LA MAISON D ARMEMENT
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clic remit le bijou dans sa poche. Il était plus Je midi.
Comme presque tous les jours, à pareille heure, le patron Gay oie se tenait dans la première pièce, le salon, devant l'image de son bateau, sa fortune et sa gloire, un vapeur presque neuf que l'artiste avait peint sur une mer régulièrement gaufrée et du plus tendre azur. Au bas, l'artiste avait écrit : « Le Dragon, vapeur harenguier, construit en acier à Hull (Angleterre) chez Cook, Welton et Gemmel, en 1901, jaugeant brut 2Gi t., et net 92 t. 3o; dimensions : longueur 37 m. 36, largeur 7 m., hauteur 3 m. 70; machine à triple expansion, de 480 chevaux indiqués; vitesse moyenne 10 nœuds, un gouvernail avant. Appartient à M. Joseph Gayole, de Boulogne. »
— Bonjour, papa! Je suis en retard?
— Pas mal! Qu'est-ce qu'il y a encore?
Il était magnifique de bougonnerie habituelle et fausse. Ses yeux bigles, sa bouche édentée qui creusait un sillon en arc dans ses joues rasées, son large nez en porte-voix, ses oreilles remontées en pointe, tous les traits du visage riaient à la fille unique et gâtée, tandis que, du gosier pavé, une voix coléreuse s'échappait, qui reprochait à Zabelle d'être en retard.
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— On ne peut donc pas traverser le quai sans causer?
— Aujourd'hui surtout! J'ai demandé des nouvelles du Dragon.
— En mer, n'est-ce pas? Un des quatre qui ont tenu la merl
— Et puis, j'ai été attaquée, à propos de Gingolphjchez Grollier!
— Par qui?
— Une Porteloise.
— Une sournoise alors, jalouse de toi?
— J'en suis sûre !
— Moi, je le disais à ta mère ce matin, que ce Gingolph trouverait facilement femme, si tu ne voulais pas de lui.
— J'en veux, et je l'ai dit tout haut, devant tout le grenier, et, à présent, il faut que mon père et ma mère consentent, ou bien que je sois sans honneur, par leur faute !
Le patron Gayole, qui avait les deux pouces dans ses poches, et tenait ainsi sa culotte au large, eut un sursaut, et entraîna Zabelle, la prenant par le bras, auprès de la fenêtre. Ils causèrent à voix prudente. Madame Gayole, qui cuisinait à côté, sortit à Fimproviste, les surprit complotant, devina ce qu'ils se disaient et s'emporta tout de suite.
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— Un pauvre et un Portelois, deux raisons pour que je dise non!... Tu es faible pour ta fille, comme tu l'as été pour moi, Gayole I Tu fais tout ce qu'elle veut... Heureusement que je suis là pour empêcher notre ruine 1 Devenir Lobez, quand on est Vert-de-Gris!...
— C'est pas toi qui l'es, ma poulette. Tu n'en as que l'aigrette. Moi, je peux juger : il a du mérite, ce garçon-là !
— A dix-sept ans !
— Il en aura ! Je vois cela dans ses yeux.
— Alors, c'est plus facile à voir dans ses yeux que dans les tiens. Moi, je te dis que je ne veux pas!
— Et moi, qu'il aura ma fille, et qu'au retour du service, il commandera mon bateau...
— Le Dragon?
— Aussi vrai que tu m'as commandé, mais que tu ne me commandes plus !
Madame Gayole, pour la première fois de sa vie, voyait son mari lui tenir tête ; elle en concevait un si violent dépit qu'elle ne se sentait plus cette verdeur d'esprit, cette ironie qui lui était naturelle, mais qui ne va pas sans quelque possession de soi-même. Évidemment, la grande force de Gayole était cette Zabelle, droite et mince,
serrée contre son père et qui murmurait, en arrière, des mots que la mère n'entendait pas. Celle-ci prit le parti de diviser l'ennemi, et de remettre la bataille, c'est-à-dire la victoire, au moment où Zabelle aurait quitté la maison pour se rendre chez Grollier. Mais Zabelle, après le déjeuner, refusa de retourner au travail, pria le père, plus rouge et plus louche que de coutume, d'aller faire une promenade sur le port, et, demeurée seule avec sa mère, laissa passer les colères, les cris, les larmes, les supplications, et, au bout de cinq heures de lutte, arracha cet aveu à madame Gayole :
— Jamais je ne t'approuverai. Mais ça n'est pas la peine de discuter plus longtemps : tu as la tête aussi forte que moi, Zabelle, et ça n'est pas peu dire. Appelle ton va-nu-pieds, et mets devant tes compagnes son bracelet.
— C'est déjà fait.
Quand le père rentra, au soir tombant, il trouva la maison silencieuse, et les deux femmes cousant, à quelque distance l'une de l'autre.
