y eut une accalmie, un repos, comme une grande respiration avant l'effort. Puis, soulevée d'un mouvement égal, doux et puissant, tirée du sable, assise sur l'eau, la

LE MIREUR DE GOE'lETTES 39

barque reçut la vie, et la proue mordit la mer.

Le petit Gingolph, assis à l'arrière, ayant chaussé ses bottes, s'était penché au-dessus des lignes amorcées, roulées dans une manne d'osier. 11 découvrait des <( manques », prenait, dans une ancienne boîte à biscuits, des morceaux de minard, et y enfonçait les hameçons quj les secousses de la marche avaient dégarnis. Quand le morceau était trop gros, l'enfant, d'un coup de couteau, coupait dans la chair rose et tuyautée. La Reine-Marie s'enlevait sur les ondulations unies. Il regardait, de temps à autre, par-dessus le bord, et, jugeant d'après la direction, il se disait que Blampain, — qui parlait peu et ne racontait point ses affaires, — allait pêcher sur les Ridens, qui sont à dix milles au nord-ouest de la pointe d'Alprech.

C'est un plateau de roches, avec un éperon tendu vers Boulogne et qui n'est recouvert que d'une quinzaine de mètres d'eau, tandis que, tout autour, les fonds sont généralement de sable, et de vingt-cinq, trente et quarante mètres. La mer est dure autour de ces talus, contre lesquels les courants se heurtent et se redressent. Les pêcheurs d'Equihen avaient une préférence pour les Ridens, où abonde le congre : Blampain sur-

tout et ses camarades. Ils avaient mis le tape-cul, car il commençait à venter frais. Mais il fallait tirer des bordées. La route fut longue. Il était nuit noire, lorsque le bateau arriva sur le banc. D'ordinaire, on commençait tout de suite à filer pardessus le bord les cordes qui, mises bout à bout, eussent fait une longueur d'une dizaine de kilomètres. Mais Blampain fit jeter l'ancre et dit : (( Que ceux qui veulent manger mangent donc! » Les hommes avaient apporté leur provision. Assis sur les bancs ou sur le plancher d'arrière ou d'avant, ils se mirent à développer le morceau de lard et la tartine beurrée qu'ils avaient roulés dans un morceau de journal et calés dans un coin, sous le faux pont. Les deux feux réglementaires, comme deux petits lampions d'illumination, l'un vert et l'autre rouge, devaient avertir les grands passants de la mer qu'il y avait là une barque de pêche, dans l'ombre, entre les sillons mouvants. Ohé! la grande charrue qui courez la nuit, prenez garde à la perdrix qui dort ! La mer était dure, comme les pêcheurs l'avaient prévu, à cause du vent et du courant qui ne faisaient pas ménage ensemble, et du choc des lames sous-marines, qui heurtaient les cailloux et les amas de gravier des Ridens, se rebiffaient, poin-

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talent à la surface, et coupaient de leur dos, et de leurs remous énormes, les lames régulières que le vent amenait de la côte d'Angleterre. Les hommes avaient embarqué aussi quelques bouteilles de bière. Ils buvaient et mangeaient avec lenteur, sans parler, dans un grand contentement animal. Ce fut une longue récréation silencieuse, sur ces planches incessamment secouées, souvent mouillées par l'embrun. Il faisait sombre; les nuages couvraient les étoiles : à l'ouest seulement, du côté où est le grand Océan, le ciel était clair. Quand la Reine-Marie se levait à la pointe d'une vague, et qu'on regardait par là, on pouvait observer qu'il y avait une bordure pâle, entre le bas de cette calotte de nuages et la ligne d'horizon. Partout la mer était noire, avec des lueurs rapides qui couraient. Gingolph, à cause de ses bonnes dents et de son appétit, avait eu fini de manger avant les hommes. Sur ses dernières bouchées de pain, la pluie commença de tomber. On ne vit plus la fente claire du côté du couchant, mais les murailles de la solitude se rapprochèrent, et la Reine-Marie se plaignit dans le cercle diminué des ténèbres. Lèvent s'apaisant, la pluie, droite et froide, commença à traverser l'étoffe des blouses de toile brune. De l'arrière,

OÙ il était étendu sur le faux pont, Blampain commanda :

— Mousse ! la prière !

Le mousse se mit debout, se tourna du côté de la chapelle du bateau, qui était sous le plancher de l'avant, et il dit, de sa voix jeune : « Notre Père qui êtes aux cieux... » Pendant qu'il disait la prière, plusieurs des hommes se revêtirent de leur ciré. Il n'y eut aucun autre commandement. Les hommes d'Equihen ne tendraient pas leurs lignes avant la fin du jour de Noël. Le ressac des Ridens, la pluie, le vent d'hiver allaient continuer pendant des heures. Gingolph se coucha sur le plancher, à l'abri de la voile qu'on avait abattue, et qui débordait le faux pont d'avant. Il se glissa dessous, la tête la première, et il eut la sensation que les pieds étaient en dehors de la ligne de protection, dans le froid et la brumasse. Alors il replia ses jambes, se pelotonna, se fît tout petit, rabattit sa casquette sur ses oreilles, et posa la tête sur les planches, pour dormir. Un moment, il entendit l'énorme concert de l'eau frappant la coque, l'étreignant, léchant le bois, sifflant, grondant. Puis il perdit la notion de l'heure et du lieu, et il fut séparé même de ses pensées habituelles, de l'inquiétude du chez-lui,

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des projets pour le lendemain, des noms des bateaux du Porte! et d'Equihen, et des voix qui appelaient, ici ou là, dans la barque. Car il y avait des hommes qui ne s'étaient pas mis à l'abri, mais, protégés par le suroît, demeuraient à cheval sur un banc de nage, ou couchés à côté des paniers où étaient roulées les lignes appâtées. Ils dormaient, le torse droit, les jambes pendantes, tandis que la pluie tombée sur tout leur corps coulait en filet mince de la pointe de leurs bottes. Parfois, ils s'éveillaient de ce mauvais sommeil, et ils demandaient l'heure, ou bien ils disaient des mots bêtes, des mots de chambrée, pour montrer qu'on ne dort pas, et qu'ils adressaient à Blampain dont la tête et les épaules^ appuyées au mât de tape-cul, à l'arrière, faisaient une grosse ombre plus noire que la nuit et dansant parmi elle. Blampain veillait. Il ne répondait que des monosyllabes. Il devait avoir les yeux et l'esprit appesantis. Cependant, à un moment, il se souleva, grandit d'un pied et dit :

— La fête qui passe!

Deux hommes montèrent debout sur les bancs, pourvoir. En arrière et à gauche, une longue muraille noire, percée en haut de carrés lumineux, et plus bas de quatre rangées de ronds de lumière,

44 GINGOLPH l'aBAXDOXM!

était posée sur la mer et entamait les nuages. Le feu vert de tribord brillait à la hauteur de la passerelle, un autre blanc, très au-dessus, avait l'air d'une étoile voyageant dans la nuit, la seule étoile dans les ténèbres. C'était un grand transatlantique qui passait dans le chenal du sud, entre la côte et les dangers. Il s'avançait enveloppé d'un halo, à cause de toutes les gouttes d'eau de pluie qui entraient dans sa lumière. A travers les lames qui soulevaient et secouaient la Reine-Marie, il allait sans qu'on vît remuer sa proue. Aucun bruit ne venait de lui, et la fumée même des machines eût été invisible si les quatre cheminées, par moment, n'avaient été dominées par une barre mince et couleur de pourpre, comme celles qui flottent audessus du soleil mort. Les hommes qui s'étaient levés pour voir le grand navire se tenaient debout, de chaque côté de la barque, aussi perdue et invisible entre les pointes des lames qu'une biche dans des taillis de neuf ans, et qui lève le museau, et qui flaire l'ombre au passage d'un train. Ils ne dirent rien. Ils eurent le sentiment que c'était une autre marine que la leur qui voyageait làbas. Ils se remirent à cheval sur le banc de nage, en secouant leurs jambes engourdies par le froid. Mais, sous la voile, Jean Lamirand, le père do

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mousse, et Gingolph, réveillés par le tapage, causaient. Le mousse disait :

— C'est le bateau allemand qui suit le chenal du sud. Il a besoin des erands fonds.

