‹ Gingolph l'abandonnéChapitre 3 sur 12 · L EMBARQUEMENT SUR LA (( BELLE-CHANCE · texte numérisé non relu

L EMBARQUEMENT SUR LA (( BELLE-CHANCE

Le lendemain matin, dans la clarté de neuf heures, le mousse d'Equihen, bien astiqué, vêtu de son pantalon le meilleur qui avait une pièce au fond, et de la petite veste de toile cachou dont l'ourlet raide tombait à peine au bas des côtes, son visage rond luisant de jeunesse, coiffé d'une casquette de laine qui laissait passer, en avant, un éperon de cheveux dorés, avait pris la route d'Equihen au Portel, puis celle du Portel à Boulogne. Il arrivait au point où le plateau des terres à blé, des pâturages et des falaises est coupé par la vallée de la Liane. Le chemin tourne et descend en lacets. Quelques maisons ouvrières sont plantées sur l'extrême marge du plateau. C'estVAve Maria.

Gingolpli s'arrêta, regarda devant lui, et fut saisi d'une grande émotion. Il avait passé là bien des fois, indifférent. Etait-il donc devenu un autre homme? Oui, et pour un signe qu'il avait fait. Il sentait son cœur battre et tantôt se donner et tantôt se refusera cette ville oii il aborderait, désormais, après chaque expédition de la Belle- Chance. Il la considérait comme un de ces chefs auxquels on est présenté, tout à coup, dont on va dépendre. Pour lui elle était pleine de secrets. (( Serai-je aussi heureux? Deviendrai-je riche? Est-ce que je pourrai m'habituer? » Ce n'est plus sur la plage déserte d'Equihen qu'à chaque marée, à présent, il prendrait pied, comme un goéland; il serait l'un de ces marins qui montent, par les échelles de fer, jusqu'au quai de granit, et qui se répandent dans les ruelles du port, en quête d'un abri et d'une femme, de la fiancée, de la maîtresse ou de la ménagère qui sait l'heure, à peu près, du retour, et qui attend, chez une amie, que le bateau ait achevé de débarquer le poisson.

Par-dessus le quartier de Capécure, tout neuf et tout rouge, qui fumait à ses pieds, par-dessus les usines, les entrepôts, les maisons d'armement, au delà du port presque invisible, Gingolph voyait la vieille Boulogne, bâtie sur deux

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collines jumelles, Boulogne avec ses trois paroisses si différentes d'image, de population et d'esprit : Saint-Pierre qui est la colline avancée dans la mer, la septentrionale et la guetteuse, Saint-Nicolas caché dans le creux, Notre-Dame qui est la seconde colline, et qui remonte en arrière; Saint-Pierre qui appartient aux pêcheurs, Saint-Nicolas aux commerçants, Notre-Dame aux armateurs, aux vieilles filles et à ceux qui peuvent vivre à l'abri du vent; Saint-Pierre, qui n'a pas un pouce de verdure entre ses maisons, que domine la tour carrée de l'église, Saint-Nicolas où l'ombre tourne, dès le matin, comme sur un cadran solaire, Notre-Dame, l'ancienne cité forte, qui porte à son sommet, couronne verte et vivante, les cimes de ses ormeaux sur les plis des remparts et, par-dessus, la gloire de Boulogne, la cathédrale, la coupole bleue si bien dégagée de tout et lancée dans les airs, qu'elle sert de signal aux navires du large. Gingolph regardait aussi, fermant la vue, derrière la ville, la ligne des terres qui descendent du mont Lambert et entrent dans la mer à la pointe de la Crèche, ligne bien établie, régulière et fine, d'où s'élèvent le moulin Flour et, toute blanche, la colonne de la Grande-Armée. Le marin de la Belle-Chance

étudiait avec attention cette image magnifique, et celle des rivages qui fuyaient sur la gauche, falaises, plages, caps lointains pareils sur la mer à des brumes roulées; mais toujours il revenait à la colline de Saint-Pierre, à son quartier à lui, commençant par le haut, puis laissant couler son regard sur les toits qui sont noués au clocher et qui pendent tout autour, toits fanés, rouilles, jaunis, brunis, plus pressés que les écailles d'une dorade, mais nulle part plus souples de mouvement que dans cette longue draperie des Tintelleries, par oii les maisons de Saint-Pierre rejoignent celles de Saint-Nicolas. Il disait : « Voilà oii je vais vivre plus que je ne voudrais! » Tout ce qu'il avait entendu dire des villes lui revenait en mémoire, et aussi le visage de ses compagnons de la Reine-Marie. Et il sentait les larmes voisines de ses yeux.

Pour ne pas se laisser attendrir, après longtemps, il se remit en marche, et il tâchait de ne plus penser à ce qui allait arriver. Parles rues deCapécure, il gagna le pont Marguet. Tout l'intéressait plus qu'à l'ordinaire, ce matin. Il flâna sur le quai ; il se promena au milieu des tas de poissons que trente vapeurs ou voiliers, arrivés dans la nuit ou le matin, versaient sur le port. La pêche avait été

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bonne. Harenguiers, chalutiers, déchargeaient les uns près des autres, mais, tandis que les tonneaux de harengs salés et les caisses de harengs glacés étaient empilés sur des camions et des charrettes et directement portés chez les mareyeurs ou chez les armateurs, la cargaison des chalutiers devait d'abord passer par la criée. La halle était entourée d'une multitude affairée, comme une grosse fourmilière aux heures chaudes. On débarquait le poisson que des grues à vapeur allaient chercher au fond des cales ; on le versait à même sur les pavés, ou sur de grandes tables dressées par les marchands; des équipes d'hommes, vêtus comme pour naviguer, courbés, les mains gluantes, le bas de leurs jambes enduit de colle de poisson, triaient les prises que les machines ne cessaient de puiser dans les cales et de jeter sur le quai. Ils les rangeaient, rapidement, par espèces, dans des paniers ou sur les claies des petites charrettes. Ils mettaient côte à côte les poissons plats, les poissons longs, les poissons ronds, et la (( broutille », toutes les petites espèces qu'on entasse dans des mannes d'osier, carrelets, rougets, limandes, vives; ils composaient les lots qu'on allait vendre, et toutes les bêtes, saupoudrées de glace, la peau égratignée, le ventre enflé

OU contraoté, les nageoires saignantes, souvent l'estomac rose débordant de la gueule, voisinaient, s'amoncelaient, étaient séparées, prenaient enfin leur gîte sur une planche. Quelquefois un corps de grand poisson, posé en équilibre instable au sommet d'une pyramide, glissait jusqu'à terre, et l'on voyait la mort souple et luisante comme la vie. C'était l'apport quotidien des pêcheurs : les rougets grondins, écarlates ou bruns, les congres à la gueule formidable, les turbots, les soles, les barbues, les énormes anges de mer, les Saint- Pierre ou Jean Dorés, qui ont la tête transparente, les roussettes, tachetées, rugueuses, hideuses, les morues zébrées de jaune, les raies, les merluches, les lieux, les chiens de mer à la peau bleue, les poules de mer, faites en émail, les maquereaux, et les menus profits de l'équipage, qu'on a soin de vendre à part : homards, araignées de mer, oursins ramassés dans les fonds par le chalut, palourdes, coquilles de Saint-Jacques enguirlandées de goémons. En même temps qu'on déchargeait les cales pleines, on remplissait les cales vides avec de la glace concassée; des automobiles, des charrettes acculées à l'extrême limite des quais, laissaient couler leur macadam glacé, à reflets verts, au fond des bateaux; avant qu'ils fussent entamés.

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CCS las de glace, formés en talus aigu, étaient beaux à voir, recevant un dernier coup de lumière, et brillant d'un éclat dernier au moment d'être enfouis ; d'autres charrettes apportaient des sacs de charbon, que des hommes jetaient dans les soutes. Au milieu de cette foule en mouvement, Gingolph allait sans hùte, regardant tout : c'était son entrée dans le monde. Jusqu'alors, il avait passé comme un enfant, étranger, sans comprendre.

La Belle-Chance était amarrée vers le milieu du port, avant la Douane. Fourmanoir se tenait sur le quai, vêtu comme l'un de ses compagnons de travail, et il surveillait le débarquement des caisses de harengs, que la machine du cabestan enlevait par piles, du fond de la cale, et que des marins tiraient à eux et plaçaient sur une charrette. Il vit venir Gingolph, car ses petits yeux, enfoncés dans de la graisse rouge, voyaient clair, mais il fit semblant de ne pas l'avoir aperçu. Gingolph esquissa un vague salut de la tête, les hommes de la marine se découvrant peu, et il dit :

— Maître, j'ai réfléchi : si vous voulez de moi, j'embarque.

— C'est bien ! dit Fourmanoir, d'un ton bourru ;

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je ne pensais plus à toi; je croyais que tu étais une bête. Si tu as réfléchi, tant mieux : je pars dans une heure.

— Je n'ai pas mon coucher, répondit Gingolph, mais tant pis, je dors partout! Donnez-moi seulement une avance...

Il jugea qu'il avait bien le temps de s'embarquer, et continua sa promenade. Arrivé à l'extrémité de la longue file de bateaux, il se retourna, et revint, parmi les charrettes, les tas de poissons, les barils de bière, les filets, les baladeuses, et les gens affairés que le marché avait attirés. Il n'avait pas fait cinquante pas, qu'il entendit une voix claire qui riait : « Ah! ah! ah! » Elle était savante, la voix qui riait, et plus de dix hommes s'étaient retournés, d'un air déjà galant, des jeunes, des vieux. Et que la fille était plaisante! Gingolph la reconnut aussitôt. Elle passait, les joues animées, les yeux baissés, la bouche ouverte, les dents luisantes, au bras d'une amie de son âge, mais choisie parmi celles qu'on ne regarde pas; elle suivait l'extrême limite du quai de déchargement, là où commence la chaussée de la rue. Elle avait, sur ses cheveux frisottés, un mouchoir bleu noué sous le menton, comme en portent souvent les ouvrières de la pêche. Elle allait du côté de la

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Beurrière. Et, quand elle fut sûre qu'on l'avait remarquée et qu'on la regardait, elle ne regarda personne, pas même en dessous. Elle fit la fîère. Elle se redressa, et, sûre de son pas, du balancement de sa jupe, du geste de son bras, la main pliée, et blanche, et appuyée sur la hanche, elle, s'éloigna en diagonale,, plus grande que sa compagne, grandie encore par ses patins qui sonnaient sur le pavé.

(( La dangereuse fille ! » pensa Gingolph.

Et aussitôt, il désira revoir, puisqu'il reviendrait souvent au port de Boulogne, cette Zabelle Gayole, qui l'avait accueilli, trois ans plus tôt, le soir où il chantait « au guénel, guénel! )> dans les rues de Saint-Pierre. Cette pensée-là lui tint compagnie jusqu'au bateau. Il n'y voyait point de mal, et dangereuse, dans son esprit, voulait dire attirante.

Une heure plus tard, il passait entre les jetées du port, et, comme tout l'équipage, composé de Portelois de la vieille race, et fidèle, il saluait d'un signe de croix le Calvaire des marins qui est au bout delà falaise de Boulogne. Il allait à l'embouchure de la Seine, pêcher le hareng, il commençait « le grand métier » à bord de la Belle- Chance.

— Cette fille-là, on ne la tourne-vire pas comme on veut. Que je lui donne un ordre, elle fera le contraire. Que je ne dise rien, elle cherchera ce que je peux bien penser, pour ne point penser comme moi. Pourvu qu'on lui dise qu'elle est belle, elle trouve que le monde est bien fait.

