L APRES-MIDI SUR LE MONT SAINT-ETIENNE
Le lendemain, qui était le 18 juillet, le chemin qui va de Boulogne au Portel avait plus de passants que de flaques d'eau en hiver. Malgré l'heure matinale, des étrangers se mêlaient à des habitants de Boulogne ou de la campagne, invités à la cérémonie de la Confirmation. L'odieuse curiosité du baigneur fouillait les rues et les places, interrogeait, photographiait, cherchait à tout voir et à tout savoir, et ne comprenait rien, parce que la beauté de la fête était dans l'invisible. Un peuple de pêcheurs recevait l'évèque. Une partie des hommes étaient en mer. Ceux qui restaient, et les femmes, avaient tendu des filets le long des murs des maisons, draperies blondes
qui ne laissaient pas un vide, et couraient en feston d'une fenêtre à l'autre. C'était comme une longue table de communion, tendue à travers la cité populaire, et où toutes les familles et tous les âges avaient leur place. Dans les mailles, ici et là, selon le caprice des riverains, des fleurs et des feuillages étaient piqués. Les potées exposées sur les fenêtres, à l'abri, avaient donné pour ce jour-là des grappes de fuchsia et de géranium; les jardinets des reines-marguerites, des giroflées, des balsamines, des roses du Bengale; les champs voisins des tiges de trèfle incarnat, des pompons bleus de luzerne et des palmes ardentes de ce genêt qui n'a point peur de la mer et fleurit dans ses landes comme au profond des terres. Un peu avant les premières maisons, le clergé, les notables en redingote et coiffés du chapeau de soie, les enfants de chœur entourant la croix d'argent, des marins, des cyclistes qui iront porter la nouvelle au sonneur de cloches, des femmes vêtues de soie noire et violette, cinquante enfants de Marie dans leur costume rouge, attendent l'évêque et vont former son cortège.
Gingolph est là sur le bord de la route. Lui, il attend Zabelle, qui a promis de venir. Elle vientr accompagnant son père, qui n'aime pas la toilette
l'après-midi sur le mont saint-etieisne 219
et qui a pris sa veste à boutons de corne et sa casquette de patron, noire avec une petite visière vernie.
Zabelle est jolie dans le matin. Elle a mis sa belle coiffe qui forme une auréole autour de ses cheveux. Un nuage de poussière s'élève derrière elle, à côté, devant elle et la cache. C'est l'automobile qui amène l'évêqued'Arras. On s'empresse, la foule enveloppe la voiture, le cortège se dévide lentement et sort de la confusion extrême ; on voit l'éclair de la croix au-dessus des têtes; la voix des chanteuses vole en festons dans l'air marin. Parmi ces remous de peuple, Gingolph a rencontré le patron Gayole et Zabelle. Ils vont sur le trottoir, tous trois, tantôt ensemble et sur une ligne, tantôt à la file, plus vite que les pèlerins, de sorte qu'ils parviennent bientôt à la hauteur du groupe des enfants de Marie. Zabelle ne regarde point ailleurs. Tandis qu'ils se détournent pour voir l'automobile entourée, obligée de s'arrêter, et l'évêque bénissant les enfants que les mères portent à bras tendus, elle cherche une jeune fille, elle l'aperçoit.
— On m'avait bien dit que Marie Libert allait être nommée petite reine : c'est fait. Voyez-la donc! Elle a mis tous les dorlots de sa mère et de
220 GixGOLPii l'abandonné
sa grand'mère, je suppose. Si on pouvait lui voir la cheville, on verrait qu'elle a des anneaux d'or au pied. Mais le vent n'est pas de force à soulever ces robes-là, pas plus que cette Marie n'est de force à porter son bùton à fleurs!
Marie marchait, en effet, en tête des enfants de Marie, avec la grande Reine et la seconde Reine, et portait, comme ses deux compagnes, une torche carrée, blanche, ornée d'un gros bouquet de fleurs en papier d'argent et d'un flot de rubans rouges, et qui était le signe de sa dignité. Elle tenait à deux mains cette lourde hampe ; elle était pénétrée de l'importance de son office, et son profil de sainte de vitrail ne se baissait ni ne se levait, tandis que le flot humain qui lui servait d'écran ne cessait de se mouvoir et de rouler sur l'autre trottoir de la rue. Ne reconnut-elle pas Gingolph et Zabelle qui passaient à sa gauche, le long des maisons? Elle n'eut point, sur son visage, cet air d'effarement et ce signe de la mort qu'y laisse une âme blessée qui se retire pour pleurer. Mais, sans détourner la tête, et tenant toujours sa torche devant ses lèvres qui chantaient, elle suivit du coin de l'œil, aussi longtemps qu'elle fut visible, la grande auréole blanche qui dominait la foule et glissait, plus
l'après-midi sur le mont saint-etienxe 221
rapide, le long des filets blonds piqués de fleurs et de feuillages.
Sur la place de l'Eglise, M. Gayole, Gingolph et Zabelle retrouvèrent la mère Lobez, qui avait remis son toquet de fête et sa menue broche en doublé. Autour d'elle, elle avait sa marmaille. Zabelle, dans les poches de son tablier, apportait des bonbons, et, tandis que le patron et la veuve du marin se saluaient et échangeaient les pauvres banalités coutumières, le spectacle était joli, de cette grande jeune fille penchée, un sac dans chaque main, et de ces enfants en demi-cercle, riant aux sucreries, intimidés en même temps, éblouis par la splendeur de cette inconnue, une princesse probablement, qui avait une dentelle à sa coifïe, un corsage de soie bleu pâle à reflets plus foncés, et, sur sa jupe noire, un tablier de soie de la même couleur que le corsage.
Tous, ils assistèrent à la cérémonie de la coniïrmation, qui fut longue, puis ils déjeunèrent chez la mère Lobez, et, un peu rouges, à cause du vin qu'elle avait servi, et de son café mêlé de beaucoup d'eau-de-vie, ils allèrent, moins l'infirme, faire une promenade dans la campagne. Il faisait chaud ; ils parlaient haut ; les enfants trottaient par-devant et s'échappaient à travers les
222 GliXGOLPH l'aBAxXDONMï
champs. La route fut d'abord toute vallonnière et d'horizon timide. C'étaient les plis de terrain qui entourent le Portel. La mère Lobez en connaissait chaque motte, ayant couru de ferme en ferme pour vendre du poisson. Elle indiquait les pistes à travers les prairies, et l'endroit où Te muret de clôture était bas et écrêté, entre les champs. M. Gayole avait déboutonné son gilet; le petit Ludovic portait sa veste sur son bras ; entre les deux groupes, celui des enfants et le couple des vieilles gens, Zabellc et Gingolph marchaient, se donnant la main. Et voyant les deux mains unies, les bras tombants, qui se balançaient audessus des landes, au-dessus des herbes, audessus des chemins, le patron Gayole répétait comme un refrain :
— Ça va bien, leurs affaires : ils ne s'occupent de personne ! Tenez, madame Lobez, vrai comme je suis le patron Gayole, ils partent pour faire un ménage comme le mien. C'est un luron, votre Gingolph !
— ■ Un brave cœur qu'il ne faudrait pas faire souffrir,
— Du plus loin que je l'ai vu venir, j'ai dit à Joséphine : « Laisse arriver! » Elle ne voulait pas. C'est moi qui ai tenu bon.
l'après-midi sur le moxt saim-etienne 223
— Lui aussi!
— ■ Ah parbleu! répondait en riant Gayole, quand une fois on a vu Zabelle, on la revoit toujours, comme l'ombre qui ne peut vous quitter, tant qu'il y a du soleil ou tant qu'il y a de la lune. En a-t-elle une tète d'amoureuse! Des yeux comme des amandes chez l'épicier, des cheveux qui se tortillent comme un banc de goémon, et une voix dont on est travaillé...
— Et comment a-t-elle le cœur, monsieur Gayole ?
— Eh bien! ma petite mère, il est bon. Elle peut faire de la peine, je ne dis pas qu'elle n'en ait jamais fait : mais je ne crois pas qu'elle l'ait voulu. Elle aime rire.
— C'est de son âge.
— Elle quitterait père et mère pour s'amuser, mais si, ensuite, elle les voyait pleurer, elle en serait malade de chagrin. Il y a bien des femmes qui sont comme elle.