— Oui, il ne passerait pas où nous sommes. Est-ce que ça te plairait à toi, la navigation à vapeur?

Fier d'être interrogé, prudent dans ses réponses, Gingolph laissa passer un moment, et dit :

— Non. J'aime mieux la voile : ça ne pue pas; et puis, on est entre soi.

Lamirand enfonça le poing dans l'épaule et la poitrine de Gingolph, et cette bourrade était un sisrne de contentement.

— Tu as raison, fieu! La navigation à la part, entre compagnons qui partagent, je ne comprends pas autre chose. Les gens d'ici, et quelques-uns du Portel, qui font comme nous, j'appelle ça des marins. Mais ceux de Boulogne! Dis donc, Gingolph?...

Le petit comprit et répondit :

— Ayez pas peur : les hommes ne me feront pas faire ce qu'ils voudront.

— Alors, ça sera peut-être les femmes. Mon défunt père disait qu'on obéit toujours aux uns ou aux autres.

Il se mit à rire. Puis, se redressant un peu, et regardant la silhouette immobile du patron qui veillait, à l'arrière :

— On a le temps de redormir : il a allumé sa pipe.

La Reine-Marie continua de tanguer et de rouler dans l'ombre, la pluie de tomber, les hommes de chercher le sommeil que le froid leur disputait.

Quand il fut minuit, le guetteur se leva, et vint, en frappant de ses bottes le plancher du bateau, jusqu'à la voile qu'il déplaça, faisant gicler un demi-baquet d'eau jusque sur Lamirand.

— Voilà Noël fmi, dit-il : faut tendre les cordes.

En trois minutes, on leva la misaine, on tira l'ancre, et, sur la mer dure, les hommes commencèrent à filer, par-dessus bords, les lignes enroulées dans les mannes et que des petites bouées, armées de pavillons, soutenaient de distance en distance...

La pêche fut bonne. Après quatre heures du matin, la Reine-Marie, qui s'était mise à la cape, commença à relever les lignes. Elle revint avec une belle charge de congres et de merlans, et quelques raies et barbues, prises par les cordes qui traînaient sur les fonds de sable voisins des

LE MIUEUR DE GOELETTES il

Ridons. Au petit jour d'hiver, quand elle aborda, en secousses successives, portée et reprise par les lames, sur la plage d'Equihen, elle était attendue par plusieurs femmes, porteuses de paniers, ou traîneuses de charrettes légères. Parmi ces femmes, était la mince mère Lobez, chétive dans sa robe de laine, le coin de son tablier relevé et pris dans le cordon noir qui entourait la taille. Elle avait près d'elle, piquée dans le sable, sa hotte d'osier pour mettre le poisson, et sa grosse bourriche pour y serrer les coquillages, ou les crabes et les homards qu'on prend parfois avec les lignes. Dès que la Reine-Marie eut trouvé son échouage, les. hommes se pendirent par les mains à la lisse et se laissèrent tomber. Le mousse resta un peu avec le patron. Ils déchargèrent le poisson que les bonnes femmes achetaient à des prix convenus, qui ne variaient point. Et Gingolph alors descendit, et embrassa la mère. Puis il prit les deux courroies de la hotte, y passa les bras, en se baissant, et souleva le fardeau, qui n'était pas très lourd. Au retour de la pèche, il aidait ainsi la mère, traversant pour elle les sables de la plage, et remontant la falaise, avec le lot de poisson. Gingolph était un si jeune gars, et si vigoureux, il avait, dans le sang, tant de sel marin, qu'il lui

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était impossible de régler tout à fait son pas sur celui de la mère Lobez. Il marchait devant, levant tout le corps et la hotte en cadence; il aurait couru volontiers; il se retournait à demi, songeant à chaque fois : « Comme elle va lentement! » Mais, à cause de son cœur, qui n'était pas dur, il ne disait pas cette pensée-là, mais d'autres petits mots : « Alors, tu as dormi? — Oui, mon Gingolph, la pleine nuitée. Désiré ne s'est pas réveillé plus de deux fois. — Jusqu'où tu vas aller aujourd'hui? — Au village de Manihen, à Haffringue, où il y a des maisons qui m'achètent du congre, quand j'en ai, et puis, si j'ai encore du poisson, je reviendrai par la lande du mont Saint- Etienne, où il y a bien sept ou huit feux. — Pas bien cossus, en hiver, quand les baigneurs ne sont pas là. — Tout de même, le maître du café (( Au Repos de la Côte » tout près du cimetière : eh bien! il m'a acheté quatre soles la semaine dernière. — Ça devait être pour des compagnies heureuses? — Peut-être bien. Tas pas eu froid, mon Gingolph? »

Le mousse se rappelait d'autant mieux la lande du mont Saint-Etienne, en arrière d'Equihen, que, depuis sa naissance, jamais il n'avait pénétré plus avant dans l'intérieur des terres. Il était

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tout marin, et ne faisait de long chemin que sur les eaux. La mère Lobez, obligée de passer devant sa maison, voulut au moins entr'ouvrir la porte; elle vit que Jacqueline, l'aînée des filles, qui avait huit ans, faisait le ménage, que Louise et Ludovic étaient déjà par le village et par les champs, à baguenauder, et que le petit paralytique, dans le berceau, dormait. Alors, elle fît des recommandations, comme les mères en ont toujours à faire, et, avec un grand soupir, recevant sur ses épaules et sur ses reins la charge de la hotte, — ce soupir-là aussi était une habitude, — elle s'éloigna, presque cachée par son fardeau. On ne voyait d'elle que son cotillon maigre, le bas de ses jambes nues, et ses souliers qui se relevaient en mesure, avec jeunesse encore.

Gingolph entra sous la coque de la Hardie, et, s'approchant de la couchette établie au fond, à l'endroit de l'ancien gouvernail, il tira, de dessous la paillasse, un rouleau qu'il mit dans sa poche, et un plat de fer-blanc. On faisait sa toilette à la porte, dans la famille Lobez. Le mousse tint le plat à bras tendus, pendant que Jeanne y versait de l'eau, puis, ayant posé la cuvette sur l'herbe de la dune, il se débarbouilla, plié en deux.

— Faut que je voie clair, ce matin ! dit-il.

— Que vas-fu mirer?

— Je ne sais pas trop : il y a le Dauphin qui revient de Portugal, avec du sel, un gros harenguier neuf qui vient des chantiers de Rotterdam, et un chalutier qui est en retard. Il y a aussi un jutier, qui arrive des Indes pour la maison Saint Frères.

• — Tâche de les voir le premier!

Gingolph haussa les épaules pour montrer qu'il ne craignait pas la concurrence, et reprit aussitôt le chemin de la côte. Il traversa la grand'route, s'engagea entre deux maisons, sur la pente très raide de la falaise, et, un peu plus has, trouva un sentier qui suit une seconde crête, et qui va vers le Portel et Boulogne. Il courait, montant et descendant les prés de la côte, où pousse une herbe rare qu'on appelle le gazon d'Espagne ; il avait laissé ses bottes à la maison ; ses pieds se posaient sur des cailloux, entraient dans les flaques de boue avec la même décision. Il passa devant la ferme de Ningles, sauta le ruisseau, et se mit bientôt à gravir la croupe verte que domine le phare d'Alprech. Un peu avant l'extrême pointe, il s'arrêta et se blottit entre deux roches, son poste habituel d'observation, à l'abri des passants et du vent d'ouest. Au-dessous de lui, il

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avait toute la falaise terreuse, à pic, retenue et comme clouée par trois rangées de pierres rondes qui saillaient en cabochons et l'empêchaient de s'ébouler. Alors il tira de sa poche une longuevue, composée de quatre tubes qui s'emboîtaient l'un dans l'autre, et se mit à mirer.

