LA MAISON D ARMEMENT
Dans la maison d'armement Grollier, dont les hangars, les magasins et les ateliers bordent une cour rectangulaire, la salle des ramendeuses occupe tout le second étage, du côté de la rue. Là comme ailleurs, on l'appelle le grenier. On travaille sous les toits et parmi les charpentes. Les fenêtres sont, du côté de la rue, de moyenne taille et assez élevées au-dessus du plancher; mais du côté de la cour, on les a faites fort larges, elles se suivent sans autres intervalles que des pans de bois et de brique, elles forment une verrière par oii la lumière entre abondamment. Voici que les jours commencent à s'allonger. Le mois de mars est déjà à moitié passé. Il est sept heures et demie
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du matin. Les quarante ouvrières du grenier sont presque toutes à leur poste, et, autour du poêle qui ronfle encore, près de la porte, il y a bien une vingtaine de petites marmites de fer émaillé. Sur les quarante femmes composant l'équipe de ramendeuses de M. Grollier, trente-deux sont duPortel, et elles ne retourneront que le soir à la maison ; elles mangeront à onze heures dans un coin de la pièce; elles y dormiront un somme, s'il leur plaît, en attendant que le long printemps froid du Pasde-Calais ait fini de secouer, sur les falaises, les herbes de roches et les blés nouveaux, et qu'on ait plaisir à se promener, le nez en l'air, sur le quai ou sur la place de Gapécure. La contredame ellemême est du Portel, cette Louise Wacogne, qui n'a pas manqué une semaine, en trente-cinq années, de faire à pied, deux fois en chaque journée, le trajet du Portel à Boulogne, de monter au grenier, d'y travailler de ses yeux et de ses mains, pendant dix heures, et, pour dissiper l'ennui des besognes machinales, de chanter un cantique ou de réciter le chapelet. Elle a un gros vieux visage d'homme, et des petits yeux bleus d'une limpidité angélique ; elle a le crâne et les oreilles couverts de laine, été comme hiver, à cause des névralgies qui la travaillent ; elle peigne avec soin
les cheveux gris qui font bandeau sur le front, et, plus bas, sur les tempes, sont plaqués et tirés horizontalement comme les fils d'une chaîne sur le métier. Grande et mince vieille fille, digne en ses mouvements, et qui n'a pas les mains moins tachées de goudron et de cachou que ses ouvrières, et qui ramende à sa place, près du poêle, près de la porte, quand elle n'est pas appelée, ici ou là, pour donner son avis sur l'état du filet qu'on répare. A sa gauche, le long des grandes baies qui donnent sur la cour, d'autres femmes travaillent, d'autres encore au fond de la salle, d'autres le long du mur du côté de la rue, quelquesunes au milieu du grenier, autour des piliers de bois qui soutiennent la toiture et qui, à cinq pieds du plancher, s'épanouissent en arcs-boutants. Partout des filets sont amoncelés sur le plancher. Chaque ouvrière prend l'un d'eux, une « roie » de vingt-cinq mètres de long, et l'accroche à un clou. Chose curieuse ! on s'est groupé par nation, dans le grenier de M. Grollier. Les huit matelotes boulonnaises travaillent en ligne, le long de la rue; elles mettent, à des filets neufs, la cordelette qui sert de bordure, le waretail, ou bien elles lient, au bas de ces roies, des bourrelets serrés de vieux filets qui serviront de plomb pour faire descendre
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l'engin. Parmi elles, il y a Zabelle Gayole, qui est la troisième de la file, et qui est entrée en fredonnant un couplet de café-concert et en regardant, d'un air de défi, la voisine et la préférée de la contredame, Marie Libert. Il a fallu que la vieille femme la fît taire :
— La paix, Zabelle ! on ne chante pas, au grenier d'ici, des chansons du bal de la Carotte!
