‹ Gingolph l'abandonnéChapitre 8 sur 12 · L ABSENCE · texte numérisé non relu

L ABSENCE

comptait les jours qui le séparaient de cette joie infinie : revoir les yeux et le rire de Zabelle Gayule.

Comme tous les jeunes marins des côtes de la Manche, il avait d'abord passé trois mois au dépôt des équipages de la flotte, à Cherbourg, puis, envoyé en détachement à Toulon, il avait été, dès le mois de novembre, embarqué pour la Chine. Ses camarades, si on les avait interrogés à son sujet, auraient répondu : « Gingolph Lobez, matelot de pont sans spécialité, bon garçon, bon marin, bien noté, ne raconte pas souvent ses affaires, reçoit beaucoup de lettres, n'en écrit guère. » C'était, en effet, tout ce qu'on pouvait dire, quand on ne connaissait pas son âme. Il attendait le bonheur qui, pour lui, s'appelait Zabelle. Ses correspondants, c'étaient la fiancée, la mère, les sœurs, Ludovic pour quelques petits mots ajoutés aux lettres de la mère. Assurément Zabelle n'écrivait pas de longues lettres : « Ça n'est guère une femme de plume », disait-il. Mais il ne se passait pas de mois sans qu'il reçût, des mains du vaguemestre, l'enveloppe bleue sur laquelle, de sa haute écriture de dame malhabile, elle avait tracé le nom de Gingolph. Il n'en demandait pas plus. Pour lui, et pour tant d'autres, les lettres étaient

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douces a recevoir, et précieuses, et dignes d'être baisées en cachette, si elles annonçaient : « La santé est toujours la même » ; si elles se terminaient par la formule qui fait sourire les matelots envoyés en Extrême-Orient et leur prouve qu'ils ont près d'eux une tendresse invisible, mais présente, sensible, à laquelle on parle et qui écoute: v( Ton amie pour la vie », ou encore : « Ton affectionnée Zabelle ». A-t-on besoin d'en écrire plus long, quand on s'aime d'amour, et de semblables paroles ne suffisent-elles pas pour redonner courage, et pour qu'un pauvre gars de pêcheur portelois vive ensuite tout un mois dans un rêve rajeuni? Lui, il répondait de petites lettres, bien mal « moulées », qui se terminaient par : « Je t'embrasse dur », ou plus souvent des cartes postales, choisies pour leur image, dans les boutiques de Shanghaï, de Hong-Kong ou de Nagasaki : une porte de ville, une jonque avec son aile pesante, un temple, une maison de thé bâtie au milieu d'un étang, et où abordent, se tenant et marchant sur la passerelle fleurie, trois marins de la marine française.

La mère Lobez, si peu savante qu'elle fût, et gênée par de grosses gerçures qu'elle avait aux mains, écrivait au contraire de longues lettres.

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Elle possédait un don de mettre les choses en ordre et de les raconter. Et les événements ne manquaient pas! Sans parler de la famille, au sujet de laquelle une mère n'est jamais à court, elle avait toute la chronique du Portel : des fêtes, des retraites, une procession, des fiançailles, des mariages, des baptêmes, des morts. Lui, là-bas, il cherchait avidement ce qu'elle pouvait dire de Zabelle. La mère Lobez n'en disait que de petits mots : (( Elle est venue dimanche... Toujours belle mine et belle humeur, la demoiselle de la Beurrière... Je lui ai fait compliment; elle a été si contente ! à ce moment-là, c'est toi bien sûr, mon petit gars, qu'elle regardait dans mes yeux. » Jamais elle ne se plaignait. Cependant les visites, longtemps régulières, et de chaque dimanche, devenaient moins fréquentes. Zabelle s'excusait. Elle donnait, pour prétexte de son absence, tantôt la mauvaise santé du père Gayole, tantôt la rigueur de l'hiver, ou la chaleur de l'été. Les mois passaient. Il vint un jour où Gingolph commença de parler, dans ses lettres, de la fin de cette longue campagne d'Extrême- Orient, et du congé de deux mois qu'il viendrait passer au Portel. Ce serait en février et mars, probablement. Personne, dans le poste, n'avait

pu le renseigner. Ces choses-là ne dépendent pas d'un matelot de pont sans spécialité. Mais il aurait sa feuille de route dès le retour à Toulon : cela ne faisait aucun doute. La dernière lettre, timbrée de Shanghaï, était la plus joyeuse qu'il eût écrite. Il calculait la date d'arrivée du transport qui le rapatrierait ; il donnait rendez-vous à Zabelle et à des camarades du Portel et de Boulogne : « Enfin, ma chère maman, elle vient donc, la grande joie à laquelle je n'ai pas cessé un seul jour de penser, depuis que je suis parti : je vais revoir Zabelle, et je n'aurai plus, en la quittant, que quinze mois de service à faire! »

Presque au même moment oii cette lettre était remise à la mère Lobez et lue à toute la nichée rassemblée, un matin que le vent d'hiver se reposait d'avoir tant soufflé, et que les invalides de la mer, voyant le soleil clair, se risquaient dehors, M. Gayole, accompagné et soutenu par madame Gayole et par Zabelle, s'était rendu à l'extrémité de la jetée de Boulogne, pour attendre l'arrivée du Dragon. Il avait eu de la grippe et des étouffements, et une convalescence lente. Mais cet air vif, cette lumière, cet horizon par où l'on s'en va, cette image grandissante du bateau harenguier, signalé depuis une heure, et qui revenait du large

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de Fécamp, ranimaient le vieux patron et rappelaient en lui l'espoir qui n'était jamais loin. Il alluma sa plus grosse pipe. Il se tenait entre sa femme et sa fille, appuyé sur la rampe de bois qui tourne autour du môle. Zabelle jugea le moment favorable pour présenter une demande importante qu'elle avait promis de faire. Debout, ses deux longues mains posées à plat sur la poutre, le regard et toute l'ùme enveloppant le navire qui s'approchait, elle demanda :

— Ils ont enfin une bonne pêche, ceux du Dragon ?

— Oui, ils me l'ont fait dire par un camarade : sept cents mesures de hareng !

— Vous êtes toujours content de Georges Le Minquier? C'est un homme entendu, n'est-ce pas? Et que vous avez eu le temps d'apprécier I

— Remarquable ! dit madame Gayole, soutenant sa fille.

Le bonhomme, le cou enfoncé dans le tricot de son gilet, la veste de toile gonflée en arrière, répondit :

— Pourquoi me dites-vous ça, les femmes? Ça vous regarde, la marine ?

— Non, papa, je ne m'y connais pas, mais j'entends les gens causer sur le port.

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— On entend tout ce qu'on veut, sur le port.

— Ils disent que Georges Le Minquier devrait bien être nommé chef mécanicien, à la place de Thomas qui vous lâche, et qu'il saurait bien vous faire, lui, des économies de charbon.

— Ouais, obtenir plus avec moins ! Il suffit qu'un homme soit un peu faraud pour que vous le croyiez capable, les femmes! Eh bien! pour une fois, je suis de votre avis, et j'ai envie de prendre Le Minquier pour diriger la machine.

— C'est gentil 1 Papa, je vous remercie pour luil

La grosse drague à vapeur sortait, sifflant et beuglant avec une telle puissance, et si près des trois promeneurs du matin, que Gayole, redressant l'avant-bras, mit ses doigts dans ses oreilles, et que, par-dessus le père toujours courbé, Zabelle put dire à sa mère, sans être entendue de lui :

— Allez-y !

— Joseph, reprit madame Gayole, — elle ne donnait le prénom que quand elle était intimidée, et d'habitude, elle disait : Gayole, — tu sais que je ne déteste pas causer avec les uns et avec les autres...

Le patron leva les épaules, tandis que, de ses

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yeux bigles, il observait la pyramide de fumée du Dragon étendue sur les eaux, jusqu'à l'horizon.

— C'est l'opinion de tout le monde que Le Minquier a de l'avenir...

— Si je le nomme chef, il n'en aura plus ! ah ! ah! ah!

— Ça dépend : on peut toujours monter, d'une manière ou de l'autre. C'est un homme plaisant, et qui se présente bien, et qui a de l'éducation...

Un grognement de Gayole fut interprété par madame Gayole comme un encouragement à continuer.

— Quelqu'un dont une femme peut être fière... . Il y eut un silence ; la mer, au pied du môle,

coulait dans les goémons et sur les charpentes noires.

— J'ai pensé, plus d'une fois, qu'il aurait été un parti pour Zabelle... je n'ai jamais compris le choix qu'elle a fait... N'était-elle pas trop jeune? Une marmousette : plus de cœur que de raison... Peut-être...

Elle attendit un moment, surprise que son mari ne bougeât pas, ravie, rendue audacieuse.

— Peut-être qu'il est temps encore... Gayole, pesant de ses deux mains sur la rampe,

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se redressa, et, d'une pièce, il se tourna vers sa femme :

• — Temps encore I

— Mais oui : elle n'est pas mariée !

— Temps de tromper, n'est-ce pas? Temps de manquer k sa parole ? Temps de changer un marin contre un homme de chaufferie? Non, par exemple, ça ne se fera pas ! En voilà des idées !

Il saisit la main de Zabelle.

— Heureusement, petite fille, que toi, tu n'as rien dit! Toi, tu l'attends, ton Gingolph! Il va venir, ton col bleu ! Il sera content et toi aussi ! Ça me rappellera ma jeunesse, quand j'espérais après cette femme-là, qui vient de dire des bêtises. Si on m'avait dit qu'elle me lâchait, j'en aurais fait un scandale!... Morguenne 1 tu as eu tort de parler, madame Gayole!...

Il était rouge de colère! Il avait la bouche ouverte pour continuer son reproche. Mais il fut interrompu. Sa femme, dignement, sans le regarder, sa belle tête aux bandeaux noirs levée, agitait le bras au-dessus de la mer :

— Bonjour! bonjour!

Un coup de sirène apprit à toute la ville que le Dragon rentrait au port. Le vapeur gris, fatigué par la route, toutes ses tôles écorchées, balafrées.

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rouillées par endroits et par endroits montrant leur derme de minium, gouvernait droit au milieu des jetées, refoulant la marée baissante, deux bras d'écume blanche tordus à son étrave et ne la quittant point. Il avait du hareng partout : dans les caisses de bois de sapin arrimées sur l'avant, dans les cales, dans les bacs établis le long du bordé et qui luisaient comme s'ils étaient remplis de pièces de cent sous neuves. Des débris de poisson et de charbon tachaient le pont, de l'avant à l'arrière. Les vingt hommes d'équipage étaient à leur poste. Sur la passerelle, le vieux patron malchanceux, fier du hasard qui l'avait servi, enleva sa casquette en apercevant les trois personnes groupées au bas de la tour du feu de port. On entendit monter, sur les poutres de la jetée, la vague soulevée par l'hélice, et à l'arrière, là où les yeux de Zabelle cherchaient, la porte du poste des mécaniciens s'ouvrit, et, un instant, la tète jeune de Georges Le Minquier apparut, inquiète et saluant d'un signe bref. Très vite la distance augmenta, les visages s'estompèrent, les hommes ne furent plus que des silhouettes en mouvement, et une seule image continua de vivre et de diminuer dans les yeux de Gayole : celle du bateau qui ralentissait, inclinait à gauche et, prudemment, s'enfon-

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çait parmi les harenguiers ses frères et jetait ses amarres par-dessus le talus des quais.