C'est ainsi que madame Gayole, assise dans son salon, c'est-à-dire une chambre décorée, jugeait sa fille, en buvant du café, avec madame Gournay- Rivet et madame Bonvoisin, deux femmes de patrons, pairesses de la Beurrière, qu'elle avait invitées. Elle aimait à traiter ses amies; toute la marine de Boulogne savait qu'on buvait de bon café et de la vieille eau-de-vie chez les Gayole

Vert-de-gris, qu'on fût prié par la femme ou par riiomme. Mais l'homme n'avait pas toujours la permission d'inviter, tandis que madame Gayole ne dépendait de personne, et ne suivait que son bon plaisir. Elle aimait aussi à parler, elle aimait à entendre répéter, par des femmes de sa génération, qu'elle méritait encore sa réputation de beauté, enfin elle avait le goût des sucreries et des gâteaux, qu'elle ne manquait jamais d'offrir à ses amies . M. Gayole ne grondait pas, il ne trouvait pas de réponse, lorsque sa femme lui expliquait : « Je ne peux pas recevoir mes amies comme si j'étais la femme d'un matelotpilote, ou d'un douanier! » Dieu merci, M. Gayole était un autre homme ; il payait cet honneur assez cher pour ne pas l'oublier. Madame Gournay- Rivet, matrone imposante, madame Bonvoisin, de moindre noblesse, mais grave, fort économe, et qu'on disait très riche, ne laissèrent point passer les propos de madame Gayole sans les relever. Elles défendirent Zabelle.

— Peut-être auriez-vous désiré une fille moins jolie? dit madame Bonvoisin, — qui n'avait point de prétention ; — il y a des mères auxquelles on ne peut pas faire compliment de leurs filles sans les rendre jalouses. Mais vous n'avez rien à

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craindre, ma chère : quand on vous voit l'une à côté de l'autre, on ne choisit pas, on vous caresse de l'œil comme deux poules dans le même panier, et dont personne ne sait l'âge.

— Vous êtes bien honnête, mais le reproche que je fais à ma fille n'est point d'être jolie, c'est de ne pas obéir, de ne pas savoir ce que c'est !

— L'avez-vous su jamais?

— Parbleu oui, quand j'étais petite.

— Elle n'est plus petite ! Dix-sept ans vont sonner pour elle, cette année. Ça fera de l'amour de plus sur les quais de Boulogne.

— Je lui connais un amoureux ! dit madame Gournay-Rivet.

Les deux autres femmes, qui buvaient, écartèrent la tasse de leurs lèvres, et dirent, en même temps :

— Vraiment?

— Un parmi d'autres, reprit la matelote en retouchant les plis du châle de soie qu'elle avait mis pour venir chez sa voisine. L'autre jour, j'arrivais, par la rue Faidherbe, près de la halle aux poissons, j'allais faire mes provisions, et je vois, au loin, passer Zabelle, avec son air de reine, entre deux petites compagnes. Tout le quai

se retournait. Les caisses de harengs restaient en l'air au bout des vergues...

— Vous racontez trop bien, on ne vous croira pas, dit la mère.

— Je dis ce que j'ai vu. Près de moi, arrêté, regardant tout, ne faisant rien, il y avait un novice, un mécanicien peut-être, je ne sais pas, un tout jeune...

— Que dites-vous, ma chère? interrompit madame Bonvoisin; la fille d'un patron, comme Zabelle, n'épousera pas un mécanicien, voyons 1 Pauvre petite!

— En effet, dit madame Gayole, sans indignation, mon mari n'a pas de goût pour leurs sacrées mécaniques. Nous sommes obligés d'en avoir plusieurs, de ces mécaniciens, pour notre bateau le Dragon; ça le fâche assez, lui qui est de l'ancienne marine. Et que faisait-il, votre jeune homme?

— Il la regardait, ma chère, avec des yeux!

— C'est tout? J'ai souvent pensé que s'il y avait des allumettes sur le quai, elles prendraient feu, tant il y a de regards qui s'y croisent. Qui est-ce qui n'est pas regardé? Revenez donc à mon café, Marguerite !

— Volontiers, Joséphine. On voit que vous

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l'avez fait vous-même. A propos, et la petite servante que vous aviez prise l'an dernier : je ne la rencontre plus?

• — Je l'ai renvoyée ; elle était pour moi comme le mécanicien pour monsieur Gayole : je ne pouvais la souffrir. .le m'en passe très bien.

— Zabelle vous aide, évidemment? demanda madame Gournay-Rivet.

La belle madame Gayole fut un instant embarrassée. Il lui était désagréable d'avouer que sa fille ne se mettait pas volontiers aux besognes du ménage. Mais elle avait de l'invention. Et, ayant humé une dernière gorgée de café, pour se donner du temps, elle répondit :

— Je la laisse faire le moins possible. Qu'estce que je deviendrais, si je n'avais pas à travailler? Et puis elle a d'autres idées.

— La maison d'armement peut-être?

— Justement, elle entre demain chez Grollier.

Un peu de temps encore, dans la salle d'honneur des Gayole, chauffée par une large coquille de charbon, les trois femmes continuèrent de causer. Puis les voisines se retirèrent, car le crépuscule tombait, et la rue s'emplissait d'une brume glacée où flottait l'odeur des cuisines. En

fermant la porte, madame Gournay-Rivet dit à l'autre visiteuse :

— La servante remerciée, la fille à l'armement : les affaires ne sont pas brillantes chez les Gayole. Je m'en doutais I

Elle se trompait ; sa jalousie était en défaut. La fortune des Gayole n'avait pas subi de diminution; elle s'était transformée, elle courait une chance : mais on pouvait approuver Gayole d'avoir tenté cette entreprise oii d'autres ont réussi. Il avait acheté un bateau à vapeur, pour la pêche au chalut, un bateau construit en Angleterre, et qui lui coûtait 150.000 francs. Sans doute, il ne possédait pas une somme aussi importante; tout le monde se souvenait, dans la Beurrière, qu'il avait épousé une fille sans fortune, à laquelle ses parents n'avaient pas même pu donner les trois meubles d'usage, le lit, l'armoire, la commode. Que de fois on avait répété : « Cette Gayole, qui, en se mariant, n'a eu qu'une pièce! » Non, l'homme devait à son travail, à son énergie, à sa connaissance de la mer, les 80.000 francs qu'il avait versés comptant pour l'acquisition du chalutier. Le reste était avancé par un banquier. L'ancien patron de pêche était ainsi devenu armateur, en prenant sa

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retraite, et le bateau, dont la première année de pêche venait de se terminer, avait rapporté une somme assez ronde. Mais M. Gayole, en devenant capitaliste et chef d'entreprise, s'était aperçu que les frais généraux sont lourds, et il s'en était vengé, en enjoignant à la belle madame Gayole de se priver de la petite servante, et à Zabelle d'avoir à gagner elle-même ses rubans et ses tabliers de soie, si elle en voulait porter. De là, les deux résolutions dont s'étonnaient madame Bonvoisin et madame Gournuy-Rivet. Joséphine Gayole était trop fine pour révéler ce qui ne la flattait pas. Elle avait obéi à son mari, parce que, sur ce point, elle savait qu'elle ne gagnerait point la partie : la marine était en cause, et là il entendait commander. Mais le brave Gayole n'avait eu, de la victoire, que l'apparence. Dès le lendemain, « ses femmes », comme il disait, recommençaient à dépenser non pas follement, mais largement, en princesses qu'elles étaient, l'argent que le patron Gayole, depuis les débuts du m.énage, gagnait pour Joséphine et pour Zabelle.

Les exemples sont nombreux, dans le peuple de France, et de plus en plus, des ménages où l'homme, rude, solitaire et absorbé dans le tra-

vail, s'use pour contenter le goût de bien-être et de luxe d'une femme qu'il estime supérieure, qu'il veut rendre heureuse, et qui semble, aux yeux des tiers, une personne d'une autre condition sociale. Cependant, le ménage n'était point troublé. On ne jasait pas sur le compte de madame Gayole. Même dans ce quartier surpeuplé, où la jalousie et la médisance ne manquent point, on ne lui prêtait aucune aventure. Elle était libre seulement d'allure et de propos, et assez belle encore, à quarante-trois ans, pour que M. Gayole se crût, parfois, le droit d'être jaloux et de le montrer. Elle avait une beauté forte, rayonnante, satisfaite et classique. Les plus belles étoffes de soie dont on peut faire des tabliers étaient pour elle, et de même les plus belles dentelles qui peuvent border la coiffe boulonnaise. Elle serrait, dans la grande armoire de sa chambres un « fer à cheval » garni de valenciennes, et un autre de dentelle de Bruges. Ses « dorlots » venaient de chez le bijoutier adopté, de tout temps, parla Beurrièrc; elle commandait ses corps, — le mot du xvii" siècle est demeuré vivant dans la marine, — chez mademoiselle Cécile, « corsetière des dames matelotes » ; elle tenait à ses patins, à ses longues boucles d'oreille, à la manière qu'elle

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avait toujours eue de se coiffer, les cheveux séparés en deux bandeaux réguliers, ce qui était d'un beau dessin et convenait à ses lignes. Volontiers elle blâmait, comme d'un manque d'esprit et de coquetterie, les filles qui abandonnent le costume traditionnel des matelotes boulonnaises. Et, sur ce point, comme sur plusieurs autres, elle se trouvait en désaccord avec sa fille, la plus souple, la plus câliné, la plus fière en esprit, la plus faible de cœur, la mieux attirée par la mode, la mieux persuadée de la royauté de la jeunesse, la plus franche d'ailleurs, et peut-être la plus' capable de dévouement, de toutes les filles de la Beurrière.

Zabelle, mise en demeure de travailler, avait choisi l'un des métiers que préfèrent les jeunes filles et les jeunes femmes des marins de la côte. Quelques-unes se font inscrire comme ouvrières dans les fabriques de plumes d'acier; la plupart entrent dans les maisons d'armement et réparent les filets, ou disposent, dans les caisses, le poisson qui sera expédié dans toute l'Europe. Zabelle avait choisi le métier de remmailleuse, de ramendeuse, comme on dit à Boulogne. Elle était de ces Boulonnaises qu'pn voit passer, le matin, vêtues d'une courte jupe brune ou noire, d'un

corsage à basque, la tète couverte d'un cliàle de laine qui ressemble à une mantille, quand il est bien posé, et qui retombe sur les épaules, les pieds chaussés de socques à talon de bois qui haussent la taille de ces femmes, presque toutes grandes et élancées. Elles vont par bandes, souvent en se donnant le bras. Elles portent une petite marmite de fer étamé, dans laquelle elles feront mijoter du café, ou leur soupe pour midi. Il y en a de jolies; il y en a beaucoup d'élégantes, et de bien faites, et qui marchent comme des reines qui seraient hardies. Leurs patins claquent à tous leurs pas. Elles n'ont peur ni du pavé gras, ni des fondrières, ni du vent, ni du brouillard, ni des propos douteux des marins qui déchargent les bateaux, des rouliers ou des traîneurs de baladeuses qui emportent le poisson, des soutiers noirs comme des sangliers, des camionneurs amenant la glace brisée ou les barils de bière, ou des employés circulant parmi les groupes de cette grande bourse de la pêche qu'est le port de Boulogne. Car elles ne gagnent pas le pont Marguet et le quartier de Capécure par les rues détournées : non, elles descendent tout le long des quais, regardées, interpellées, répondant, même les douces, même les chastes, et riant

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parmi des hommes affairés, dont elles connaissent presque toujours le nom, la famille, le bateau, la maison dans les rues du Portel ou de Boulogne. Elles vont au travail, elles vont d'abord à la conquête du monde. Quand elles ont passé, bien des yeux les suivent. Elles traversent le pont, les lignes de rails de la gare maritime, sur lesquels, tout le jour et toute la nuit, des locomotives poussent ou tirent des wagons ; elles entrent dans l'usine, et montent au « grenier » qui sent le hareng, le goudron et la corde mouillée.

Dans l'atelier où venait d'être admise Zabelle, travaillaient des Porteloises, en nombre supérieur à celui des Boulonnaises, et qui venaient du Portel, à pied, par bandes moins bruyantes, entre les champs, les terrains vagues et les villages de la route. La directrice, la « contredame », était une Wacogne, du Portel, vieille femme à lunettes, toute blanche de visage, toute brune de mains, à cause de tant de filets tannés qu'elle avait remués, parlant peu, gouvernant son grenier par le regard de ses yeux verts, le claquement de sa langue et le battement de ses patins sur le plancher, et qui ne retrouvait un reste d'entrain et de physionomie qu'en entonnant un cantique, ou rarement une chanson, pour distraire les travailleuses et

leur remettre l'àme en place, ainsi qu'il est d'usage dans les meilleurs ateliers. Ce n'est pas que l'armateur fût dévot ; on le disait radical ; il était de médiocre ouverture, mais l'intérêt chez lui commandait les principes ; les ouvrières faisaient bien leur travail ; elles ne réclamaient point d'augmentation : M. Grollier fermait les oreilles.