La veuve Lobez songeait qu'il y a d'autres femmes encore. A quoi bon dire sa crainte? Elle était trop discrète et trop fine pour ne pas se taire. Mais elle trouva plus dure la montée qui commençait. Car la petite troupe était sortie des prairies et des champs, et gravissait la pente du
224 GINGOLPH L'ABArsDONNÉ
mont Saint-Etienne, en suivant laroute qui passe derrière Fringhen. C'était, l'heure oii toutes les poussières sont dans le ciel et brisent la lumière. Les bêtes, dans les pâtures, cherchaient l'ombre d'un arbre ou d'un bout de haie. La haute colline, ronde et pelée ducôté opposé au vent, c'est-à-dire vers le nord et vers l'ouest, n'entendait pas parler la mer et ne sonnait que la chanson d'été, qui est celle des insectes. Tout au sommet, la petite église du village se dressait, couverte en tuiles couleur de feu, entourée d'un cimetière dont les croix rapprochées, faisaient autour des murs, un étrange gazon fleuri, blanc et noir. On ne voyait que ce couronnement, l'église, les croix, et un peu plus bas, sur la gauche, un bouquet de futaie. Le village était en arrière. Splendeur des cimes! Il devait habiter de la joie, là-haut, car les voyageurs, même les anciens, quand ils aperçurent le clocheton de Saint-Etienne, se hâtèrent et sentirent la fatigue qui fuyait devant quelque chose de fort et de chantant. Encore un bout de chemin, entre une lande et un champ de blé, et ils entrèrent dans l'église, le temps de mettre un genou sur les bancs, puis ils firent le tour du cimetière, parmi les tombes. On est là comme sur un phare. Sauf au nord, où le mont Lambert, prince des monts
l'après-midi sur le mont SAINT-ETIENNE 225
boulonnais, barre la vue, étendant vers la mer sa longue ligne fléchissante, et ses pentes couturées de ravines, au bout desquelles Boulogne fleurit, toute rose, on découvre un vaste paysage : tout le bassin de la Liane que commande le mont Saint- Etienne.
— Qu'est-ce que c'est, là, au sud, demandait Gayole pour qui la carte terrestre n'était faite que de falaises et d'écueils près de la côte.
— La forêt d'Hardelot, répondit Gingolph. Maman a été souvent jusqu'après les dunes, vendre du
poisson, jusqu'à Florincthun et à Ecames. A-t-elle marché, la pauvre !
La mère faisait, de la tête, un petit geste de contentement. Avec Gingolph et avec Zabelle, avec le vieux Gayole, elle voyait les plus rapprochées des dunes plantées, leurs arbres jeunes et, par endroits, le sable qui mirait le jour entre les pins, puis, au delà, une forêt plus compacte, plus ancienne, une forêt des terres fortes, puis des croupes cultivées, bien modelées, qui la débordent et, au delà, la ligne continue, à peine festonnée, de la chaîne des hauteurs qui ferment le Boulonnais.
Ils ne s'attardèrent point à contempler le beau dessin de cette terre vêtue et tourmentée ; ils des-
226 GixGOLPH l'abandonne
cendirent de quelques mètres, contournèrent le cimetière, et vinrent se grouper au pied de la terrasse qu'il forme, décidés à se reposer, et parlant déjà du retour. La mère Lobez était assise sur un moellon tombé du mur, Zabelle sur l'herbe; Gingolph et le patron Gayole s'étaient couchés sur la pente, et accoudés, par politesse. Ils apercevaient devant eux, très bas, la vallée de la Liane, ses espaces d'un vert mouillé, ses groupes d'usines, d'oili s'échappait un nuage couleur d'ocre, et la ville de Boulogne, lointaine, d'un rose fané par les fumées de ses fabriques et de ses navires. Un court moment, ils se montrèrent, les uns aux autres, des points de cette terre déployée sous eux, et qui leur rappelait tant de souvenirs, ils nommèrent des quartiers de Boulogne, des maisons du Portel et d'Outreau, des carrefours de chemins qui ressemblaient à deux pailles en croix. Les femmes répondaient, mais bientôt, Gayole dit :
— Et la mer ! Elle se chauffe I
Alors les deux femmes perdirent leur expression de bonheur, et elles laissèrent parler les hommes.
— Elle n'a pas sa figure d'hiver, hein? On la jurerait innocente ! On lui donnerait à manger dans la main !...
l'après-midi sur le mont SAINT-ETIENNE 227
Gingolph, en lui répondant, employa le mot dont se servent les marins quand ils parlent au patron du bateau.
— Oui, maître I
— Tu m'appelles comme les hommes de mon bateau, quand je les commandais. Viens, que je te parle d'elle. J'ai des choses à te dire, puisque tu seras mon gendre, un jour venant.
Ils se levèrent, et, l'un près de l'autre, s'avancèrent sur la pente, au delà des femmes, au delà du groupe des enfants. Ils étaient debout; il n'y avait, devant eux, que de l'air, de la lumière et, au loin, là où ils regardaient, la mer toute luisante sous la rayée de juillet.
— Hein ? dit Gayole, la voit-on assez, la Manche? Nous sommes presque au goulot. Car elle ressemble à une bouteille qui n'aurait pas de fond ni de bouchon. C'est une mer courte, un passage pour le vent, et pour le poisson, et pour les bateaux. Rien n'y tient en place. Presque pas de profondeur : des misères, trente, quarante mètres, au plus une centaine, dans la fosse qui commence au-dessus de Cherbourg. Pas mal de dangers, des talus qui se lèvent, comme la Bassurelle, le Golbart, les Ridens, et toute cette vasière de la pointe d'Angleterre, sans parler des îles et
228 GINGOLIMI l'abandonne
(les courants. Sois un homme qui n'a peur de rien, quand il a mis de son côté tout son devoir bien fait. La mer n'aime pas qu'on ait peur d'elle. Va toujours bien hardi, veillant de tes yeux et de tes oreilles, ne dormant guère.
— C'est ma manière, dit Gingolph.
— Rappelle-toi que la Manche se remplit et se vide du côté de l'Océan, par le fond. Il y a une seconde branche de courant qui fait le tour de l'Angleterre, et le tour de l'Ecosse. Les deux mordants de la tenaille se rencontrent devant Dunkerque, et l'eau vous la danse, la gigue anglaise.
— Je l'ai déjà vu, patron.
— Tiens toujours compte de la profondeur de la mer. Il y a des mers qui vous disent : (( Ne reste pas là, nous avons des mauvais coups à faire, va ailleurs. » Mais surtout, pour trouver le poisson, calcule la profondeur, l'abri du fond, le courant, l'habitude qui fait que les mêmes espèces retrouvent les routes dune année à l'autre. On pêche trop au chalut. Le banc de Hull, qui était un trésor au poisson, dans ma jeunesse, il est dévasté, à présent. Rien qu'à Hull, ils sont dix-sept cents bateaux. On les voit par paquets de trois et quatre cents, qui pèchent. Tu verras cela, la nuit,
l'après-midi sur le mont SAINT-ETIENNE 229
quand on passe : tous les feux allumés, les lampes à acétylène, les lampes électriques éclairant le pont...
— Les hommes disent que c'est comme une ville qui se balance.
— J'aime mieux le chalut dans la Manche, et les grands coups de filet qu'on donne à raser les eaux d'Angleterre. Faut pas se faire prendre, par exemple! Surtout, j'aime mieux le hareng. Voilà le métier des Boulonnais, le hareng! Tu es du Porte!, mais tout de même tu comprends ce que je veux dire. C'est lui qui a bâti la ville. Il est le maître de tout. Tu vas, — une supposition, — en forêt de Boulogne. Tu vois un homme qui travaille avec sa hache. Tu lui dis : « Pourquoi cognes-tu sur le hêtre? » Ailleurs on répondrait : (( Pour chauffer les gens », mais il répondra : « Pour saurir le hareng ! Tout le doré du hareng saur, et son goût, il est dans la fumée du hêtre à quoi on ajoute une poignée de sciure d'ormeau et de frêne si l'on veut. » Tu vas chez un armateur, chez les fabricants de voiles, de cordes, de filets, chez les constructeurs de machines, chez les marchands qui vont chercher la glace de Norvège en billots et qui la cassent en grêlons : chacun d'eux parlera du hareng plus que de tout autre poisson.