Avant midi, Marie Libert était de retour au Portel. En quittant l'atelier, pour aller plus vite, elle a pris le tramway. De la station, par la rue
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Carnot, elle s'achemine vers la maison qu'a louée la veuve Lobez, dans la plus vieille partie de la petite ville, sur une pente raide, qui mène à la plage. Rêve que la pauvre Lobez a cru si longtemps impossible! Mais non, pendant que Gingolph, au mois de janvier, passait en fraude des ballots de tabac jaune sur les galets de la baie de Somme, elle avait été visiter les logements à louer, et elle avait arrêté, pour le terme du 13 mars, cette maison bâtie en pierre, cette maison qui avait des cloisons, des fenêtres, une cour, tout ce que n'avait pas la Hardie. L'heure d'emménager était venue ; Marie avait promis d'être là pour aider sa cousine ; Gingolph avait dit : « Si je n'embarque pas, je viendrai aussi. »
Voici donc la façade, que Marie connaît depuis l'enfance. Elle n'est pas large, et le propriétaire ne l'a pas fait réparer : une fenêtre dans le toit de tuiles, une au rez-de-chaussée, à peine séparée de la porte, des murs autrefois peints en jaune, maintenant crevassés et verdis par des coulures de pluie, deux degrés de granit, que des grosses bottes de pêcheurs et des patins de ménagères, à la longue, ont creusés au milieu.
Dormir dans une maison qui n'est pas en planches! Vivre au milieu de ce Portel oii la race
a vécu, où l'on a vu jouer cette Rosalie Lobez qui est veuve aujourd'hui, et pauvre, et qui revient! Tout ce bonheur a épanoui le visage de la mère. Elle se tient debout devant la maison, à côté de tout son mobilier chargé sur une charrette, et de ses enfants rangés à sa droite et à sa gauche : Gingolph accouru de Boulogne, puisque la Belle- Chance n'est point au large, Jacqueline, Jeanne, Louise, Ludovic, Désiré couché entre les brancards. Tout le monde regarde la maison. Les voisines regardent les locataires nouveaux. Marie Libert descend tout doucement la rue.
Elle jette un coup d'œil sur l'énorme chargement qu'a traîné un cheval misérable et à son dernier souffle : tous les lits, les chaises en hérisson, les coffres, l'armoire, le poêle, des caisses, une malle, la table, un panier plein de poules entre les pieds de la table, et, dominant le tout, comme un mât penché, le tuyau du poêle qui chauffait la Hai'die et où le vent joue un air enragé. Elle voit la cousine Lobez qui porte une horloge dans ses bras, et Gingolph, qui est vraiment le chef de ces pauvres, leur force, et leur beauté. Elle pense plusieurs choses, mais nul ne saurait dire si cette sage enfant, à la figure de petite novice, qui tend la main à Marie Lobez, à Gingolph, à Jacqueline
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et aux autres, est émue diversement par le bonjour de chacun. Sa plus tendre conversation est pour le plus chétif, Désiré, dont la tête est énorme et le corps décharné.
— Vous venez nous aider, ma cousine? demande Gingolph. Eh bien! quand ça sera trop lourd pour moi seul, je vous appellerai! Nous ne sommes que deux qui ayons de la force.
Il n'appela pas une seule fois. Mais, dans la maison ouverte, où la tempête courait librement, Marie, comme une sœur aînée, plus experte que Jacqueline, serrait le linge, pliait les vêtements, étendait les paillasses et les matelas dans les pauvres châssis de bois, aidait enfin la mère qui n'avait point encore d'aide efficace.
Il était tard, le vent s'apaisait, la lumière diminuait lorsque la maison commença de prendre la physionomie qu'elle devait garder, ici de cuisine, là de chambre pour les enfants, là-haut de chambre pour Gingolph, qui dormirait au grenier. Dans la cuisine, qui ouvrait sur une cour étroite, toute la famille Lobez et la cousine Marie se reposaient. Une conversation amicale les tenait attentifs, assis en cercle sur des chaises ou des caisses. Marie Libert interrogeait les enfants sur Equihen, et leur racontait quelques-unes des
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innombrables histoires du Portel, ville tassée, ramassée, habitée par une dizaine de familles qui ont multiplié sans beaucoup essaimer, et où, pour des raisons de parenté et d'étroit voisinage, la journée de chacun est vite l'histoire de tous. Elle était près de Gingolph, assis, tout couvert de poussière et sa veste de toile brune déchirée aux manches, sur un gros sac de pommes de terre ; elle dominait d'assez haut le pêcheur de la Belle-Chance, et lui, souvent, pour mieux l'entendre, et parce qu'elle était agréable à voir, il levait le menton. Leurs yeux se rencontraient, et la douceur était grande qui tombait de ceux de Marie. Rosalie Lobez s'étonnait que Gingolph n'eût point l'air de s'apercevoir que Marie le regardait avec complaisance ; elle songeait que c'était un singulier honneur que Marie fût venue aider à l'emménagement de si pauvres cousins ; elle se rappelait que son Gingolph, sur les quais de Boulogne, et dans les ports de pêche où relâchent les harenguiers, était guetté par d'autres filles, et elle disait, bien lasse pourtant et peu disposée à écouter :
— Ne nous quittez pas, ma cousine Marie, c'est le meilleur soir que j'aie passé depuis longtemps. Ce que c'est que la ville, tout de même : on y trouve des gens qui savent amuser le monde 1
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Un peu plus tard, elle dit encore :
— Gingolph, n'est-ce pas que les yeux de notre cousine Marie ressemblent aux yeux de ta sœur Louise?