Et Gingolph revint. II revit Zabelle, mais ce ne fut pas la grande joie qu'il avait rêvée. Zabelle se montra distraite, distante ou inquiète, selon les jours. Plusieurs fois, elle manqua aux rendezvous donnés. D'autres fois, elle abrégea les promenades auxquelles, Gingolph le voyait bien, elle ne prenait plus le plaisir des premiers temps ; elle parut se plaire à soutenir des idées qu'elle savait qu'il ne partageait pas; elle eut l'attitude et le langage d'une jeune fille libre de tout engagement plutôt que d'une fiancée. S'il se plaignait, elle répondait : « Tu vois bien, j'étais trop jeune quand tu m'as fait promettre de me marier avec toi. » Il tâchait de rire, mais la bouche seule obéissait, et elle s'allongeait, tandis que les yeux s'emplissaient de larmes. Le soir, retiré au Portel dans la chambre do la mère, et avant de gagner le grenier où il avait repris son lit d'autrefois, il disait sa peine à la mère Lobez, qui connaissait bien les cœurs des hommes et des femmes. Elle l'écoutait, en reprisant des bas à la lumière d'une lampe à essence, et, à cause de la difficulté du travail, elle était si courbée que Gingolph ne

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pouvait voir son visage ; il remarquait seulement que, sous le tricot de laine pendu aux aiguilles, les mains se joignaient par instants, et que les doigts tremblaient. « Elle me méprise, lui disait Gingolph : parce que je ne sais pas causer, ni chanter, ni danser, elle n'a point de fierté de moi! Pourtant je suis fort! — Oui, mon petit. — Je navigue depuis mes douze ans et même plus longtemps, et tous ceux qui m'ont vu naviguer m'ont dit que je faisais honneur au métier. — Sans doute. — Je ne crains aucun homme pour souquer sur un aviron, ni pour embarquer un lîlet par mauvaise mer, ni pour reconnaître le hareng qui passe entre deux eaux, ni pour nommer les phares, et les îles, et les roches, et tous les bancs sournois, et tous les courants d'eau vive, depuis le Gris-Nez jusqu'aux Sorlingues. — Oui, mon petit. — Et même plus loin que les Sorlingues, dans la mer d'Irlande où mon père a péché. — Oui, encore. Tout le monde te rend la justice que tu es un parfait marin, et moi je dis, de plus, que tu es une âme droite. — Alors, maman? — Il ne faut pas la brusquer; je crois qu'elle se fera peu à peu, à toi, à moi, à nous tous. Il y a des jours, tiens, quand elle vient ici, qu'elle est aimable comme une belle chatte et pas

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faraude du tout, et bonne pour moi autant qu'une de mes filles. » Puis, voulant empêcher qu'il ne s'enfermât dans la peine d'amour, elle lui parlait d'avenir, elle soulevait l'âme, comme elle avait, jadis, soulevé tout l'enfant qui criait. « M'est avis disait-elle, que tu arriveras haut dans la marine, mon Gingolph. Si tu as un commandement, plus tard, tu choisiras tes hommes; même à Boulogne, on en trouve qui ont de la religion ; tu pourras peut-être naviguer comme faisaient nos grands-pères du Portel qui mettaient toujours Dieu dans leur travail. Il faut des voyageurs qui bénissent le monde. Suppose, qu'en entrant dans les ports, ou seulement quand tu aperçois, du pont de ton bateau, la pointe d'un clocher, tu dises : « Bénissez le monde et moi! » Tu ne vois pas, sans doute, ce que tu fais, mais, quelque part, des frères se réconcilient, des femmes obtiennent de sortir de leur péché, des enfants revivent, qui allaient mourir. Et c'est la prière d'un passant qui a conduit leur cœur ou guéri leur misère. »

Grâce à la mère Lobez, Gingolph prenait patience. Pendant le mois de février, où les navires se reposent, et où les capitaines et les patrons embauchent les hommes, il ne rencon-

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tra pas une seule fois Le Minquier, qui était allé en Bretagne. Mais, la jalousie le tenaillant, il s'était expliqué avec Zabelle, au sujet du nouveau chef mécanicien. Elle n'avait pas hésité. (( C'est vrai; il est de mes amis, mais comme plusieurs autres de la marine. Il me salue; à l'occasion, il me dit un mot, quand je rentre du travail, mais jamais je ne l'ai reçu chez moi, et je n'ai pas besoin de dire que je n'ai pas été chez ses parents : il n'en a pas. — Mais maintenant qu'il va être chef de la chaufferie, il ira chez toi, Zabelle ! — Il viendra parler au père : quel mal y vois-tu? ))

Il fallait bien se taire, puisqu'elle ne voulait pas comprendre. Ayant tout essayé, pour que Zabelle redevînt telle qu'elle était avant le départ, confiante, gaie, amoureuse, il dit un soir à la mère Lobez : « Je crois, selon ce que vous m'avez dit, qu'elle ne reprendra toute son amitié avec moi que lorsque nous l'aurons amenée dans notre maison, maman, et, qu'elle n'aura plus, autour d'elle, des gens qui la conseillent mal. J'ai encore un mois de congé : eh bien! je vas naviguer, et gagner de quoi lui acheter une plus belle montre, pour le temps de nos noces. » Il navigua, en effet, et pécha tout un mois. Le der-

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nier jour, comme il avait fait ses adieux à Zabelle, et qu'il était triste, la mère Lobez lui dit :

— Elle ne nous ressemble guère !

Mais elle n'eut pas plutôt prononcé ce mot trop dur qu'elle le regretta, et jusqu'à l'heure où le grand fils remonta dans le grenier, pour reprendre son vêtement bleu, son grand col et son béret de marin de la marine de guerre, elle répéta sous des formes qui variaient :

— Aime-la bien ! Il y a des femmes, il suffit d'un jour : et d'un mot : elles vous aiment pour l'éternité; d'autres, il faut les conquérir tous les jours, avant le mariage et encore après. Elle est peut-être comme cela. Aime-la toujours bien!

Et il partit.

Après le départ de Gingolph, qui retournait à Toulon, Zabelle reparut au Portel, le dimanche, mais plus rarement. Les visites qu'elle y faisait n'avaient évidemment d'autre raison que l'opinion publique, qu'il fallait ménager. L'été s'écoula : plus de promenades, plus de confidences faites, le dimanche, à la pauvre Lobez, qui avait espéré d'avoir près d'elle, pour élever ses enfants, une sorte de seconde mère et de grande amie. Jacqueline, Jeanne, Louise elle-même, commencèrent à s'inquiéter pour Gingolph.

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— C'est peut-être les parents qui ne veulent plus la laisser aller, mes enfants. Ils vont la perdre, songez donc!

xV la lin de l'automne, la belle grande Boulonnaise revint encore au Portel. Dans un panier, elle apporta des gâteaux, des rubans, un bateau en bois, pour les enfants. Elle fut douce, grave un peu, elle accepta de monter jusqu'au château de Fringlien, qui est sur une grande colline, un peu avant Saint-Etienne, et, quand elle fut de retour, dans la nuit déjà, elle ne se hâta point de reprendre le tramway, mais, assise sur une chaise basse,, attirant, l'une après l'autre, Jacqueline, Jeanne, Louise, dans l'angle de la chambre où il n'y avait plus que ses yeux levés qui fussent luisants, elle les interrogea : « Que feras-tu quand tu seras grande tout à fait? Il faut aider la mère. Elle est une bonne femme. Surtout, ne va pas te louer à la ville, car elle resterait seule!... » Les enfants plus jeunes ne comprirent pas ce qu'elle faisait. Jacqueline, l'aînée, devina, mais elle enferma tout dans son cœur silencieux.

Zabelle Gayole ne revint plus dans la maison de la mère Lobez.

Que faire, ma pauvre Lobez? 0 femme qui aviez pitié de l'enfant! L'avertir? Qu'aurait-il ré-

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solu, lui si violent, si loin du Portel et de l'épaule où l'on peut se cacher pour pleurer? L'avertir de quelle trahison, d'ailleurs? N'est-ce pas trop aisé de calomnier une femme, une riche, une helle? Demander : « Qui vient chez elle? » n'est-ce pas en dire bien long, lorsque celle qui parle est la mère Lobez, une veuve dont on sait la prudence? Et cependant, comment le laisser revenir, lui, le cher enfant, tout plein d'espoir, lorsque Zabelle, peut-être, avait cessé de l'aimer? Elle souffrit, et finit par songer : « Que le malheur parle donc! moi, je me tairai! »

Elle n'avait pas tort de s'alarmer. L'amie de Gingolph, la belle grande matelote qu'il avait quêtée autrefois, qu'il avait suivie dans les prés de la Colonne, la fiancée que la mère Lobez avait été demander, toute tremblante, aux parents, Zabelle, aimait un autre homme, qui la courtisait depuis des années. Libre, après le départ de Gingolph, devenu, depuis sa promotion aux fonctions de chef mécanicien, une sorte de personnage, dont la présence ne pouvait étonner chez le patron Gayole, il pouvait aisément rencontrer la jeune lîlle soit sur le quai, lorsqu'elles rentrent en troupe du quartier de Capécure, soit chez elle. Il voulait la séduire. A quoi bon raconter cette

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histoire de Zabelle adulée, amusée, oublieuse, et coupable? C'est l'éternelle histoire : des compliments, des privautés bientôt, un cœur qui se défend mal parce qu'il a plus d'amour-propre que d'amour. Le Minquier, pour voir Zabelle, choisissait les matinées ou les soirées où le vieux Gayole, descendant au port, s'attablait, dans un café, avec le patron du Dragon qui rendait ses comptes, ou avec des pêcheurs de ses amis. Gayole, peu apercevant, n'aurait pas découvert lui-même l'intrigue et les assiduités de Le Minquier. Il en fut averti. Un soir, trois mois à peine avant le jour où Gingolph devait achever son congé et rentrer définitivement à Boulogne, le patron de la Tour-dOdre, le grand Torcaille, qui avait trop bu, ce qui était l'ordinaire, annonça à son ami Gayole que Le Minquier, devant deux témoins, s'était vanté d'épouser Zabelle. Ce fut un soir de tragédie. Toute la maison de la rue de Folkestone sonna des éclats de voix du bonhomme qui criait : « Les femmes I vous perdez mon honneur 1 Je ne veux pas! » Dix fois de suite, avec une colère que l'eau-de-vie rendait plus redoutable, il défendit à sa femme et à Zabelle de recevoir Le Minquier; il déclara qu'il avait donné sa parole, qu'il ne la reprendrait que

si Gingolpli lui-même renonçait à Zabelle, et le lui disait, à lui patron Gayole. Et l'émotion fut si vive, chez ce vieux brave homme, qu'il faillit mourir dans la nuit.