Pauvre petit mireur de goélettes ! Il se servait de la longue-vue qui avait appartenu au père, au marin « élingué en mer », emporté par une lame de fond, devant Bishop Rock, à la pointe du pays de Cornouailles. Par hasard, les verres, la construction de l'instrument s'étaient trouvés irréprochables. Grâce à la lunette de feu Jean Lobez, les yeux clairs de Gingolph pouvaient fouiller l'horizon, et reconnaître un mât, une cheminée avec l'étoile, les deux raies blanches, le cercle noir, là où les autres guetteurs voyaient à peine la fumée sur les nuages. Dès qu'un navire avait quitté les côtes d'Angleterre, s'il arrivait, gros comme un grain de blé, et presque aussi pâle que la brume, au point de la courbe terrestre qu'on pouvait découvrir du haut de la pointe d'Alprech, il était vu, reconnu, nommé, salué d'un petit cri de joie, comme en jettent les goélands qui aperçoivent leur proie. Gingolph sortait de la cachette, et au plus court, au galop, ne s'arrêtant jamais,

il courait au Portel ou à Boulogne, droit chez l'armateur d'abord : « Monsieur Grollier? monsieur Clouet? J'ai vu le navire ! Il vient tout droit. — Tu as vu les cercles rouges? • — Comme je vois votre main qui s'en va à votre poche. » Et, en effet, le mousse recevait trois francs, quatre francs, cinq francs, selon l'importance du bateau et de la nouvelle. On lui disait : « Tu as gagné le vin », et il prenait l'argent. Il allait encore « gagner le vin » chez les patrons ou les capitaines dont les familles étaient sans nouvelles. Les femmes se réjouissaient avant même qu'il eût pu crier : « Le Dauphin est en vue ! » Les matelotes de Boulogne, qui sont généreuses et hautes d'honneur, ne ménageaient ni les pièces blanches, ni les gâteaux, ni les bonbons. Gingolph rapportait les deux trésors à la maison, l'argent gagné et la longue-vue. Il avait des jaloux parmi les autres mousses et les quelques trimardeurs, marins sans travail, qui cherchaient à gagner leur vie en regardant la mer. Ils enviaient la longue-vue, et Gingolph, comme un riche, avait quelque chose à défendre contre les voleurs. Dans le mois de mai et le mois de juin surtout, il se faisait de beaux bénéfices. C'est l'époque où les vapeurs morutiers, qui sont partis en avril, « pour

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Islande », rentrent à Boulogne, avec le poisson qu'ils ont pris au chalut : ratisseurs des bancs de sable, qui reviennent avec des milliers de poissons salés.

La mère Lobez aimait en son fils aîné le sauveur possible et le véritable appui de la famille qu'elle devait nourrir et élever. Elle calculait, dans ses heures de solitude, quand elle allait vendre son poisson dans les villages, que le gain de Gingolph serait nécessaire à la maison pendant longtemps, car Jacqueline ne montrait aucun goût pour les choses du ménage, et Jeanne, qui venait ensuite, n'avait encore que six ans. Comment eût-on vécu sans ce petit, travailleur comme un homme, et qui ne savait qu'inventer pour aider la mère, tantôt pêcheur de moules ou de vers pour les cordées, tantôt mireur de goélettes, et, dans les soirs d'hiver, capable de sculpter et de gréer des petits bateaux qu'on vendait, pendant l'été, aux baigneurs d'Equihen ou du Portel? Il avait une nature rude, défiante du nouveau, très portée à ne point changer les usages. Il aimait les jeux auxquels il avait joué d'abord, il y excellait même, jeux de marin qui sont de nager, de mener un canot à la godille, de courir sur la plage, de soulever des pierres dans les

34 GIXGOLPH l'abandonné

mares pour prendre des anguilles qui se cachent dessous; il vantait les gens d'Equihen, et les bateaux d'Equihen, et le bout de lande qui domine le village et fleurit deux fois l'an : le reste du monde lui semblait peu digne d'intérêt. Ses sœurs disaient qu'il n'en faisait qu'à sa tête. Et, en effet, il mettait son point d'honneur à- ne pas se laisser conduire par elles. La mère ne le jugeait pas de la même manière. Elle avait une finesse naturelle. Elle pouvait bien étudier ses enfants dans la vie commune si étroite de la Hardie. Rien n'échappait à son inquiétude. Elle songeait; elle imaginait l'avenir d'une façon si nette qu'elle en souffrait ou s'en réjouissait déjà. Pour Gingolph, ce qui la rassurait, c'était la conscience de l'enfant. Il avait de la religion. En plusieurs occasions, et pour des motifs de cet ordre seulement, elle l'avait vu accepter un avis qu'il avait refusé, d'écouter d'abord.

Un jour, vers la treizième année, elle avait dit à son fils aîné :

— Tu as le cœur tendre comme une femme, mon Gingolph, comme une femme qui serait bonne. Quand on te contrarie, quand on te dit seulement un mot plus haut que l'autre, c'est

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comme si on jetait une pierre dans la caverne de (llengor, que ton père a vue...

— Où c'est, Glengor?

— Je ne sais pas, dans une île. Mais si on jette une pierre, du haut de la falaise, la caverne est si grande qu'on l'entend sonner encore le lendemain matin. Tu es comme ça. Je crois bien que tu souffriras.

— .Je ris pourtant plus souvent que je ne pleure!

— Tu auras du mal à te gouverner contre ce cœur-là. C'est difficile. Il n'y a qu'un moyen : avoir de la religion comme un saint.

— Mais, maman, je sais mon catéchisme!

• — Sans doute, et même bien, mon mignon : mais tu n'as pas l'âge où la foi s'éprouve.

— A quel âge donc?

— A l'âge de la vraie peine. Va t'amuser!

Le meilleur de cette pauvre femme, le principe de sa force, et on peut dire toute sa supériorité, était aussi dans sa foi, non pas une foi ignorante et de simple tradition, mais pénétrée, méditée et aimée. Elles sont nombreuses, les obscures méditantes, en ce pays de France où le sang du Christ est partout dans le sang du peuple. On ne saurait aller dans une des provinces où la foi a

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conservé quelque rayonnement, sans deviner, a la dignité de leur manière, à l'accent réfléchi de leurs mots, à leur regard qui a l'habitude du ciel, que ces anciennes ont de profondes âmes, et que la pensée sublime les a façonnées. Belles philosophies vivantes, qu'ont créées la famille, la douleur et la grâce ! Elles ne s'expriment point toujours selon la noblesse de leur habitude d'esprit, mais elles agissent, elles s'oublient, en conformité avec la loi de perfection. Quelquefois, lorsqu'elles rencontrent, dans les mots communs et dans l'amour de tout leur être, des facilités plus grandes, lorsque l'émotion improvise pour elles et révèle leur âme, on les entend dire des choses qui résument des jours de méditation, et l'on découvre le type éternel de l'humanité rachetée et déifiée. Les femmes du Portel ont été défendues ainsi contre la vulgarité des milieux obéissant à la mode. Une origine commune, l'absence de grande plage qui attirât le déplorable baigneur, les mariages entre familles de pêcheurs, une vive fierté de la mer, l'absence fréquente des hommes, la séparation même entre le bourg, blotti dans une cassure de la falaise, et la ville de Boulogne, ces espaces vides qui l'enveloppent, ces déserts qui sont au blé et au vent, tout a

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favorisé le recueillement et la songerie des Porteloises. Regardez leurs yeux bruns, leur air de religieuses : elles ont des visages auxquels conviennent les paupières abaissées. Plusieurs des anciennes, sans avoir lu beaucoup de livres, ont

beaucoup lu les mêmes choses, les Evangiles, Y Imitation, quelques vies de saints, des passages même de sainte Thérèse ou de saint Liguori; elles ont compris la raison de vivre, la providence, la paix, le mystère de la souffrance. Beaucoup sont tertiaires de Saint-François. Leurs enfants peuplent les séminaires, les cloîtres, et vont prêcher l'Evangile aux païens. Elles feraient, en maint endroit, figures de saintes et de théologiennes. Elles sont simplement des femmes du peuple que l'affreux dénuement moral du minimum de religion n'a pas encore atteintes.