Mais le garçon secoua la tète, en regardant les yeux de Marie, qui souriait du fond de l'àme. Et toute la nichée fit silence.
— Non, dit-il, et même ils ne sont pas tous les deux de la même douzaine.
— Ils sont jolis et bien à mon goût; que veuxtu dire, mon garçon?
— Qu'il y en a un, celui-là, oii je vois une feuille morte!
— Par exemple! s'écria Rosalie Lobez, en se penchant au-dessus des yeux qui s'étaient détournés et remplis de larmes, n'écoutez pas ses plaisanteries : il veut parler d'un point jaune que vous avez dans l'œil gauche... Et cela vous va bien...
Elle aurait continué. Mais, au même moment, dans le couloir, on entendit saboter. Une petite fille, qui avait des cheveux blonds, le ventre en avant, la robe courte et bouffante, et des jambes maigres habillées de noir, s'arrêta entre les chambranles de la porte, et demanda :
— C'est-il ici chez les Lobez?
— Oui,
194 GixGOLPii l'abandonne
— J'ai tant couru! Personne ne savait.
— Que nous veux-tu?
— Je veux dire à monsieur Gingolph que mademoiselle Zabelle a mis son bracelet d'or... Et c'est vrai : je l'ai vu... Il a une chaînette...
Elle tendit la main :
— Donnez-moi deux sous, pour ma peine.
Marie se leva aussitôt, et elle sortit. On ne la
vit ni pleurer, ni reprocher à Rosalie Lobez de l'avoir invitée. Elle eut le courage dédire bonsoir aux plus jeunes enfants qui l'aimaient déjà, l'ayant devinée avec leur instinct sûr. Mais, dans le vent diminué, dans la nuit commençante, qui appelait les femmes au fourneau, et diminuait, derrière les fenêtres, le nombre des témoins, elle s'en alla, les mains jointes sous son tablier, le visage droit parce qu'elle était brave, mais les yeux fixes, et privés d'âme, et qui ne voyaient rien, parce qu'elle souffrait. Elle remonta la rue, elle tourna, prit la rue principale où elle habitait, et arriva devant la maison bien crépie, dont les volets étaient peints en mauve.
Là sa jeunesse heureuse avait demeuré. Marie est persuadée en ce moment que sa jeunesse est finie. Elle est de la grande race humaine, qui ne vit point d'amusement, qui a le regard
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tout clair, dès le matin de la vie, à l'heure des brouillards d'amour, et elle se demande, étonnée encore d'avoir été dédaignée, si ce n'est point là le sacre douloureux, le signe d'une vocation plus haute. Ne serait-elle pas une de ces créatures associées au rachat du monde, employées jusqu'à l'usure des forces au bien des faibles et des abandonnés, fille qui vieillirait, oublieuse d'elle-même, garde-malade de la mère infirme, fidèle au soin de l'église qu'elle balaie et qu'elle orne, dévouée au salut des enfants auxquels elle apprend le catéchisme, àme qui achète la paix et qui peut la donner, veilleuse qui est mise sur le chemin, dans les grandes ténèbres, et que le vent n'éteint pas? Quelle dure solitude! Dieu qui l'habite avec nous n'est point pressenti de loin. Elle fait peur. Marie voit une femme jeune, qui lui ressemble à elle-même, qui a le visage de la sagesse, et qui se penche sur un livre de prière dont les pages sont fanées par le toucher des doigts. Est-ce toi, Marie Libert? Toi jolie? riche parmi les filles du Portel? Toi qui as dix-huit ans? Et d'où vient si peu de confiance dans la vie qui commence? Le vent de la route a séché les yeux, les yeux bruns qui ne sont pas de la même douzaine. Elle soupire une fois. Elle
196 GINGOLPH l'aBANDOXXE
monte les trois marches. Elle ouvre la porte : « Bonjour, maman! »
Rosalie Lobez a d'abord fait dîner ses enfants, — et la soupe était longue à faire, on ne savait plus où trouver chaque chose, — elle a couché les petits, Désiré dans la cuisine, Ludovic dans la mansarde, à côté du grand frère. Les filles coucheront dans la belle chambre qui donne sur la rue. Puis elle a causé avec Gingolph, pas longtemps, auprès du berceau oii dort encore l'inflrme. Elle ne grondait pas : elle était blanche de fatigue et de la grande peine de Marie.