Or, un matin des derniers jours de janvier, la contredame avait dit :

— Deux ouvrières pour aller étendre des filets près de la Colonne?... Qui demeure par là? Vous, Louise? Vous, Zabelle? Descendez 1

Quelle joie de quitter le grenier, de « partira l'air » et de flâner jusqu'à midi! La charrette était déjà sous le porche de la maison d'armement, le lilet plié entre les montants de bois, le conducteur à la tête du gros cheval boulonnais, luisant, tondu, violet comme aubergine. Le patron ne devait pas être dans les bureaux. Un employé sortit, faraud, guignant les deux matelotes.

— Eh bien! mesdemoiselles, vous montez sur les filets? Oui? Malgré le froid? Voulez-vous la main?

— Gomme étrier, dit Zabelle.

Un instant, on vit la jeune fille poser le pied entre les mains jointes de l'employé, saisir un des

barreaux du montant, et sauter sur les filets. Louise en fit autant, avec moins de légèreté. Pour toute récompense, l'une et l'autre, elles dirent merci, d'un air détaché, se sentant regardées par tout le bureau.

— Vas-y, charretier! dit Zabelle.

Et la lourde voiture, d'un élan, descendit le trottoir et remonta sur la chaussée de la rue, les deux jeunes Boulonnaises assises en haut du gros tas brun, tournant le dos au cheval, et dansant, avec tout le filet, aux cahots du pavé.

Il faisait froid, mais elles avaient seize ans et dix-huit ans; il pleuvinait, mais le jour était assez clair pour qu'on vît leur jeunesse; la voiture trottait ; le port était plein de bateaux en réparation, ou qui arrivaient pour ne plus repartir que dans un mois; les marins en vacances, ne sachant que faire, passaient des heures dans les cafés. Vers le

milieu des quais, au coin de la rue Etienne-de- Blois, il y avait, devant le café « Au gai Marin », un groupe d'hommes nombreux, qui n'avaient pu trouver place à l'intérieur, et qui causaient. L'un d'eux, ayant aperçu les deux ramendeuses sur leur tas de filet, se détacha du groupe, et suivit la voiture. Il marchait moins vite que le cheval ne trottait, et les deux matelotes n'eurent pas l'idée,

d'abord, que ce promeneur voulût les rejoindre. Il les regardait s'éloigner, mais combien d'autres avaient tourné la tête au passage de Louise et de Zabelle! Elles le perdirent de vue à cause des groupes de promeneurs et de marins qui traversaient la voie. Mais, lorsque le cheval, sortant des quais, dépassant le casino et ses jardins, tourna pour prendre le boulevard Sainte-Beuve, qui longe la mer, elles ne doutèrent plus : ce jeune pécheur s'était mis au pas de course, et les suivait. Il se rapprocha quand la route, au bout de la plage, commença de monter.

— Le voilà qui nous rattrape. Comme il court! Comme il relève les talons! Et il est joli, le garçon! C'est toi qu'il regarde, Louise!

Il regardait Zabelle surtout. Il vint même si près qu'il saisit l'arrière de la charrette, se mit à rire, et dit :

— • Est-ce que vous me reconnaissez, mademoiselle Zabelle?

Il avait chaud, il tenait à la main sa casquette, ce qui est une marque de respect extraordinaire dans la marine, et Zabelle ne s'y trompa point. Elle se tenait penchée en avant, les deux mains écartées du corps et appuyées au filet, et elle observait avec attention ce Gingolph, ce grand gars

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tout rose et lisse de visage comme certaines coquilles marines, l'air passionné et naïf qu'il avait, ses yeux clairs dans la lumière du chemin montant, sa bouche entr'ouverte, qui laissait voir des dents carrées, plantées en ligne droite. Elle ne cherchait point qui il était, l'ayant nommé, dans son esprit, dès la première seconde, mais qui il serait. Elle le trouvait bien un peu jeune, se demandant ce que penserait sa compagne, si une fille de seize ans prenait au sérieux les galanteries d'un jeune gars qui n'en avait pas dix-sept, et qui était du Portel. Mais, ayant jeté un coup d'œil de côté, et deviné que Louise trouvait Gingolph très bien, et tout à fait plaisant, et même émouvant, elle se hâta de répondre :

— Vous êtes le chanteur d'au guénel!

■ — ■ C'est vrai! dit Gingolph tout flatté. Ne m'aviez-vous pas vu l'autre jour, déjà, près de la Belle-Chance ? Vous passiez avec une amie.

— Non, je ne vous ai pas remarqué.

— Vous regardiez de mon côté, un peu en dessous. Moi qui suis venu à cause de cela! Je n'aurais pas osé...

Elle se mit à rire, et dit tout bas à sa compagne :

— Il est gentil, hein?

ZABELLE Ho

— Oh! murmura Louise, pour une enfant comme toi, tout est bon !

— Quand vous êtes sur votre cordier d'Equihen, reprit Zabelle, et que vous jetez vos lignes, vous ne savez pas quel poisson vous prendrez. De même, nous autres, quand nous passons sur les quais de Boulogne... Tu l'entends, Louise, il n'aurait pas osé? Il est cependant fort comme un homme... Est-ce une place à côté de nous que vous demandez?

— Non, la permission de vous suivre, mademoiselle Zabelle.

• — Si c'est pour nous aider, je veux bien : n'estce pas, Louise?

— En effet, la besogne ira plus vite. Tous ces garçons ne sont pas comme nous, qui ne chômons pas huit jours par an!

— C'est que je ne navigue plus sur un cordier, reprit Gingolph, je suis de la Belle-Chance à présent!

— Peste! La Belle-Chance, un des jolis voiliers d'ici !

Il se mit à raconter son avancement. Le charretier entendait le dialogue. Assis sur le brancard de gauche, l'œil somnolent, il laissait la bête aller au petit pas, tirant la charrette, les

lilets, les deux Boulonnaises. Gingolph suivait, sans plus toucher à la charrette. On n'avançait guère. La montée était rude. Les deux filles avaient l'air de s'intéresser au paysage, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Elles auraient pu y trouver plaisir : à leur droite était l'entrée du port de Boulogne, et ses bateaux en marche, et le ciel immense où duraient les fumées des courriers disparus; à gauche, on voyait des prés, quelques maisons, d'autres prairies, toujours montantes, et tout en haut, se levant de sa petite futaie drossée par la tempête, la Colonne blanche de l'Empereur. Ce charretier, ces'jeunes filles, ce Gingolph voyageaient en terrain impérial. La dernière ruelle devant laquelle ils avaient passé, au commencement de la plage, s'appelait la rue de la Baraque de l'Empereur ; une autre, un peu avant, la rue du Fort-en-Bois ; un chemin, sur le sommet là-bas, se nommait la rue du Camp de droite; au bord de la mer se dressait une stèle commémorative, à l'endroit oii se tenait le grand victorieux, au milieu de son armée prête à envahir l'Angleterre, le jour de la première distribution des Aigles. Mais ces enfants de vieille race boulonnaise ignoraient leur patrie. Zabelle Gayole voyait tout cela, mais aucune idée ne lui

venait d'autrefois, elle ne savait rien de la plus proche histoire, et de tous ces points de la terre et de la mer que son regard effleurait, elle n'entendait sortir qu'une seule parole. « L'heure de mon amour est donc venue? » Elle ne jetait qu'un petit coup d'œil sur Gingolph, de temps en temps, et lui, l'innocent, il la croyait occupée de tout, excepté de lui, et il se demandait : « Comment ferai-je pour l'intéresser à moi, pour qu'elle pense à moi? Comme tout la distrait! Moi qui ne peux que la regarder! » Louise les enviait, et elle tournait le visage obstinément vers les jetées du port qui semblaient petites à présent, vues de cette hauteur et de cette distance. Zabelle ne voyait vraiment rien, elle écoutait la voix qui parlait en elle-même. Jusque-là elle n'avait pas eu d'amoureux, ayant été tenue un peu par sa mère, tandis que beaucoup de filles de son âge, dans le quartier de la Marine, commençaient à parler de leur fiancé, et à raconter les promenades du dimanche, ou les rencontres arrangées et les conduites qu'on se faisait, le soir, à la sortie des ateliers. Elle était flattée que ce Gingolph fût venu pour elle, et nullement pour Louise la voisine, flattée aussi qu'il eût l'air intimidé. Elle mesurait son pouvoir ; elle le trouvait

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même si grand qu'elle en éprouvait une ivresse; elle aimait sa royauté nouvelle : elle n'aimait pas encore ce grand novice de la Belle-Chance qui marchait derrière la charrette et qui attendait un regard.

Le charretier, comme on arrivait au haut de la côte, fit tourner le cheval à droite et prit une sorte de chemin d'exploitation, qui conduisait bien à deux ou trois maisons bâties sur la pente, mais qui servait surtout aux charrettes de M. GroUier. Au bout de cette charroyère, la voiture entra dans le pré, les deux ramendeuses sautèrent à terre, et l'homme, ayant pris le cheval par la bride, se mit à suivre lentement une ligne droite, le long des fils de fer et des poteaux qui défendaient l'herbage. Zabelle et Gingolph d'un côté, Louise de l'autre, avaient pris l'extrémité de ces filets assemblés dont la charrette était chargée, et ils en étendaient sur l'herbe les nappes successives, ces <( roies » brunes dont l'ensemble forme une « tézure ». Quand la charrette fut rendue à l'extrémité du pré, elle vira et refit la même route, en sens inverse, à vingt mètres de sa première trace. Le filet coulait toujours à l'arrière, et l'herbe, en une demi-heure, fut rayée de longues raies blondes.

Alors, sous prétexte de revoir leur ouvrage et de mieux étendre les roies qui, çà et là, formaient des poches, Zabelle et Gingolph laissèrent Louise et le charretier achever de décharger le filet, et ils s'éloignèrent, se baissant, secouant les mailles, se relevant, allant plus loin. Tous deux, ils avaient souhaité d'être ainsi, libres, l'un près de l'autre, et ils avaient le cœur battant. Gingolph osait parler. La mer l'enveloppait au loin de ses plages en festons, Wimereux, Ambleteuse, Audresselles. Il l'entendait, et se sentait plus de courage pour dire ce qu'il voulait dire. D'abord, il racontait à Zabelle les derniers voyages de la Belle-Chance, et ce qu'était la ville du Havre, où il avait fait escale.

— C'est grand comme dix Boulogne, disait-il ; j'ai tout vu ; j'ai couru la ville avec un marin d'Hollande, que j'ai rencontré à la « Brasserie de cidre et boissons », celle qui est peinte en vert, vous savez, sur le Grand-Quai?

— Non, je ne sais pas, dit Zabelle.

— On voyait du café les mâts de la Belle- Chance. J'ai même visité le cap de la Hève, qui est haut comme trois fois la falaise d'ici. Eh bien! mademoiselle Zabelle, vous pouvez penser que j'en ai vu des Havraises, dans une si grande ville;

il n'y en a pas une qui approche de la manière des Boulonnaises.

— Vous dites cela, vous, Portelois?

Elle riait, le regardant, et, comme elle avait fini d'étendre un morceau de la tézure, elle se mit près de Gingolpli, pour revenir vers la charrette. Mais ils n'allaient point vite.

— Que trouvez-vous donc que nous avons ?

Elle était dans son domaine, cette fille qui parlait de sa beauté. Mais lui, le pauvre marin d'Equihen, si mal préparé à dire les mots qu'il eût fallu, comment s'en tirerait-il? Il avait commencé à souffrir par elle, et les mots vinrent du cœur blessé.

Zabelle allait en se balançant, ses patins de bois claquaient à peine. Elle était de deux pouces plus haute que lui. Elle avait les yeux au loin, ses yeux contents et pleins d'esprit, le teint vif à cause de la fatigue, les lèvres tendues par un petit rire et mouillées par la brume. Il n'osait pas la regarder, mais il la voyait bien. Elle répéta, d'une voix blanche :

— Qu'avons-nous donc?