Les voisins se taisaient encore, et peut-être savaient-ils peu de chose. La mère Lobez n'apprit point par eux le malheur de son fils. Mais, un matin d'avril, qu'il faisait doux dans les rues abritées, elle connut tout de même le chagrin dont elle voulait douter.

Ayant fini de balayer les deux chambres du rez-de chaussée, de laver les assiettes qui avaient servi pour la soupe, et d'attacher, avec l'aide de sa seconde fille, sur des fils de fer tendus dans la cour, une foule de pièces de linge lavées la veille, elle se reposait, assise près de la fenêtre, et regardait dehors. C'étaient ses vacances, après les grandes fatigues. Elle souleva le rideau, se recula, joignit les mains :

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Elle revint aussitôt à la fenêtre, et l'ouvrit si précipitamment que Jeanne, de la cour, demanda:

— Qu'est-ce que vous voyez donc de si curieux?

Ce qu'elle voyait! Au milieu de la rue, venant de la rue principale et se dirigeant vers la mer,

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elle venait d'apercevoir Zabelle, qui la regardait, Zabelle qui avait un chapeau. Elle se souvint tout de suite de ce que cela voulait dire. Et, penciiée en avant, les mains jointes de nouveau, elle contemplait la jeune fille par qui son fils et ellemême avaient déjà tant souffert. Zabelle était si pâle, elle avait l'air si triste que la mère pensa : « Elle n'a pas eu le courage de dire autrement qu'elle n'aime plus mon enfant! »

La jeune fille marchait à pas lents, dans la rue à peu près déserte. Elle allait dépasser la maison des Lobez. La mère, levant une de ses mains, fit signe : « Viens ! » Zabelle hésita. On la vit s'arrêter, comme celles qui se sont trompées de route et qui vont retourner en arrière. Puis elle s'avança résolument, elle vint là où l'on appelait. La fenêtre était basse; le visage levé de Zabelle se trouvait à la hauteur de la poitrine de la mère Lobez ; le chapeau de rubans chiffonnés qu'ornait une petite plume noire avait été déplacé par le vent ; Zabelle tenait ses grands yeux fixés sur les yeux de Rosalie Lobez; elle demeurait sans parole, à cause de tout le passé, et si blanche que c'était pitié de la voir.

La mère se pencha encore, pour que Zabelle entendit seule, et elle dit :

— Ma pauvre fille chérie, qu'est-ce que tu as fait là?

Puis elle rentra vite, vite, n'en pouvant plus, se tenant avec effort au bois du lit de Jacqueline.

— Vous êtes malade, maman? Qu'avez-vous? C'est quelque chose de la rue qui vous a fait mal?

Jeanne accourait. A son tour, elle se pencha. Tout au bout de la rue, du côté de la mer, elle reconnut une grande Boulonnaise, marchant bien, qui s'éloignait, et qui avait, sur la tête, un chapeau noir, surmonté d'une plume que le vent défrisait et rebroussait.

En avril, madame Gayole et sa fille reçurent une carte d'invitation pour une vente de charité. Chaque année, en hiver ou au printemps, elles en recevaient de semblables. On n'avait garde, dans la société boulonnaise, d'oublier les dames de la Beurrière, riches presque toutes, presque toutes généreuses, et dont le passage, dans la salle de la vente, n'était ni sans profit, ni sans gaieté.

A cinq heures, la petite Julie Mortier arriva, levant d'un doigt son épaisse voilette, d'où sortirent des lèvres qui riaient, des yeux qui riaient, un nez tout rouge.

— ■ Mesdames, je vous annonce madame et mademoiselle Gayole. Je viens de les laisser au bas

de la rue du Temple. Les deux nouvelles du jour sont qu'il fait un vent affreux, et que mademoiselle Gayole a un chapeau.

— Il y a beau temps qu'elle porte des plumes! répondit une petite personne en noir, qui vendait au comptoir de la parfumerie, à droite de l'entrée.

— Son pêcheur portelois est-il revenu? Il paraît qu'il a été demandé par Torcaille, pour être second à bord de la Tour-ctOdre.

— 11 a navigué autrefois sur la Belle-Chance .' on voit bien que ce n'est plus son bateau.

■ — Que voulez-vous dire?

Plusieurs réponses lui vinrent d'un groupe de dames, acheteuses et vendeuses, qui n'achetaient plus et ne vendaient pas, mais causaient non loin de la porte. Il y avait, parmi elles, des femmes d'armateurs et la femme d'un gentilhomme campagnard, venue du fond du Boulonnais.

— Il trouvera sa place prise... La belle Zabelle témoigne d'une préférence marquée pour un chef mécanicien, un Breton qui ne vaut rien... Vous ne saviez pas cela, chère madame?

— Non, nous vivons retirés. Mais je m'étais dit, plus d'une fois, connaissant les deux fiancés : ménage d'éperviers, la femelle est plus forte que le mâle.

— Ou ne sait pas encore la fin. Le marin n'arrive que dans quelques semaines. Et je ne suis pas de votre avis : il est joliment bâti, et de première habileté dans son métier. Je l'ai rencontré, sur les quais, lorsqu'il est venu passer à Boulogne deux mois de congé, l'an dernier. Moi, je le plains : c'est la fille que je ne comprends pas.

— Moi non plus : pourquoi l'appelle-t-on toujours la belle Zabelle? Est-elle si jolie que cela?

— ■ Mais regardez-la donc, chère madame, la voici qui entre. Il n'y a personne ici qui puisse lutter avec elle, pas même moi! Pauvre chère Zabelle !

Tout le monde regarda la vénérable mademoiselle du Haut-Berger qui venait de parler de la sorte et qui passait, haute, voûtée, emmitouflée, son visage de vieux chanoine serré dans des capelines, des châles et des cache-nez, ses yeux bleus pleins de malice et d'oraisons, les lunettes relevées sur le front. Et tout de suite on se détourna. Les vendeuses se détachèrent du groupe pour inviter les arrivantes.

— Madame Gayole, une visite à la papeterie? Zabelle, déboutonnant sa jaquette de drap sou-

tachée et doublée de soie, dit, du bout des lèvres, avec une assurance de grande dame :

— Merci, j'écris très peu,

— Au comptoir de la parfumerie?

— Je ne sens qu'un peu le poisson, madame : c'est mon père qui le pêche.

— Les layettes?

— Pour plus tard, si vous voulez bien.

Elle avait dit cela très vite, en relevant ses ciieveux que le vent avait ramenés sur son visage. On souriait. Les jeunes filles, les jeunes femmes, quelques messieurs qui demeuraient une partie de la journée dans la salle Sainte-Beuve, sous prétexte qu'ils avaient aidé à organiser la vente, observaient cette matelote de vingt-trois ans, nippée avec un goût sévère, chapeautée mieux qu'on ne l'eût cru, et dont le visage aux longues lignes avait tant de caractère et de passion.

Zabelle s'approcha cependant du comptoir de papeterie. Sa mère, magnifique dans un costume noir, coiffée de la coiffe auréolante, chargée de tout l'or de ses noces et des cadeaux successifs de son mari, la suivait : mais on pouvait lire, dans la physionomie de madame Gayole, que la belle période de la vie était passée, et que l'enviable prospérité avait reçu de secrètes fêlures.

— Que choisis-tu? demanda-t-elle. Toi qui n'écris guère, tu ne lis pas davantage... Tenez,

mademoiselle, un livre de comptes, c'est son affaire.

— Ou un livre d'images, riposta la vendeuse, en voici un qui a beaucoup de succès : il vient d'Alsace.

Zabelle prit l'album, mouilla son pouce ganté, et tourna quelques pages.

— Combien pour une dame de Boulogne?

— La baronne de Baincthun sort d'ici, elle a payé le même six francs.

— C'est donc dix francs pour une matelote, dit Zabelle en mettant une pièce d'or sur la table du comptoir.

Elle donna le livre à porter à sa mère, qui trouva la mission naturelle. Toutes les deux regardées, appelées de tous côtés, centres de petits groupes qui les enveloppaient, riaient avec elles, et s'ouvraient pour les laisser aller au comptoir voisin, elles firent le tour de la salle, achetant peu d'objets, mais au prix royal. Elle était vaste, cette salle Sainte-Beuve, et jolie en ce moment. Autour des murs tapissés de rouge, des tables chargées d'objets, des étagères, des pyramides de fleurs et de feuillages, un buffet, servaient de cadre à une réunion mondaine nombreuse et sans cesse en mouvement. Les plumes et les fleurs des cha-

peaux, des rubans roulés en coques ou libres au vent, des dentelles, des yeux vifs, des lèvres ouvertes, des noms, des appels, des sourires, passaient au-dessus des amateurs qui avaient trouvé le moyen de s'asseoir, et de quelques vieilles dames, présidentes d'œuvres, tassées sur des chaises, la robe noire faisant le rond, les bandeaux gris bien nets sur les tempes bien ridées, femmes déjà entrées dans la puissance et le crépuscule de la mort, et dont le visage pourtant s'illuminait de jeunesse fugitive quand elles disaient : « Bonjour, petite! Adieu, ma belle! » Devant elles, dans l'espace libre, sur le parquet, tout le Boulogne qu'elles connaissaient, les environs, les lointains de la province close, se promenaient, causaient, flirtaient, en groupes vite dénoués et renoués. Des châtelaines, qui n'avaient pas encore acheté la robe d'été ou le chapeau de printemps, observaient, à travers le face-à-main, les modes nouvelles portées orgueilleusement par madame Harel-Dimieux, la femme très brune du grand industriel, et, avec une indifférence apparente, un détachement délicieusement joué, par madame Demoutiers, la femme très blonde et jolie de l'armateur. Des colonnes carrées, revêtues de glaces, soutenaient une galerie qui faisait.

à la hauteur du premier étage, le tour de la salle, et, de là-liaut, venait un bruit de voix, de porcelaine heurtée et de pas sur les planches. On prenait le thé. Sur la balustrade en bois découpé vert et rouge qui bordait la galerie, deux jeunes filles accoudées, toutes les deux éclatantes de teint, les cheveux ondulés et frissonnants de reflets d'or, se penchaient, relevaient la tête avec des inflexions de colombe, et médisaient à voix basse, leurs visages se touchant presque, des promeneurs de l'assemblée mouvante qui se tenait en bas.

Madame Gayole et Zabelle, fêtées partout, ayant acheté plus d'objets qu'elles n'en avaient eu le projet, appelaient un mousse qui passait dans la rue, et, sur ses deux bras tendus en console, entassaient livre, lainages, tablier, gerbe de fleurs.