— Tu as donc donné ton cœur, pour de bon, mon enfant?... J'espérais que tu réfléchirais, car nous avions déjà parlé d'elle, à Equihen?... Les parents savent-ils que tu as de l'amitié pour leur fille?... Elle a mis le bracelet d'or, pour te faire signe que vous êtes accordés?... Le bracelet d'or, tu l'as gagné dans les deux grandes nuits de tempête, ou j'ai eu si peur pour toi? C'est là ton secret que tu refusais de me dire?... Tu m'as caché l'histoire de ton voyage, toi qui me racontes tout?...
Il répondait oui à toutes les questions. Il était net et assuré dans ses réponses, comme un
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homme. Mais la jeunesse et le grand amour qu'il avait, et la joie de se savoir accepté, passaient en étincelles dans son regard. Et elle le voyait bien. Il répétait :
— Ma pauvre maman, quand vous la connaîtrez, vous serez plus contente! C'est la plus belle fille de Boulogne.
La mère finit par dire :
— J'aurais mieux aimé la meilleure du Portel. Et ils se séparèrent après s'être embrassés. Alors, dans son lit nouveau, qui était encastré
dans la muraille comme une couchette de marin, — tout ce pays est modelé par la mer, — Rosalie Lobez connut les longues pensées inquiètes qui naissent l'une de l'autre, les projets qui tombent, le courage qui va manquer, les paroles trouvées après coup, et qui peut-être auraient touché l'enfant, et qu'on ne dira jamais parce que l'heure est passée... Elle avait tant rêvé de ce retour au Portel, et tant espéré de ce tranquille visage de Marie, qui devait émouvoir le cœur de Gingolphl
Dès l'aube, Gingolph quitta la mansarde. Rosalie Lobez entendit le pas des lourdes bottes de marine dans l'escalier. Elle entr'ouvrit la porte. Quelle nuit reposée et pleine de rêves heureux il avait passée, lui! Dans le petit jour qui éclairait le couloir, la mère remarqua le soin avec lequel son fils s'était habillé. Il avait mis sa toque de loutre, achetée à un marin de Norvège, et qu'il enfonçait et appuyait sur ses oreilles comme sur des consoles naturelles, sa blouse neuve, une cravate rouge autrefois réservée pour les fêtes. Il embrassait la mère, il la remerciait du regard, en s'éloignant à reculons, avec de petits gestes de la tête : « Merci! Tout est bien fini, n'est-ce pas?
Vous ne pensez plus, comme moi, qu'à la joie de mes futures accordailles?... » La mère le trouvait beau, il l'était : la joie courait comme une sève dans les veines pures de ce corps de jeune homme ; en lui l'honnêteté de sa race fleurissait ; en lui s'annonçait la force qu'avaient eue les anciens; dans sa physionomie décidée, dans le port de la tête, dans le pli qui déjà se creusait entre les jeunes sourcils, on voyait transparaître le courage qu'ils n'avaient pas tout dépensé. La vieille marine du Portel fleurissait au bout de la branche. La mère ne put retenir un sourire de fierté : il y vit le pardon, l'oubli, l'approbation de l'amour.
— Combien de temps vas-tu naviguer?
Il répondit, la porte déjà ouverte :
— Ça sera une longue marée : le patron a fait embarquer beaucoup de glace.
Elle entendit les pas de l'enfant, qui s'éloignait dans la rue sonore, et l'âme demeurée en arrière et qui disait : « 0 ma joie! 0 mon matin! Mon amour triomphant ! Zabelle que je verrai peutêtre, tout à l'heure, sur le quai de Boulogne! »
Il ne la vit pas. La Belle-Chance glissa de bonne heure entre les jetées de Boulogne, et se coucha sur l'épaule gauche pour mieux nager.
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poussée par un grand vent d'est, si subtil et aigu, que les hommes le sentaient souffler dans le creux de leurs os. Elle fît bonne pêche en face de Plymouth; avec ses deux bons chaluts neufs, dont l'un se reposait, tandis que l'autre travaillait, elle dragua la mer tout le long de la côte anglaise, se laissant venir au vent qui ne mollissait point; elle faisait assez de chemin pour prendre même les poissons de vive allure comme les maquereaux ; les hommes disaient : « C'est la meilleure marcheuse de la côte, seulement, lui faut de la voile tant qu'elle en veut, c'est comme une belle garce qui n'a jamais assez de toilette. » Elle s'enhardit parce que les cales s'emplissaient et que le vent soufflait toujours; elle fonça dans l'Atlantique, longeant les dernières pierres du continent, semées à la pointe de l'Angleterre, les Sorlingues formidables, montagnes, débris de falaise, pierres levées, assemblée d'écueils qu'unit la rumeur perpétuelle du flot, et là, par des fonds de cinquante brasses, le chalutier prit deux mille mannes de maquereaux, sans parler des grondins, des morues, des chiens de mer et des merlus. Les Portelois exultaient. Il y eut un jour où le cambusier, un brave père de mousse, ayant été un peu généreux dans la distribution de l'eau-de-
vie, l'équipage fut saoul pendant une marée. C'est à quoi le patron jugea qu'il était bon de rentrer : « Nous autres, disait-il, nous ne valons que ramenés souvent et gaulés par nos femmes. » Gingolph, enthousiasmé par le voyage et par le gain, était des compagnons qui auraient voulu continuer la campagne. Il les entendait raconter d'étonnantes choses, comme s'ils connaissaient les abîmes : « Les merlus, ça vient du Golfe de Gascogne, par cent vingt brasses, jusqu'aux Sorlingues, et puis ça vire sur le cap Finistère, sans s'arrêter... » Il apprenait, sur ce grand bateau chanceux, à lire, dans les eaux, le passage des poissons, comme font les braconniers qui reconnaissent, au milieu des fourrés, la coulée habituelle des bêtes de plusieurs sortes. Mais, après dix jours, le patron reprit la route de Boulogne, et Bishop rock s'enfonça peu à peu au-dessous de l'horizon.