— Je ne peux pas le dire. Ceux qui vous voient ont envie de rire.

— Voilà qui est flatteur !

— Et puis de pleurer.

— Il faut choisir.

— Mademoiselle Zabelle, moi, par exemple, je voudrais avoir vos amitiés, et j'ai peur de vous.

Elle s'arrêta ; ils étaient encore loin de la charrette sur le pré en pente. Elle se tourna un peu du côté de Gingolph, de manière qu'il vît ses deux yeux, mais elle continua de regarder la mer, au large du port. Elle souriait à peine.

— Mon pauvre garçon, vous vous trompez; Zabelle Gayole n'est pas pour vous !

— J'en avais peur. Vous êtes promise ?

— Non, je ne le suis pas.

— Trop riche alors, pour le fils de la mère Lobez? Dites-le! allez! Je me le suis dit.

Elle fît un geste d'impatience.

— Gingolph Lobez, vous êtes trop jeune pour moi.

— J'ai six mois de plus.

— C'est d'une autre manière que vous êtes trop jeune. Vous ne me connaissez pas. J'ai tant de défauts ! . . .

Il voulut rire, mais il vit qu'elle était sérieuse, et presque triste.

— .Je suis capricieuse ; chez moi, mes parents me cèdent toujours, ou l'un ou l'autre.

— Peut-être que je ferais de même si nous étions accordés.

— Non, je trouve qu'ils ont tort de me céder comme ils font. Vous voyez la drôle de fille que je suis. Et si peu reconnaissante!

— Là, je ne vous crois guère.

— 'Je me connais bien, allez! Il faudra que je sois fière de celui que je choisirai, et qu'il me fasse la cour tout le temps.

— Je veux bien, mademoiselle Zabelle.

— Qu'il ne me reproche pas ma dépense, ni mon goût pour la danse... Je parie que vous ne savez pas même danser?

Dans sa main gauche, elle prit la main droite de Gingolph, étendit le bras et, comme si elle avait été un danseur, elle essaya de faire faire au jeune homme un pas de polka. Mais il ne suivait pas l'élan que prenait Zabelle.

— Eh! là-bas! cria Louise, au lieu de danser sur l'herbe, si vous veniez m'aider !

Ils auraient dû rire, et ils ne riaient pas.

— Je ne peux pas servir à grand'chose, reprit Zabelle; je ne sais guère faire la cuisine.

— C'est comme moi !

— Je n'ai pas de goût pour le ménage... Qu'avez-vous à dire ?

— Que ce que vous n'avez pas peut vous venir. Elle se tourna tout à fait vers lui, touchée de

l'espèce d'adoration qu'elle sentait dans ce cœur tout proche et si jeune. Pour la première fois, il vit les yeux de Zabelle occupés de lui, parce qu'il parlait d'amour, et parce qu'il était déjà un homme.

— 11 ne manque pourtant pas de filles à courtiser, à Equihen ou au Portel?

— Pas une comme vous !

Elle vit qu'il devenait tout blanc de visage, à cause de l'inquiétude et de la passion.

— Alors, aimez-moi donc ! dit-elle. Je ne peux pas vous le défendre : vous le feriez tout de même.

— Et vous, qu'est-ce que vous ferez? Me donnerez-vous vos amitiés ? ^

Mais, sans répondre, elle se mit à marcher vers le haut du pré, et elle dit :

— Voilà cette sacrée Louise qui guette nos gestes. Il faut que je retourne aux filets, mon petit Gingolph... Laissez-moi seule et rentrez chez vous. Tenez, allez-vous-en par le Jésus-Flagellé. On se reverra.

Ils se quittèrent. Gingolph suivit un chemin contournant la batterie de la Crèche, et qui, bientôt, descend et traverse de biais une vallée

sans arbres. C'est là, au plus creux, parmi quelques maisons, que la piété des Boulonnais a bâti une petite chapelle, aux murs de laquelle sont accrochées des couronnes funéraires, et des banderoles, avec les noms des marins morts en mer et qui n'ont point de sépulture. Quelques paysans, épars sur les grandes ondes de terre nue, et qui le virent ainsi descendre, roulant, au pas régulier, pensèrent : « Voilà un marin qui va accomplir son vœu au Jésus-Flagellé. » Mais il passa devant la chapelle, posée là au bord d'un champ, et il revint par les hauteurs à Boulogne. 11 était fier. Cette Zabelle, fille d'un patron de pêche, et l'une des plus aguichantes, bien sûr, de la Beurrière, lui avait dit, à lui Gingolph : (( Aimi^z-moi donc! » Elle avait ajouté, c'est vrai : « Je ne peux pas vous le défendre. » Mais la permission était donnée. Il ne tenait qu'à lui, désormais, d'aborder Zabelle, s'il la rencontrait sur le port, ou de l'attendre à la sortie de la maison d'armement, et de faire route avec elle. Quelle aventure ! Il s'étonnait de la rapidité avec laquelle une si grande affaire avait été résolue, entreprise et conclue. Car, en suivant la charrette sur laquelle trônaient les deux matelotes, il n'obéissait point à un dessein raisonné. Souvent

il avait pensé à cette jeune fille, dont un marin avait dit, devant lui : « Ça sera la plus chouette femme de Boulogne » ; mais l'idée de lui parler, de lui demander son amitié, il l'avait eue tout à coup, en apercevant cette jeunesse qui passait. Où avait-il trouvé ce courage, lui si lent d'habitude à se décider et timide devant les étrangers? Il était un homme, il avait un amour qu'il cacherait ou qu'il déclarerait, mais, s'il se décidait à le garder secret, il pourrait dire cependant aux compagnons, dans les heures oisives, quand on se rend sur les lieux de pèche et qu'on fait de la route en causant : « Moi aussi, j'ai mon amour. » Il répétait le mot, il voyait Zabellc au moment où elle s'était tournée vers lui, un peu penchée, les yeux si pleins d'ombre qu'on pouvait s'y perdre et qu'il n'en avait pas aperçu le fond. (( Aimez-moi donc, mon petit Gingolph! » A présent, il fallait revenir à Equihen. Qu'allait dire la mère Lobez? Elle qui avait un goût si vif pour le Portel, et pour les filles du Portel, et pour les habitudes du Portel? Il doutait si peu qu'elle dut accueillir sans plaisir une pareille confidence, qu'il finit par se"résoudre à ne point parler de la conversation qu'il venait d'avoir avec Zabelle Gayole.

Il revint seulement vers trois heures du soir à Equihen; il avait bu un peu avec les camarades, il était las et de méchante humeur. Quand il entra sous la coque de la Hardie, la mère le considéra, ainsi qu'elles font toutes, lorsque l'absence a duré.

■ — • Qu'as-tu fait, mon Gingolph? A présent que les bateaux se reposent, les hommes ne savent plus que dépenser et que s'ennuyer. Tu as été à l'estaminet, dis?

Elle obtint, pour réponse, quelques grognements, et ne parvint pas à rencontrer les yeux de son enfant, du moins le temps qu'il faut pour lire le livre de l'âme, dont les pages tournent au vent. Chaque soir elle avait l'habitude de chercher ainsi le regard de Gingolph, et elle le trouvait si aisément d'ordinaire, si confiant, si pur! Elle fut blessée dans sa tendresse toujours inquiète. Ce fut comme si le capitaine dun bateau lui avait dit : « Le novice n'est pas bien; je ne sais pas ce qu'il a; nous l'avons laissé au port, là-bas. » Dès lors, elle s'agita, imaginant plusieurs choses, et se demandant quelle serait la manière la plus sûre de faire parler ce rude enfant muet. Car il fallait savoir : il n'était pas possible de passer la nuit sans connaître ce qu'avait fait Gingolph et ce qui troublait ainsi le cœur de l'aîné.

Gingolph, à rextrémité du bateau, s'était assis, au bord du matelas de varech qu'il nommait son lit, et, dépliant un paquet de vêtements serré dans un coffre, à côté, il montrait à Jeanne les reprises qu'il y avait à faire, et les touffes de fil qui marquaient la place d'un bouton arraché, Jeanne, assise près de lui, sérieuse et maladroite, prenait l'aiguille que commençaient à manier ses doigts courts, et elle essayait de recoudre les bords d'une déchirure. On ne distinguait pas bien la forme du vêtement, jersey, veston, sarrau? L'ombre n'était combattue que parles quatre pauvres rayons, gros comme un galet de plage, qui entraient par les lucarnes. Mais les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, l'un travaillant, l'autre regardant, causaient avec volubilité, très bas, en riant. Ils ne parlaient d'aucune chose importante, sûrement, et Gingolph s'étourdissait, et cédait à la jeunesse qui a besoin de rire. Rosalie Lobez était jalouse de cette liberté même, que son fils avait avec Jeanne, et n'avait pas avec sa mère. Elle sentait qu'il ne riait, en somme, que pour éviter sa mère. Et elle jetait un coup d'œil, souvent, vers le fond du bateau, en achevant de fourbir le chaudron et de nettoyer les cuillers d'étain qui allaient servir pour le dîner. La demi-nuit de cinq heures tomba

128 GINGOLPII l'abandonne

sur les falaises; le vent qui soufflait par l'ouverture de la porte devint froid tout à coup.

— • Va au village, chercher du sel et une demilivre de lentilles pour faire la soupe?

A peine la petite avait-elle disparu, que la mère prenait place à côté du novice. Elle continua de fermer la déchirure du jersey bleu, ayant soin de caresser quelquefois la main que Gingolph appuyait sur le lit, les cinq doigts écartés, et de dire : « Tu es mon petit enfant ! » Quand elle eut parachevé la couture, coupé le fil avec ses dents et considéré le tricot qui tombait encore bien droit par devant et sans marquer la plaie, elle piqua l'aiguille dans l'étoffe de son corsage.

— Mon Gingolph a de la peine? Bien sûr il ne m'a pas tout raconté? Allons, mon petit, ce n'est pas mal d'avoir été au café, bien qu'on soit pauvre encore chez nous, et que je doive faire attention à toute dépense. Pourquoi as-tu l'air changé? Crois-tu que je ne voie pas saigner ton cœur?

Elle n'obtenait point la réponse qu'elle voulait, et il lui déplaisait cependant de faire une question plus précise. Les mères dont les fils commencent à grandir ont vite peur de la femme. Mais Rosalie Lobez, retenue dans ses discours, n'osait pas dire sa crainte. Ne se trompait-elle point? Il fallut

que l'heure passât, et que l'enfant détournât tout à fait les yeux, pour que la mère, anxieuse, rouge, à bout d'artifices et d'à-peu-près, demandât :

— Mon Gingolph, est-ce une femme qui t'aurait plu?

Il se sentit deviné ; aussitôt il fit tête, le visage levé, et non plus détourné, mais rapproché de celui de la mère, qui, dans l'ombre, voyait luire les yeux de son jeune fils. Avec une décision singulière, il se mit à répondre. Et l'angoisse à présent était sur leurs deux visages.

— C'est une de Boulogne.

— Pourquoi pas de Paris?

— ■ Qui est jolie plus que les autres...

— IMon pauvre petit !

— Et bonne aussi!

— Comment la connais-tu? Pour l'avoir vue sur le port?

— Mieux : je lui ai parlé !

— Deux mots, je parie?

— Autant que j'ai voulu.

— Ce n'est pas possible! Où étais-tu?

— Dans les prés de la Colonne. J'avais suivi les roies qu'on portait à sécher.

— Ah! tant mieux!... Non, je ne veux pas

dire que tu aies bien fait, mais je comprends, à présent. Tu l'as rencontrée dehors...

— Elle s'appelle Gayole.

— Bien! bien! Je ne connais que la mère, une grande femme, qui ne vous regarde jamais qu'en passant, comme le phare du Gris-Nez.

Il lui raconta, non pas avec toutes les circonstances, mais sans omettre les mots que Zabelle avait dits, ce qui s'était passé dans la matinée. Et la mère ne répondait que des petites phrases qui l'encourageaient à continuer : « Ah! vraiment, voilà ce qu'elle t'a dit?... Et comment as-tu répondu? » Quand il eut fini, elle voulut lui faire entendre que Zabelle s'était moquée de lui. Mais il se fâcha et répondit :

— Vous croyez que je suis un enfant? Eh bien! vous verrez!