Rosalie Lobez, originaire du Portel, avait eu cette formation d'esprit et de cœur, et sa pauvreté n'était que d'argent. Le souci du pain quotidien la travaillait souvent; elle cherchait, comme toutes les mères, à combiner cet avenir, oii tout serait facile à la mère heureuse et aux enfants bien portants ; elle souhaitait, non pas précisément la fortune, — c'était trop loin de son expérience, — mais l'aisance qu'elle avait connue du

temps du père; elle souhaitait la guérison de Désiré, un abri meilleur et plus large que la coque de la Hardie, de quoi acheter des souliers pour les six enfants, et deux autres choses encore, qui lui apparaissaient comme des ambitions presque déraisonnables, presque folles : gagner assez pour rentrer au pays d'origine, le Portel, et pour y reprendre le costume de fête des femmes mariées, qui est tout de belle soie violette et noire. Oui, elle n'était point différente en cela des autres mères de toute la création : mais elle avait une tendre et claire affection pour les créatures sorties de son sein, un sentiment de sa responsabilité morale, le goût de la pureté pour ses filles et pour ses fils, la bonne envie de les défendre contre les périls qu'elle connaissait, laissant à Dieu le soin d'écarter les autres. Peu de mois après la naissance de Désiré, dans les premiers temps de ce deuil qui mettait en misère toute la famille, un étranger avait proposé à la mère Lo- • bez de placer l'enfant infirme dans un sanatorium. Il ne voyait que la santé à soigner et le fardeau à diminuer. La mère avait répondu : « Je voudrais bien, monsieur, mais je ne peux pas : qui est-ce qui lui ferait son âme? » Elle avait gardé le nourrisson malade. Cette mère très

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chargée mettait toute son application aux besognes multiples et pénibles qui lui venaient de ses six enfants et de la pauvreté; mais, si lasse qu'elle fût, lorsqu'elle entrait dans l'église d'Equihen, elle retrouvait une force, elle se sentait en amitié avec une puissance qui lui répondait et la renvoyait consolée. « Que fais-tu si longtemps à ta place, penchée sur ta chaise, ma pauvre Rosalie? avait dit jadis le marin. — Je l'avise, et II m'avise. » Lui, le père, il n'avait jamais eu autant de compréhension des choses religieuses, ni cette tendresse pour Dieu : de là une partie de la déférence qu'il avait pour sa femme, les jours du moins où il n'avait pas bu. Ce qu'elle disait lui semblait l'expression d'une telle sagesse qu'il se taisait après l'avoir entendu. La mère reconnaissait, chez Gingolph, cette nature emportée, défiante de l'influence étrangère, toute marine, qu'avait eue le père. Mais elle savait aussi que son fils cachait, sous des dehors bourrus, une sensibilité vive ; qu'il méditait, dans la solitude, ses petits chagrins d'enfant, qu'il les amplifiait en attendant qu'un jour, presque sûrement, il souffrît d'une douleur capable d'abattre un homme. Elle s'en inquiétait. 11 grandissait vile. Elle avait vu autour d'elle, au Portel, à Boulogne, à

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Equihen, tant d'accordailles se faire, dès le sortir de l'enfance, entre les iilset les filles des gens de la marine ! Sa pensée maternelle cherchait déjà la maison du Portel d'où sortirait, un jour, la fiancée de son Gingolph, une fille grave et tendre, dominatrice par la douceur, qui prendrait, sur l'esprit et le cœur de Gingolph, une grande puissance et qui viendrait, les dimanches, trouver la future belle-mère, et se promener sur la falaise, en causant, comme une toute jeune sœur...

Pays partagé, oii les femmes ont l'esprit et les hommes le courage. Elles ignorent la mer sur laquelle les maris, les pères, les frères, les fiancés, les amants sont aventurés. Elles disent : (( Il est en mer. » Quelle route ont-ils prise? Elles n'ont ni voyagé, ni étudié. Elles savent seulement qu'après trois ou quatre jours de navigation, ceux qui partent pour l'Islande sont « dans le trou », un endroit profond, dangereux, de l'Océan glacial, où tout le vent, toute la pluie et toute la neige du nord viennent s'abattre. Elles savent quelques noms, mais qui restent vagues, sans image précise : les côtes d'Irlande, où l'on pêche le maquereau, « la Plata », qui est le Havre, où se termine la campagne de hareng, les Shetlands où les pécheurs commencent, en juin.

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à rencontrer le poisson. Où sont les villes, les contours des terres, et de qui dépendent les îles? Qu'importe, puisque la mer est partout mauvaise, et qu'il n'y a point de communication entre les pêcheurs et la pointe de falaise où sont abrités la femme et les enfants? « En mer », cela suffit. Tout le pays sait que la peur du naufrage, l'appréhension du grand paquebot qui éventre les voiliers immobiles sur les bancs, et l'espérance aussi des pêches miraculeuses sont au fond des cœurs. Les femmes sont averties des départs et des retours des bateaux ; les noms des vapeurs et des voiliers ne cessent d'être répétés, et les enfants mêmes connaissent toute la grappe de femmes, de marmots, de promises, de parents proches et lointains, qui attendent la Louise, ou le Souffleur, ou les Trois-Frères.

Quand Gingolph était en mer, la pauvre Rosalie Lobez, dès qu'elle voulait se représenter son fils, le voyait environné de hautes vagues vertes à la pointe blanche, toutes prêtes à le surprendre, à l'aller cueillir en tournant, comme elles avaient fait pour le père. Elle aimait mieux chasser ces visions-là, élever son cœur un petit moment, et dire : « Vous le voyez mieux que moi : protégez-le! »

Cette pauvresse inquiète eut deux joies le même jour, un peu plus de deux ans après cette veille de Noël où Gingolpli avait été chanter « au guénel ! »

On était à la fin de juin. C'est la saison où la mer elle-même est en fleur. Du haut de la falaise d'Equihen, quand on regardait l'eau prodigieuse, c'était, le matin, comme des lilas hlancs, ou comme des lilas mauves, sous les plis très légers des lames, et le soir, au coucher du soleil, c'était comme des gerbes de genêts. Ce dur vent qui souffle tout le printemps, avait fait place à une brise molle, tantôt chaude, tantôt fraîche, qu'on ne pouvait respirer sans être content de vivre.

Les bateaux revenus de la pèche uu maquereau, presque toute la flottille d'Irlande se reposait, le long des quais de Boulogne, et, pendant que les charpentiers réparaient, que les charbonniers remplissaient les soutes, qu'on établissait, sur le pont, les bacs, subdivisés en compartiments, où s'entasserait bientôt le hareng frais, pendant le court répit eiitre les deux grandes campagnes, celle qui s'achevait et la campagne du hareng, les hommes vivaient à terre. Quelques vapeurs harenguiers étaient déjà partis en pointe, au-devant du banc, dans la mer glaciale, mais la plupart étaient là. Les cabarets regorgeaient. Même à Equihen, on entendait les voix des hommes criant, grondant, chantant. Les femmes ne se promenaient plus, cinq ou six de front, se donnant le bras, balancées d'un même mouvement. On les voyait à côté du mari, craintives et fîères en même temps, le teint animé, regrettant la longueur des absences qu'elles devaient faire hors de la maison, et ces visites interminables chez les parents, pendant lesquelles il faut boire. Ni la mer, ni les villages de la mer n'avaient leur physionomie habituelle. Pour la veuve Lobez, les jours ressemblaient aux jours de toute l'année, sauf par la fatigue qui était plus grande.

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Un matin qu'elle avait été vendre, au Portel, un lot de surmulets, qu'un seineur avait pris, la nuit précédente, et, au moment où elle passait devant la maison de Marie Libert, dans la rueCarnot, qui est la principale, elle s'entendit appeler :

— Ma cousine?

On est un peu cousin de tout le monde, dans ce Portel où les familles sont si bien enchevêtrées, et la veuve ne fut point surprise, si ce n'est à cause de sa pauvreté, qui raréfiait les cousinages. Elle répondit, en s'approchant de la fenêtre qui avait un grand encadrement de peinture jaune et des volets peints en mauve :

— Que me voulez-vous, ma cousine Marie?