A cause de la marée, la Belle-Chance ne rentra au port qu'un soir, au coucher du soleil. Zabelle était sur le quai. Elle avait guetté l'arrivée du bateau.
■ — ■ Viens avec moi, Gingolph?
— Chez vous?
— Non, pas encore; mère ne le permettra pas tout de suite : viens faire un tour de ville?
C'était l'heure où les villes sont déjà illuminées, sous le ciel encore jaune. Ils allèrent, l'un près de l'autre, dans le quartier 'de Saint-Nicolas, où sont les magasins les plus nombreux de Boulogne, parmi les employés, les commis, les petites dactylographes, les couturières, les ouvrières des manufactures de plumes métalliques, peuple de jeunes hommes et déjeunes filles, qui traverse les bas quartiers de la ville, si pressé qu'on croirait assister à la sortie d'une grande réunion publique, et si curieux de ce qui brille ! Les groupes s'arrêtent devant les étalages, on regarde les images, les femmes en cire de la vitrine du coiffeur, les dépêches affichées sous le hall, aveuglant de lumière, du journal le Télégramme, les jolies dentelles que, bientôt, les baigneurs achèteront, les affiches d'un cinématographe : et, sous le chàle de laine ou le chapeau melon, la jeunesse des visages apparaît un moment. Les pères, les mères sont ailleurs ; ils attendent dans les maisons ; pas de bourgeois non plus, ils ont gagné les hauts quartiers de Notre-Dame; peu de voitures : le pavé est aux gens de bureau et d'atelier qui musent et baguenaudent avant de rentrer, et respirent la brume de la Manche qui descend autour des réverbères et les coiffe de mousseline jaune.
Gingûlph et Zabelle vont inaperçus dans cette foule en mouvement. Zabelle lui raconte ce qui s'est passé au grenier de Grollier et chez le patron Gayole. Elle parle vivement, d'une voix ample qu'elle retient, et elle fait des gestes, car elle n'a ni parapluie ni sac à main, et la Beurrière est orateur. Parfois elle s'interrompt pour montrer un objet à l'étalage : « Ce que c'est joli, dis, Gingolph ? Tu n'as pas l'air d'être de mon avis? » Elle parle pour lui et pour les voisins qui peuvent l'entendre ; elle rit pour lui et pour les voisins qui peuvent voir ses dents éclatantes ; elle est habituée, dans le quartier de la marine, à vivre dans la rue, et il lui importe peu qu'on s'aperçoive, ce soir, qu'elle enjôle ce Gingolph. Lui, il s'en va près d'elle, les bras ballants, marchant comme sur la Belle-Chance, ne sachant guère ce que dit Zabelle, étourdi par le bruit, par la rapidité des mots, et par tous ces passants, mais bercé par la musique de la voix de Zabelle, ému par le beau visage qui se penche, et par ce grand halo d'amour qui enveloppe la femme qu'on aime. A respirer ainsi près d'elle, à sentir sur sa veste le frottement du bras de Zabelle, il a le cœur aussi chaud que s'il avait la fièvre. Au coin de la rue Thicrs, elle s'est arrêtée : (l Paye-moi
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des gâteaux? » Ils entrent dans la boutique, et Gingolph tient son porte-monnaie dans sa main, pour bien montrer qu'il paiera. 11 est si content de lui faire plaisir, de dépenser pour elle ! Il n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas proposé luimême d'entrer chez ce pâtissier. Zabelle est une connaisseuse. Tandis que lui, il choisit un morceau de flan, elle se fait servir, dans une assiette, une demi-douzaine de petites friandises à la crème, aux fruits conhts. Elle n'est point fâchée d'observer que des curieux ont mis leur front sur la glace de la boutique, pour voir la matelote croquer ses gâteaux. « Joli dîner, mon petit Gingolph! Continuons la promenade ! »
Tous les deux, plus près l'un de l'autre, ils ont suivi la rue Thiers, tourné devant l'église Saint- Nicolas, et commencé de monter la Grande-Rue, qui est de pente si rude. La foule est restée en arrière. Ils ne montent guère que pour lui échapper. Gingolph, à présent, s'est enhardi jusqu'à serrer la main de Zabelle, un petit moment. La nuit est venue. Au pied des remparts de la ville haute, devant la porte des Dunes, dont un rayon de lune, en glissant sous la voûte, dessine la courbe, il y a des arbres plantés, un mail presqu-j désert. Gingolph et Zabelle s'y promènent un peu.