Alors elle se fit très douce, comme jadis lorsque le père exprimait une volonté arrêtée. Elle essaya seulement de montrer que ces menues galanteries n'étaient pas destinées à avoir un lendemain, et qu'il y avait mieux à faire, pour un garçon de seize ans et demi, que de courtiser une fille de patron boulonnais, qui serait mariée, sûrement, le jour 011 Gingolph Lobez serait en âge et en situation de l'épouser.

— Et puis, mon Gingolph, qu'est-ce que nous sommes pour ces gens-là?

Mais il sortit sans répondre. Et presque à la même seconde, Jeanne rentra avec le sel et la demi-livre de lentilles.

La mère avait toujours porté seule les soucis de la maison. Elle trouvait lourde la croix de cette soirée de janvier, et, pareille à tant d'autres femmes, tandis qu'elle voyait se rassembler autour d'elle les plus petits chassés des chemins et des landes par la nuit, Louise, Ludovic et le petit infirme qui somnolait tout le jour sous le vent de la Hardie, elle ne pensait qu'à Gingolph, le grand, qui devenait un homme etjetait déjà son cœur à une fille étrangère. « Que cela dure peu, l'enfance! » disait-elle. Penchée sur le fourneau qui ronflait, soulevant le couvercle de la marmite pour écumer la soupe, la saler ou y jeter des rouelles d'oignon, elle s'accusait, plus fort que jamais, de la négligence qu'elle avait eue, le jour de la bénédiction de la mer ; elle formait des projets pour réparer son erreur, et, brave, se remettait à espérer, c'est-à-dire à vouloir. « Quand mon aîné va rentrer, j'aurai l'air plus calme que je ne suis; je lui donnerai sa pleine assiettée, pour qu'il soit content ; je causerai plus avec lui qu'avec les

GIXGOLPH L ABANDONNE

autres, et je le ménagerai en paroles, si nous parlons encore de sa matinée. »

Il revint lui aussi à l'heure de la soupe. Trop jeune pour lutter contre sa mère, persuadé qu'il l'amènerait à d'autres idées, il fut ce qu'il était dans les bons jours, à peu près. La coque enfumée de la Hm^die s'emplit du bavardage et du rire de tous ces petits Lobez. Quelquefois cependant, au meilleur moment d'abandon, la mère, contente de retrouver sa nichée au complet, observait, au fond des yeux qui ne fuyaient plus, un souvenir obsédant, personnage nouveau, venu en fraude dans la maison.

Gingolph continua d'aller, presque chaquejour, à Boulogne, pour avoir des nouvelles du bateau, et connaître les nouveaux compagnons que le patron embauchait. Il y avait toujours des rassemblements, devant la douane où sont les bureaux de l'inscription maritime, et on apprenait là tout ce qui se préparait pour la prochaine campagne. Mais au bout d'une semaine, un soir qu'il neigeait, et que la mer, avant le coucher du soleil, s'était montrée d'un vert sableux, et toute hérissée de crêtes blanches, Gingolph tardait à rentrer. Les petits étaient endormis; les deux grandes filles, tenues en éveil par l'inquiétude de

Rosalie Lobez, encadraient la pauvre veuve, qui s'était avancée, — bien inutilement, mais c'est le geste maternel! — jusqu'à la limite des terres vagues, jusqu'au bord de la route, afin de voir plus tôt Gingolph, quand il rentrerait, La femme demandait, pour la dixième fois :

— Il n'a rien dit, ce matin, quand il est parti?

— Non, maman. Gomme d'habitude : « Au revoir, les petiots! » Pas autre chose.

La bourrasque de neige enveloppait le groupe. Le vent sifflait, emportait, relançait en l'air les flocons trop légers de la neige, qui ne cinglaient pas le visage, comme les gouttes de pluie ou les grains de sable, mais se posaient avec hésitation, capricieux, sur la peau tiède, et fondaient aussitôt. Les trois jupes se tordaient en arrière. Une ombre parut sur la route, grandit, se dessina, plus nette, derrière le voile moins épais de la neige.

— Pas lui ! murmura Jacqueline.

— Trop grand! répliqua Jeanne.

L'homme avait reconnu les trois femmes.

— Rosalie, dit-il, en portant la main à sa casquette, je suis chargé de vous prévenir que votre fils ne rentrera pas ce soir.

— Où est-il?

— 11 a trouvé une pèche à faire, je ne sais

134 GINGOLPII l'abandonne

quoi. Vous dire le nom du bateau, je ne saurais, ni celui du patron. Mais le gars est en mer depuis deux heures à présent.

— En mer ! Et quand reviendra-t-il?

— Pas demain, voilà le sûr. Avec ce vent-là et une demi-voilure, ils font dix milles à l'heure I

La mère Lobez s'est retirée sans rien dire. Encore le danger des corps et celui, plus redouté, des âmes! Encore l'impuissance de la mère, qui n'a plus sa couvée sous ses ailes ! Quand elle a poussé le verrou de bois qui ferme la porte de la Hardie, elle a une si grande peine de vivre que ses deux filles, deux petites, cependant, devinent la détresse de son âme. Une seule essaye de la consoler, c'est la seconde, Jeanne, un gros cœur simple, une fille qui n'aura point d'esprit, mais qu'on verra, sans doute, appliquée à bien vivre, et lumineuse pour quelques-uns. Elle s'est approchée de la mère assise à l'extrémité du plus grand lit, en face de la porte et du couperet d'air glacé qui glisse par-dessous les planches, et elle baise le visage et les mains de la mère silencieuse, elle l'interroge, elle lui dit des mots qui ont du pouvoir, — • elle le sait, — sur la tristesse des grandes vieilles personnes, elle répète : « Je vous aime! Je vous aime! » Puis, rendue com-

municative et tout amollie de tendresse, elle raconte ses jeux; elle môle, à des enfantillages, le rappel de Dieu, de qui on lui parle si souvent, sous la coque de la Hardie; enfin elle exprime tout l'élan de son âme déjà dévouée au sacrifice.

— Maman, je voudrais être missionnaire!

— Pour quoi faire? Les petites filles ne peuvent pas l'être.

■ — • Pour que Gingolph revienne toujours!

— A quoi sert de revenir, si le cœur n'est plus avec nous?

La mère parle comme si elle parlait à une autre femme. La petite ne comprend pas. Elle dit, avec la même effusion :

— Je voudrais être martyre !

Alors la mère l'a embrassée, afin d'arrêter cet accès de sensibilité, et elle a dit, avec un soupir :

— Tu voudrais être martyre? Eh bien! accepte la vie! Ça fera le compte.

Et Rosalie Lobez s'est mise debout, au pied de son lit, et elle a commencé à se déshabiller.

Le vent est dur de plus en plus. Toutes les choses crient sur son passage.

Dans un des cabarets qui sont au delà des quais de Boulogne, au fond d'une salle peu claire, et tandis que la neige commençait à tomber, obscurcissant encore la pauvre ruelle, Gingolpli et un autre jeune matelot, un peu plus âgé que lui, avaient été amenés par un étranger.

— J'ai un mot à dire à vous, mes garçons! Venez-vous à l'Hareng saur?

Ils avaient suivi, parce que l'aventure commande les gens de mer. L'homme, avant de les aborder, les avait longuement considérés, tandis que, debout, les mains dans la culotte de laine bleue qu'elles élargissaient, la petite blouse brune tendue par leur jeune poitrine, le visage impas-

sible sous le vent et la neige, ils écoutaient les anciens qui causaient devant la douane. L'étranger, un grand, mince, tout rasé, les yeux jaunes et chargés de fluide comme ceux des bêtes de proie, le corps serré dans un pardessus imperméable plus militaire de coupe que le suroît des marins français, avait expliqué ce qu'il demandait et promis une récompense. Le compagnon de Gingolph fit signe, de la tète, qu'il n'acceptait pas le marché. L'homme n'insista pas, et se tourna du côté de Gingolph. Celui-ci but le mélange d'eau-de-vie et de rhum qu'il s'était fait servir, et, pendant qu'il buvait, à petits coups, ébranlé par le refus de son compagnon et disposé à refuser, il aperçut la bague d'or, ornée d'un diamant, vrai ou faux, que l'étranger portait au doigt. Ses lèvres s'allongèrent sur le bord du verre. Une idée s'était emparée de son esprit, une image se levait, et, de ses pupilles rapprochées, il avait l'air de la contempler, au fond d'un lourd gobelet.

— Je marche 1 dit-il.

L'Anglais congédia l'autre, d'un geste non équivoque. Resté seul avec Gingolpb, il expliqua, à demi-mot, qu'il ne pouvait débarquer sa marchandise près de Boulogne, ayant été dénoncé aux douaniers, mais qu'il avait plusieurs amis sur

la côte, chose bien nécessaire, dans son métier.

— Seulement, je ne prévoyais pas le contretemps. Je n'ai pas à bord mon pilote, vous comprenez, pour l'autre pays? Vous connaissez le pays?

Il prit, dans sa poche, une carte marine, la déplia, et indiqua une écliancrure profonde dans les terres. Le jeune homme se pencha, les sourcils et tout le visage contractés par l'attention; il eut besoin d'un peu de temps pour se reconnaître au milieu des dessins de la carte et de ces noms écrits en anglais, puis il dit :

— La baie de Somme ! J'ai fait la pêche à la crevette, au chalut, toute une saison. Il y en a, par là, des retraités, qui peuvent aider un brave homme dans l'embarras, comme vous dites!

Il prononça un nom, puis deux, et l'Anglais faisait signe : « Ce n'est pas ça ! » Au troisième, l'étranger eut un épanouissement bref de tout le visage. Gingolph avait deviné. Fier, il écrasa, de son pouce retourné, un petit carré moiré qui figurait un bois.

— Voilà le Hourdel! Et voilà un bois où il n'est pas facile, la nuit, de suivre un homme. Le fermier habite par derrière. J'ai déjeuné plus de deux fois chez lui, quand on avait fait bonne

pêche. Mais les courants ne sont pas commodes pour aborder, et, sur la cote, c'est tout galet.

L'étranger eut l'air de comprendre. Il étudia, une dernière fois, la physionomie de Gingolph qui lui parut hardie, et le torse qu'il jugea de robuste modèle. Et, ayant dit un « ail right! » en manière de conclusion, il se leva, afm de ne pas demeurer trop longtemps dans la ville. Son bateau croisait au large.