230 GIXGOLPH l'abaxdo-m^é
Tu vas dans les prés do Boulogne : ils servent à étendre les filets qui ont passé par le cachou. Toujours l'hareng : il est roi de Boulogne. Sans lui, la moitié et plus du quartier de Saint-Pierre serait toute pauvre. Le métier d'hareng est le plus beau, je te le dis. Moi, j'ai passé deux cent quatorze fois devant Douvres, que tu vois là-bas, et je ne compte que mes navigations au hareng. Je sais où on le vend. Ce n'est pas seulement dans nos pays de rivage, ou bien en Hollande, ou en Angleterre : tout le monde en veut. Réjouis-toi, quand tu liras dans les journaux que les vendanges ont été bonnes en Champagne, en Bourgogne, en Touraine, car les vignerons de ces pays-là mangent l'hareng saur pour mieux boire après. Ceux du Bordelais, par exemple, ne font pas de même, et c'est la morue salée qu'ils préfèrent. Gingolph, tu seras patron, tu deviendras riche, si tu as bien appris à reconnaître le poisson. Ecoute-moi, moi qui n'irai plus. Pars toujours de bonne heure, et va jusqu'au 60° de latitude nord, par le travers des Shetlands. Il se montre là tout d'abord. Le hareng, c'est comme des champs tout mûrs et grouillants qui se lèveraient du fond, pour nous, toujours dans les mêmes temps et au même endroit. Fonce dedans, pêcheur du Boulonnais! fais
l'après-midi sur le MOM SAINT-ETIENNE 231
ta moisson! emplis ta cale : il restera toujom*s de la graine ! Les gens qui n'ont pas fait la pêche, les savants, disent que les millions et les millions de harengs, dont la mer est quelquefois luisante dans la nuit, no forment qu'un seul banc, qui descend du pôle, et qui suit la côte d'Angleterre, et puis qui passe par le détroit, pour aller se faire prendre encore jusqu'au Havre. Y crois-tu ?
— Monsieur Gayole, moi, je n'en sais rien encore.
— Moi, je sais î Ça se lève par quartier, l'hareng, ça fait un peu de chemin, mais toujours dans son canton. Ça n'est pas le même poisson que nous péchons, tout le long de la campagne de six mois. L'hareng des Orcades a de bons pâturages, faut croire. Tu es là, dans le grand nord, en juin. — Et Gayole étendait le bras. — Tu prends le poisson, il est gros, il est plein, tu l'ouvres, il n'a pas de laite, rien qu'un morceau de graisse. Trois mois après, tu es devant Grimsby ; le poisson aurait dû grossir : il est plus petit. Et il n'est plus le même, non plus, en novembre, quand on le pêche devant Boulogne, ou en décembre, devant le Havre. Le difficile, c'est de découvrir le banc, quand il n'est pas encore tout formé, dans les mers froides. Eh bien ! je
232 GIIN'GOLPH l'abandonné
vas t'apprendre mes secrets. Pour moi, il y a trois apparences qui signalent l'hareng : les oiseaux, les baleines, et l'huile du poisson, qui blanchit la mer. Mais la plus sûre de toutes, c'est la baleine. Quand tu as vu la baleine souffler, et jouasser, et ses baleineaux venir tout contre le bateau, sois content : vingt-quatre heures après qu elle a passé, mets tes filets à l'eau : tu es sûr de prendre du poisson. Ne grogne pas après le mauvais temps. Le pire, c'est la lune. Elle chasse l'hareng. On voudrait la faire tomber. Il faut une mer remuée, avec son sable, une nuit bien noire, et la danse ne gêne pas. Gingolph, je vois que les marins changent un peu de caractère. Ils ont moins de conduite, plus d'orgueil, et le poil dans la main souvent : mais la mer, ça ne change pas. Aime-la !
— C'est fait !
— Elle te le rendra. La Manche, c'est une mer qu'on ne connaît pas facilement, une femme, une matelote, mais c'est une bougresse aussi qui sait remercier ceux qui s'occupent d'elle. Tu verras 1
Il avait parlé de son plus grand amour. Il prit Gingolph par le bras, le secoua pour s'assurer que le gaillard était solide sur ses pieds, puis il revint vers Zabelle et la mère Lobez, qui avaient
l'après-midi sur lc mont saixt-etiexke 233
causé, doucement, de menues choses de ménage.
— Il me plaît, ce garçon-là, il me plaît beaucoup!
— Tant mieux, monsieur Gayole ; c'est bien de l'honneur!
Le vieux se prit à rire, et regardant, de ses yeux inégaux, tantôt les femmes, tantôt son voisin, comme un homme qui a une arrière-pensée, et qui prépare l'auditoire à une confidence :
— Pourtant, Gingolph, tu n'es pas de la même marine que nous ! Tu es en retard, comme tout le Portel ! Tu navigues encore à la voile ! Tu es payé à la part !
Le vieux Boulonnais riait tout à fait, et on put voir qu'il n'avait pas été mal surnommé par les gens de mer, qui le nommaient : Gayole la grand'goule.
Gingolph cessa de rire, au contraire, et de regarder Zabelle.
— Je tiens à la voile, et je tiens à la part ! dit-il. Et, au sérieux de son visage, il fut aisé de voir
qu'il affirmait une conviction, un principe qu'on avait déjà attaqué devant lui, et qu'il avait défendu. Zabelle, silencieuse, l'étudiait. La mère Lobez observait son fils avec un peu de fierté et
234 GIAGOLI'H L'ABANDONNE
un peu de crainte, comme s'il s'exposait à un péril. Seul, le vieux patron riait encore.
— Et pourquoi donc que tu ne viendrais pas sur nos vapeurs?
— Jamais ! maître Gayole.
— C'est le progrès. Vous ne pouvez pas chaluter aussi bien, parce que vous n'avez pas la vitesse, et, quand il faut aller au hareng, le long de l'Ecosse ou de l'Angleterre, et que le vent n'est pas votre ami, vous en perdez, du temps, à faire les voyages !
— Et vous, quand vous avez une avarie de machine, un corps mort, votre bateau 1
— Tu y viendras !
Zabelle, en arrière, doucement, ajouta :
— Nous autres, à Boulogne, on donne le ton à la marine.
— Ah! mais non! cria Gingolph, qui se détourna, et jeta à Zabelle un regard mécontent, comme s'il avait été personnellement injurié, mais ne voulut répondre qu'au vieux Boulonnais; ah! mais non! vous êtes plus flambarts, vous les Boulenois, vous parlez plus de ce que vous faites, vous ne vous cassez pas un bras, ou une amarre, ou une rame, dans un sauvetage, sans vous faire donner un ruban, comme des femelles...
l'après-midi sur le mont saixt-etienne 235
— Dis donc, Gingolph!... Qu'est-ce que tu penses!... Paix, mon petit!
Les trois exclamations furent poussées en même temps par Gayole, par Zabelle et par la mère. Mais le jeune homme debout, le bras tendu vers le vieux patron, continuait :
— Vous faites la pêche aussi bien que nous, vous avez du coup d'œil pour le hareng; je veux bien : seulement, vous n'êtes plus des frères les uns pour les autres ; vous ne partagez plus la pêche, vous n'êtes que des ouvriers qui reçoivent leur gainée, que la pêche soit bonne ou mauvaise; vous embauchez tout le monde, tandis que moi, sur la Belle-Chance, rien qu'entre Portelois, avec ma part d'homme, et, si j'ai un filet, avec ma part de filet, je suis dans ma maison, je suis sur mon bien !
• — C'est vrai, dit Gayole sentencieusement; les patrons le disent tous, la pêche de Boulogne, ça devient de l'industrie, mais aussi la plus belle pêcherie de France !
■ — Une école de fainéants !
— Moi, un fainéant!
— Pas vous, vos hommes! A qui fera le moins d'ouvrage, puisqu'on est toujours payé de même! Tandis que nous, bon sang de bon sang, quand
236 GINGOLPH l'aBAN'DONXE
il y a une espérance de poisson, une dure manœuvre de tézure, du vent, de la glace, de l'eau dans les bottes, faut nous voir : personne ne demande à se reposer! Je resterai sur nos voiliers, maître. Il eut un petit rire rapide, pour Zabelle, et dit encore :
— Je gagnerai toujours assez pour faire bouillir notre chaudière, à Zabelle et à moi.
Le vieux Gayole n'avait pas parlé sans raison des vapeurs liarenguiers de Boulogne. Il avait l'air d'un homme emporté, et il l'était, mais ses colères étaient souvent méditées, et ses conversations toujours. Il s'était promis de faire, ce jour-là, un bel honneur et un plaisir à Gingolph, et, malgré ce début peu engageant, ayant mûri son projet, il le déclara.
— Tu ne me déplais pas, jeune homme...
— A moi, il me déplaît quand il parle ainsi, interrompit Zabelle.