Le jeune gars raconte la campagne de pêche ; il annonce que le lendemain, avant midi, la Belle- Chance doit reprendre la mer. Il n'ajoute pas qu'il est grand temps, pour lui, de rentrer au Portel, C'est Zabelle qui l'attire tout à coup et lui dit :
— Embrasse-moi et va-t'en I
Il l'a embrassée, dur, avec sa grande force jeune, sur les deux joues. Et alors, tous deux courant, comme des enfants, ils ont descendu la longue pente et regagné le quai, où ils se sont séparés.
Quand Zabelle a retrouvé sa mère, au coin du fourneau de la cuisine, elle a dit :
— Je viens de voir mon Portelois : il fera tout ce que je voudrai!
Madame Gayole a répondu négligemment, en levant ses belles épaules :
— Les hommes, c'est tous les mêmes : n'y a qu'à savoir les mener.
Cependant il se passa encore plus d'un an avant que les parents ne se fussent entendus. Les Gayole et la mère Lobez continuèrent de ne point se connaître.
L'année suivante, au moment où l'été commençait, la Belle-Chance ayant, comme chaque année,
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remisé ses chaluts dans les magasins, fut armée pour le grand métier, qui est celui du hareng, et, dès les premiers jours de' juin, avec les vapeurs les plus audacieux, monta jusqu'au nord de l'Ecosse, à la rencontre du grand banc de poissons qu'on dit venir du pôle. A peine si les hommes eurent le temps de vivre en famille, cette saisonlà, et de voir grandir les mousses ; la pêche fut belle, trop belle même. Les amoureux se retrouvaient rarement, et pour peu de minutes. On ne restait au port que le temps nécessaire pour renouveler les provisions de glace, de bière, d'eau-de-vie, et de reprendre une nouvelle tézure, quand les filets avaient souffert. Le 16 juillet seulement, au retour d'une pêche faite au-dessous d'Aberdeen, en face de Stone Haven, le patron annonça qu'on ne partirait que le 19. Il voulait assister à la confirmation que l'évêque d'Arras devait donner, le 18, à quatre cent cinquante enfants du Portel, parmi lesquels Fourmanoir comptait douze neveux ou nièces.
La longue insistance de Zabelle avait enfin déterminé madame Gayole à recevoir Rosalie Lobez. Madame Gayole ne changeait pas de sentiment, elle n'approuvait pas sa fille, elle consentait simplement à ne pas prolonger une opposi-
tion inutile, et à laisser faire ce qu'elle nommait « une sottise de petite fille ». Elle avait dit un matin, à ses amies, madame Bonvoisinet madame Gournay, qui s'étaient empressées de le répéter à Zabelle :
— Ça sera un vrai mouillage, ce mariage-là! Mais, puisque monsieur Gayole, mon mari, en est entiché, je laisserai faire.
Le 17 juillet, vers quatre heures du soir, toutes les commères de la rue de Folkestone étaient au guet, pour voir passer la Porteloise Rosalie Lobez, qui allait demander aux Gayole la main de Zabelle. Elle arriva menue et longue, montant à petits pas, car la chaleur était vive. Pour faire honneur aux Gayole, elle avait mis sa meilleure robe noire, un corsage que fermait, au cou, une petite broche en doublé, cadeau de défunt Lobez, et elle s'était coiffée du toquet de fête garni d'un petit bout de dentelle, qui serre la tête et descend à pic le long des joues, couvrant l'oreille. De la poche de son tablier sortait l'extrémité d'une boîte de carton. Elle n'avait pas d'ombrelle, ce qu'observèrent en souriant les dames de la marine. On remarqua de même que de ses mains, couvertes de mitaines de fil noir, d'une très ancienne mode, elle esquissait des gestes, comme si déjà, elle eût été devant
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madame Gayole. Derrière les rideaux de mousseline ou les stores brodés, les filles des patrons et les dames matelotes échangeaient des mots sans bienveillance.
— Ce n'est pas qu'elle ait mauvaise mine, non, ma chère, mais c'est du pauvre monde : la dentelle de son toquet n'a pas un oewitimètre.
— Une vraie miséreuse, cette mère Lobez : pas de chaîne d'or, une chaîne de montre en cordonnet, et des boucles d'oreilles pas plus grosses qu'un bouton de chemise. Est-ce curieux que Zabelle tienne tant à ce Gingolph ! Une fille qui est belle de sa personne !