Une demi-heure plus tard, Gingolph prenait la mer et rejoignait, dans un canot, le sloop qui s'éloigna aussitôt, et prit la direction du sudouest. Il avait, en quittant Boulogne, demandé à un camarade de faire prévenir, à Equihen, les habitants de \a. Hardie. Maintenant, obligé de tirer des bordées, par ce dur vent et cette tempête de neige, il s'avançait lentement vers l'embouchure de la Somme. Les quatre hommes qui composaient, avec le capitaine, l'équipage du sloop, ne savaient pas le français ; occupés de la manœuvre, ils ne descendirent guère dans le poste, et Gingolph, étendu sur une couchette, dormit un peu, ou songea, jusqu'au moment où le bateau cessa complètement de tanguer, et navigua, malgré le vent qui continuait de souffler, sur des eaux calmes. Alors il se leva, et remonta sur le pont.

iiO GIXGOLPH l'abandonné

C'était le petit matin, l'heure oii les phares sont encore allumés dans le jour naissant. Le sloop, dont on avait diminué la voilure, ne faisait aucun bruit en avançant, la mer non plus le long des rivages qui étaient lointains, très bas, sauf à gauche oii l'on devinait, dans les brumes roulées, le noyau d'une terre plus haute. En avant, la nappe d'eau n'avait point de limite visible, et ce qui arrêtait la vue, on le devinait aussi, n'avait point de consistance et serait bientôt enlevé dans la lumière. Autour du bateau, la mer était coulante, rapide, moirée d'écume. Le réservoir démesuré de l'estuaire de la Somme restituait l'énorme masse d'eau qui couvrait tout à l'heure les bancs de sable jusqu'à plus de dix lieues dans les terres. Gingolph fit mettre la barre toute à tribord, de manière à éloigner le sloop du chenal. On navigua un quart d'heure, puis l'ancre fut jetée, à deux milles de la côte, et le jour fit sortir l'image de la terre des brumes oii elle dormait. Le sloop avait, au bout de son beaupré, un rivage fait de galets relevés en talus, et qui couvraient les champs sur une profondeur variable, jusqu'à un point qu'on ne pouvait apercevoir du pont du petit navire. Tout ce débris de la falaise de Dieppe avait été jeté là par les courants. On

voyait un village à la pointe qui ferme la baie de Somme, le Hourdel, une rive déserte, d'un mauve assez vif piqueté de blanc, qui était la couleur des cailloux, la tache verte d'un bois de pins, puis un autre village. Toute la grande baie de Somme s'étendaità gauche, lac de lumière, que son peu de profondeur, le calme des eaux baissantes, les bancs de sable devenus voisins de la surface, rendaient plus clair que le ciel. On voyait nettement, à présent, les dentelures fines de l'autre rive, par delà l'estuaire, des toits menus comme des coquilles, les deux clochetons blancs d'une maison duCrotoy, illuminés par l'aube, et la suite vallonnée des terres, et la hachure brune du maquis sur les dunes. La vie du jour était commencée. A la file, les bateaux de Saint-Valéry-sur-Somme, les chalutiers de crevettes, un foc, une grand'voile demisaine, un petit tapecul, sortaient par le chenal, longeant la terre, s'avançaient en mer libre et commençaient de ratisser les basses. Ils passaient à peu de distance du sloop qui avait hissé à son mât un pavillon de yacht de plaisance, blanc et rouge. Le capitaine anglais s'entretenait avec Gingolph, dans la cabine située en avant du poste d'équipage. Il sortit et donna un ordre. Un jeune marin attira le canot qu'on avait mis à la re-

morque une demi-heure avant le jour, se jeta dedans avec Gingolph, et s'éloigna, pour gagner la pointe la plus rapprochée, et entrer dans le chenal. A présent qu'il était immobile, le sloop sentait le miel et le pavot.

— Je ne suis pas fâché de quitter le bord, dit Gingolph à son compagnon : ça commençait à m'entêter.

L'autre ne chercha pas même à comprendre. Droitement assis, ses deux longues jambes appuyées au banc de nage, étendant les bras en avant, les allongeant de toute la longueur de son torse plié, il les ramenait en arrière, sans à-coup, aisément, le tricot de laine se gonflant aux biceps, la poitrine bien ouverte, le masque sans pensée, mais épanoui comme les autres muscles en mouvement, et tout l'être exalté par ce sport habituel. Gingolph tenait la barre, et, agacé de ne pouvoir parler, il chantonnait, sur l'air de La Boula?igère a des écus, une chanson composée jadis au camp de Boulogne, et que les Lobez tenaient d'un grand-oncle, voltigeur de l'Empereur :

Du mont Lambert, pas du Tape-Cul,

On A'oit bien l'Angleterre,

Oui on la voit, car je l'ai vue,

J'ai bien vu l'Angleterre, j'ai vu.

J'ai bien vu l'Angleterre.

D'I'Angleterre z'aurons les écus Qui ne nous coût'ront guère.

Car elle en a plus que d'obus.

Partons tous pour la guerre, partons.

Partons tous pour la guerre !

Le canot passa bientôt à la pointe du Hourdel, dont il se tint à distance, la tourna, longea le talus, d'une désolation infinie, tout de grès et de silex. La mer avait des lames de fond, qui soulevaient inopinément l'embarcation, la portaient sur leur dos, et brusquement la laissaient retomber dans un creux qu'on n'avait pas vu s'approcher, ni s'approfondir. L'Anglais nageait régulièrement, sans aucun souci de la direction, qui appartenait à Gingolph. Celui-ci donna bientôt un coup de barre, et le canot entra, à droite, dans un petit port que bordaient d'un seul côté des maisons de pêcheurs et de trieurs de pierre, des maisons menacées par les galets indéfiniment versés par la mer, avalanche qui sortait des profondeurs, et se dressait en colline sur la rive, et refoulait jusqu'aux jardins clos les débris de falaise depuis des années immobiles et blanchissants. Ce désert de pierre polie n'avait pas une herbe. Gingolph, autrefois, l'avait parcouru, pour tendre des lignes et essayer de prendre des

144 GINGOLPII l'abandonne

bars, assez nombreux dans ces mers tom^mentées. Il monta sur le quai, et prit aussitôt la route qui, au delà du village, traverse des terres plates, marécageuses çà et là, sans arbres, sans beauté, fertiles quand l'eau n'y stagne pas. La mer, à quelques centaines de mètres, sur la droite, et souvent beaucoup moins, luisait et se plaignait, d'une plainte qui commençait à l'extrême pointe du Hourdel, et se poursuivait tout le long de la dure muraille inclinée. Car le désert pierreux s'étendait sur une grande longueur de rivage. Il venait par endroits jusqu'à la route même et au delà, poussait ses traînées de galets au milieu des marais, des prés ou des cultures.

Le fils de la mère Lobez marcha une demi-heure, et arriva à la hauteur dun petit bois de pins étêtés par le vent et jaunis par l'embrun, qui s'étendait à gauche de la route, semis déjà ancien, dont les arbres, rapprochés et contraints cependant de s'étendre en largeur, formaient un fourré difficile à traverser. Vers le milieu seulement, il y avait une charroyère.

Depuis qu'il avait ([uitté le village, Gingolph n'avait rencontré aucun voyageur, aperçu aucun paysan dans ces étendues herbeuses, abandonnées à Ihiver. Mais il connaissait une ferme

à l'abri du bois, et c'est là qu'il allait. Avant de quitter la route, il considéra le petit yacht anglais, dont la proue, à présent, faisait face au Crotoy, car la mer descendante s'épanouissait en éventail, en sortant de la baie de Somme, et repoussait les bateaux qui tiraient sur leur ancre. Il observa que le courant creusait la mer juste en face d'un mât de signaux, à présent inutile et mort, établi près de la côte, et qu'elle faisait un pli comme une soie sur le métier qu'on commence à détendre. Des deux côtés de ce pli, elle brisait et moutonnait sur des bancs de galets invisibles, en marche vers les terres. « C'est là que j'aborderai cette nuit », songea-t-il. Alors, il tourna vers le bois, et se mit à marcher dans l'herbe molle et fanée, que personne n'avait fauchée. Quelquefois l'eau secrète de la tourbière giclait sur ses bottes de matelot. Il était content, il pensait à cette Zabelle, à la surprise qu'il lui ferait, au retour, quand l'expédition aurait réussi. « C'est pour moi? Vous avez gagné cela? Votre mère ne le sait pas? Comment avez-vous fait? Que c'est joli! » Qu'est-ce qui serait joli? Quel cadeau offrirait-il à cette longue Zabelle qui était devenue sa pensée habituelle, autant et plus que la mère et les sœurs d'Equihen? Il n'en savait rien lui-

146 GINGOLl'lI l'abandonne

même. Mais il se représentait la joie et la jeunesse ensemble de ce visage qui le remerciait, il imaginait les mots que diraient les lèvres qui riaient si bien.

Gingolph tendait la joue au vent froid du large. Il sautait par-dessus les touffes d'épines rampantes parmi les herbes ; il avait le cœur battant, les veines de ses tempes soulevaient le bord de sa casquette. Que lui faisait le risque qu'il courait? Il savait vaguement qu'il pouvait être condamné à des mois de prison, à une amende (( grosse comme lui », et qu'une balle est vite tirée, dans la nuit, par un douanier qui a peur : mais il s'en souciait bien ! La mer est plus dangereuse que la douane. Il sifflait un air d'opéra, qu'il avait appris sur les quais. Après le bois, la terre se renflait insensiblement ; elle devenait légère et féconde, propre à toute culture. Des champs bien tracés succédaient aux marécages. Il fit, en longeant les lisières d'un guéret et d'une pièce de jeune blé, environ cinq cents mètres, et il arriva dans la cour d'une ferme neuve, basse, couverte en tuiles, qui n'avait point de chemin battu ou d'avenue qui la reliât aux routes voisines, mais oh l'on abordait seulement par des pistes tracées autour des cultures, et qu'on voyait

tourner dans la plaine toute rase. L'homme qui vivait là, pourvu qu'il fût sur ses gardes, ne devait pas être facile à surprendre. Gingolph frappa deux coups sur la porte de chêne encadrée entre des montants de brique. Il se passa un moment avant qu'une réponse vînt de l'intérieur. Puis un gros homme ouvrit la porte. Il était vêtu seulement d'une chemise et d'un pantalon qui s'arrondissait sur son ventre. En reconnaissant Gingolph, qu'il n'avait pas revu depuis quatre années, il eut un mouvement d'étonnement.

— On est revenu pour chaluter la crevette ?

— Non, monsieur Guiscard, répondit Gingolph, en montant les deux marches et en pénétrant dans la pièce : je suis venu...

— Chauffez-vous d'abord, dit le fermier, interrompant Gingolph qu'il avait pris par l'épaule et qu'il entraînait, au fond de la cuisine, vers le feu de branches flambant dans la cheminée. Vous avez eu mauvais temps, cette nuit? Il fallait être marin, pour s'y risquer.

— En effet, dit Gingolph en s'asseyant, tandis que l'homme, resté debout, tournait le dos au feu, et tendait l'oreille du côté de la pièce voisine. Je suis venu...

Orner Guiscard l'interrompit de nouveau :

— Comment va la maman d'Equihen ?

Il ne regardait pas son hôte, mais tantôt la porte qui ouvrait sur la pièce voisine, tantôt la fenêtre à travers laquelle on voyait la cour, une grange, et un mur bas formant clôture. Gingolplî reprit : « Je suis venu », et l'autre lui demanda aussitôt des nouvelles de plusieurs marins d'Equihen, de la pêche au hareng, d'un Islandais qu'on avait cru perdu, de telle sorte que le jeune homme ne pouvait engager la conversation, ni expliquer le voyage du yacht, par cette nuit mauvaise. Il y avait bien un quart d'heure qu'il était là, tout fumant de la vapeur d'eau qui sortait de ses bottes et de ses vêtements mouillés, lorsque la figure finaude de l'homme s'éclaira d'un sourire. Les prunelles d'Orner Guiscard se déplacèrent, pour suivre un animal sans doute qui traversait rapidement la cour. Il courut à la porte.

— Ohé, Jean Waraillel A présent que tu as compté mes bouteilles d'eau-de-vie, tu t'en vas sans me dire adieu?... sans même accepter un verre?... Comme tu voudras... Je te retrouverai ce soir, au café...

Les réponses arrivaient vaguement jusqu'à Gingolph.

— C'est la régie qui inventoriait ma cave, dit le fermier. Elle s'en va. Nous sommes seuls. Eh bien! mon garçon, vous êtes venu avec l'Anglais. Ça n'est donc pas sûr, à Boulogne?

— Gomment avez-vous deviné?

— Il n'arrive pas un yacht en vue du Hourdel ou de Cayeux sans que j'en sois averti. Vous débarquerez votre tabac cette nuit ?

— Je viens m'entendre avec vous.

— Vous avez vu que j'ai déjà invité les Contributions pour ce soir; c'est un moyen dont j'use quelquefois : quand les douaniers ont bien bu, ils courent mal.

Il fut convenu qu'à neuf heures le canot prendrait terre près du signal, en face du bois de pins. Omer Guiscard se tiendrait prêt à transporter la marchandise. La voiture, attelée, attendrait à la lisière, et, dans la nuit même, le chargement du yacht serait à l'abri, dans l'une des cachettes que le fermier pourvoyait, selon les jours, l'inspiration et les avis de son chien Verdier.

Gingolph quitta la ferme après avoir déjeuné, revint au Hourdel, trouva l'Anglais, qui avait amarré son canot à l'entrée du port, et gagna la haute mer, où le yacht, immobile, dormait dans la lumière du matin. La journée lui parut longue.

loO GINGOLPH l'abandonné

La mer fut pleine vers cinq heures du soir. Elle commença à descendre au coucher du soleil. Malheureusement, le vent s'était relevé et pouvait rendre malaisée l'opération projetée pour la nuit.