— Viens, petit !

Les gens du monde, qui avaient acheté moins de choses, suivaient de l'œil ce page des deux matelotes, chargé de dépouilles.

— Elle complète son trousseau, disait M. d'Ostrohove.

— Pour laquelle de ses noces? demanda sa femme.

Cependant Zabelle était arrivée au dernier

des comptoirs, et elle n'avait qu'à traverser la salle pour retrouver la porte. N'ayant plus d'argent, lasse d'avoir causé avec plus d'effort que d'habitude, elle laissait sa mère aux prises avec une vendeuse du comptoir de confiserie, qui la comblait de berlingots et de caramels, car le mari était assureur et cherchait à se faire bien voir de l'armateur du Dragoyi.

— Tu ne veux pas des bonbons, Zabelle?

— Non, merci.

— C'est la première fois de ta vie que tu en refuses.

Gomme elle était là hors de la foule, et qu'elle échappait à la curiosité, et par conséquent à l'obligation de feindre et de jouer un rôle, Zabelle, tournée vers la muraille, les paupières à demi fermées, ne pensait plus à tout ce monde dont le murmure l'enveloppait. La jeunesse s'était retirée de ce jeune visage. Quelqu'un voyait la souffrance de Zabelle. Une main prit la main de la jeune fille, et une voix, que les voisins ne pouvaient pas entendre, murmura :

— Pauvre chérie! Pauvre chérie!...

Zabelle tressaillit. A ses pieds, dans l'ombre de cette partie reculée de la salle, et protégée encore par les tentures du comptoir, mademoiselle du

Haut-Berger s'était retirée, lasse probablement de tant de politesses à recevoir et à rendre. Elle n'eut d'autre réponse qu'un signe de tête et un battement de cils de Zabelle. Mais cela voulait dire : « Vous, je vous aime bien ; je ne vous redoute pas : voyez, je ne cherche même pas à cacher mon angoisse. »

Madame Gayole passa près de sa fille, l'emmena. Et la grande coiffe rayonnante disparut de la salle, et recommença de palpiter dans le vent du détroit.

Rentrée chez elle, Zabelle enleva son chapeau, et ses cheveux abondants, soulevés comme un courant de la mer, furent délivrés, et elle redevint une femme de ménage qui préparait la soupe du soir. La mère était allée, dans les bas quartiers de la ville, demander une prolongation d'échéance au banquier de M. Gayole. Dans la cuisine, qui prenait jour sur l'étroite rue perpendiculaire à la rue de Folkestone et qui ne recevait le soleil qu'une demi-heure le matin, en été, il faisait sombre. Zabelle s'assit près de la fenêtre, après avoir mis la marmite sur le feu, et elle commença de peler les légumes amoncelés dans une assiette creuse à ses pieds. Elle était seule, mais elle ne pouvait plus l'être tout à fait, à cause des images

314 GIXGOLPH l'abandonne

qui la tourmentaient : le passé, l'avenir prochain. Elle grattait la peau terreuse d'une carotte, elle coupait en morceaux une pomme de terre, et le couteau s'arrêtait : « Que vais-je devenir à présent? Je ne dépendais que de moi-même, et rien ne se faisait, ici, que par moi. Maintenant, je me suis mise sous la dépendance d'un homme. Je ne puis plus ne pas faire ce qu'il veut. Gingolph, je l'ai laissé ; mais l'autre, je voudrais le laisser que je ne le pourrais pas... Elle avait raison, à la vente, mademoiselle du Haut-Berger : pauvre Zabelle!... » Elle entendit qu'on ouvrait la porte de la pièce de réception, à côté, puis qu'on marchait vers la porte de la cuisine. Elle dit tout haut :

— C'est vous, Georges?

Le Minquier poussa la porte de la cuisine, et entra, découvert et correct dans sa tenue de drap bleu. Il affectait de s'habiller comme les sous-offlciers de la marine do guerre. Quand il entra dans cette pièce sombre, il sembla que ses yeux clairs y apportaient de la lumière. Zabelle sourit faiblement, puis redevint grave, sans un mot. Ils se mettaient d'accord, instinctivement : leurs âmes s'étaient tâtées de loin; elles ne pensaient point aux mêmes choses, leur inquiétude n'était point

LA VENTE DE CHARITÉ 31o

la même, mais elles avaient une hâte pareille de sortir de l'humiliation présente.

— Eh bien! Zabelle, le père a-t-il consenti? Depuis la dernière visite, avez-vous parlé?

— Une fois, en vain. J'ai défense d'y revenir.

— Vous désobéirez, j'espère?

— Oui, Gingolph revient dans un mois.

— Moi, je pars tout à l'heure, et nous ne sommes pas accordés.

— Vous retournez dans la mer d'Irlande? Combien de temps?

— Quinze jours au moins, trois semaines peut-être. Si j'allais oublier de revenir avec le Dragon ?

Elle leva sur lui ses yeux inquiets.

Pouvait-on savoir ce que pensait ce Breton, chez qui l'ironie était une forme souvent de la colère? Il avait tout un mouvement d'idées dans l'esprit, tandis qu'il énonçait une chose comme celle-là ; elles défilaient dans le ciel changeant de ses yeux ; il revivait son roman avec Zabelle, il inventait une fin sans la vouloir. Et Zabelle supportait qu'un homme comme lui parlât de ne pas revenir. Elle avait peur de lui. Il le savait. Il jouissait secrètement de se sentir maître de cette fille, la plus réputée de la Beurrière, et elle lisait

3i6 GINGOLPH l'abandonné

cette joie insultante, claire parmi d'autres sentiments et des pensées qu'elle ne pouvait deviner.

— Ne perdons pas de temps, dit-elle, mon père peut revenir. Comment plaisantez-vous quand vous voyez que je suis malheureuse? Vous ne comprenez pas? Non?

Elle laissa le couteau tomber dans l'assiette, secoua ses mains, se leva, et, devenue plus pâle :

— J'ai peur, dit-elle, j'ai peur que nous ne soyons obligés d'avancer les noces.

Le Minquier cessa de se moquer. Il fit une grimace qui signifiait : « Voilà un ennui de plus, et nous n'en manquions pas ! »

— Eh bien! dit-il, avouez-le à votre pèi^'c : il consentira tout de suite!

Elle s'emporta, et les bras croisés, les yeux durs, vint à lui :

— Vous ne savez pas ce qui s'ensuivrait, et, si mon père me battait ou me chassait, vous ne seriez pas là pour me défendre, n'est-ce pas? Cela vous est égal que je supporte toute la colère et toute la honte? En vérité, vous n'avez pas de cœur! Pourvu que tout arrive selon votre volonté, peu vous importe quand les autres souffrent. Si vous ne les voyez pas, il vous est indifférent qu'ils souffrent!

— Mais non, Zabellel

— Je vous connais à présent ! Vous accepteriez que je perde ma réputation, — et c'est déjà fait à moitié, — si vous deviez profiter de la honte oii je serais tombée. Pourvu que vous soyez marié au plus tôt, avec une fille riche comme moi, peu vous importe qu'on dise de moi...

— La vérité...

— Je n'ai pas d'abri en vous, Georges Le Minquier! Allez-vous-en donc! Le Dragon siffle. Allez-vous-en I

Elle s'était détournée et penchée au-dessus du fourneau. Mais elle ne faisait que changer les choses de place, soulevant la marmite et la replaçant sur le feu, écartant une casserole où mijotait un ragoût.

Le Minquier, cependant, lui mit la main sur l'épaule, et elle ne le repoussa pas. Elle avait eu peur vraiment qu'il ne partît, et cette familiarité autoritaire la rassura. Elle s'écarta seulement au bout de quelques instants, se baissa, revint vers le fourneau, et versa dans la marmite les légumes coupés en morceaux, tandis que l'homme disait :

— Ne vous emportez donc pas ! Je ne cherche qu'une chose : vous donner de la décision pour que notre mariage soit résolu. Les camarades se

moquent de moi. On ne cause pas encore de vous, non ; mais bientôt on en causera : il faut que vous obteniez le consentement de votre père, ce soir!

— Je l'aurai... Allez-vous-en. Je suis malheureuse à cause de vous, à cause de moi, et j'ai peur qu'il ne rentre.

Elle était là immobile et inutile, comme celles qui n'ont pas le sentiment de la minute présente. Le Minquier, d'un bras, lui entoura le cou, la fit se pencher en arrière et l'embrassa plusieurs fois, et, comme elle essayait de se redresser, il l'embrassa encore, pour montrer qu'elle était bien à lui.

— Nous voilà donc amis, dit-il. Ecrivez-moi des nouvelles par le 2201, qui nous suivra. Adieu, Zabelle !

Et le bruit de pas sur le plancher de la seconde salle, puis le battement de la porte d'entrée se mêlèrent à des cris de gamins qui se poursuivaient dans la partie de la rue qui descend en cascade vers le port. Puis plus rien. De nouveau la solitude, mais pas le plus petit réconfort. Cette visite de l'amant, du mari de demain, a laissé Zabelle désemparée. La maison est dure, à présent, pour celle qui fut longtemps adulée, que les dames de Boulogne traitent comme une reine de

LA VEME DE GHARITe' 310

la pêche, que les voisines jalousent encore! La mère, qui a fini par apprendre la conduite de sa fille, s'est montrée d'autant plus indignée qu'ellemême a été plus imprudente, et elle a déclaré qu'elle ne recevrait jamais Le Minquier avant le mariage; le père ne sait rien, et on a raison de redouter qu'il n'apprenne qu'un mécanicien du Dragon est devenu l'amant de sa fille ; Le Minquier exige qu'on hâte le mariage, et peu lui importe le danger auquel Zabelle s'exposera peut-être, et la colère qui ne l'atteindra pas, lui, car le bateau a quitté le port.

— Eh bien! dit la mère en rentrant, j'ai obtenu ce que ton père s'était vu refuser. Il est heureux de m'avoir ! Le banquier accepte que le découvert demeure tel jusqu'à la fin de juin ; il a même payé la fourniture de bière et d'eau-de-vie pour le voyage d'Irlande. Est-il revenu, ton père?

— Pas encore.

— C'est vrai : on l'entendrait faire son sabbat! Le patron Gayole ouvrait la porte presque au

même moment. Il tenait un journal à la main.

— Les nouvelles d'Irlande sont bonnes, dit-il. Le 3317 a pris tout ce qu'il a voulu de barils de maquereaux. Si le Dragon en fait autant, ça nous relèvera.

Le couvert était mis; par la fenêtre eiitr'ouverte, l'air de la rue se mélangeait avec celui do la cuisine, chaud et fumeux, et cela voulait dire que l'été commençait. M. Gayole avait faim. Il aimait le bœuf aux pommes de terre et aux choux, longuement mijoté, qui lui fut servi. Les choses parurent favorables à Zabelle. Au milieu du dîner, la jeune fille, qui était assise face à la fenêtre près de la table carrée, entre son père et sa mère, se décida à livrer l'assaut définitif. Le patron Gayole lui ayant fait le reproche de ne pas manger, elle répondit :

— Je ne mange pas parce que j'ai une permission à vous demander.