Ce n'est pas la première fois que les deux jeunes filles se dressent l'une contre l'autre, s'affrontent, et semblent ennemies. On tâche de diviser les camps et les travaux. Les Porteloises sont occupées, les unes à remplacer les mailles rompues des filets, les autres à remettre une partie neuve à un filet déjà usagé, à « coudre des largeurs » après avoir « flingue » les parties défectueuses. Il fait mauvais temps. Le plancher est taché par les empreintes des patins mouillés. Les fenêtres sont secouées par la bourrasque. Certes, de novembre à mai, les jours sont nombreux 011 la Manche est maussade, oi^i le vent lève la mer en copeaux dansants. Mais les marins du nord ont l'habitude de ces lames cassées. Depuis quatre jours, c'est une vraie tempête qui empêche les pêcheurs de sortir. Ils sont tellement nombreux, les bateaux de Boulogne et du
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Portel, qu'ils obstruent le port, toutes les étraves pointées vers les quais et serrées entre d'autres étraves, comme des têtes de poissons, quand un banc de mulets cherche un passage dans les courants. Chaque matin, les matelotes descendent de la Beurrière, inquiètes, disant bien haut, quand elles rencontrent leur homme : « Tu ne vas pas partir, hein? Tu n'es pas assez fou pour partir? Celui qui sifflerait le premier, il mériterait qu'on le mette en prison, et qu'on démolisse son bateau ! » C'est leur grande crainte : elles savent que si un patron fait siffler sa sirène et prend la mer, tous les autres patrons de pêche suivront; qu'elles auront beau prier et menacer, elles n'ont pas le pouvoir de retenir les hommes qui veulent gagner et qui ont peur d'être traités de lâches par les camarades. Ce matin, qui oserait s'aventurer en haute mer? Le boulevard Sainte-Beuve est balayé par les vagues qui s'avancent jusqu'aux maisons bâties au pied de la falaise ; pas un point du ciel qui ne soit d'un gris violet, pas un pli de la mer qui ne soit d'un vert mauvais, couleur de tessons de bouteilles! Les femmes pensent toutes, dans l'atelier, à des bateaux qu'elles connaissent.
La contredame, qui n'entend pas autant de
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conversations et de rires que d'habitude, commence de réciter la grande prière du matin, car l'usage s'est conservé, dans l'atelier portelois, de prier en commun : <( Très sainte et très auguste Trinité, Dieu seul en trois personnes, je crois que vous êtes ici présent. Je vous adore avec les sentiments de l'humilité la plus profonde, et je vous rends de tout mon cœur les hommages qui sont dus à votre souveraine majesté... » Les ramendeuses répondent toutes, la plupart d'une voix habituée au ton de la prière publique, pliée à l'unisson, voix jeunes, voix graves, voix que ranime et qu'enfle par moment la pensée d'un danger, d'un amour en péril, l'enfant, le frère, l'époux, l'ami ; d'autres disent avec indifférence les formules depuis toujours connues, sans qu'une pensée d'amour leur traverse l'esprit, ni l'amour divin, ni l'amour des hommes, et cela fait, dans le concert de la réponse qui emplit le grenier, comme une partie à part, bien que la note soit la même et que les bouches remuent au commandement des mêmes mots.
Dans l'atelier qui forme un angle droit avec celui des ramendeuses, et qui n'en est séparé que par la cage d'un escalier en échelle, des hommes travaillent à monter les filets réparés ou
neufs; ils attachent, ils « lemment » les uns aux autres les morceaux de la longue tézure qui prendra les harengs, ils mettent les lièges et les « ficelles » .'le murmure des voix leur parvient. Ils sont accoutumés. Ils disent : « Voilà les femmes qui disent la première prière, il n'est pas loin de huit heures. » Quand la contredame a fait le signe de la croix, et scellé toute la demande avec r (( Ainsi soit-il », les voix montent de deux tons pour le moins et des rires traversent le grenier, la porte, la cage de l'escalier. Il y a une majorité de jeunes filles parmi les ouvrières de M. Grollier. Les aiguilles de bois passent plus vite dans les mailles, et, ressaisies au-dessus du filet, tirées en bas par la main qui les avait lâchées, serrent plus dur le fil sur le petit moule poli. C'est le matin, les forces sont fraîches. Toutes les femmes sont debout. Elles dédaignent leurs tabourets, les petits tonneaux qui ont dansé sur la mer et soutenu les filets.
A neuf heures, une ramendeuse, la seule qui manquât à l'atelier, Léontine Lhomel, sœur d'un jeune patron de pêche de Boulogne, entre dans le grenier, bruyamment. Toutes les ouvrières se détournent; les plis des filets dansent d'un bout à l'autre de la salle, comme au passage d'une lame.
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Elle a une physionomie de tragédienne, cette Léontine, brune, pâle, les yeux rouges, les cheveux en désordre sous la capeline de laine. Elle n'accepte pas les observations de la contredame qui lui dit :
— Vous auriez dû prévenir !
— Prévenir? Est-ce que le mauvais temps me prévient, moi, quand il va faire la chasse à Lhomel? Est-ce que le beau temps me rend visite? On voit bien que vous êtes vieille fille, et que vous n'avez pas de viande en mer !