La jeune fille était accoudée à l'appui de la fenêtre. Elle avait sa cornette en mousseline nouée sous le menton, et son air de sagesse, et ses yeux d'un châtain clair tachés d'or, et qui luisaient au coin. Elle répondit :

— Je veux vous dire bonjour : le plaisir en vaut bien la peine !

— Vous êtes bien honnête !

— Et vous demander si vous voulez bien m'aider à m'habiller, le jour de la bénédiction de la mer? Me voilà grande à présent, plus de seize ans et demi !

La veuve Lobez, qui avait toutes ses dates familiales dans l'esprit, pensa : (( Mon Gingolph a eu ses seize ans avant-hier. »

Elle répondit :

— Volontiers, je viendrai dimanche, ma cousine Marie. On n'oublie rien ni personne du Portel, bien sur : mais je n'aurais pas osé vous le demander. Gomment va votre mère?

Les yeux châtains devinrent compatissants, et ils perdirent la petite flamme. La tète de Marie Libert, un peu détournée et relevée, indiqua, vaguement, la porte de l'autre chambre, -en arrière :

— Il n'y a pas de remède, il n'y a que des soins. Elle aurait tant aimé habiller sa fille I

— Elle vous verra.

La mère Lobez s'en alla toute fière jusqu'à Equihen. Gingolph était à essayer de mirer un dernier chalutier qui devait revenir d'Islande. Quand il rentra, tard dans la soirée :

— Petit, dit la mère, j'irai dimanche habiller la cousine Marie Libert, qui met pour la première fois son grand costume.

— Que voulez-vous que ça me fasse ?

— Elle va, parmi les filles de Marie, à la procession pour la bénédiction de la mer. C'est une

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politesse qu'elle m'a faite. Quand on est pauvre, les politesses, ça vous rehausse.

Elle ajouta, plus bas :

— Les hommes, ça ne comprend pas tout.

Le dimanche suivant, dans l'après-midi, elle se mit en route. Gingolph allait près d'elle, avec Jacqueline la pâle, la longue et la demoiselle, qui avait mis autour de son cou un ruban de boîte de baptême. Les autres enfants avaient été confiés à une femme qui habitait un autre bateau renversé, sur la même crête de la falaise. Entre ses deux aînés, et n'ayant pas sa hotte à porter, ni son Désiré infirme, la mère Lobez était heureuse. Elle faisait des projets pour l'avenir, regardant tantôt Jacqueline, tantôt Gingolph qui, tous les deux, regardaient au loin, l'une du côté des champs, l'autre du côté de la mer. Elle disait :

— Si seulement nous pouvions, cette année, faire remplacer le tuyau de la cheminée ! Il vient de la pluie, par là, et du vent. Ça tombe près de Désiré qui enrhume fout au long de l'hiver. On pourrait, je crois, faire la dépense. La saison a été bonne pour le mirage des goélettes. Bientôt, toi, mon fieu, tu ne seras plus mousse, tu gagneras gros.

LA BENEDICTION DE LA MEll 67

— Faut d'abord qu'on me demande. Je ne veux pas être novice sur tout bateau.

— Que voudrais-tu donc?

Il ne répondit pas, et la mère reprit :

— Qui sait? Déjà, la semaine passée, comme je vendais de la raie aux chalets d'Hardelot, le père Lœuillette, tu sais bien, celui qui a le nez tors, m'a interpellée : « Vous avez un grand fils, ma petite mère, et qui est marin comme la marine. Il voit remuer une sole par six brasses de fond. )) Tu crois que ça ne veut rien dire, des paroles comme celles-là, quand elles sont dites par un patron?

— On n'embauche guère en ce moment-ci, maman. Je n'aurai de chance qu'en février, quand la mer rend tous les hommes.

— On verra bien I Mais quand tu auras trouvé ce que tu veux, Jacqueline ne tardera pas à entrer en apprentissage. Elle aussi gagnera bientôt.

Un grognement de Gingolph montra nettement que le mousse avait en petite estime le métier de couturière. La mère, pour prévenir une discussion, se hâta de demander :

— Le temps n'est pas sur. Pourvu qu'il ne pleuve pas sur la procession ! De si belles hardes I Qu'en penses-tu ?

— Des petits grains, pas de pluie, du vent pour ce soir : voilà mon avis.

Gingolph avait prononcé son arrêt après avoir, une fois de plus, considéré l'horizon, la couleur de la mer et la forme des nuées. Celles-ci, faites comme des roches rondes, noires, bordées de lumière, formaient, au bas du ciel, des entassements qui n'avaient point de repos.

— Tu connais la mer joliment! dit Jacqueline.

— C'est mon pays, dit Gingolph.

Il riait, et il avait bonne mine, son fort visage levé, regardant les premières maisons du Portel. Ce n'était plus un enfant. Il avait beaucoup grandi. Les épaules, la taille, la décision de la marche étaient déjà d'un homme. Au-dessus des lèvres qu'il avait droites, le beau printemps de sa jeunesse attachait deux pinceaux de poils blonds, fournis et courts comme l'épi de blé qui se forme. 11 avait la figure pleine, le nez bref et solide, des lèvres qui s'ouvraient toutes seules sur des dents larges et blanches, un air de santé et de franchise.

A l'entrée du Portel, quand on vient d'Equihen, il y a une pauvre haie d'épine-vinette. Gingolph en cueillit un brin, et le passa dans le galon de sa casquette. Cela voulait dire : (( Nous sommes

en fête, la mer qui va être bénite, et moi son mousse. » Le petit groupe descendait la pente qui mène jusqu'au fond de ce ravin bâti du Portel.

La veuve Lobez commençait à faire des signes de tête aux Porteloises reconnues sur le seuil des portes ou derrière les rideaux de mousseline. Elle regardait les drapeaux qui décoraient les façades, drapeaux tricolores, drapeaux du Pape. Son cœur s'épanouissait parce que ce village aux maisons pressées était sa patrie.

— Pendant que vous habillerez Marie, dit Gingolph, moi je ferai un tour à la falaise.

Il voulait dire : sur le petit port, dans les ruelles qui le dominent. La mère hésita. Pourquoi se séparer de lui? N'aurait-il pas pu attendre, dans la cour des Libert, ou sur les marches du perron ? Et ne serait-ce pas honorable, pour Gingolph comme pour Jacqueline et pour la mère Lobez, d'accompagner cette belle riche fille, qui se rendrait à l'église pour prendre rang dans la procession de la bénédiction de la mer? Mais Gingolph avait dit : « Je ferai un tour à la falaise », avec une résolution qui intimida la mère. Elle céda, par faiblesse, comme elle avait cédé, plus d'une fois, à son mari. D'ailleurs, Rosalie Lobez

avait hcUe d'entrer chez ses parentes et de répondre à la politesse qu'on lui avait faite.

— Va donc ! Mais trouve-toi sur la plage quand la procession passera?

Avec Jacqueline, elle entra chez la cousine, et, voulant d'abord saluer la malade, elle alla, au bout du corridor, jusqu'à la pièce où la mère Libert, assise dans son lit, le dos appuyé sur plusieurs oreillers, regardait, à travers sa chambre et la chambre voisine, la jeune hlle à sa toilette. D'abord elle dit quelques phrases, timidement, comme une pauvresse chez une riche ; elle remercia de l'intention qu'avait eue Marie d'inviter les cousines d'Equihen, et, suivie de Jacqueline silencieuse, elle s'avança vers la pièce, chambre d'apparat, salon de la maison marine, où Marie Libert, debout sur le parquet, en vêtements de dessous, jupon court de laine blanche, chemise plissée à peine échancrée au cou, attendait qu'une grande fille du Portel, pâle et longue de museau, son amie, commençât de poser les trois pièces de la coiffure.

— Vous arrivez bien, cousine Lobez, dit Marie : on va me faire belle.