— Tais-toi, la fille! Je dis, Gingolph, que tu ne me déplais pas quand tu défends tes camarades du Portel. Il ne faut pas laisser sa maison, où qu'elle soit, sans raison ni regret. Mais, puisque je t'ai permis de causer avec Zabelle, j'ai pensé à te faire un autre cadeau : que penserais-tu d'être inscrit sur le rôle du Dragon, mon bateau, à moi?
l'après-midi sur le mont SAINT-ETIENNE 237
Gingolph eut un mouvement de surprise, il fronça le sourcil, embarrassé de répondre, puis la jeunesse, incapable de se taire, l'emporta, et dissipa le nuage.
— Je refuserais, maître.
— Tu?...
— Oui, même si je me soumettais à naviguer sur un vapeur, je n'irais pas à bord du Dragon, parce qu'il y a un homme qui ne me revient pas.
— Il s'appelle?
— Le Minquier !
— Le mécanicien en second? Brave type, il me semble, débrouillard.
— Je le connais, interrompit de nouveau Zabelle : il est drôle tout à fait. Toutes les fois que je le rencontre, il a une manière de me saluer si jolie qu'on dirait un monsieur. C'est un Breton.
— Un étranger, dit Gingolph, et un homme que je ne peux voir. Là où il sera, je ne serai pas!
Le ton de Gingolph était si décidé que Zabelle, tout indépendante de caractère qu'elle fût, ne riposta rien. Le patron Gayole crut qu'il ne s'agissait point d'une haine personnelle, et que Gingolph exprimait seulement, à propos d'un homme qui ne lui était pas sympathique, la rivalité, l'hosti-
lité de carrière, les différences d'origine souvent, de culture, d'habitudes et d'idées qui existent entre les pêcheurs et le personnel des machines. Il ne voulut pas trop contredire Gingolph, et d'autant moins qu'il n'aimait guère, lui non plus, « la chaufferie ». Changeant de sujet, sûr d'être écouté et approuvé, il proposa d'entrer <( Au Repos de la Côte y>, dans la médiocre auberge, bâtie en contre-bas du cimetière et de l'église, et qui soutient comme eux, sans rempart, ni talus, ni rameaux d'arbres qui protègent, l'assaut presque constant du vent d'ouest. Ce fut un moment de cordialité . Chacun faisait effort pour faire oublier les dissentiments qui venaient de se révéler. Chacun se montrait prévenant : comme si la claire puissance qui veille tout en haut de l'âme n'avait pas deviné et vu qu'il y avait un désaccord véritable entre Zabelle Gayole et Gingolph Lobez, amoureux cependant et qui voulaient demeurer tels? l'un et l'autre.
Le retour, avec la lumière sur la joue gauche et la brise de mer qui venait d'elle-même au devant des poitrines ouvertes, fut un moment court et paisible. Les deux fiancés marchaient près de Gayole et de la mère Lobez. On parlait d'autres promenades qu'on ferait, si la
l'après-midi sur le mont saint-etienke 239
pêche le permettait. Quand le groupe se sépara, dans le bourg d'Outreau, le père Gayole, qui savait les convenances, demanda la permission d'embrasser la mère Lobez! et cela signifiait qu'on était bien d'accord, et que les riches, les pauvres, les Boulonnais, les Portelois, ne formaient plus qu'une seule famille. Mais, dès que les maisons les eurent cachés les uns aux autres, et qu'ils se retrouvèrent sur des chemins différents, la veuve Lobez et son fils, le père Gayole et sa fille devinrent comme muets. Ils revivaient les heures récentes comme les bêtes remâchent leur herbe, lentement, la tête levée» les yeux au large. La destinée, si souvent faite de nos imprudences, de nos passions, de nos fautes, de nos vanités, les tenait tous prisonniers sur parole. Aucun ne cherchait à s'évader. Gingolph et Zabelle, pris au piège d'amour, pénétrés d'une image qui courait dans leurs veines, libres déjà dans une petite limite, n'avaient ni l'un ni l'autre la force de redevenir étrangers, et défendus l'un pour l'autre, et seuls dans la vie. Ils se répétaient intérieurement, sans y croire tout à fait, que les dissentiments s'effaceraient, et que, d'ailleurs, ces différences qu'ils avaient constatées, d'opinions, n'étaient point de première importance.
210 GINGOLPII l'abandonné
S'agissait-il de religion ou d'honneur ? Non. Avait-on découvert que ce Gingolph était un débauché, un ivrogne, un brutal? Non encore. Zabelle, avec la confiance orgueilleuse des femmes très belles, qui ont déjà éprouvé leur pouvoir et qui le croient aussi grand sur les esprits que sur les cœurs, se promettait d'apprivoiser ce sauvage, qui refusait de monter à bord d'un vapeur, et ce jaloux, que le nom de Le Minquier avait rendu si rude. Le vieux Gayole n'était pas sans quelque contentement secret d'avoir rencontré un caractère d'une certaine vigueur. Moins dupe que d'autres des apparences, il ne doutait pas que cette querelle ne finît par le conseil et selon le désir d'une femme, de Zabelle sans doute, peut-être de la veuve Lobez qui ne s'était pas prononcée. Celle-ci apercevait seule les profondeurs, elle voyait que Zabelle et Gingolph n'avaient point l'âme pareille, et que leur volonté d'être heureux l'un par l'autre ne suffirait pas pour les rendre heureux, mais qu'elle leur montrerait, au contraire, quelle idée différente ils avaient du bonheur. Elle ne méprisait pas la jeune fille : elle éprouvait une mélancolie, une pitié qui enveloppait les deux enfants. Toujours son cœur voyageait dans l'avenir et souffrait pour les autres.
l'après-midi sur le mont SAINT-ETIENNE 241
Les ménagères, sur le seuil de leur porte, secouant la salade lavée dans la cage de fil de fer, disaient : « Bonjour, mère Lobez! un joli soir! » Elles recevaient une réponse de petite attention, et elles continuaient alors de causer avec les filles de la pauvre femme, qui traînaient la jambe, toutes trois, et qui riaient en arrière. La mère, pour rien au monde, n'aurait voulu faire part de ses craintes à Gingolph. « Maintenant, c'est fait, scngea-t-elle, il a tant voulu, tant voulu que j'aille chez ces Gayole! Si je lui disais ma peine il serait encore plus malheureux que moi ; et il ne me croirait pas, pourtant, à cause des trop beaux yeux de la Zabelle. Il faut que le malheur nous conseille lui-même. Il n'y a point de conseilleur comme lui. Mon Dieu, que mon petit souffrira, avec son tendre cœur ! Je n'ai qu'à préparer mes bras pour le consoler !... Non, je neveux pas faire la leçon. Mais, quand j'aurai l'esprit plus tranquille que ce soir, je dirai une seule chose à mon enfant, et, pour Zabelle, je tâcherai de l'aimer. »
La ville était pleine de baigneurs qui faisaient monter le prix des vivres. La mère, en les retrouvant, ces inconnus qu'elle ne cessait de rencontrer, pensa encore : « J'aimerais mieux devoir deux cents francs chez le boulanger, et que ces Gayole,
242 GiNGOLPii l'abandonne
leur fille et leur argent n'eussent jamais approché de nous ! »
Au commencement d'août, dans le court espace de temps que les hommes de la Belle-Chance demeurèrent à terre, elle eut un moment de solitude avec Gingolph, parce que les enfants étaient allés s'amuser sur la plage. Elle dit alors à son fils :
— J'ai réfléchi. Si les grands vapeurs prennent plus de poissons que les voiliers, il ne faut pas rester en arrière de ton état, Gingolph. Tune peux pas faire que le passé revienne. La part est meilleure que la paye, je suis de ton avis : mais, si tu es capable d'arriver second sur un vapeur, dis, est-ce que tu refuseras?
■ — Quelle apparence ? Mon père l'a-t-il été ?
— Vois-tu, ce qu'il ne faut pas faire, c'est changer son bon cœur contre un mauvais, c'est jurer, c'est fainéanter, c'est ne pas obéir; mais ne te plains pas du déplaisir de la vie, ni des compagnons, ni de la fatigue : les pierres font partie du chemin. Emporte ton bon Dieu, et ne te soucie point du reste. Quitte la part, et va à la paye!
Il ne répondit pas sur l'heure, mais quand la campagne de hareng fut finie, — oh! la dure année ! le dur hiver oii les bateaux étaient revêtus
l'après-midi sur le mont SAINT-ETIENNE 243
de glace, où les embruns gelaient en touchant les cordages ! — il accepta d'embarquer sur la TourdOdre, un vapeur liarenguier et pêcheur de maquereaux, qui appartenait à l'un des principaux armateurs de Boulogne.