— La même?

— Oui.

— Tu sais que je ne souffrirai point de mouillage dans ma famille. Tu n'as pas honte? Un Breton !

— Breton si vous voulez : la mer est à tout le monde !

— Un homme de la chauiïerie !

— La marine, aujourd'hui, est-ce que ça n'est pas de la mécanique ?

— Un caractère qui me déplaît !

— Si je n'en veux pas d'autre I

Gayole avait toujours un œil qui n'obéissait pas. Il loucha effroyablement, tourna sa chaise du côté de Zabelle, froissa dans sa main énorme sa serviette, et, la jetant sur la table :

— Et que fais-tu de Gingolph, un marin, celuilà, et à qui j'ai dit oui, moi, Gayole ?

— Je lui ai écrit que j'avais changé.

— Eh bien ?

— Il n'a pas voulu me croire. Il veut me revoir. Il croit que je reviendrai à lui.

— Il a raison !

Madame Gayole répondit :

— C'est impossible, Gayole 1 Zabelle ne peut plus, à présent...

Comme si le vieux patron avait attendu cette diversion pour laisser éclater sa colère, et comme s'il était content de se venger des trop longues obéissances de sa vie, il se leva, il jura, il devint écarlate, et, mettant le poing sous le menton de sa femme :

— Ça se fera pourtant, ce que je vous dis ! Tu m'as mené, Joséphine, mais je te mène à mon tour! Tu voudrais que ce Gingolph ait été son promis pendant plus de deux ans avant son congé...

— Moi, je n'y suis pour rien.

— Sufiit I Moi j'y suis pour quelque chose, moi le père, et Zabelle pour le reste 1 Tu crois qu'elle l'aura cajolé, embrassé au su et au vu du quartier, et qu'elle aura passé trente-six dimanches chez la mère Lobez, au Portel, et qu'avec un bout de billet, parce que ma fille a changé d'idée, tout sera fini, rompu, cassé, sans que le pauvre petit camarade ait rien à dire pour se défendre? Non! et non ! et non !

Les coups de poing assénés sur la table marquaient la violence de l'homme et sa résolution. Les deux femmes aussi s'étaient levées, et, l'une près de l'autre, dans l'ouverture de la porte qui faisait communiquer la cuisine et le salon, elles attendaient, attentives aux gestes et aux mots, ce qui allait être fait et être dit. Madame Gayole voulut s'avancer vers la fenêtre pour la fermer.

— Reste là 1 cria-t-il. Je veux qu'on m'entende de la rue, quand je dis que ça ne se passera pas comme ça, dans la famille d'un Gayole, d'un Vert-de-Gris, comme tu m'appelles. Ah ! tu aimes pourtant ça, qu'on sache que tu es une Vert-de- Gris 1 II ne suffit pas de faire ta glorieuse, Joséphine! Le Vert-de-Gris, c'est moi! Le Vert-de- Gris ne fait pas de sottise aux braves gens, il ne fait pas de tort à un homme sans lui dire pour-

quoi ! Zabelle dira à Gingolph pourquoi elle ne veut plus de lui!...

Elles étaient si troublées qu'elles ne répliquèrent point.

— Car, moi aussi, j'ai reçu une lettre I continua Gayole, — et Zabelle eut un mouvement du doigt, pointant vers son père, comme pour dire : Voilà le destin qui parle ! — Ton promis a eu raison de me prendre pour juge. Il demande à te voir...

— Je ne peux pas...

— A te voir ailleurs qu'ici, où le bruit des paroles sort par les fenêtres, où les femmes savent qui entre et qui s'en va, et le temps qu'a duré une visite. Il entend que tout le monde soit de la partie, comme si on allait en pèlerinage : les femmes, et lui, et moi. Vous causerez. Et, si vous ne vous entendez plus, on dira, au moins, que vous vous êtes quittés honnêtement. Tu y seras, Joséphine Gayole, ma femme, je l'ai promis à Gingolph!

— C'est ce qu'on verra !

— Toi, Zabelle, c'est ma volonté que tu y viennes. Et puis...

Il s'arrêta un instant.

— ... Moi aussi, j'ai des choses à lui dire, et même des choses que je lui dirai à lui tout seul I

Zabelle s'était retirée dans la première salle. Sur la commode elle prit une capeline de laine et en couvrit ses cheveux.

— Où vas-tu? demanda la mère.

Mais la jeune fille ne répondit pas, et elle descendit la rue, dans la chaleur des façades encore chaudes, et dans le froid qui tombait des premières étoiles.

Zabelle marchait vite, elle fut bientôt dans le quartier commerçant de la basse ville. Parmi les employées de magasin qui sortaient à cette heurelà, elle passait inaperçue. Elle qui, d'ordinaire, s'arrêtait devant les étalages, elle tenait les yeux levés vers l'ouverture des rues, oii la poussière faisait de grands halos autour des becs de gaz et montait dans le ciel décoloré. Elle pensait à l'homme qui naviguait dans ces demi-ténèbres, pour qui les rivages avaient déjà disparu, et aux difficultés qu'il lui laissait à résoudre.

Ayant gravi la haute colline de Notre-Dame et pénétré sous la porte des Dunes, elle se trouva .sur la place Godefroy-de-Bouillon, au carrefour

ô'Âb GINGOLPH L ABANDONNÉ

des très vieilles rues de la cité fortifiée. L'une des mieux conservées est la rue du Puits-d' Amour qui aboutit aux remparts, et que bordent des hôtels plus ou moins déchus, quelques-uns loués par étages, d'autres habités par quelque bonne famille boulonnaise, silencieusement fière du portail ouvragé, des balustraaes en fer forgé, et des fenêtres régulières noblement encadrées de pierres en saillie.

Une des plus vastes de ces maisons appartenait à mademoiselle Noémidu Haut-Berger. Elle avait été réparée à l'intérieur, rebâtie en quelques points, reliée à des constructions élevées dans le jardin, et le tout était adapté au service du prochain. Toutes les œuvres de Boulogne y tenaient leur conseil : les enfants en retard y venaient apprendre le catéchisme ; les malades s'y faisaient soigner au dispensaire ; les jeunes ouvrières passaient l'après-midi du dimanche dans les salles de patronage ; dans d'autres salles, on travaillait pour les pauvres ou pour lu décoration des églises; une bibliothèque de 80.000 volumes fournissait des lectures saines à Boulogne d'abord, au reste de la France ensuite. On rencontrait là des matelotes, bien souvent. Mademoiselle du Haut- Berger les connaissait presque toutes et aimait à

recevoir leur visite. Grande dame et fine dame, venue de Normandie dans le Boulonnais, elle avait été acceptée par la Beurrière, après longue expérience, comme une amie à qui on peut tout dire, tout demander. Elle tutoyait beaucoup de dames matelotes, étant l'aînée, ayant assisté au mariage, souvent préparé à la première communion, reçu la confidence des peines secrètes, donné un conseil, prêté de l'argent, montré son amitié. Les mots ne lui faisaient pas peur, le mal lui taisait de la peine, le moindre bien lui redonnait courage. Ses larges oreilles avaient tout entendu. Ses longues lèvres qui riaient sijeunement, et qui auraient pu être si médisantes, avaient seulement de la repartie, ce qui plaisait fort aux dames matelotes. Ses petits yeux regardaient droit. Elle arrivait toujours enveloppée de ouate, de châles superposés, de capelines, d'écharpes, les mains emmitouflées et portant une chaufferette, car elle souffrait de rhumatismes aigus : peut-être se soignait-elle trop, mais elle se soignait sans se plaindre.

Madame Gayole était venue, anciennement, au moment de l'achat du Dragon, trouver mademoiselle du Haut-Berger. Zabelle connaissait le chemin de la maison et le son de la sonnette. Elle

328 GiNGOLPii l'abandonne

entra, et, précédée de Maximilien, le vieux valet de chambre, qui disait : « Je ne sais pas si mademoiselle va recevoir, je lui ai dit de ne pas le faire, elle a de la bronchite, elle vient de rentrer très fatiguée de la vente », Zabelle Gayole traversa l'antichambre, puis la cour, et pénétra dans le (( bureau » de mademoiselle du Haut-Berger, une pièce où les papiers amoncelés sur deux tables, les boîtes de carton empilées le long des murs et contenant des documents utiles aux œuvres ou des brochures pieuses, laissaient à peine la place pour loger un fauteuil, une chaise et un petit secrétaire d'acajou. Quand la vieille demoiselle entra, pareille à une poupée habillée d'une pelote de laine, elle plissa les paupières, et, par-dessus ses lunettes d'or, examina la visiteuse qui était debout près de la chaise, dans le demijour. Ses joues ridées en arc, où vivait encore une trace du teint normand, se retirèrent et s'enflèrent en sillons sous la poussée des lèvres qui s'allongeaient :

— C'est ma grande Zabelle, que j'ai aperçue tout à l'heure et qui me revient I Dieu ! que tu es gentille, même sans le fer à cheval I Tu as du chagrin?

— Du grand.

— De ce que ton père ne veut pas que tu te maries à ton idée?

— Oui...

— Oui, mais... d'autre chose encore, je vois bien... Difficile à dire?...

Les yeux fins, d'une surprenante lumière bleu tendre, cessèrent de rire ; les lèvres redevinrent toutes plissées ; le visage se pencha vers l'épaule, et la commisération s'y peignait déjà : aucune mère n'eût été plus prompte à la pitié. Zabelle, trop franche pour se dérober, tenait fixés sur elle ses yeux sombres, ses yeux durs. Elle la laissait lire peu à peu. Elle l'aidait.

— Tu as été danser à la Carotte?... Non? Tu as été aux Quatre-Moulins ? A l'Anguille bleue?...

— Bien pis : j'ai lâché mon promis.

— On me l'avait dit.

— Pour un autre, vous comprenez! Seulement le second, c'est pas comme le premier...

— Tu l'aimes mieux?

— Je l'ai aimé trop. Vous comprenez?

— Oui. Ma pauvre petite!... Tiens, assieds-toi, tu es lasse.