Elle est debout, au milieu de l'atelier, elle a mis sa main gauche, comme pour se retenir, sur un filet accroché à une colonne de chêne équarri, et ses doigts blancs et jaunes, tachés d'anciennes taches, s'enfoncent dans la toison des mailles. Elle a des mains de princesse. Sa poitrine se soulève. La contredame est la seule qui ait repris le travail, et le bruit de son aiguille heurtée par ses ongles traverse le silence. Toutes les femmes et les jeunes filles, Boulonnaises ou Porteloises, ont l'esprit sur le pont des navires, entre les lames qui menacent l'homme, c'est-à-dire aussi la famille, la maison, le rang, la joie, les projets, l'amour, tout. Elles se penchent. Elles veulent savoir.
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— Qu'y a-t-il?
— Mes belles, vous entendez le vent? On ne peut pas tenir sur la jetée; dehors la mer est comme une furieuse. La grande drague qui a voulu sortir a été obligée de rentrer. Moi, je suis allée sur le quai : mon frère était parti à sept heures ; je ne vivais pas, je ne pouvais pas venir ici, voyons, tandis que les hommes hésitaient. On menait le tapage, nous autres, on était bien quarante femmes de la Beurrière, autour de ceux qui entraînent toujours les autres. Ils étaient raisonnables. Ils disaient comme nous : « Ça serait de la folie; ça serait vouloir sa mort. » Il n'y en avait qu'un qui ne disait rien. Devinez qui?
— Torcaille la Bistouille ! N'est-ce pas que c'était lui? Torcaille! Torcaille! Toujours lui!
Elles sont vingt qui crient le même nom.
— C'était lui! Il tournait le dos à la mer; il ne faisait que grogner, parce que son bateau mangeait du charbon depuis le matin...
— Le beau malheur ! C'est l'armateur qui paye !
— Mais cet homme-là, vous le connaissez : il écouterait un chien plutôt qu'une femme. A neuf heures moins un quart, tout à coup, il écarte les femmes, les filles, les compagnons, les gamins, nous tous, il va, les mains dans les poches, du
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côté de trois hommes de son bord qui regardaient la pluie tomber : « On embarque, les enfants! » Fallait voir les femmes! Elles les ont tirés par leur veste, par le bras, par le bout de leurs bottes. Mais baste! en trois minutes ils ont dégagé l'avant du chalutier...
— Et puis ils ont sifflé ?
— Je vous crois ! Deux coups. On a vu le bateau au milieu du chenal. Alors, tous les autres chalutiers ont démarré, tous les hommes ont quitté les estaminets ; c'a été une procession, vapeurs, voiliers, tout ce qui pêche au chalut...
— Le 2.200?
— Aussi!
— Hélas ! hélas I et le 306 ? Le petit bateau de Boutoille qui est grand comme un joujou?
— Parti ! Je l'ai vu ! Je vous dis qu'ils y sont tous !
— Et le Dragon^ est-il aussi dehors ?
La voix qui demandait cela ne tremblait pas. Léontine Lhomel répondit par un signe de tête affirmatif. Zabelle Gayole reprit :
— Et la Belle-Chance ?
Pourquoi demandait-elle cela? Dans ce rassemblement devenu tumultueux, parmi ces femmes et ces jeunes filles qui se lamentaient, ou qui invecti-
valent contre Torcaille, la tempête et le dur métier de la pêche, la question de Zabelle produisit une accalmie, A cause de l'amour qu'elles devinaient dans ces mots de Zabelle : « Et la, Belle-Chance? » elles se turent, et elles observèrent le visage de la jeune fille, à qui Léontine Lhomel répondait :
— Partie avec les autres ! Il leur faut du poisson ! S'ils crèvent, nous irons mendier! Toutes les femmes ont couru en pèlerinage à Notre-Dame.
Zabelle supportait tous ces regards comme des rayons de soleil, ses longues lèvres lissées par un sourire.
— Allons, mesdemoiselles, au travail! reprit la
contredame.
Mais sa voisine, Marie Libert, une des très rares ouvrières qui avaient recommencé à travailler, mollement d'ailleurs, et distraite d'une maille à l'autre, dit, par-dessus son épaule :
— Que peut faire la Belle-Chance à une Boulonnaise? C'est tout Portelois!
— Bravo I dirent cinq ou six des filles les moins jolies du Portel, qui ne pouvaient souffrir Zabelle Gayole. Est-ce qu'elle a une part sur le bateau, cette Zabelle?
La Boulonnaise lâcha le filet qu'elle tenait dans son poing et qui retomba le long du mur, comme
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une portière de velours brun. Tout l'atelier, sans exception, écoutait.
— Oui, mesdemoiselles : j'ai mieux que ma part, à bord de la Belle-Chance, j'ai mon bon ami, mon liancé de demain, vous entendez, Marie Libert?