— Et riche, ma chère ! Voilà déjà cinq ans qu'elle s'est fait inscrire chez la lingère, et qu'elle dépense plus de cent francs par an, oui, pour être gréée en beau linge, quand elle se mariera. Toutes les pièces sont brodées, à ce qu'on dit.
— Une fille qui aura en dot, en plus du lit, de l'armoire, de la commode, je le parierais, une table de milieu, peut-être même un secrétaire; oui, cinq pièces, une de plus que moi : ça n'est pas rien... Tenez, voilà la mère qui sonne... On n'ouvre pas tout de suite... On la fait attendre... C'est une luronne, madame Gayole... Que je voudrais entendre ce qu'elles vont se dire !
Rosalie Lobez fut accueillie d'abord par une servante, qui venait encore quelquefois faire le ménage chez les Gayole, et qu'on avait retenue pour la circonstance. Elle resta debout, dans la pièce contiguë à la cuisine, et qui, salle à manger autrefois et des moins décorées, était devenue salon, à mesure que M. Gayole, patron d'un bateau de Boulogne, s'enrichissait. On dînait dans la cuisine, mais on recevait dans le salon, où il y avait deux fauteuils et un canapé en tapisserie, deux guéridons, un piano sur lequel étaient posés des cornets de verre de Venise, et, dans un angle, une machine à coudre, dans sa boîte en bois de rose, ornée de peintures. La veuve Lobez tournait le dos à la fenêtre, elle considérait les deux coquillages rapportés de la côte de Coromandel, et qui flanquaient la pendule, quand madame Gayole entra. Elle fît un signe de tête et tendit un peu la main. Mais elle s'aperçut que madame Gayole entendait rester à distance.
— Asseyez-vous donc, madame Lobez. Vous arrivez du Portel par un temps qui vous a donné bien chaud. Peut-être aussi avez-vous de l'émotion?
— Excusez-moi, madame; ce n'est point à cause de vous, car tout le monde dit que vous
êtes bien parlable : mais c'est à cause de ce que j'ai à vous dire.
— Sans doute.
La femme du patron s'assit en belle lumière, sur le canapé, en face de la veuve. Elle n'avait pas fait toilette; mais, autour de son cou, elle avait passé sa grande chaîne d'or, qui dessinait, sur sa poitrine, cinq guirlandes étagées; elle avait remplacé les boucles d'oreilles en forme de boule, qu'elle portait d'habitude, par le long bijou d'or qui va s'élargissant et qu'on appelle les mille anneaux ; ses cheveux étaient peignés et tordus avec un soin extrême, et les bandeaux soufflés, d'un noir vivant et qui brillait au sommet de la courbe, encadraient savamment le visage régulier, pâle et plein de madame Gayole. La Porteloise admirait secrètement la beauté de la Boulonnaise, son air fort et assuré.
— Les choses sont ainsi, dit-elle : mon fils a mis ses amitiés chez vous. Il est jeune, il a rencontré votre fille, il m'est revenu tout malheureux. Moi, je croyais que cela passerait. Je me disais que l'idée n'était que dans sa tête : mais non, elle était dans son cœur, et, si vous le vouliez, à présent, ils pourraient se causer, le dimanche.
— Il n'est pas dégoûté, votre Gingolph, madame Lobez : la plus belle fille de tout Saint- Pierre et qui n'est pas la plus pauvre! Qu'est-ce qu'il nous apporte en retour?
La main de la mère Lobez toucha la boîte de carton.
— Pas grand'chose, c'est bien vrai, madame Gayole !
— Une nichée de frères et de sœurs. Combien
avez-vous d'enfants?
— Six en tout : mon mari est mort jeune.
— Ça fera cinq miséreux, qui seront toujours à quêter ma fille.
— Eh! permettez! répondit la veuve, en ramenant ses deux mains vers sa poitrine, et en les appuyant sur son cœur pour en comprimer les battements. J'espère bien que pas un de mes enfants ne mendiera, pas plus que je n'ai mendié ! Nous sommes de pauvres gens, madame Gayole, mais, si je suis vivante et mes six petits aussi, je n'ai que mon travail à remercier, après Dieu.
La matelote dodelina la tête et leva les épaules.
— Vous ne pouvez pas dire autrement. Mais chacun sait qu'on no fait pas six enfants égaux, et qu'il y a joliment des chances pour que l'aîné
nourrisse plus que son ménage. Ça sera dur, avec la gainée d'un pêcheur!
La passion maternelle faisait étinceler les yeux de la Porteloise et la soulevait au-dessus du fauteuil.
— Que savez-vous s'il ne deviendra point patron? Mon mari ne l'était pas, je le sais, mais votre père non plus. Gingolph a de quoi l'être, lui.
— Je ne dis pas !
— Un jeune homme qui a le goût de son métier dans le sang, qui ne se dérange pas, qui n'est pas de la révolte, comme tant de ces jeunes gars, qui ne résiste point au commandement, qui a le cœur frais comme la mer, et qui n'a peur de rien! Ce n'est pas souvent que vous trouverez le pareil !