Zabelle, qui jusque-là avait regardé en face mademoiselle du Ilaut-Berger, quand elle entendit qu'on ne la grondait pas d'abord, mais qu'on la

plaignait, comme elle avait beaucoup de peine dans le cœur, plus encore que d'orgueil, se mit à pleurer, et elle cacha son visage dans ses deux mains gantées de mitaines de soie. Elle pleurait abondamment, toutes les vannes ouvertes. La vieille fille la laissa pleurer un bon moment, et se recueillit, comme si elle priait. Et, sans doute, priait-elle. Puis elle dit, d'une voix basse, sans éclat, sans couleur, qui ne pensait pas à ellemême :

— Vous vous engagez trop jeunes, mes pauvres chattes ; vous vous faites faire la cour, et cela vous est doux. Et puis vient le service. Mon Dieu, comme c'est long, quatre années, quand on ne sait pas écrire des lettres, qu'on ne reçoit que des petites cartes postales, par-ci, par-là... On avait l'habitude d'être complimentée, n'est-ce pas, de sortir ensemble, de danser, d'être à moitié mariée... On écoute un autre homme qui est là, pendant que le fiancé est au loin... Le service est une grosse épreuve pour nous autres, les pauvres petites matelotes au cœur tendre... N'est-ce pas, ma Zabelle? C'est ça?

Entre les doigts, un souffle répondit :

— A peu près. Et puis il chantait bien ; il était drôle 1

— Si drôle que tu pleures à présent. Vous aimez rire comme des Espagnoles, à grande gorge ; vous ne vous demandez pas ce que ça vaudra, la chanson, pour nourrir la famille. On oublie tout, même le bon Dieu. Et cependant le cœur est bon, la foi est au fond. Dis-moi, Zabelle, ma petite enfant, est-ce que Gingolph sait que tu l'as abondonné?

— Oui : il ne veut pas y croire.

— Il t'aime trop !

— C'est comme si on lui disait que sa mère l'a rejeté. Il demande que je le revoie une dernière fois. Comme si c'était possible...

— Tu as peur de l'autre?

— Ni de l'un ni de l'autre : mais le supplice, n'est-ce pas, pour lui, pour moi...

— Que dit le père?

— Contre moi. S'il savait ce que vous savez, je serais peut-être morte à présent. Il vient encore de faire une scène...

— Et tu es venue dire ta peine à ta vieille amie ?

Zabelle posa ses mains sur les genoux de la vieille fille. Son visage était rouge, tout l'orgueil de ses yeux était tombé, et il n'y avait plus, devant mademoiselle du Haut-Berger, qu'une

332 GINGOLPH l'aBANDOXXÉ

grande enfant malheureuse, qui sanglotait.

— Tout cela n'est ni beau, ni bien, ma pauvre Zabelle... Mais tu me demandes de te servir, n'est-ce pas? Je connais le monde : sans cela, tu ne serais pas ici...

Zabelle fit un signe, de sa tête penchée, pour dire : « Vous avez bien deviné. » Puis, se redressant :

— Si vous décidiez mon père à donner son consentement, que je vous remercierais!... Ne pas être obligée de dire à Gingolph que je ne l'aime plus!... Là, en face 1

— J'irai demain. Il faut que tu te maries vite... J'obtiendrai, je crois que j'obtiendrai...

— Vous êtes bonne!

— Mais si ton père veut absolument que Gingolph te parle et essaye de t'attendrir, tu n'as pas d'autre moyen de te tirer d'affaire, ma pauvre Zabelle... Tu accepteras cela en expiation... Tu ne peux pas tout dire à ton père comme à moi. Il aurait bien raison de t'injurier, de te battre, de te rouer de coups!...

En même temps, celle qui avait, toute sa vie, gardé son cœur contre toute pensée impure, attira la pauvre matelote, la serra contre ses châles, ses pèlerines ouatées, ses capelines, et l'embrassa.

— Ne pleure plus comme ça. Tu vas perdre tes yeux, et il faut que tu les conserves. Ne te désespère pas. Sois seulement repentante. Dieu pêche à toutes les profondeurs, ma Zabelle, ça ne le gêne pas : il peut aller prendre tout au fond une pauvre araignée de mer, comme toi, et la ramener à la surface... J'irai demain.

Elle se leva. Quand elle passa, avec Zabelle, devant la porte de la pièce qu'elle avait fait transformer en oratoire, elle s'arrêta un moment et s'inclina. Zabelle en fit autant. Ce ne fut qu'un geste à l'unisson. Puis elle dit :

— Je ne pleurerai plus, que devant Lui et devant vous.

Le mot, pour la vieille fille, fut aussi doux qu'une citation à l'ordre du jour pour un soldat.

Les promesses sont souvent dures à tenir, même celle de ne pas pleurer. Zabelle, tant qu'elle fut sur la montagne de Notre-Dame, ne put arrêter ses sanglots, si bien qu'un ouvrier, la voyant, lui dit:

— Faut qu'elle n'ait pas peur de s'enlaidir la goule, pour pleurer comme elle fait I

Mais elle ne pleurait plus quand elle entra dans le quartier de Saint-Pierre. Chez elle, personne ne

lui demanda d'où elle venait. Ses parents étaient dans la chambre, au premier.

— Chut ! dit la mère, en apercevant Zabelle qui était montée à tâtons. Le père a été malade, dès que tu as été partie, très malade... Gela va mieux...

Le patron, couché dans le grand lit, enfoncé dans les oreillers et les couettes, faisait signe, des paupières : « Oui, j'ai été très malade, et le mal n'est pas loin de moi. » Ses grosses mains tailladées, qui avaient tenu la barre de tant de chaloupes contre la tempête, reposaient moitié sur le drap, moitié sur l'édredon, et elles avaient peur d'un petit mouvement. Il respirait péniblement. Pour lui, l'émotion avait été trop forte; une crise cardiaque s'était déclarée, et madame Gayole n'avait pas eu d'illusion : tout de suite elle avait compris que le danger pourrait être écarté, mais qu'il resterait voisin, désormais, et que la paix de la maison était finie.

Le lendemain, mademoiselle du Haut-Berger vint rendre visite au patron Gayole, qu'elle trouva assis dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte, fumant malgré l'interdiction du médecin. Il avait encore son regard de commandement, quand il répondait, ne remuant guère que les yeux et la

main qui tenait la pipe : « Oui, mademoiselle, non, mademoiselle. ))Rien ne put le faire renoncer à cette entrevue demandée par Gingolph. Avait-il confiance que Zabelle pourrait revenir à son promis? Il le disait. Mais il disait aussi :

— Lorsque tous deux ils se seront expliqués, si Zabelle continue de refuser ce pauvre gars, l'autre pourra venir. Ça sera bien du chagrin pour moi et de la honte aussi : mais il pourra venir.

Et un mois s'écoula.

Le surlendemain du retour de Gingolph, les deux familles, par la volonté du vieux patron Gayole, devaient faire un pèlerinage à la Vierge du Cran-aux-Œufs, près du Cap Gris-Nez. Qui dit pèlerinage, en ces occasions, dit bien souvent aussi partie de plaisir. On se promène, on dîne dehors, on cause par couples ou par groupes. Mais les pèlerins de cette soirée-là n'avaient pas tous le cœur joyeux.

Madame Gayole ayant déclaré qu'elle ne paierait point les frais d'une promenade qu'elle faisait malgré elle, son mari, sur ce point, avait cédé. La pauvre Rosalie Lobez, grâce aux économies que Gingolph avait rapportées de Toulon, et à la gêné-

rosité de Jacqueline, déjà passablement achalandée, avait pu louer une charrette de mareyeur, qui devait attendre les voyageurs sur le boulevard Sainte-Beuve, au détour, là où finit la Beurrière et où commence la mer.

La voiture fut la première au rendez-vous, à trois heures après-midi, car plusieurs des pèlerins avaient dû faire la demi-journée. C'était une charrette construite pour transporter les mannes de poisson, et sur laquelle on avait installé deux rangs de chaises de cuisine se faisant vis-à-vis. Dix minutes avant trois heures, le conducteur qui chassait, à coups de plat de paume retentissants, les mouches déjà nombreuses autour de la grosse jument boulonnaise, aperçut toute la famille Lobez qui se dépêchait, sachant bien qu'elle n'avait pas le droit d'être en retard. La mère ne portait point sa broche en doublé, et c'était un grand signe,

— Quelle jolie mine! dit l'homme en serrant la main de Gingolph. Le service ne t'a pas nui ! Mais comme tu es sérieux, ce matin!

Gingolph avait la mine rose et décidée, et cette sorte d'allégresse physique qu'on remarque souvent parmi les marins de la flotte, quand ils sont d'honnête race. Mais on ne voyait pas s'ouvrir ses lèvres sur ses dents carrées. Il avait repris le cos-

ode GINGOLPH L ABANDONNE

tume des pêcheurs, sans toutefois jeter, par-dessus son jersey de laine bleue, la blouse de toile cachou. Sa petite toque de loutre, bien usée, le coiffait encore. N'était-elle pas un témoin du passé? Et, autour de lui, qui ne bougeait plus, et qui regardait la route par où les Gayole allaient venir, ses sœurs et son frère se promenaient et causaient librement, comme ceux qui croient qu'ils vont s'amuser. Jacqueline était là, mince, fiérote, pâlotte, les yeux et le sourire toujours en mouvement, sous cette coiffe monastique du Portel, qu'elle aurait volontiers échangée contre un chapeau si les pratiques le lui avaient permis. Elle savait bien que l'amitié n'était plus la même entre son frère et Zabelle ; mais déjà elle songeait, pour elle-même, à des noms et à des images, et à des paroles qu'on lui avait dites tandis qu'elle revenait desajournée. Quelle petite place ont les amours des autres, dans un cœur qui commence à aimer ! Jeanne aussi était là, toute ronde, joyeuse pleinement, pleinement ignorante de ce que Gingolph pouvait souffrir, et Louise, la dernière fille, encore enfant, courtaude, rougeaude, le visage épais encadré de deux tresses de cheveux grosses comme des queues de rat, et Ludovic enfin, mousse à présenta bord d'un bateau de Boulogne, gamin crépu, ar-

dent, qui, dans le tramway, avait fait le bruit de trois hommes, ne cessant de remuer, de chanter, de tambouriner des airs sur les vitres branlantes.

A trois heures dix, Gingolph frémit et se redressa ; la mère, secrètement, se signa sur le cœur : les Gayole venaient, Zabelle étant au milieu, entre madame Gayole en grande toilette et tousses bijoux dehors, et le patron, roulant, soufflant, biglant, vêtu de gros drap brun, et déjà fai sant signe : « Je vous ai vus! bonjour! » Zabelle ne portait plus la coiffe ni la capeline : elle s'était coiffée d'un chapeau de paille noire, garni d'une torsade de ruban et d'une aigrette. Résolument, comme elle faisait toute chose, elle regardait Gingolph, pour voir s'il avait changé et de q uel air il l'accueillerait : mais le cœur lui défaillait, et elle était obligée de regarder la mer, un moment, avant de revenir à son fiancé d'autrefois. Cinquante pas, trente pas, dix pas : elle ne levait plus les yeux, et semblait occupée à rattacher son châle que la marche avait déplacé. Gingolph lui tendit la main.

— Bonjour, Zabelle!