La belle Zabelle fut contente, le vieux Gayole aussi. La mère Lobez connut seule l'influence à laquelle il avait cédé, la pensée qui lentement, dans ce cœur d'honnête homme, avait germé. Le jour où Gingolph lui annonça qu'il venait de se faire inscrire sur le rôle de la Tour-d'Odre, elle dit en elle-même :
(( Gingolph, qui n'es que le reflet de la femme, c'est pour cela que tu vaux quelquefois. Hélas! une autre est déjà venue. Puisses-tu être, encore un peu de temps, le reflet de ma pauvre âme, parce qu'elle prie I »
A bord de la Tour-d'Odre, Gingolph avait pour patron Torcaille la Bistouille, ainsi surnommé à cause du terrible goût qu'avait eu et qu'avait encore le patron pour l'eau-de-vie mêlée de café. Torcaille n'était pas un vert-de-gris, mais il n'appartenait pas à une moindre race, ayant une parenté avec le célèbre corsaire boulonnais, marié à une Delpierre, et qui changeait de bateau de guerre comme un grand cavalier change de cheval, également
GINGOLPII L ABANDONNE
redouté des Anglais, qu'il commandât la Brillante^ le Furet, VEnjôleur, Y Adolphe ou VÉtoile. L'arrière-neveu ne faisait la course qu'au poisson, mais il la faisait rude et sans répit. Depuis Belle- Isle-en-mer jusqu'à la mer d'Irlande, depuis les Sorlingues jusqu'à Ymuiden, tout le long des côtes d'Angleterre et d'Ecosse et jusqu'au port de Lerwick, qui est la capitale des Shetland, pas une fille d'auberge qui ne se vantât d'avoir servi à boire au patron Torcaille. Lourd et majestueux, chaussé de bottes où un enfant de six ans fût entré tout entier, le visage tavelé, boutonné, encadré d'une barbe rousse que ponctuaient de virgules des mèches blanches tortillées, il était sans rival pour deviner l'heure, la profondeur, l'étroit goulet invisible entre les roches, où passe le poisson. Aucun de ses marins ne lui désobéissait, jamais. Il était manœuvrier, capable de reconnaître sa route, même dans le brouillard, sur toute mer où il avait passé. Torcaille ne disait pas beaucoup de paroles, mais il observait beaucoup, les choses et les hommes. C'est lui qui avait désiré d'avoir à son bord Gingolph Lobez.
LES FIANCES
Depuis le jour où la mère Lobez était venue, rue de Folkestone, demander la permission, pour son fils, de (( causer » avec Zabelle, les jeunes gens étaient promis et promise, et la coutume du pays donnait à la jeune fille une place et des droits définis dans sa nouvelle famille. Lorsque la Tour-d Odre était signalée, après un voyage d'une, deux, trois semaines, — il y a toujours des femmes qui guettent, avec des longues-vues, du haut de la Chapelle des pêcheurs, et il y a les camarades qui accostent, — Zabelle faisait chaufîer du café mêlé d'eau-de-vie, ou d'un vieux rhum que Gingolph aimait bien, elle enfermait le mélange dans un cruchon qu'elle enveloppait d'un
bas de laine, et elle descendait au port, sans faire toilette, portant la provision, et, du plus loin qu'ils pouvaient voir les pierres du quai où ils avaient coutume d'aborder, les marins reconnaissaient î\farie, Joséphine, Véronique ou Zabelle. En hiver, ils buvaient pour se réchauffer; en été, pour se rafraîchir. La consigne était sévère, d'ailleurs, et la relâche vite terminée. Torcaille reprenaitlamer. Les amoureux n'avaient guère le temps de faire des promenades, et, sauf le mois de février, où la mer rend ses hommes, la Tour-cï Odre avait toujours son étrave au labour des courants et des lames. On trouvait cependant l'occasion, selon la saison, d'aller ensemble à Equihen, à Hardelot, dans la vallée du Denacre, dans les prés et jardins de la Colonne, ou encore à la chapelle de Jésus- Flagellé. La mère Lobez, le plus souvent, accompagnait « les enfants », toujours suivie d'une ou deux de ses grandes filles, qui, du coin de l'œil, épiaient les fiancés, et, les ayant vus rire ou se parler bas, devenaient aussitôt rêveuses, pour un temps. Il arrivait aussi que Gingolph fît quelques flâneries dans la ville, avec Zabelle, pour lui acheter un petit cadeau, ou s'il y avait un spectacle à voir, un défilé de cirque, un cortège officiel, ou la foire de la Saint-Martin,
LES FIANCES 247
qui garnit de boutiques, de manèges de chevaux d3 bois et de jeux de montagnes russes, les espaces libres de la haute ville, aux deux côtés de la porte des Dunes.
Leur amour n'était guère que leur jeunesse tentée et retenue. Lui homme, elle jeune fille, ils avaient la permission de se voir librement, de se dire des mots tendres, de se tenir par la main, d'échanger un baiser au coin d'une rue ou d'une haie, et d'être, l'un pour l'autre, le rêve, la joie future, l'abri contre le mauvais temps de la mer et de la vie. Mais c'était ce rêve-là, justement, qui tremblait quelquefois et perdait de sa beauté. Les pauvres l'ont comme les riches. Ils poursuivent la paix fuyante, la paix avec sa plénitude. Ils ne disent point les mots qui l'expriment, mais depuis l'origine, au long des siècles, ils ont tous espéré, et cru apercevoir, dans une autre créature humaine, l'idéal de la femme ou celui de l'époux. Et la plainte du monde est faite presque toute de leur déception autant que de leur mort. Gingolph avait plaisir à passer une demi-journée près de Zabelle, mais Zabelle aimait trop à rire. Dès qu'il était longtemps seul avec elle, à moins qu'il ne lui fît la cour, comme font les fiancés disant un peu plus qu'ils ne pensent, il avait le sentiment
248 GiNGOLPii l'abandonxe
qu'elle s'ennuyait. Ce qu'il pouvait raconter de la pêche, de la navigation, des rivalités et des amitiés entre gens de mer, de sa vie, en somme, n'intéressait pas Zabelle. Il se disait : « Toutes les filles sont comme elle, les bateaux ne sont pas leur affaire », mais cela le peinait qu'elle n'eût pas même un peu de cœur pour le métier. « Combien gagneras-tu l'an prochain ? » demandait-elle, ou bien : « Le poisson s'est bien vendu ? est-ce que l'armateur a parlé de la prime ? » Elle se laissait chérir volontiers, mais il se disait quelquefois qu'elle eût souri tout pareillement à un autre, n'importe lequel, qui lui eût répété : « T'es jolie aujourd'hui, Zabelle; toute la Beurrière doit être jalouse quand tu descends la rue? Moi, je ne peux pas croire que j'aie pu gagner ton amitié. C'est comme si j'avais pris le poisson dont me parlait mon père, quand il avait bu, le poisson qu'il espérait prendre, et qui avait la tête en or, le corps en argent et les yeux en perle Une. Il y a tant de pêcheurs, au Portel et à Boulogne! Il en faut, une chance! » L'humble prière cachée dans ces mots-là, Zabelle ne l'entendait pas. Elle ne répondait pas : « Moi aussi, j'ai delà chance! » L'homme reprenait le large et, dans la solitude des grands guérets de la mer, il se remettait à
LES FIANCES 249
songer à la fille du patron Gayole, à la belle Vertde-Gris qui avait accueilli la demande d'un pauvre pêcheur du Portel, et il avait son image devant les yeux, tandis que, dans le dur vent, la pluie, l'embrun, il halait, pendant cinq heures de nuit, les filets où les harengs s'étaient maillés. Gela repose les mains d'avoir l'esprit ailleurs.