En même temps, prenant bien garde de ne pas remuer la tête, car on emprisonnait, dans un pre-

mier bonnet de piqué, son chignon bien serré, dur et demi-circulaire comme une châtaigne quand elles sont deux dans la même bogue, elle tendait les mains, elle donnait un peu de son âme tendre à la pauvresse invitée. Celle-ci n'avait point de fille de cet âge. Elle se sentit comprise, aimée, interrogée par ces yeux entre blond et brun, de la même couleur que les cheveux, et qui la regardaient tout droit, et l'enveloppaient, et l'attiraient. Ils disaient : (( Petite mère Lobez, si vous croyez que je vous ai fait venir pour le seul plaisir de vous avoir chez moi, vous vous trompez. Vous êtes une bonne femme, une lointaine parente, mais il y a une autre raison : devinez laquelle? » La veuve pensait : « Quel plaisir j'aurais à avoir cette petite nonne chez moi ! Jacqueline ne m'aide guère. Jeanne fait ce qu'elle peut, mais c'est bien petit encore, tandis que celle-ci, celle-ci ! » Elle serra les mains qu'on lui tendait, et, prenant, sur le lit de parade, la cornette de toquet, qui est le fond de la coiffe de cérémonie, elle l'appliqua sur le bonnet de piqué, et l'assujettit en arrière, avec une épingle de cuivre. De même, en avant, elle fixa, et serra une belle bande de mousseline bordée de Valenciennes, qui affleurait le front, pressait les

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tempes, tournait au-dessous de l'oreille, et venait s'attacher aussi à la naissance de la nuque. La coiffe étant ainsi posée, on ne voyait des cheveux qu'une toute petite barre châtain clair, un banc de sable entre le front et la dentelle. La tète, moulée dans l'étoffe blanche, n'ayant plus la richesse profane des cheveux, prenait une dignité religieuse. Le visage devenait roi. Rien ne se perdait plus du moindre mouvement des sourcils, des yeux, des lèvres.

— Voici maintenant la robe, dit la veuve.

De ses deux bras écartés, elle entr'ouvrait la j.upe de fin mérinos rouge, qu'elle tint un moment immobile au-dessus de la tête de Marie, et qu'elle laissa couler jusqu'à la ceinture. Aussitôt la jeune Porteloise, l'autre habilleuse bénévole, pria Marie de tendre ses bras aux manches repassées, et qui se tenaient gonflées, d'un corsage en mousseline blanche brodée. Elle attacha le tablier, également de mousseline brodée, et elle se recula, pour juger de l'effet. C'était déjà un riche costume, et mis en place par des mains adroites. La petite Jacqueline, pour ladmirer, s'était détournée, elle avait cessé de compter les chemises, les draps, les tabliers et les mouchoirs de soie assortis, les serviettes et les torchons de l'armoire

ouverte à deux battants. Mais la principale pièce du costume manquait encore. Sur le lit, Rosalie Lobez prit le « mouchoir d'honneur », un grand châle en cachemire, orné de dessins de couleurs violentes, rouges, violets et verts, et garni de longues franges blanches comme ceux des filles de Séville. Elle mit un peu de temps à l'ajuster, car c'est un art véritable. Il faut que le châle laisse le cou dégagé, qu'il fasse comme une corbeille au bas de la nuque, et qu'il croise sur la poitrine. Sur la table, ce fut Jacqueline qui prit les boucles d'oreilles d'or, longues d'au moins cinq centimètres, deux « branches de raisin », comme on dit au Portel, et les pendit aux oreilles de Mai'ie. Ce fut elle qui passa au cou de Marie la chaîne d'or qui faisait cinq tours, et qui venait de la grand'mère.

— Te voilà gréée, dit la mère Libert : viens me voir!

Toutes les filles ont le sentiment de la parure. Mais d'être ainsi parée comme une châsse, d'être une splendeur vivante et pudique, de ressembler aux aïeules qui avaient inventé ce vêtement magnifique et qui en avaient porté plusieurs pièces, de songer aussi qu'elle allait rehausser l'éclat d'une cérémonie religieuse, de se sentir enfin à

cette heure et dans ce rùle virginal dont elle avait si souvent rêvé, il vint à l'esprit de Marie une joie grave qui la grandit. Elle s'avança, comme dans la gloire de ses noces, les paupières à demi baissées, ne souriant pas, mais ravie. Et la mère Libert elle-même, en l'embrassant sur le front, crut baiser la statue d'une sainte.

« Quel dommage! pensait Rosalie Lobez, en sortant de la maison. Je n'aurais pas du laisser aller Gingolph! Voici que nous sommes dans la rue, que tout le monde regarde notre cousine et se récrie : et Gingolph n'est pas là ! Je suis sûre que, s'il la voyait seulement, il lui donnerait son cœur tout neuf. J'ai eu tort. J'ai fait une faute. Dans ma hâte, qui était de l'amour-propre, je me suis débarrassée de lui, afin d'assister à la toilette de Marie, parce que cela me flattait. A présent, où est-il? N'aurais-je pas mieux fait, cent fois, de le retenir, ou de demeurer avec lui dehors, et d'être seulement là, sur le passage, mais avec lui! »

Elle avait une conscience délicate, dont les agitations ne se calmaient pas vite. Tout le long de la rue Carnot, puis sur la place de l'Eglise, elle chercha des yeux son fils, elle s'accusa d'orgueil, et n'eut pas tant de plaisir d'accompagner

Marie qu'elle ne sentit de remords parce qu'elle n'avait pas commandé son enfant. Non, il n'était pas parmi les groupes qui étaient plantés sur la place, près à près, comme des massifs noirs à la tête fleurie et mobile. « Tiens, regarde ta cousine qui entre à l'église ; on lui donne l'eau bénite, comme à une dame. »

Une demi-heure plus tard, sous le soleil, chaud entre les nuages, la procession sortait. La croix d'argent allait en tête, accompagnée d'enfants de chœur. Derrière elle venaient, sur deux rangs, les enfants des écoles libres qui portaient, sur leurs épaules, des statuettes ou de petits bateaux sculptés et gréés par les capitaines en retraite, les femmes de la congrégation des mères chrétiennes, vêtues de noir et de violet, mouchoir de soie violette à dessins noirs, tablier de soie violette, coiffées du toquet, ornées de tous leurs bijoux d'or. Quelques-unes des femmes, les plus vieilles, malgré la chaleur, portaient le grand manteau de deuil bordé de velours, qu'attache par-devant une agrafe d'argent, et elles faisaient songer à leurs sœurs des brumes de la mer, les Brugeoises, qui portent la même mante longue. Après les femmes venaient les jeunes filles, toutes en toquet, tablier de couleur, jupe noire

bordée en bas d'un large ruban de couleur vive. Les enfants de Marie, les porteuses du bateau de Notre-Dame de Boulogne, les chanteuses, précédaient immédiatement le clergé, et formaient l'anneau éclatant de cette longue chaîne humaine. Elles étaient attendues, regardées, enviées, non seulement par les quelques étrangers, accourus de Boulogne ou des plages voisines qui commençaient à recevoir les premiers baigneurs, mais par toute cette population de marins, parentèle énorme, neveux, cousins, arrière-cousins, dont la plupart allaient suivre la procession, et qui guettaient là, sur le parvis de l'église et devant l'entrée, cette floraison du Portel, les filles fraîches aux yeux baissés, et le costume de pourpre et de lin blanc que les ancêtres avaient inventé. Toutes ces jeunes bouches levées chantaient les litanies de la Vierge. Marie Libert marchait dans les derniers rangs, loin derrière les trois reines qui tenaient, à deux mains, leur lourd bâton blanc. La mère Lobez, pour une fois, n'avait pas voulu se mêler aux femmes du Portel; mais, en dehors de la procession, et fendant la foule, elle tâchait de se maintenir sur la même ligne que Marie, et le plus près possible, pour voir cette belle jeune fille, qui tournait le visage, quelque-