Elle serra le bout des doigts, mais l'âme n'y était plus. La jeune fille tournait à demi le visage du côté des jetées par-dessus lesquelles on voyait les mâts et les cheminées des navires qui, rencon-

trant la mer, prenaient leur balancement. Gingolph avait pensé, depuis des semaines, qu'elle l'attirerait à elle, après ce premier bonjour, et qu'elle dirait : « Embrasse-moi! » Non, pas encore. Elle ne lui donnait, après tant de lettres de supplication, d'autre signe d'amitié que celui-ci : d'avoir accepté l'invitation de la mère Lobez. C'était déjà quelque chose, oui! Et il crut bien faire de le marquer. Il dit :

— Je te remercie d'être venue. Comme ça, on pourra causer.

M. Gayole parlait à haute voix avec la mère Lobez et les enfants. Madame Gayole se mêlait à la conversation, voulant qu'il y eût un peu de bruit et que Zabelle pût répondre librement. Zabelle ne répondit que d'un geste évasif et d'un mot :

— A quoi bon?

— A s'entendre. On ne s'entendait pas, Je très loin; maintenant qu'on est tout près, Zabelle, ça va peut-être changer ?

Elle secoua la tète. Elle leva les yeux sur lui, et elle vit tant d'amour malheureux qu'elle les détourna vite. Des promeneurs passaient, venant de la plage avec des enfants.

— La voiture attend, dit-elle. Pour rire ou pour pleurer, on sera mieux là-bas.

Et, emmenant sa mère et son père, elle les fit asseoir sur les deux premières chaises du côté droit de la voiture, avec Jacqueline, qui était la plus proche de son âge. Les autres Lobez montèrent aussi et s'assirent à gauche, moins Gingolph, qui s'aperçut qu'il n'avait point de place au milieu des siens et qui s'approcha du brancard, pour se hisser près du conducteur. Il sentait bien qu'il ne fallait pas faiblir, et, en s'asseyant sur la planche qui allait d'un montant à l'autre, il dit, comme s'il était d'humeur à plaisanter :

— Je prends le quart sur la passerelle !

La forte jument, dont la croupe luisait au soleil, partit bon train, et longea la plage. Il faisait un temps aigre et ensoleillé : l'hiver était dans le vent, l'été dans la lumière. Après la plage, on monta la côte de la falaise. On causait, on voulait causer, d'un côté à l'autre de la charrette. Pour plusieurs, l'excursion était un voyage. Les enfants seuls ne faisaient point effort pour parler.

De la hauteur du fort de la Crèche, toute la côte et ses belles anses jusqu'au Cap Gris-Nez, et ses trois villages apparurent dans le soleil : Wimereux, qui est bleu, Ambleteuse, qui est blond dans les sables, Audresselles, qui est rose. Presque tous les voyageurs, amusés par le cahotement de

la voiture et par la grande brise qui leur soufflait au visage l'odeur des foins, se soulevèrent de leur banc, et plusieurs dirent : « C'est d'ici qu'on la voit bien ! » Mais ils ne parlaient ni de la campagne, ni d'une des maisons groupées sur les plages en guirlande et qui s'attachent au Cap comme au mât pavoisé, où le feston s'accroche et s'interrompt pour reprendre : ils parlaient de la colonne de la Grande Armée qui se lève, à droite, parmi des arbres, et qui porte au sommet l'Empereur en empereur romain. Zabelle ne se détourna pas, elle pensait au jour où Gingolph, tout jeune, avait suivi jusque-là une charrette chargée de filets et une matelote assise au sommet, et qui riait de si bon cœur. Gingolph non plus ne dit rien. Mais il se tint, un moment, de travers, et il parut intéressé par ce coin de pays que la charrette eut bientôt dépassé. La mère Lobez, malgré elle, trouvait quelque plaisir à se sentir emportée au trot d'un bon cheval. Elle jugea que le voyage n'avait pas duré longtemps, lorsque le conducteur arrêta la voiture, et commanda : « Descendez, c'est là que je vais mettre ma jument à l'abri. Heureusement vous allez la laisser reposer! Ne revenez pas avant six heures ! »

Dans l'échancrure de la falaise, sur la pente de

LA PAPxTIE DE PLAISIR AU CAP GRIS-NEZ 343

gauche, et abritée un peu contre les plus mauvais vents, un de ces nombreux retraités dont c'est l'ambition de vendre à boire et de boire avec les clients avait édifié, jadis, une maison. Le successeur était connu des pèlerins d'aujourd'hui. On lisait, au-dessus de la porte : « Café de la Terrasse, chez Bedlé Boutoille. » Déjà les enfants, madame Gayole, Zabelle marchant comme une pêcheuse et sans trébucher sur les galets, descendaient vers la plage qui était là, à moins de cent mètres, large bande de cailloux de couleur foncée, avec des pierres cblanhes, çà et là, fleurissant la bordure du pré sombre de la mer. Rosalie Lobez suivait, relevant ses cottes. Le père Gayole et Gingolph avaient fait le tour de la jument et, par politesse, défait les guides et tenu les brancards pendant que le conducteur tirait la bête par le mors.

Il avait espéré, le patron Gayole, qu'à ce moment-là, et pour descendre à la plage, Zabelle attendrait Gingolph, se mettrait à côté de lui, aurait enfin une attention, ce qu'il avait coutume d'appeler une politesse, pour ce pam^e enfant, qui, tout le long du chemin, sous prétexte de regarder le paysage, se détournait et regardait le chapeau garni de rubans et les yeux qui étaient en dessous, et qui ne se levaient pas. Mais, quand

344 GiNGOLPii l'abandonne

il vit qu'elle avait pris les devants, avec Jacqueline, et que déjà, toutes deux, elles étaient presque au bas de la pente, il comprit son erreur. Il eut grande pitié. Il voulut retarder l'heure où, il n'en doutait plus guère, Gingolph allait souffrir. La pensée lui vint aussi que, peut-être, les femmes en priant auraient leur cœur changé.

— Gingolph, dit-il, m'est avis que nous devons laisser les femmes descendre et faire leur pèlerinage. Nous allons faire le nôtre.

— Oùçà?

— Au Cap. J'ai des choses à te dire, moi aussi.

Et comme il parlait haut, une voix vint d'en bas, du milieu des rochers, et elle disait :

— Il a raison. Va, Gingolph ! Je ne bougerai pas d'ici. Tu as bien le temps de me retrouver !

Gingolph ne vit plus, bientôt, que la mère Lobez qui, avec précaution, marchant sur les galets de la pente, cherchait à rejoindre le gros de la troupe. Il était pâle comme si déjà Zabelle lui en avait dit beaucoup plus. Gayole passa devant lui.

— Le mieux, c'est de faire ce quelles veulent, dit-il. Viens, mon garçon?

Ils remontèrent quelques pas, et prirent le sentier de douaniers, qui suit la crête de la falaise,

Gayole en avant, sa vieille poitrine tendue auvent, Gingolph faisant des gestes avec les bras et les épaules, l'un et l'autre tournés vers la mer qui était, au-dessous d'eux, traversée de courants et de longues moires d'écume. Un murmure s'élevait de ces eaux en marche. On aurait pu dessiner les côtes en demi-cercle de Douvres, dont la tranche crayeuse sortait au loin des brumes, devenait éclatante en son milieu, et rentrait peu à peu dans le mauve de l'horizon.

Les femmes et les enfants étaient, depuis longtemps, assis en rond, leur prière faite, devant la statue de la Vierge abritée dans un renfoncement de la falaise et encadrée de plantes retombantes, lorsque les deux marins arrivèrent à l'extrémité du Cap. En avant du phare, il y a un jardin, dont les pauvres plates-bandes sont protégées par des haies taillées d'épine-vinette, et par un mur. Gingolph et M. Gayole se tinrent debout, le dos appuyé au mur, devant la mer lumineuse et divisée en mouvements contraires. Tous deux, ils se souvinrent du jour où, sur le mont Saint-Etienne, ils avaient causé de la marine, pour la première fois. La ressemblance des jours était si grande que le vieux Gayole n'eut pas besoin d'exprimer le commencement de son idée, et qu'il dit seulement, les

deux plis de sa grand'goule étant tirés par la tristesse et tombant vers la terre :

— Il en a passé, du temps, depuis ce momentlà ! Tu en as vu des pays ! Raconte-moi un peu ton congé ? As-tu connu un commandant qui se nommait d'Esprévieux?... Non?... Un premier maître qui avait nom Wilmotte?... Non encore?... C'est dommage. Raconte tout de même.

• L'un près de l'autre, lentement, ils firent le tour du sémaphore et du phare, Gayole interrogeant, et le jeune homme répondant, mais Gingolph n'avait point le cœur aux récits d'Orient et d'Occident, il ne disait de paroles que juste ce qu'il en fallait pour ne pas blesser son ancien, le père de Zabelle. Gayole hésitait à toucher la grande douleur qu'il avait près de lui. Et c'était tout son secret. Ils revinrent à l'endroit oti la mer coule autour du cap arrondi. Gayole vit que la lumière diminuait. Il mit la main sur l'épaule du compagnon.

— Tu vas être second de la Tour-d'Odre, et bientôt, si la chance ne te quitte pas, tu seras patron. J'aurais voulu t'avoir à bord de mon Dragon.

— Et quelqu'un n'a pas voulu?

— Quelqu'un, c'est moi, Gingolph 1 Pas un

autre ! Je ne sais pas ce qui adviendra de nous, en vérité, parce que la pêche est mauvaise, presque toujours. Les autres vapeurs prennent du poisson, mais pas nous. J'ai voulu monter et faire mon prince, et voilà que je descends...

L'aveu était dur. Le vieux Gayole remua les lèvres un moment, sans plus rien dire d'intelligible, comme s'il parlait à la mer dans une langue convenue, puis il se raidit contre l'émotion.

— Suffit. Tu seras patron d'un autre vapeur que le mien. Tu es un marin, tu es un homme : j'ai idée que tu auras tes belles chances, comme j'ai eu les miennes...

— Je commence par les mauvaises, maître Gayole.

— Non, ce n'est pas parce que tu n'embarques pas sur mon bateau à moi que tu réussiras moins bien ; je te l'ai dit, dans le temps, la mer est une bougresse qui sait remercier ceux qui s'occupent d'elle.

En disant ces mots-là, il s'aperçut qu'il disait une maladresse. Il pensa à une femme qui ne remerciait pas Gingolph. Et il cessa de parler. Un grand goéland approchait au vol, ramant contre le vent, au-dessus de la falaise, le ventre illuminé

par le soleil, la tête mobile entre les ailes et cherchant la proie.