A huit heures, il n'y avait pas un feu au large. Sur la côte, les chalets de baigneurs dormaient leur sommeil d'hiver, et, sauf du côté de Cayeux, où l'on apercevait quelques étincelles, lampes allumées dans des maisons distantes, on ne pouvait souhaiter une rive d'apparence plus déserte, pour débarquer la cargaison du yacht. Le panneau fut ouvert, et les hommes, silencieux, violents et sûrs de geste, commencèrent à charger le canot, où se tenaient Gingolph à la barre, et un matelot, debout à l'avant, et qui empêchait l'embarcation de heurter la coque du bateau, ou de s'éloigner. La mer était décidément rude, travaillée par les courants de reflux que contrariaient les amas de pierres presque à fleur d'eau. Il avait été défendu d'allumer une lampe, ou de fumer une pipe. Dans l'ombre, les matelots du yacht jetaient, par-dessus bord, des paquets de tabac assemblés et liés de manière à former un bloc de quarante centimètres cubes à peu près. Gingolph et son compagnon arrimaient

le chargement dans le canot. Quand celui-ci fut plein, un troisième liomme descendit, portant des cadres de bois qui allaient servir de hottes à ses deux compagnons, puis il prit les rames, l'amarre fut larguée, et le canot s'éloigna sans bruit, gouverné par Gingolph, qui tâchait de reconnaître le chenal, au bruit moindre des lames et à la lueur que traçait, dans les ténèbres, le courant entre les récifs, la bande moirée d'écume, que remontait le rameur sans repos ni pensée.

Ce fut l'Anglais qui sauta le premier à terre, en tirant l'amarre du canot. Les galets s'éboulèrent sous lui, et, pendant un moment, il se tint debout sur la pente du remblai, face à la terre, les pieds mouillés par les vagues, écoutant et regardant la nuit tout alentour. L'espèce de plateau formé par les galets n'avait pas une touffe d'herbe qui pût cacher un guetteur. Quand il fut sûr que le bruit n'avait pas fait bouger une des ombres qui épaississaient la nuit et dentelaient vaguement le bas du ciel au delà de la route, l'Anglais, profitant de l'élan d'une lame, mit le canot à peu près au sec sur le talus de pierre, et, hâtivement, avec l'aide des deux autres hommes, entassa les paquets sur la pente. Le canot reprit la mer. Gingolph, ayant arrimé, sur l'un

des cadres de bois, tout ce qu'on y pouvait loger, passa les bras dans les courroies, et, droit malgré le poids, la tête dominée par la charge, s'avança sur le plateau, franchit la route, entra dans les herbes qui précèdent le bois.

Il n'avait pas peur, mais il pensait aux douaniers qui attendent les contrebandiers, et il serrait ses deux poings, qu'il tendait en avant, les bras plies, les coudes au corps, comme un lutteur. Bientôt, dans la passe où les arbres sont le moins serrés, les branches de pins le touchèrent de tous côtés, et, du bout de leurs pinceaux de feuilles, égratignèrent les bottes, la blouse, les bras, et la charge qui s'élargissait en arrière. L'Anglais devait le suivre à quelque distance. Gingolph arriva, sans avoir été interpellé par personne, jusqu'auprès de la charrette d'Orner Guiscard. Une ombre seulement courut à lui, silencieuse. Gingolph vit tout à coup, entre deux pins, deux yeux qui flambaient à un demi-mètre au-dessus du sol, et une gueule entr'ouverte, d'où s'échappait un souffle moins gris que la nuit. Les pattes de devant étaient ramassées, la tète horizontale, les pattes de derrière ramenées sous le corps et prêtes à se détendre. Il n'eut que le temps de siffler doucement et de dire : « Verdier !

LA BAIE DE SOMME io3

tu ne connais pas les amis I » C'était le mot de passe que Guiscard lui avait appris. La bête aussitôt parut plus grande d'un grand pied, et de sa joue poilue, et de son cou lancé en flèche comme celui d'un serpent, elle caressa le haut de la botte de Gingolph. Le tombereau du fermier était à dix mètres de là. Gingolph, d'un coup d'épaule, jeta sa bottée dans la voiture, puis il serra la main de Guiscard, assis dans l'ombre de son cheval. La lune éclairait comme un plafonnier, derrière des nuées en sillons que le vent poussait tout d'une pièce.

— Ils étaient trois douaniers au café, tout à l'heure, et ronds comme des tonneaux, dit le fermier. Tu n'as rien vu sur la route? Pas même un mendiant qui boitaille et qui demande son chemin? Ils sont forts pour se costumer! Alors, retourne vite et reviens de même. Et puis, si tu es surpris, pour que nous autres on puisse se tirer les pattes, tu te rappelles le signal convenu?

Gingolph fit semblant de siffler, les doigts rapprochés de la bouche. L'Anglais arrivait derrière lui. Ils se rejetèrent ensemble dans le bois, et regagnèrent le bord de la mer.

La dernière bottée de tabac fut soulevée par Gingolph, une heure plus tard. Le canot était

revenu, apportant le reste de la cargaison du yacht. Les deux Anglais venaient de se coucher sur les galets, prêts à embarquer si une ombre inquiétante s'avançait sur la route ou se levait d'entre les herbes. Le jeune homme parcourut les deux cents mètres qu'il fallait traverser à découvert avant d'atteindre le bois. Mais, à peine avaitil écarté, de sa poitrine contente et chaude, les branches des deux premiers pins, qu'il se jeta en arrière.

— Halte à la douane I

Pour toute réponse, Gingolph se mit à siffler dans ses doigts, et le coup de sifflet fut entendu de tout le bois et des champs voisins. En même temps, d'un geste de l'épaule, Gingolph rejetait son fardeau de contrebande, il tendait les bras en avant, il recevait le premier choc d'un homme plus grand que lui et plus gros, et tous les deux roulaient sur la mousse, Gingolph dessous, l'autre dessus. Ils battaient l'air de leurs jambes, ou déchiraient l'herbe avec le talon de leurs bottes, avec leurs coudes, avec leur tête, Gingolph cherchant à se relever, l'autre à le maintenir dessous, tous deux mêlant leurs mains qui tâtaient le cou de l'adversaire, et le lâchaient par force et par douleur, et le serraient de nouveau, écrasées,

griffées, mordues. Ils respiraient bruyamment, ils grognaient, ils râlaient. D'un coup de reins, Gingolph, tendu en arc, secoua le douanier, et, tournant avec lui, se trouva couché sur le côté ; mais son bras gauche, engagé sous le torse de rhomme, calé dans un creux du sol, n'avait plus de force. Alors, feignant de céder, laissant l'adversaire sauter de nouveau sur lui et l'opprimer de son poids, saisi à la gorge, les yeux convulsés, il enveloppa, de ses deux bras devenus libres, la poitrine du douanier, la fit craquer, la vida de tout l'air respiré, et, tout à coup, rejeta comme une loque ce corps épais, oii la vie, menacée, se mit à trembler. Lui-même, il s'évanouit. Ils restèrent là, l'un près de l'autre, allongés. Le plus âgé se ressaisit le premier, et dit, se tâtant les côtes :

— Diantre! pour un jeune, tu en as, une poigne !

Ce qui fit que Gingolph s'éveilla en riant, et répondit :

— Est-ce qu'on recommence?

Le douanier fit signe que non.

— Mon camarade est perdu saoul, dit-il; moi, je l'étais à moitié : sans ça, tu serais déjà coffré, jeune homme;... c'est égal, tu embrasses dur...

Il se frottait les côtes, et soufflait comme ceux qui sortent d'une plongée. Visiblement, il était incapable de retenir Gingolph. Celui-ci, qui l'observait, se redressa à demi. Le douanier fit de même, en geignant, et s'aidant de ses poings appuyés à la terre.

— Comme tu es jeune! dit-il. Je ne te demande pas ton nom, tu ne me le dirais pas...

— Bien sûr.

— Mais quel âge as-tu?

— Bientôt dix-sept.

— Quel dommage que tu fasses ce métier-là! Je vas te laisser échapper. Le faut bien : je suis le plus faible. Mais tu te feras reprendre... Tu es donc dans la misère?

— Non.

— Alors, qui t'a mis dans la contrebande?

Il y avait assez de lumière pour qu'on pût voir le visage épais, pacifique, tout civil du douanier.

Gingolph se leva, enhardi, et, se penchant :

— C'est pour une fille, dit-il, et une belle !

— N'y en a pas de si belle qu'elle puisse te rendre l'honneur, si tu le perds, mon garçon!

Le jeune homme demeura debout un petit moment.

— Avec votre permission, je sors d'ici, la place n'est pas sûre.

Il s'écarta de l'homme, qui s'était mis debout, lui aussi, fit le tour d'un arbre, et, sans quitter des yeux le douanier, se baissa pour reprendre son ballot de marchandise. L'autre, qui continuait de se tàter, cria :

— Est-ce que c'est tout le souvenir que tu vas me laisser : huit jours de lit et quinze jours de douleurs?

— Ma foi, si vous fumez, voilà de quoi bourrer votre pipel répondit Gingolph en jetant un paquet.

Il crut entendre : « Ce n'est pas de refus. » Vivement, il sauta hors de cette clairière qu'ils avaient faite, en se battant et se roulant parmi les pins et les herbes. Les branches étaient tombées, le sol était foulé comme celui de la bauge d'un sanglier. Le douanier demeura debout au milieu. En trois pas, Gingolph l'eut perdu de vue. Il se dirigea droit sur la mer : l'Anglais avait disparu; le vent, très dur, rendait difficile le maniement d'un canot dans le ressac des grèves pierreuses. On ne pouvait apercevoir, au large, que la mer qui était, sous la lune, couleur de ferraille, par endroits polie et par endroits rouillée.

158 GixGOLPii l'abandonne

La brume cachait le sloop, et ne laissait passer que la plainte de la marée laborieuse, poussant le flot contre les pierres. « Est-ce qu'ils m'ont lâché? » se demandait Gingolph. Et toutes les vieilles histoires où étaient mêlés les Anglais jasaient dans sa mémoire, les histoires qui datent du même temps que la Colonne de la Grande-Armée. Il ne revint pas vers la route, mais se mit à longer le bord de la mer, tout à l'extrémité du plateau de galets. En vérité, si un nouvel ordre avait sonné dans la nuit : « Halte à la douane 1 » Gingolph n'aurait pas hésité : il se serait jeté à l'eau, il aurait essayé d'échapper, en se laissant dériver, dans cette ombre et cette mer dangereuse, jusqu'à une basse qu'il connaissait, où il avait péché plus d'une fois. Non, le plateau était désert, la bourrasque levait, partout où elle le pouvait, de grands copeaux de poussière qu'on voyait vaguement se mêler au brouillard.

Tapi dans une dépression du rivage, transi de froid, Gingolph attendit deux heures, à l'endroit qu'il avait désigné pour embarquer, en cas d'alerte. Après ce temps, il entendit son nom qui venait de la mer, et il répondit, et la proue d'un canot blanc sortit de l'ombre. Quand les trois Anglais qui montaient l'embarcation virent que Gingolph

avait échappé à la douane, et qu'il avait sauvé même la dernière hottée de contrebande, ils s'écrièrent ^ensemble : « Good fellow ! » et lui serrèrent la main plus fortement que personne ne l'avait jamais fait, pas même le douanier.