LA BEiNÉDICTION DE LA MER 77

fois, et la caressait d'un regard de ses yeux sages. La mère Lobez songeait qu'elle n'aurait jamais assez d'argent pour acheter tout ce drap, toute cette soie, et cet or, et ces broderies, et que Jacqueline qui était là, à sa gauche, ne pourrait jamais prendre rang dans ce cortège. Mais elle chassait la tentation d'envie. La procession allait lentement. Les chantres continuaient de chanter les litanies. Plusieurs prêtres suivaient, puis une foule d'hommes, presque tous des marins, des débarqués de la flottille d'Islande, qui allaient s'embarquer demain pour la pêche au hareng, ou sur les chalutiers. Ils s'approchaient, par groupes épais, sans discipline, et se fondaient en une masse qui s'étirait et prenait à peu près la largeur d'une rue. Combien étaient-ils? Sept cents? neuf cents? un millier? Les chapeaux de soie qu'on voyait, çà et là, sur la tête des plus riches d'entre eux, indiquaient l'importance de la fête et la volonté du respect. Quand les marins se furent joints à la procession, il resta peu de monde sur la place : des curieux seulement, et des mécréants qui avaient renié leurs pères. Déjà les enfants de chœur qui ouvraient la marche descendaient sur le sable de la plage. Par la rue de la Marine, la rue de l'Amiral-Gourbet, la rue de la

Mor, le peuple du Portcl, serré entre les maisons, arrivait à la pointe du petit port, passait entre quelques canots tirés au sec, le long du ruisseau qui sert d'égout à la viHe, et se répandait sur la plage. Celle-ci, bien ouverte, recevait le vent du large et le soleil. Elle donnait la liberté. Il n'y avait plus de cortège, mais une multitude assemblée au bord de l'eau, attentive à une seule chose : aux mouvements du prêtre qui allait bénir la mer.

L'abbé, maigre, revêtu du surplis et de l'étole, plus petit que beaucoup des pêcheurs qui l'enveloppaient, mais plus ardent, s'était avancé jusqu'à l'extrême limite du flot. Les enfants de chœur, autour de lui, amusés, regardaient la vague qui, déferlant à courte distance, s'aplatissait sur le sable et cernait les souliers à boucle du pasteur. Les autres prêtres se tenaient en arrière. Lui, il regardait au loin la souple étendue, sur laquelle ses paroissiens vivaient tant d'heures, et qui les lui enlevait. Les chantres entonnèrent les chants delà bénédiction, et il ôta sa barrette. Puis, le psaume terminé, le prêtre récita la prière que la longue tradition lui prescrivait et qu'une partie des assistants, des femmes du moins, traduisaient vaguement. Il disait : « Dieu

tout-puissant, nous supplions votre bonté de remplir cette mer de vos bénédictions, de sorte que votre peuple ait toujours sujet de vous rendre grâces pour vos bienfaits. Que la fécondité de l'abîme comble de biens les pauvres, et que l'homme de peu et l'indigent célèbrent le nom de votre gloire... Bénissez nos bateaux, et tous ceux qu'ils portent, comme vous avez béni l'arche de Noé voguant dans le déluge ; tendez-leur votre droite comme vous l'avez tendue à saint Pierre marchant sur les eaux... Seigneur Jésus, qui avez commandé aux vents et à la mer, et alors survint une tranquillité immense, exaucez les prières de votre famille, et accordez-nous, par ce signe de la sainte Croix, que s'écarte de nous toute la cruauté de la tempête... » L'officiant leva le bras droit, et jeta de l'eau bénite dans l'eau sauvage. Des milliers de témoins l'observaient, du haut de la falaise ou du rivage. La bénédiction selon la coutume n'était pas encofe complète. Il se mit donc à marcher dans la mer. Trois enfants de chœur le suivaient. L'eau passait par-dessus les souliers, baignait les soutanelles rouges et la soutane noire. Un grand murmure sortait de la foule. Alors le curé prit, des mains du premier des enfants de chœur, la grande croix argentée; il lit

encore quelques pas, et lentement, avec la hampe, tandis qu'une vague déferlait, il traça dans l'eau le signe rédempteur. On attendait que la mer eût ainsi tous les sacrements qu'elle peut recevoir. Des hommes, des femmes, des enfants s'avancèrent aussitôt, et, trempant les doigts dans le flot nouvellement bénit, ils se signèrent. Le geste fut fait, en même temps, d'un bout de la plage à l'autre.

Déjà la foule refluait; déjà, sous le commandement d'un vicaire, la procession se reformait et commençait à monter la rue de la Falaise. En haut de la rue, ouvrant les bras, on voyait le grand Christ, accompagné de la Vierge et de saint Jean, et devant lequel les prêtres, un moment, s'arrêteraient. On se hâtait, le temps menaçait. La mère Lobez, avec Jacqueline, tout le long de la plage, avait cherché Gingolph, de groupe en groupe. Bien que la pauvre femme eût grand'peur d'être trouvée « hardie », elle avait levé le nez vers les pêcheurs ou les étrangers accoudés au muret qui suit le ])ord de la falaise. Mais nulle part elle ne vit un jeune garçon qui ressemblât à son fils. Un moment, elle fut arrêtée par le défilé du cortège, qui coupait la plage. Elle aperçut encore Marie. Ce ne fut

qu'une vision rapide. Séparée du groupe des Porteloises par des étrangers, qui voulaient s'approcher et photographier les porteuses du bateau de Notre-Dame, elle fut repoussée, rejetée en arrière de la foule. Le gros nuage, depuis le matin menaçant, avait monté dans le ciel ; il couvrait la mer, qui était devenue noire, et une de ses tours, arrondie et cuivrée, pleine de pluie et d'électricité, dominait la plage, la ville, les champs. Des gouttes d'eau tombèrent. Aussitôt les parapluies s'ouvrirent, cachant à moitié le cortège; des mères se précipitèrent pour emmener une enfant des écoles, d'autres relevèrent leur tablier; les banderoles effarouchées se mêlèrent; des statues, au-dessus de la foule, hésitèrent, balancées, car les porteuses en avant voulaient se réfugier dans la maison du coin, et les autres étaient d'avis de continuer. « Quel dommage! Toute la procession va être gâtée ! Et toute la mousseline perdue ! Et les enfants trempés ! » On entendait ces mots-là, partout, murmurés. Un rire sonore fit se retourner la mère Lobez et Jacqueline. Un tout jeune homme, quelqu'un de la marine, mais qui ne devait pas être du pays, pas même de Boulogne, un petit bien habillé, impertinent, coiffé d'un chapeau melon, la moustache blonde relevée, riait

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à gorge déployée, dans un groupe de marins.

— Pourquoi ris-tu?

— Regarde-les donc, tous les jnômiers! Sontils embêtés 1

— C'est pas une raison pour rire, la pluie va gâter leur beau fait, et les bardes de fête. Moi, je ne ris pas.

— Moi si! J'aime ce qui embête les autres.

La mère Lobez fut outrée de ce propos. (( Viens ? » dit-elle à Jacqueline. Elles tournèrent la foule, passèrent au ras de la mer qui montait. Jacqueline, par-dessus sa tête, pour s'abriter, avait relevé sa robe. Les deux femmes marchaient vite. La pluie tombait. Quand elles furent rendues à l'entrée de la rue de la Mer, les paroles d'un cantique volèrent autour d'elles, emportées dans le souffle du vent. C'était le cantique des marins du Portel :

Hélas ! sur cette terre Souffrir est notre sort.

Le poids de la misère Nous suit jusqu'à la mort.

Ah! soyez-nous propice, Recevez-nous au ciel...

— • Nous suit jusqu'à la mort... Tu entends? dit la mère Lobez. Que c'est vrai! Moi, en ce

moment, je souffre de ma faute,... d'avoir laissé aller mon Gingolph.

Elle dit, un moment après :

— As-tu vu comme elle était jolie, la cousine Marie?

— La plus jolie!

— Non : elle a un petit nez en l'air qui l'empêche d'être belle tout à fait : mais mignonne, oui, la plus mignonne de toutes.

La pluie tombait; un vent froid soufflait, et traversait l'été, rappelant à tous que le détroit lui appartient. Rosalie et sa fille montaient vers Equihen. Elles y arrivèrent lasses. Gingolph n'était pas rentré.