Maintenant qu'il avait fait, pour la mère Lobez, le sacrifice de s'enrôler sur un vapeur boulonnais, il allait loin dans l'espérance. Lorsque le cambusier passait sur le pont avec sa bouteille d'eau-devie, et s'arrêtait devant Gingolph, le vieux Torcaille lui disait, sa moque vide à la main, magnifique, ayant déjà lampe les quinze centilitres qui constituent la part de chacun : « Celui-là, fais-lui bonne mesure, il est marin comme un margat », il voulait dire comme l'oiseau vorace qui pêche le plus de harengs dans les mers froides. Un jour même, il dit : « Marin comme moi! » il ajouta seulement : <( Comme moi maintenant que j'ai baissé. » Personne, dans l'équipage, n'avait plus d'endurance, surtout personne n'avait son instinct très sûr pour deviner le temps prochain, ou la vitesse d'un courant, ou la présence du poisson. Les hommes embarqués avec Gingolph lui disaient quelquefois, par plaisanterie : « Eh bien! Gingolph, avant
que tu aies trente ans, tu commanderas la TourdOdre, et ça fera un jeune patron avec un vieux bateau. » Ils faisaient plaisir à Gingolph. Mais il pensait aussitôt : « Zabelle n'est pas fière de moi. Je ne suis pas assez joli! » Il disait vrai. L'espèce de beauté qu'il avait prise, en devenant homme, n'était point celle que pouvait admirer une fille élégante et, en toute chose, même dans son amour, dirigée par la mode. Gingolph, dans le temps de sa pleine jeunesse, et comme l'heure allait bientôt sonner de son service dans la flotte, de « faire son congé », était devenu un homme dont la poitrine était épanouie et tendue, comme la proue d'un bon bateau ; la taille était plus haute que la commune, et tout juste celle de Zabelle, le visage plein, rasé, à l'exception de la moustache blonde, les dents carrées et souvent à l'air, les yeux bien droits, bien fermes de regard, et tels que, comme la mer, pour un coup de vent ou un rayon de soleil, en un moment, ils changeaient de couleur. Il donnait l'idée de l'audace tranquille, et, quand il riait, de la finesse du guetteur de bêtes, dont la vie se passe à lutter et à ruser. Habillé de grosse laine, chaussé de bottes, le fameuse toque de loutre enfoncée sur la tête, il était un type magnifique de pêcheur
LES FIAXCES 251
des mers du Nord, d'autant plus que, au retour d'une campagne sur les côtes de Norvège, il avait laissé pousser ses cheveux, qui se relevaient en bourrelet tout autour du bonnet, et, vieillissant un peu le jeune Portelois, lui donnaient quelque ressemblance avec les pêcheurs des îles Lofoden. Il s'entendait mieux à naviguer qu'à danser, et c'est ce que Zabelle ne pouvait pardonner; il n'avait pas la mine faraude de certains qui savent conter cent histoires, faire des tours de cartes et de passe-passe, amuser les femmes et les rendre envieuses du bonheur d'une autre. Parce qu'il était faible devant elle, deux fois il s'était laissé emmener dans des salles de bal où. fréquentent les matelotes et les jeunes filles de Boulogne : elle s'était amusée, et lui, après avoir essayé de valser, sur les planches, avec Zabelle, il avait dû renoncer, et la voir, de loin, danser avec dix autres hommes, de ceux qu'il aimait le moins parmi les gens de mer. Zabelle avait une royauté à Boulogne, et lui il n'y ajoutait rien. On ne peut dire qu'elle ne l'aimait pas. Ses intentions étaient droites. Elle ne voulait ni le trahir, ni le quitter. Très jeune, plus éveillée que les filles de son âge, elle avait été flattée d'être recherchée par ce garçon. Mais on l'avait habituée à compter sur les hommages
de tous, comme sur une dette. Son amour était une simple préférence qu'elle avait déclarée avant l'âge de raison. Elle n'entendait pas qu'il la privât de l'admiration dont cette Gayole, depuis l'enfance, était l'objet. Même quand elle se promenait avec Gingolph, son regard becquetait un peu partout. Elle n'avait pas ces yeux qui reviennent vite au liancé, et qui sont encore pleins de lui en regardant à côté.
Si on lui eût dit qu'elle n'aimait pas son promis de la belle manière qui est généreuse, et, autant que nous le pouvons, oublieuse de soi, elle eût été bien étonnée. Sans aucun doute, elle eût été capable, pour lui, d'un acte de grand dévouement. Elle l'eût soigné et veillé, s'il avait été atteint d'une maladie contagieuse; elle se fût jetée à l'eau pour essayer de le sauver, si on était venu lui apprendre que Gingolph était tombé dans le port, à l'heure de la marée pleine. C'était le petit dévouement quotidien qui lui faisait défaut. Elle n'avait pas été habituée, chez elle, à beaucoup penser aux autres, et elle découvrait, avec surprise, qu'elle pouvait faire souffrir, car ses parents, depuis sa petite enfance, lorsqu'ils souffraient par elle, mettaient toute leur tendresse à ne pas le laisser voir.
LES FIANCES 233
La mère Lobez n'avait point leur faiblesse. Chaque dimanche, ou à peu près, Zabelle se rendait chez sa future belle-mère pour y passer l'après-midi. Si Gingolph était en mer, elle prenait le tramway, arrivait au Portel vers midi et demi, dînait à deux heures avec la famille Lobez, et ne rentrait chez elle qu'à la nuit. La coutume, — qui ne s'est point établie, en temps ancien, sans de belles raisons, — le veut ainsi. Zabelle, quand Gingolph n'était pas là, jouait aux cartes avec la mère Lobez, avec Jacqueline qui était maintenant une apprentie couturière, avec Jeanne la palombe qui commençait à grandir, ou bien elle se promenait, beaucoup moins loin que les jours oii Gingolph menait la bande. Sans y manquer, elle assistait aux vêpres, dans la partie de l'église où sont quelques chaises libres, pour les étrangers ou les pauvres qui n'ont pas leur banc. De toute façon, elle avait l'obligation de causer avec la mère Lobez. Les deux femmes s'irritaient souvent l'une contre l'autre; colère vive chez Zabelle, exprimée en paroles aussitôt dites que pensées ; regrets ardents chez la veuve Lobez, reproches qui s'adressaient aux parents bien plus qu'à la jeune fille. La mère Lobez disait à Zabelle : (( Quel dommage que tu n'aies pas été élevée
2S4 Gi.xGOLPH l'abandonné
avec mes filles ! Tu serais meilleure. Il y avait en toi une femme étonnante qui ne fleurira pas! » Au fond, elles s'aimaient et peut-être la mère Lobez avait-elle, sur le cœur de Zabelle Gayole, plus de puissance que Gingolph, timide quand il parlait d'amour et gauche quand il dansait.
Et ainsi les jours s'écoulèrent, jusquà celui oi^i Gingolph reçut l'ordre de se rendre à Cherbourg, au dépôt des équipages de la flotte, pour y commencer le service de quarante-huit mois qu'il devait à l'État. C'était à la fin de mai, et le lendemain, exactement, de son anniversaire. Il alla porter l'avis à M. Gayole, qui fut ému du départ, et qui dit :
— Mon Gingolph, tu es un marin. Il y a longtemps que je l'ai dit. Mais je l'entends dire, après moi, toutes les fois que je descends au quai. Tu vas finir d'apprendre la marine pendant ton congé. Tu y vas de bon cœur, au moins ?
— ■ Oui, maître Gayole ; seulement un peu de tourment, à cause...
— A cause de Zabelle? Mon garçon, tu la connais : une fille qui a été élevée, je peux le dire, comme pas une. Aie pas peur! L'absence les rend plus tendres. C'est comme madame Gayole : on
peut se disputer au départ, on s'embrasse toujours au retour. Aie pas peur! Je suis là pour veiller. Et puis, quand tu nous reviendras, dans quatre ans, j'ai l'idée de faire de toi le patron du Dragon.
— Je serai bien jeune encore !
— La jeunesse, c'est de la chance de plus qui s'ajoute aux hommes. J'ai un patron qui vieillit, je vas le garder tout de même, bien que la pêche ne donne pas assez depuis quinze mois. Mais quand Gingolph Lobez appareillera pour revenir à Boulogne, foi de Gayole, tu seras patron de ce bateau-là !
Il montrait l'image, accrochée au mur, du Dragon peint en gris.
Gingolph remercia, et, ayant été chercher Zabelle, qui était en visite chez une voisine, il convint avec elle qu'on passerait la dernière aprèsmidi dans la vallée du Denacre, où il y a de plaisants estaminets avec des escarpolettes et des tables dressées sur l'herbe. En prenant congé de M. Gayole, Gingolph fut ému de sentir que le vieux patron lui serrait les deux mains, et les lui serrait de telle façon qu'il n'était pas possible de ne pas voir, dans un geste de cette vigueur, un serment d'amitié.