Madame Gayole lissa, de ses deux mains qui s'écartèrent, ses bandeaux de cheveux, et aplatit le chignon, à petits coups mesurés, afin de mieux montrer qu'elle n'était pas en colère, comme madame Lobez.
— Ne vous fâchez pas, madame Lobez, je suis une mère qui parle avec une mère. Je n'attaque pas votre fils; je ne lui vole pas son avenir : je dis seulement qu'il n'a guère de présent, ce qui n'est pas mentir, ma chère dame. Et puis, j'ai
toujours pensé qu'ils ne se ressemblaient guère, Gingolph, Zabelle : un Portelois, une Boulonnaise.
— Là-dessus, je pense comme vous, dit Rosalie en s'appuyant au dossier du fauteuil. Je n'ai pas désiré pour lui un si grand mariage.
Flattée, madame Gayole laissa comprendre, en souriant légèrement, qu'elle jugeait aussi que le fils de la mère Lobez ferait un grand mariage, s'il épousait Zabelle.
— J'avais toujours pensé, madame Gayole, qu'il appareillerait avec une fille du Portel.
— C'était le plus sûr.
— Sans compter que je n'aurais reçu de lui que des compliments. Mais que voulez-vous répondre à un garçon qui refuse de regarder seulement les plus jolies filles du Portel, depuis qu'il a vu votre Zabelle ?
Madame Gayole leva ses mains, que les soins du ménage n'avaient point déformées.
— Je ne prends point la responsabilité de ce ménage-là; j'ai dit à monsieur Gayole que je voulais bien avoir l'air de céder, pour qu'on ne jase pasdanslaBeurrière : mais qu'on ne me demande rien de plus. Zabelle ira chez vous, la Lobez, elle ira demain si vous le désirez. Mais il est entendu
214 GIiXGOLPH l'abandonné
que je ne paraîtrai point, jusqu'au jour de l'église.
Rosalie avait parfaitement senti le dédain de cette appellation, « la Lobez » ; elle répondit quand même, un peu rouge :
— Vous êtes bien honnête de ne pas refuser votre enfant, car enfin, vous le pourriez... J'avais acheté la chevalière avec les pierres, comme cela se doit. Ça n'est pas qu'elle soit digne de vous, bien sûr...
Elle tira, cette fois, la boîte de carton, et, se levant, la tendit à madame Gayole qui dit :
— Non! pas à moi... Zabelle?
Par la porte de la cuisine, Zabelle, qui guettait le signal, s'avança. Elle alla vers Rosalie Lobez, se pencha un peu, à distance, et dit : « Embrassez-moi? » La veuve la regardait, étonnée. Elle vit des yeux d'une seule pensée, capables de folie, incapables de mensonge, et elle ouvrit les bras.
— Il a tort de m'aimer-, votre Gingolph. Maman me connaît bien, et vous ne me connaissez pas.
La veuve prit dans la boîte la chaîne d'or, ornée de petites pierres taillées, de vingt couleurs, et, pour toute réponse, la passa autour du cou de Zabelle.
LA DEMANDE 2lo
— Que c'est joli, dit la jeune fille, et bien choisi !
Elle avait payé la chaîne bien cher, la mère Lobez, du gain de plus d'un mois. Mais elle eut la certitude que la fiancée de Gingolph était une fille de cœur, elle en éprouva une joie dont elle fut transfigurée. Jusqu'alors, et depuis son arrivée à la Beurrière, ce n'avait pas été la mère Lobez telle qu'on la rencontrait au Portel et parmi ses enfants. Mais quand Zabelle eut dit : « Que c'est bien choisi ! » Rosalie reprit une manière de plaisanter et, comme elle disait elle-même, de « courtoiser les gens », qui lui était familière. Elle tourna la tête, considéra une des murailles du salon, une autre, une autre encore.
— Comme c'est riche chez vous, madame Gayole! Je parie que vous allez à Paris?
— En vérité, non. Je n'y suis allée qu'une fois, et je me suis bien amusée. Mais mon mari ne s'amusait pas. Il n'aime pas qu'on me regarde... Ça me prive souvent de n'y pas aller. Pas vous?
— Ma foi non, madame Gayole, je n'y pense jamais.
— Ce n'est pas défendu ! Chacun vit pour son plaisir.
Le visage de la Porteloise redevint un peu rêveur, et la flamme des yeux s'amortit.
— Que voulez-vous, chez nous, on ne dit pas de même.
— Et que dit-on?
— Nous vivons pour...
— Dites-le !
— Pour gagner notre mort avec toute notre vie.
Elle disait : « not'mort, not'vie ; » elle était une pauvre femme. L'autre comprit à peine. Les mots demeurèrent entre elles, mouvement d'air, sans être reçus, comme s'ils n'avaient pas de prix. Zabelle écoutait, comme sa mère, cette langue étrangère.