Il ne rentra que vers huit heures du soir, à l'heure dorée oii tout ce qui a des yeux et un cœur regardait, ce jour-là, dans le ciel à présent dégagé, descendre le soleil. Il se baissa, pour entrer sous la coque de la vieille barque, et la mère, qui faisait cuire la soupe sur le fourneau, se retourna :

— Je ne vivais plusl D'où viens-tu?

— De Boulogne.

— Avec qui? Tu as été au café, je le vois, tu es rouge!

— Avec Fourmanoir.

La mère Lobez avait l'esprit rapide. Elle avait déjà compris que Fourmanoir proposait à Gingolph d'embarquer sur la Belle-Chance. Tout ce qu'elle avait rêvé si souvent, le salut par son Gingolph, le retour au Portel, les enfants mieux vêtus, la maison en pierre, le voisinage des parents de là-bas, tout le bonheur lui commandait d'agir. Elle demanda :

■ — Tu as accepté, au moins?

■ — Non, dit le mousse en secouant sa crinière fauve, j'ai bu avec lui, il m'a fait visiter le bateau, et j'ai dit non.

■ — Fourmanoir, c'est moins bon que les frères Chariot, je le sais, Gingolph. Mais c'est tout de même un bon patron, et sa Belle-Chance est un joli voilier. Marie Libert m'en a parlé. Il te veut comme novice, pas vrai? Combien t'offre-t-il?

— Quatre-vingts francs par mois.

— Presque la paye d'un homme ! Comment as-tu refusé ça? Dis? Tu as bu trop d'eau-de-vie dans ton café? Tu n'as pas pensé à nous? Est-il possible? Quelle raison lui as-tu donnée?

— Pas. Je suis bien à bord de la Beine-Marîe. On prend du poisson. Je connais tous les compagnons.

Il ajouta, se penchant :

— Est-ce que mon père l'a quittée?

Elle fut surprise de ce que son fils eût rassemblé si fortement, en si peu de mots, toutes les raisons qu'il avait de demeurer à Equihen, de ne pas quitter le petit bateau cordier. Mais la décision ne l'étonna pas. Le père était ainsi, sans ambition, résolu dans le danger, mais épouvanté par le changement. Rosalie reconnut l'homme d'un village, d'une falaise, d'une barque. Elle répondit, sans avoir l'air de répondre :

— Mets du charbon dans le fourneau, mon fieu?Il faut que la soupe ait un bouillon de plus.

Le mousse se détourna; derrière la porte, il prit le seau qui était léger, léger.

— N'y a plus rien, dit-il.

Il se souvint qu'on avait dépensé toute sa part de pêche pour payer le boulanger et pour acheter une petite machine électrique, une espèce de ceinture que la mère faisait porter, nuit et jour, à Désiré. Sans hésiter, il alla au fond de la maison de bois, il se baissa, et, sous son lit, dans une cachette, il saisit un petit chariot, fait de main de marin, et dont il s'était bien amusé, pendant toute son enfance. Dans l'intérieur du jouet, il entra ses deux pouces, pesa sur les bords, et les fit éclater.

— Tiens! dit-il à la mère, en lui offrant quatre planches et des éclats de sapin : ça flambera bien mieux qu'un morceau de charbon !

Elle mit les planches dans le foyer, avec la même peine secrète que si le chariot avait été à elle. Gingolph avait rejoint ses sœurs et son frère qui s'amusaient, dans le long crépuscule, sur les terres vagues de la falaise d'Equihen. Cinq minutes plus tard, la mère agitait, selon sa cou tume, une petite sonnette de poupée, qu'une fille de Parisiens, l'été précédent, avait donnée à Louise. La nichée accourut, moins Désiré, Finfirme, qui avait les jambes molles, et qui rampait, se soulevant sur ses bras. La soupe était servie, entre deux lits, sur une table basse. Toutes les pauvretés ne sont pas tristes. On riait souvent, et même la mère Lobez riait volontiers, causant avec ses enfants, sous la coque renversée de la Hardie. Mais ce soir-là, elle demeura comme au temps où le père venait de disparaître, absorbée, répondant mal aux questions, ne grondant pas, ce qui était un grand signe d'absence. Gingolph n'avait pas changé du tout. Elle songeait : « Il est comme son père, que le monde ne remuait point, et qui n'avait que le cœur de bien vivant. »

Après le souper, les trois petits furent couchés, et Jacqueline avec Gingolph accompagnèrent Rosalie Lobez, qui avait dit : « Si nous allions prendre le frais? » Ils descendirent un peu, sur la rude pente de glaise herbue, et ils allèrent jusqu'à la dernière maison du village, à l'endroit oii il n'y a plus de muraille, plus de jardin, et même plus de filet qui sèche. Les enfants restèrent debout, la mère s'assit. Le jour ne voulait pas mourir, l'eau était plus lumineuse qu'au plein midi des mois d'hiver. Elle montait jusqu'aux limites extrêmes oii elle avait poussé, naguère, les débris de goémon, de paille et de liège, mêlés ensemble et qui faisaient une ligne sur le sable. Elle couvrait les pierres tombées et les quelques rochers entre le Portel et Boulogne, en arrière. Toutes les anses, tous les ports, le lit tordu des petits fleuves côtiers étaient pleins et gonflés d'eau.

Rosalie Lobez considéra d'abord cette immensité paisible, puis elle dit :

— Mon Gingolph, la maison de chez nous a tant vieilli qu'elle ne tient plus. Je n'ose ouvrir la fenêtre de peur que les carreaux ne tombent; la pluie coule sur le lit de Jeanne. J'aurais plaisir à avoir une maison de pierre.

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Il ne répondit rien. Il avait l'air absorbé par le feu des phares qui flambaient et mouraient dans le jaune du crépuscule.

— Voilà des années que je traîne ma dette chez le boulanger. Si tu devenais novice à bord de la Belle-Chance, tout serait payé. Et qui sait l'avenir ? Tu monterais mieux en grade, sur un grand bateau du Portel, que si tu restes à Equihen. J'ai toujours compté sur toi...

Le jeune homme demeura debout, et muet, plus d'un quart d'heure. La mère, courbée vers l'herbe de la falaise, haletante, n'osant bouger de peur de changer les idées de l'enfant, écoutait, arrachait des brins d'herbe à la falaise, et les brisait en morceaux. Tout à coup elle sentit que son grand gars s'était mis à genoux près d'elle, qu'il la serrait contre son cœur et que, passionnément, pieusement, comme s'il proclamait : « Je vous appartiens! » il la baisait au front.

Ce fut tout ce qu'il dit. Mais elle comprit. Jacqueline, devenue joyeuse, se mit à rêver tout haut.

— Je connais une maison au Portel, qu'on pourrait louer pour pas cher. Jeanne ferait la <îuisine avec maman ; moi je commencerais mon apprentissage de couturière. La maison a une

cour; elle a deux belles chambres et un grenier : ça ne sera pas si loin qu'Equihen, mon petit Gingolph, quand tu descendras de la Belle- Chance!

Lui, il s'assit à côté de la mère Lobez, un peu en arrière. Il était content d'avoir eu la force de faire son sacrifice. Le soir vient, même à la fin de juin; l'ombre s'était posée sur la terre et les lointains de la mer; il soufflait du large une brise qui entrait, par bouffées, dans la chaleur des champs et dans les maisons dont les fenêtres, toutes, étaient ouvertes. La pauvre Lobez, quand elle voyait la mer, n'était jamais en paix. Ce soir-là, la mer était douce. Chacun songeait à la vie nouvelle.

Quand il fut l'heure de rentrer, Rosalie Lobez, montrant la plage, dit à son fils :

— Regarde donc : tout le sable, et les coquillages, et les moules des rochers, et les puces de mer, tout était dans la sécheresse. La marée est venue : à présent, tout est plongé dans la fraîcheur de l'eau.

Il ne répondit pas, mais, en arrière dans le demi-jour, son visage s'épanouit, parce qu'elle avait bien parlé de ce qu'il aimait. Et, comme elle disait : « Il faut pourtant aller se coucher,

mon Gingolph? » il demanda, il osa même commander :

— Non, restons 1

Ils restèrent longtemps encore, ne se disant rien, leur âme était sur la mer et parlait avec elle.

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