256 GIXGOLPH l'aBAXDOA^E
Le dernier jour vint vite, que Gingolph devait passer dans le pays de Boulogne. Le matin, il dit adieu à la maman Lobez, à sa Jacqueline, fille de quinze ans à présent, toujours maigriote, pâlotte, un peu pleurarde, qui ressemblait à une chèvre blonde, et qui rêvassait déjà des choses d'amour ; à la bonne Jeanne, dont le cœur était tout au moment présent, et qui ne vit point l'avenir, ni le retour dont on lui parlait, mais la séparation, et qui fondit en larmes ; à Louise et à Ludovic, plus jeunes, qui ne comprenaient pas grand'chose, et se laissaient embrasser, un peu plus rouges seulement que de coutume. On se quitta à la petite gare du tramvs^ay. Gingolph avait emporté un peu de linge, des souliers, des photographies, deux pots de confitures, et une ligne de l'ancien bateau d'Equihen, pour pêcher quand on aurait le temps, sur le bateau de guerre. Tout cela était enfermé dans un coffre noir, qui avait appartenu au père et que le nouveau marin de la Hotte alla déposer chez un ami, tout près de la gare.
A deux heures après-midi, Gingolph, Zabelle et madame Gayole étaient en route pour se rendre dans la vallée du Denacre. Madame Gayole avait accepté, contrairement à son habitude et à ses
LES FIANCES 2o7
propres serments, d'accompagner les fiancés, parce qu'elle avait envie de se promener et qu'elle se rappelait de bonnes parties qu'elle avait faites, naguère, dans les bosquets et les prés de ce Robinson de Boulogne. Mais elle portait, dans une assiette blanche recouverte d'une autre assiette et enveloppée d'une serviette, une friandise qu'elle préparait mieux que personne, à la Beurrière, une (( farte au papîn », c'est-à-dire, dans une pâte légère, une bouillie épaisse mélangée de pruneaux. Ni elle ni Zabelle n'avaient fait toilette. Unechaîne d'or autour du cou, les boucles d'oreilles à deux pendentifs ronds, suffisaient à marquer le rang de cette grande belle femme qui marchait à côté de Zabelle, et Zabelle elle-même n'avait pas quitté le mouchoir bleu qui protège les cheveux contre le vent, et qu'elle jetait sur sa tête, le matin, et nouait sous le menton. Avant de partir, elle avait pris seulement, et épingle sur sa robe noire, un châle léger, jaune orange à reflets plus pâles. Il faisait du soleil, en effet, et le soleil était vif, mais le vent demeurait aigre : des écharpes de brume, longues, très haut dans le ciel, rappelaient l'hiver dont elles étaient l'arrière-garde en fuite.
Les promeneurs passèrent devant la Colonne de l'Empereur, et, à droite, tournèrent par le chemin
258 GINGOLPH l'aUA-XDONNE
qui descend et qui mène au fond d'une étroite vallée. On quitta le chemin pour un sentier, et ce fut alors le paysage reposant et court que préfèrent les ouvriers des villes. On franchissait des ponts rustiques, on entrait dans un mail planté dormes étêtés, de « touses », comme disait madame Gayole ; on traversait une banâe de pré serré entre deux pentes raides, buissonneuses, élevées, mais qui abritent contre le vent. Et ils sentaient la douceur de l'air qui ne bouge pas, ce marin q^ui vivait dans le vent, ces deux femmes que latempête, soulevant les tuiles et loquetant les portes, éveillait si souvent, pendant '^trois saisons de l'année. Une maison, le Café du deuxième moulin^ était bâtie à côté d'une chute du ruisseau. Dehors, il y avait des tables, des balançoires, et juste assez de buveurs attablés pour que madame Gayole eût l'impression d'être venue dans un endroit encore fréquenté : une famille d'ouvriers du faubourg de Brequerecque, — une dizaine d'hommes et de femmes, — fêtait le parrain et la marraine d'un enfant, paysans riches, venus d'un gros village, et que leur carriole attendait à la sortie de la vallée. Madame Gayole avait une habitude de la visite chez les voisines, qui lui rendait facile la dépense du temps. Elle causa tant qu'on ne fut pas assis
autour de la tarte au papin, les deux fiancés ne faisant guère que lui donner la réplique. Elle avait faim ; elle se mit à manger un morceau de gâteau, et Gingolph, chez qui grandissait, depuis midi, la tristesse du départ, écarta l'escabeau sur lequel il était assis et parla bas avec Zabelle. Il voulait faire des recommandations à cette Zabelle qu'il savait faible, amoureuse des mots d'amour et donc en grand danger. Pour ne pas la blesser, — il avait bien réfléchi à ces choses, au large, dans les heures où le bateau est en marche, — il ne lui parlerait pas de la familiarité trop grande dont elle usait avec plusieurs jeunes hommes de la marine. Deux fois il avait essayé, dans le cours de l'année, de lui faire comprendre qu'elle devait être plus prudente ; mais que pouvaient les paroles contre cette vanité sensuelle qui se plaisait à tout hommage, et que Zabelle appelait son indépendance de caractère? Exaspérée par les reproches, la jeune fille avait déclaré qu'elle n'admettait pas, chez celui qu'elle aimait, la jalousie ; elle s'était prétendue offensée : et lui, il avait promis de ne plus croire aux mauvais propos qui couraient sur les quais de Boulogne et dans les greniers oii travaillent les ramendeuses. Non, il serait fidèle à sa promesse; il ne se plaindrait pas. Seulement, il lui dirait tout
de même, avant de partir, une autre crainte qu'il avait eue, une imagination mauvaise, qu'elle dissiperait d'un mot. Sans toucher à son verre de bière, tandis que les femmes mangeaient et buvaient, il écoutait monter son chagrin, attentif à cette peine de son âme et à la Zabelle qui, à sa gauche, toute rose de jeunesse dans la lumière dorée du soir, sans émotion apparente, contente, et abandonnant à son promis la main qui pondait le long de la chaise, embellissait la vallée et l'heure fuyante, si bien que les voisins de l'autre table n'avaient rien qui les intéressât plus que cette inconnue. Tous, ils écoutaient le peu qu'elle disait, et ils la regardaient comme un tableau de musée. Les écharpes de brume, là-haut, devenaient toutes dorées, et passaient comme des arcs tendus.
— Viens I dit Gingolph. Il faudra partir bientôt. Tous les yeux les suivirent, tous les cœurs les
envièrent.
Elle se leva, souple, et, près de lui, dans le sentier qui passe devant la maison et vire à gauche, elle s'en alla, cherchant s'il n'y avait pas de fleurs à cueillir sur les haies,
— Je voulais te dire, Zabelle, que quand je me souviendrai de toi, sur les bateaux, demain, et
après, pendant quatre ans, ça sera de toi avec tes dorures et ta coiffe.
— A ta fantaisie, Gingolph ! Je ne pourrais pas t'en empêcher, et puis, si je te plais ainsi, tant mieux !
— Tu me plais tant, que je voudrais que tu ne changes pas de mode, Zabelle, pour que je te reconnaisse mieux, quand je reviendrai.
— C'est-à-dire ?
— Promets-moi de ne pas faire comme d'autres filles de la Beurrière, qui se mettent à porter des modes de bourgeois.
Elle se sépara de lui, d'un pas, pour le mieux voir.
— Non, je ne te promets pas! De quoi te mêlestu?... Tu ne m'as jamais vue coiffée d'un chapeau? Je suis très bien, je t'assure, en chapeau, en corsage garni, en jupe plus longue que celles des filles de la marine. J'ai essayé... Et même, je t'avertis, puisque tu en parles, que, très probablement, je quitterai la coiffe...
— Ne le fais pas ! Ma mère, mes sœurs, toi, ça me ferait tant de peine que vous abandonniez!
Il disait (( abandonniez », sans savoir au juste ce qu'abandonnent les femmes qui laissent périr les costumes anciens. Mais, avec le bon sens de
262 GINGOLPH L'aBANDONDE
sa race, il devinait qu'abandonner la mode qui ne change plus pour la mode qui change, c'est une ingratitude qui n'est jamais sans causes graves, ni sans conséquences. Il prit Zabelle par Ja taille, la serra contre lui, et dit :
— Écoute, Zabelle, il faut bien que tu le saches : toute ma jeunesse, elle est dans ta main...
Zabelle fit le geste de faire sajiter quelque chose...
... — Dans tes patins,... dans la dentelle de ta coiffe...
Elle allongea le bout de son pied qui n'avait pas de patins, et elle se mit à rire tout haut.
— ... C'est comme ta voilure, à toi;... si tu la changes, je croirai que tu n'es plus la même, que tu ne m'aimes plus I
— Eh bien! j'aurai au moins un moyen de te le dire, lorsque tu m'auras fatiguée avec ta jalousie!...
Ils firent un peu de chemin sans plus parler, ni l'un ni 'l'autre... Quelle réponse méchante! Que lui avait-il dit qui pût mériter cela? Quand on s'aime, est-ce qu'on peut accepter l'idée de ne plus s'aimer?