Tout le reste de la nuit, le yacht voyagea, d'abord sans feux; puis les deux étoiles, la rouge et la verte, s'allumèrent au-dessus de la lisse. Gingolph dormait, dans le lit d'un Anglais. Il avait reçu quatre guinées du capitaine. Au petit jour, le canot qui l'avait pris, dans le port de Boulogne, le débarqua, non pas à Boulogne, mais au pied d'une échelle de l'Épi, la digue du Portel. Le mauvais temps était fini, les bateaux harenguiers sortaient du port voisin, et passaient au large du fort de l'Hert. Gingolph suivit la jetée et monta sur ce rebord des falaises du Portel, protégé par un mur bas, et que pressent les maisons. Du bout de sa main droite, qu'il enfonçait dans sa poche, il touchait les quatre guinées, prix de l'expédition, et qui disaient : <( Pour qui nous astu gagnées? Est-ce pour la mère Lobez que tu as peiné, couru le danger de la prison, lutté avec le gabelou, enduré le froid dans le creux du Hourdel? La matinée est presque douce. Quand onze heures vont sonner, si tu étais brave, tu irais

attendre Zabelle Gayole à l'entrée du pont Marguet, là où se tient, dans sa cabane roulante et vitrée, le marchand de pommes de terre frites. Elle viendra, toute grande, avec sa jupe courte qui se balance quand elle marche, et sa manière de regarder du coin de l'œil, tandis qu'elle parle et qu'elle rit avec les compagnes, la rue qui passe et qui la regarde aussi. Nous sommes là, nous les quatre belles pièces d'or : dépense-nous pour elle, choisis pour elle une joie, et tu verras dans les yeux de Zabelle comme un feu de la Saint- Jean. Va chez le marchand de dorlots! »

Et le jeune homme descendit jusqu'à Boulogne, et entra chez le bijoutier, qui comprit tout de suite qu'il avait affaire à un amoureux bien muni d'argent.

■ — Asseyez-vous, monsieur.

— Pas besoin, merci : rester debout, ça me connaît.

— Vous venez peut-être pour que je vous vende une belle croix du Portel?

— Non pas : un bracelet, un bracelet d'or, ce qu'il y a de beau.

— Combien voulez-vous mettre?

— Cent francs I

Jamais Gingolph n'avait dit deux mots avec tant

de fierté. En les prononçant, il eut un battement de cœur. Le marchand lui montra des cercles d'or. Gingolph en choisit un, tordu, guilloché, et qui avait une petite chaîne de sûreté. Lui-même il le posa dans la boîte de carton, et, à plusieurs reprises, il souleva la ouate qui recouvrait le cercle d'or et ses rayons en épis. Il fit ensuite un brin de toilette, dans l'arrière-salle d'un café du port, puis, ayant songé longtemps, accoudé sur la table où fumait son bol de chicorée, le menton dans la paume de ses deux mains accolées, le regard levé vers les mâts et les cheminées de navires qui battaient la mesure, lentement, à travers les vitres, le Portelois se sentit le courage d'offrir son bracelet à cette Boulonnaise intimidante, qui, tout à l'heure, allait sortir de la maison d'armement de M. Grollier.

Gingolph n'alla pas cependant jusqu'au milieu du quartier de Gapécure. Il s'arrêta au commencement, et tout juste devant l'hôtel du Louvre, qui forme un îlot, entre le port, la Liane, le bassin à flot, et les rues animées et bâties par toutes les industries de la pêche. Les ouvrières qui vont déjeuner chez elles, dans la basse ville de Boulogne ou sur la colline de Saint-Pierre, sont obligées de passer à droite ou à gauche de l'hôtel

du Louvre, pour gagner le pont Marguet. Le claquement de leurs patins, quatre fois le jour, sonne autour de la grande bâtisse et fait lever la tête aux marins de Norvège, qui, non loin de là, déchargent les planches de gapin du nord et les blocs de glace.

Trois minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le dernier coup de onze heures, que Zabelle tournait à l'angle de l'hôtel, du côté du bassin à flot. Elle n'était pas seule. Trois amies l'accompagnaient; elles allaient se donnant le bras, inclinant, d'un même mouvement, comme des barques sur la même lame, leur tête coiffée d'une capeline noire tricotée et leur taille enveloppée de laine brune ; mais le groupe avait un centre, un chef, une âme, et c'était la belle fille qui marchait la seconde à droite, un peu plus haute que les "autres, plus égale de teint, généreuse de sourires, de gestes et de paroles comme celles qui savent leur royauté. Elles ne firent guère plus de dix pas sur la place ; avant même d'avoir traversé les voies de la gare maritime, elles furent arrêtées par Gingolph, qui saluait Zabelle, et lui tendait la main.

— Je viens de faire une marée, mademoiselle Zabelle, et j'ai une commission pour votre père.

Elle le considéra un petit moment, du haut en bas, et d'un air de ne pas le croire.

— Dites-la toujours si je peux la faire.

— Excusez, dit Gingolph, il vaut mieux que je vous suive : la chose est pour lui seul.

— En ce cas, suivez-nous. Tenez, mettez-vous là-bas à côté de Marguerite. C'est une fille qui cherche un galant.

Marguerite était une grosse fille réjouie, la plus éloignée de Zabelle sur la ligne des promeneuses. Gingolph se plaça près d'elle, et la bande continua la route, et le bruit des talons de bottes, frappant les pavés, se mêla au claquement de quatre paires de patins que chaussaient des pieds cambrés, nerveux et fouettés d'un sang jeune. La bonne humeur grandit, du fait de ce garçon qui marchait en serre-file. Toutes les ramendeuses de filets, les encaqueuses de harengs, les emballeuses d'huîtres et de palourdes, les filles et les femmes employées chez les armateurs et les mareyeurs, observaient les quatre Boulonnaises et leur cavalier, et jasaient en arrière : « Pour qui vient-il? — Pour Marguerite, tu vois bien ! — Pour personne : il n'a pas vingt ans ! — C'est bien l'âge pour un commencement ! Tout de même, il aurait pu choisir... »

De l'autre côté du port, une des quatre jeunes filles, Marguerite justement, se détacha du groupe et entra dans les rues de la ville basse. On suivit le quai. Un peu avant la douane, les deux autres jeunes filles quittèrent Zabelle, qui resta seule avec Gingolph, et lui demanda :

— Que me veux-tu donc?

Elle le tutoyait. Il fut ému, comme si elle l'avait regardé avec des yeux de tendresse. Et cependant ils allaient l'un près de l'autre, et elle n'avait pas l'air occupée de lui, mais elle suivait du regard le dundee Jeanne-et-Jeannette, le plus fin de Boulogne, qui sortait du port, tâchant de tenir le milieu du chenal, car la mer était presque basse, et naviguant avec sa voile demipleine et son foc encore indécis.

— Vous me tutoyez : je suis donc votre ami?

— Oui, un de mes amis, Gingolph, et j'attends ce que tu vas dire.

— Je n'ai pas de paroles à dire. Je ne sais pas aussi bien que vous. Mais je suis allé loin...

— AlaPlata?

— Non, en baie de Somme, et j'ai fait, dans une nuit, une sorte de pêche dangereuse, que tout le monde ne fait pas, j'ai trompé les gabelous : Zabelle, ce n'est pas pour une autre, c'est

pour VOUS que j'ai dépensé toute la belle guinée que l'Anglais m'a donnée. Devinez ce que j'ai acheté ?

— Des bonbons, parce que tu sais que je les aime?

Il se mit à rire, content de l'erreur où elle était.

— Une broche en cornaline ?

— Pourquoi pensez-vous à des bijoux de pauvre?

— Un mètre et demi de dentelle pour mon fer à cheval des grandes fêtes? Ils en font de jolies, des dentelles, du coté d'Argentan, qui n'est peutêtre pas loin de la Somme?

— Ce n'est pas ça.

Ils avaient dépassé la rue de Folkestone, la rue du Fort-en-Bois, la rue de Mâchicoulis, qui montent si raide à travers la Beurrière, et Zabelie n'avait pas fait mine de tourner et de grimper par un de ces escaliers. Les marins, les bateaux du port étaient cachés par le casino de Boulogne. Gingolph et Zabelie avaient devant eux le boulevard Sainte-Beuve, et un jardin public désert, où le vent d'hiver avait, plus d'une fois, fait pleuvoir les embruns. D'un commun accord, ils entrèrent dans le jardin, et s'assirent sur un banc

devant la mer. Gingolph mit sa grosse main dans la poche de sa culotte, oii il avait caché l'écrin ; il tendit la boîte à la jeune fille, qui la prit et la posa sur sa robe. Elle enleva prudemment, du bout de ses longs doigts, les deux . feuilles de papier qui enveloppaient l'écrin, et elle ouvrit.

— Oh! dit-elle, que c'est beau!

Et elle se pencha en arrière, et elle tendit l'écrin à la lumière qui venait du ciel et de la mer, afin que le cercle d'or fût plus étincelant, tandis que Gingolph, un peu incliné de côté, la regardait et voyait ce visage, d'abord tout rayonnant de joie, qui devenait plus grave, et ces yeux qui ne cessaient point de contempler le bijou, mais qui songeaient maintenant au petit novice portelois : et il crut voir deux larmes commençantes au coin de ces yeux, et il sentit une des longues mains qui effleurait son dos et qui se posait sur son épaule. Mais Zabelle ne voulait pas qu'on vît son émotion, et ses lèvres se mirent à rire, tandis que les yeux demeuraient graves.

— Est-il possible que tu aies gagné tout cela dans une nuit? Tu es un brave garçon, mais je ne sais pas si je dois accepter un cadeau pareil? Que dira-t-on, si je le porte?

— On dira que j'ai vos amitiés.

— Ecoute, Gingolph : ma mère me laisserait porter tous les bracelets que je voudrais, mais mon père, non pas ; il me battrait, si je ne lui disais pas d'oii vient le bijou. Laisse-moi le temps de leur parler... Ils ne sont pas toujours du même avis... Si un jour tu me rencontres sur le port, ayant au poignet ton bracelet, tu pourras, le soir, monter la rue de Folkestone... Non, ne me remercie pas... Je suis touchée, mais flattée aussi!... Mon pauvre, mon pauvre, si tu savais comme je suis orgueilleuse!

— Vous avez de quoi !

— Je ne dis pas : mais pour bien faire la cour à une fille comme moi, je ne sais pas moi-même ce qu'il faudra !

— Je gagnerai pour vous! Je dépenserai tout pour vous !

— Bien des hommes ont dit cela !

— Je me priverai de boire !

— Ail! mon mignon, n'en dis pas plus! Tu es amoureux, je le vois bien, pour de bon : tu ne calcules plus les mots.

Elle se détourna un peu, et il put voir de près, dans le coin de l'œil de Zabelle, passer tout l'esprit de la Beurrière, le contentement des belles filles de là-haut, qui aiment à être adulées, le

168 GINGOLPfl l'abandonne

doute qu'elles ont des hommes, leur instinct de dominer, la douceur aussi de leur remerciement.

— Quel drôle de ménage nous ferions, Gingolph! Tout de même, tu as de bons yeux que j'aime parce qu'ils sont à moi... Je n'y vois que mon portrait, qui est là, tiens...

Elle avançait le doigt. Elle dit encore :

— Et le portrait de la mer avec le mien. Je vois les vagues qui remuent,

— Je n'aime que ça, répondit Gingolph. Je voudrais, quand je serai plus vieux, t'emmener sur mon bateau.

— Non, nous autres, on ne navigue pas. On vous attend, on compte les heures, on pèlerine pour vous.

Le rire de Zabelle courut dans le jardin désert, et sur la plage. Et il n'y eut personne qui l'entendit. La mer se brisait, le vent cherchait ses ennemis sur la côte et montait les falaises.

— Allons, mon amoureux, voilà qu'il est midi passé...

— Déjà!

— Tu ne les as pas entendus sonner? A Notre- Dame et à Saint-Pierre ! J'ai l'oreille plus fine que toi.

— Parce que c'est des bruits de la terre, dit

Gingolph en se redressant. Moi, j'entends si la mer sonne le creux, quand je suis dans le poste de l'équipage.

Il se leva parce qu'elle s'était levée. Elle rajusta sa capeline, lissa, de la main, ses cheveux que le vent avait ébouriffés.

— Quand je te rencontrerai, je lèverai le bras, comme ça, pour que tu voies mon poignet. Ne m'aborde pas tant que le bracelet ne sera pas en place... Je te remercie, mon Gingolph.

— Dites encore?

Elle répéta le nom, et elle s'en alla, avec une pensée nouvelle et un cœur épanoui.

Quand il l'eut perdue de vue, Gingolph reprit la route qu'elle avait suivie, et monta dans le tramway du Portel. Il s'inquiétait de revoir sa mère.

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