— Qui?
— Gingolph Lobez.
— C'est au Portel qu'il habitera maintenant !
— Possible ! mais ce n'est pas là qu'il ira chercher femme !
Marie Libert rougit ; la vieille Louise Wacogne répéta : (( Paix, mes enfants, travaillez! » mais Boulogne était exaspérée, Boulogne représentée par huit de ses filles, qui échangeaient des mots rapides au bout du grenier. Zabelle s'avança de trois pas, et, regardant bien en face la Porteloise qui l'avait interpellée, et qui ne clignait pas les yeux, elle non plus, et qui était grave comme la douleur nouvelle :
— Vous ne pensiez pas que je le nommerais, Marie Libert?
— Gomment donc! C'est voire habitude... Les filles de Boulogne disent tout.
— Vous, jamais assez !
— C'est qu'on garde le meilleur. Chez nous, on est discret.
— Dites donc cachottier. Boulogne dépense tout au grand jour, son argent et ses mots.
— ■ Nous, on économise, c'est vrai. Ceux que nous aimons sont sûrs de ne pas être nommés en public.
— Mesdemoiselles, je vais vous mettre à l'amende. Tout le grenier est à l'envers à cause de vousl
Les deux rivales se considérèrent encore un moment l'une l'autre. Zabelle n'avait point quitté cette physionomie hautaine qui lui était familière; Marie savait mieux qu'elle composer son visage. Eut-elle une pensée de revanche? On vit, sur sa calme figure de vierge, le sourire secret des filles du Portel, et elle reprit son travail, tandis que les autres ramendeuses bavardaient à mi-voix, et commentaient les nouvelles de cette matinée : le départ des hommes, et l'amour déclaré de Zabelle pour Gingolph.
L'après-midi deux femmes manquèrent, parmi les ouvrières de l'atelier de mademoiselle Wacogne : Marie Libert et Zabelle Gayole, la première qui avait prévenu la contredame, deuv jours d'avance, l'autre, capricieuse fille, à laquelle on pardonnait son impertinence et d'assez fréquentes absences, parce que peu d'apprenties montraient
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autant d^adresse, de vivacité et de belle humeur au travail. Zabelle, à peine libre, sans attendre ses compagnes, avait cou-ru au port. La tempête n'avait point cessé, des nuages gris galopaient sous le ciel noir, et tàtaie-nt l'est et le sud de leur pointe échevelée. Cent bateaux attendaient dans la vase du port.
— Les hommes sont revenus?
— Tous, sauf quatre équipages.
— Tant mieux! La Belle-Chance?
— Revenue l'avant-dernière, son gouvernail brisé.
La jeune fille alla jusqu'au bout du port, mais ne reconnut point Gingolph parmi les marins, vêtus de leur suroît, le dos tourné à la mer, et qui attendaient que le vent voulût se taire et la mer s'apaiser; elle traversa la chaussée où sont les rails du tramway, et revint le long des maisons qui vivent dans la brume salée, cabarets souvent, dont Zabelle entr'ouvrait la porte, afin de voir les visages qui se levaient, autour des petites tables, les têtes lourdes, bleuies par la fumée.
— C'est toi, la jolie? Je parie que c'est moi que tu cherches?... Non?... T'es pourtant pas mariée? Dommage qu'on ne voie pas plus longtemps ta frimousse !
Elle fermait la porte ; elle continuait ses visites aux estaminets où Gingolph aurait pu se trouver. Quand elle eut, vainement, cherché le jeune homme jusqu'aux halles abandonnées et dont le pavé de ciment, par hasard, était sec, elle avisa une petite Porteloise qui passait, revenant de faire une commission, un paquet au bout du bras.
— Dis, Jacqueline, tu reconnaîtras bien Gingolph Lobez, d'Equihen ? Veux-tu aller ?
— Il emménage aujourd'hui dans la m.aison du Portel ! Je la connais, la maison : ma tante y a demeuré.
— Tiens, regarde cela !
Zabelle tira de sa poche l'écrin qui ne la quittait point, l'ouvrit, et prit le bracelet qu'elle passa à son bras.
— Qu'il est joli! dit la petite. On le dirait en or vrai!
— Eh bien I tu diras à Gingolph que tu as vu Zabelle Gayole, et qu'elle avait au bras son bracelet d'or.
— Oui, mademoiselle. C'est tout?
— C'est tout. Et je te donne dix sous pour ta peine.
L'enfant partit, et Zabelle monta vers Saint- Pierre. Avant d'entrer dans la rue de Folkestone,