Ils étaient au commencement d'un autre mail d'ormes: au delà du ruisseau, un pré montait, et,
LES FIANCES 263
sur un écriteau, cloué au tronc d'un arbre, le propriétaire naïf avait écrit : (( Défense d'entrer dans cette pâture, il y a une vache méchante. » Zabelle, qui regrettait d'avoir parlé inconsidérément, montra l'écriteau, et se mit à plaisanter. Puis, voyant que Gingolph ne se déridait pas :
— Retournons! dit-elle. Vous autres, du Portel, vous ne comprenez pas qu'on change une coiffe pour un chapeau; ni qu'on rie, ni qu'on danse, ni rien, rien, rien!... Je suis contente que cela finisse, tu entends?
II entendait trop bien. Pour ne pas l'irriter davantage, il se retenait de répondre, et de pleurer. La mère, de loin, les regardait venir. Elle comprit que sa fille et Gingolph s'étaient disputés, et, sans rien savoir au delà, elle dit :
— Une fois de plus, vous avez fait de la peine à ma jolie, Gingolph. C'est bien maladroit. Ma défunte mère m'avait appris ce proverbe : « Les mots avec lesquels on part sont ceux avec lesquels on revient. »
Pour rentrer à Boulogne, les promeneurs prirent une autre route que celle de l'aller. Zabelle causait avec sa mère, Gingolph marchait près du fossé, sans rien dire. A un moment où elle le con-
264 GixGOLPH l'abandonne
sidérait, un peu inquiète de ce silence, elle l'entendit qui répétait, pour elle seule :
— Zabelle, toute ma jeunesse elle est dans ta main.
Elle ne répondit rien, mais elle ne retira point, de son visage et de son regard, son âme devenue hésitante, attendrie un peu, et qui se souvenait des heures d'amour.
Ce fut un grand malheur qu'ils eussent pris, pour revenir, l'autre route, celle qui traverse, plus haut, la vallée du Denacre, et remonte vers la ville. Dans une des rues, presque dans la campagne encore, il y avait un bal public. On entendait le cornet à piston, le trombone et le violon, mal accordés, mais d'un entrain à faire danser un troupeau de brebis. Madame Gayole, bien qu'elle fût un peu lasse, dressa la tête, sourit, releva sa robe qui était cependant courte, et, les deux poings sur les hanches, en mesure, esquissa un pas de danse. Elle fit cela décemment, comme une dame authentique de la Beurrière voisine, sans insister, sans se trémousser, après s'être assurée que la route était déserte, à moitié obscure, et elle dit, s'arrêtant :
— Vous êtes tous les deux tristes comme des bonnets de nuit! Ah! quand j'étais jeune, je n'au-
LES FIANCES 2Go
rais pas pu entendre un flonflon sans entrer. Vous avez le temps : faites un tour de danse, mes enfants, ça vous mettra de belle humeur!
— Ma foi, je veux bien, dit Zabelle, ça me changera le sang !
— Non, dit Gingolph; vous ne pouvez pas me demander ça : ma dernière demi-heure, dans un bal !
— Il y a quatre heures passé que nous causons! Je n'ai plus rien à te dire. Toi non plus!
— Oh ! si.
Elle le regarda tendrement :
— Pour me faire plaisir?
— As-tu tes souliers de lasting? demanda madame Gayole. Oui, c'est bien. Ote ton mouchoir! Tape un peu ton chignon ; fais bouffer le bandeau gauche ! Tu es un amour ! A tout à l'heure ! Adieu, Gingolph!
Les deux jeunes gens entrèrent dans la salle basse, éclairée par deux grands becs de gaz, aux deux extrémités, et meublée seulement d'une demi-douzaine de bancs mis bout à bout et qui faisaient le tour des murs. Le bal venait de commencer. Huit couples de danseurs, habitués de la maison, dansaient le premier quadrille; quelques jeunes filles, assises sur les bancs, quel-
2G0 GINGOLPH l'abandonné
ques jeunes hommes debout près de l'orchestre, au fond de la salle, attendaient : filles de la marine, — mais non pas les meilleures, — faciles à reconnaître, rieuses et dédaigneuses, le regard toujours prompt et aigu; employées des magasins de Boulogne; matelots, commis des maisons d'armement. Parmi les femmes, plusieurs n'étaient pas du monde de la mer : les hommes en étaient tous, plus ou moins. Gingolpli et Zabelle se tenaient près de la porte, en pleine lumière, lui, les sourcils froncés, les mains dans ses poches, regardant les hommes qui regardaient sa promise; elle tout épanouie, aussi maîtresse d'elle-même et désireuse de plaire que si elle venait là comme une invitée, parmi ses amies, le cœur libre et cherchant qui l'aimerait. Elle connaissait trois ou quatre des danseuses, et tous les jeunes hommes, qu'elle rencontrait le matin, en allant de la Beurrière à l'atelier de Capécure. Parmi ceux-ci, elle avait aperçu, avec ennui parce qu'elle craignait l'insolence de l'homme. Le Minquier, le mécanicien. Gingolph aussi l'avait vu. Un grand jeune pêcheur de Boulogne, un bel homme réjoui, riant de toute sa figure rasée, vint à Zabelle, et, d'un geste, familièrement, bonnement, l'invita, le bras tendu. Zabelle dit, par-dessus l'épaule :
LES FIANCES 267
— Vrai, tu ne veux pas, chéri?
Gingolph ne répondant rien, elle s'élança sur le plancher, légère, au bras d'un marin qui ne savait que sauter, mais qui sautait en mesure. Les musiciens jouaient en fermant les yeux, à cause de l'aveuglante clarté du bec de gaz. Les couples de danseurs avaient dix manières de danser cette mazurka qu'ils appelaient « danse de caractère ». Les ombres se démenaient frénétiquement sur les murs, et s'allongeaient jusqu'au plafond, puis reprenaient forme humaine en se rapprochant du foyer de lumière. On entrait. La salle devenait bruyante. La poussière et la fumée des cigarettes formaient un brouillard blond qui décolorait les images, et les rendait lointaines. Zabelle, en passant, regardait Gingolph immobile, l'épaule touchant le mur, étranger dans ce lieu de plaisir. La danse terminée, et pendant que les musiciens changeaient le carton de musique placé devant eux sur un pupitre de fer, elle vint à lui. Elle traversait la salle, elle allait le rejoindre, lorsqu'un homme s'avança en diagonale, un joli homme mince, très souple, tous les muscles taillés en lanière, et qui avait, au-dessus de sa petite barbe blonde en pointe, le sourire le plus fat qu'on put imaginer. C'était Le Minquier, l'un
268 GiNGOLPii l'abandonne
des plus âgés des jeunes marins qui se trouvaient là, revenu, depuis deux ans déjà, du service. Il la salua, et l'invita pour le quadrille qui allait commencer. Elle était gênée; elle regardait Gingolph. Personne ne dut bien comprendre ce qui se passa. Ce fut rapide et presque sans paroles. Le solide pêcheur de la Tour-d Odre sortit de sa poche sa main gauche, d'un simple mouvement de son pouce renversé montra l'autre extrémité de la salle, et murmura :
— Demi-tour !
L'insolente tête du Breton se tourna vers Gingolph. Il eut l'air de le découvrir et de s'étonner.
— Tu me commandes?
Gingolph sortit lentement, de l'autre poche, sa main droite, et répéta, un peu plus haut :
— Demi-tour, et promptement 1
L'homme haussa les épaules, mais obéit. Gingolph sentit qu'il avait puissance sur lui, à jamais. Zabelle, dominée elle aussi, par cette violence, peut-être même contente d'être débarrassée de Le Minquier, s'approcha du victorieux, et, lui mettant une main sur l'épaule, demanda :
— Tu as eu raison. Il est insistant, ce Le Minquier, Je ne fais plus qu'un tour avec Henneveux,
— c'était le grand mousse do la Belle-Chance ^ — un mousse, ça ne te fâchera pas I II danse comme un ange! Et puis je t'accompagne.
Gingolph n'a pas voulu répondre. Il a tant do peine, ce soir, et tant de colère, qu'il faut qu'il se taise. Un moment, il suit des yeux cette grande et élégante fille qui danse sans penser à mal, mais sans penser à lui non plus. Brusquement, il se détourne, et sort de la salle de bal. Il fait nuit. Gingolph court jusqu'à la gare. Il pense : « Je ne veux pas que Zabelle me rattrape ; je ne veux plus qu'elle me dise qu'elle m'aime. »
Quand elle est arrivée, dix minutes plus tard, le train était parti.