Une même détresse s'était emparée du cœur des deux hommes; mais, chez le père Gayole, elle était causée par la honte, par la pitié, par la colère. Est-ce qu'ils pouvaient quelque chose pour ramener une fille comme Zabelle ? Que feraient-ils l'un et l'autre pour lui changer le cœur? Ils répondaient en môme temps : « Rien, rien ne peut l'attendrir, si vraiment elle a aimé et qu'elle n'aime plus. » Pendant la route, ils étaient restés silencieux à cause de cette douleur, qu'ils sentaient toute voisine, et qu'ils avaient peur d'exciter en parlant. Et, maintenant, l'un d'eux avait trop parlé, et la douleur s'était montrée sur le visage des hommes. Le vieux, dont le sang avait subitement changé de vitesse, passa la manche de sa veste sur son front, et dit :

— M'est avis qu'il fait chaud.

Et comme lejeune ne répondait pas :

— Viens, que je te montre un endroit, au bas du Gris-Nez, où il y a un tourbillon.

Ils n'avaient que peu de pas à faire, pour atteindre l'extrême bord de la crête herbue. La pente, très raide, très longue, était verte jusqu'aux roches noires, en bas, rongées par l'éternel cou-

rant. Gayole eut peur que Gingolph ne se laissât rouler sur cette pente, volontairement, et il passa le bras sur les épaules du jeune homme. Il ne pensait plus déjà au tourbillon que la marée forme au-dessus des fosses qui sont là, cachées. Il dit :

— Faut pas te faire trop de peine, Gingolph, Elle est jeune. Elle peut te revenir.

— Vous avez vu comme elle me méprise 1 Elle ne m'a pas embrassé, moi qui reviens I

— Je t'ai défendu souvent, mais elle ne m'écoute pas. Les femmes de chez nous, elles ont trop d'esprit pour nous. On gagne peu de chose en leur parlant.

— J'espérais qu'elle me retiendrait, au pèlerinage, ou qu'elle viendrait avec nous : elle m'a laissé aller.

— C'est une peine pour moi aussi, une grande. Je suis tout seul de mon avis, à la maison, parce que la mère a pris le parti de sa fille, naturellement. 31oi, j'étais fier de toi, j'avais mis ma confiance en toi, et tu ne l'as pas trompée.

— Monsieur Gayole, je ne pense qu'à lui, à l'autre, qui a l'amitié de Zabelle.

— Il est faraud, vois-tu! Il vaut cent fois moins que toi ; mais, les femmes, qui peut savoir leur cœur, tant qu'elles ne sont pas vieilles ?

350 GixGOLPii l'abaxdonxe

Le jeune homme, qui n'avait point regardé Gayole jusque-là, se tourna vers lui, et, visage contre visage, les yeux terribles, devenu très pâle :

— Est-ce qu'il est son amant, dites?

Le vieux patron tira Gingolph par le bras et l'entraîna hors de cette étroite bande de gazon, où le danger de la pente pouvait attirer le jeune homme. Il reprit le sentier, il eut soin démarcher à droite, de peur d'accident. Et, faisant sa voix persuasive, autant qu'il le pouvait, il répondait, par petites phrases :

— Gomment dis-tu ces choses-là?... Gomment peux-tu croire?... Une fille qui a été élevée avec soin, j'en réponds !... Tu t'emportes injustement...

Mais il ne parlait point avec l'assurance qu'il eût fallu. Gingolph sentait la colère lui fermer les poings.

Ils firent, côte à côte, une centaine de pas sans rien se dire avec des mots. Mais ils se comprenaient tout de même : Gingolph, de sa main droite, massait, étrcignait, et paraissait vouloir écraser sa main gauche. Il regardait devant lui. Ce fut Gingolph qui reprit :

— Dites, monsieur Gayole, quel tort ai-je fait à Zabelle pour qu'elle me trahisse ?

— Situle demandais à elle-même, mon pauvre

gars, je ne sais pas si clic pourrait te le dire, car je n'en connais point!

Ils marchaient sur l'herbe rase ; les pâtures des falaises, inégales, par endroits ravinées, étaient désertes autour d'eux ; la mer, comme il arrive souvent au coucher du soleil, dormait dans la lumière et respirait doucement. Le vieux patron de pèche tendit le poing.

— Regarde-la qui s'endort : si on dirait que c'est celle que tu connais comme moi? Nos filles, tant qu'elles sont jeunes, lui ressemblent : ça câline et ça se fâche, ça change de cœur et de figure, et pourtant, le fond est bon : c'est d'elle qu'on a sa joie comme sa peine, elle qui tient nos familles, et sans quoi personne ne vivrait.

Il fit encore un peu de chemin.

— Gingolph, ma fille ne sera pas riche, comme tu pouvais le penser. J'ai fait des pertes; j'ai bu un peu ; mes affaires ne vont pas bien ; ma maison...

Les mots venaient difficilement, et c'était une douleur aussi qui parlait.

— Ma maison, c'est comme mon bateau : je ne sais pas si nous pourrons la garder. Tu vois : il ne faut pas tant regretter Zabelle... Tu peux avoir plus riche que nous, à présent.

332 GiNGOLPii l'abaxdona:

— Je la veux !

— Si elle s'est déprise de toi?

— Elle ne me l'a point dit! Je veux qu'elle me le dise !

— Mon pauvre garçon, tu cherches donc ta peine ?

— Je vais lui parler, et tout de suite.

— Je ne voulais pas que ce fût chez moi.

— Je comprends bien, monsieur Gayole : mais le café de la Terrasse n'est pas chez vous... Elle est là... Elle doit regarder la falaise pour voir si je ne reviens pas.

— C'est jeune, Gingolph ; tu as raison de la regretter, mais c'est jeune : ne lui fais pas de mal...

— Jamais autant qu'elle m'en a fait.

Et, sans rien ajouter, ni l'un ni l'autre, tout leur esprit imaginant la rencontre, la vivant, la redoutant, ils hâtèrent le pas vers la plage. Zabelle s'y trouvait encore. Après avoir fait halte, assises sur les galets, devant la grotte de la Vierge, et regardé jouer les enfants, et causé de choses nombreuses, aussi prévues et médiocres que celles dont s'occupe le monde, les trois femmes s'étaient réunies dans une salle de l'auberge, où elles avaient mangé un goûter préparé à Boulogne, et arrosé

avec le café de M. Bedlé Bouteille. Puis, ne sachant que faire, elles étaient revenues sur la plage, mais sans s'écarter autant de la maison. Jacqueline, qui prendrait ses vingt ans dans quelques mois, Jeanne elle-même un peu lasse, avaient cessé d'être soutenues par l'idée que cettejournée était une journée de fête. Elles éprouvaient la gêne du désœuvrement, l'ennui de l'inaction, et rinquiétude de ce que les hommes allaient leur annoncer, au retour du Cap. Qu'avaient-ils pu se dire? N'était-elle pas étrange, la conduite de Zabelle? Le soleil déclinait et la tristesse du soir commençait à peser. Sur des pierres amoncelées, secouant leurs robes que le sable avait pénétrées, toutes cinq elles s'étaient groupées étroitement, dans l'ouverture de la falaise, et elles regardaient la mer où la lumière diminuait. Elles disaient des mots, par politesse, mais sans prendre goût, on le voyait bien, à aucun autre sujet que celui qui n'avait point été effleuré. Tout le monde savait, toutes les grandes, que l'heure était venue. Les longues mains fines de Zabelle, par moment, se glissaient entre les galets, saisissaient un brin, d'herbe poussé à l'abri de la pierre, et l'arrachaient. Seuls les enfants, c'est-à-dire Louise et Ludovic, continuaient de s'amuser, de crier, de

troubler la solitude de ce lieu où déjà les âmes n'étaient plus. Ils se poursuivaient sur la plage ; ou bien, remontant le couloir pierreux entre les falaises, ils observaient le plateau onduleux et vert, dans la direction du Gris-Nez, et dégringolaient en criant :

— On ne voit rieni

Une fois encore ils escaladèrent la pente, et redescendirent presque aussitôt :

— On les voit ! Ils arrivent !

Deux femmes devinrent très pâles : Zabelle Gayole et la mère Lobez.

Déjà le patron Gayole, au sommet de la falaise, se penchait et appelait :

— Zabelle ? Viens tout de suite !

Elle ne fit aucune résistance, elle n'eut pas d'hésitation. Elle se leva, bellement, disposa par étages les tours de sa chaîne d'or, qui s'étaient serrés en collier étroit, et tandis que sa mère, la veuve Lobez, Jacqueline et Jeanne la suivaient du regard, elle prit le milieu du ravin, et, s'appliquant à mettre le pied sur les pierres solides, elle commença de monter à la rencontre de Gingolph qui descendait. Ils se trouvèrent vis-à-vis l'un de l'autre, un peu au delà de la maison de Betoille. Zabelle s'arrêta la première, et demanda :

— C'est pour que je te parle que mon père m'a appelée? Depuis quand as-tu peur de moi?

— Depuis que je te connais.

Gingolph répondit cela très bas. Elle se mit à rire, comme si c'avait été un compliment. Ses longues fines lèvres restèrent un moment allongées. Lui, il les regardait avec douleur.

— L'endroit n'est pas choisi, reprit Zabelle. Viens chez Betoille.

Et, comme Betoille sortait de la maison, elle ajouta :

— Mettez donc la jument à la voiture, monsieur Betoille, il se fait tard.

La porte de la salle où on avait goûté demeurait ouverte. Zabelle et Gingolph entrèrent. Il y avait encore, sur les tables, des tranches de gâteau dans des plats de faïence, des verres, des tasses vides 011 on avait bu le café. La jeune fille avait repris quelque maîtrise d'elle-même. Elle choisit sa place, en plein jour, face à la fenêtre, dans l'angle que formaient deux tables, s'assit sur une chaise, se renversa un peu en arrière, et demanda :

— Cause, à présent! De quoi te plains-tu? Que ce soit vite fait !

Gingolph, devant cette belle fille si sûre d'elle-

même, et qui le regardait, non plus en riant, mais grave, impérieuse, décidée à tout, hésita. Il avait toujours subi le pouvoir de la beauté et de l'intelligence de cette Gayole. Il avait été un amoureux timide. Il eut envie de lui crier : « Je sais que tu me trahis. Ne me réponds rien! Ne parle pas! Tu es plus habile que moi en paroles. Adieu! » Mais la colère était trop forte. Gingolph était debout, à contre-jour, dans l'espace libre où, l'hiver, on mettait un poêle.

— Est-ce que c'est vrai, ce qu'on m'a dit? Elle ne le quitta point des yeux pour répondre.

Elle pâlit encore seulement. Elle resta à demi étendue sur la chaise, et elle dit :

— Oui, probablement.

— Tu oses me dire cela? à moi?

— Puisque tu me le demandes !

— Gueuse, j'aimerais mieux que tu mentes! Tu reçois Le Minquier?

— Parfaitement. Il est mon ami d'aujourd'hui, comme tu étais mon ami d'hier. Voilà tout.

— Voilà tout? Et la promesse que tu m'as faite ?

— Je ne suis pas mariée : j'ai le droit de changer.

— Et les cadeaux que tu as reçus?

— Je te les rendrai.

LA PAnUE DE PLAISIR AU CAP GRIS-x\EZ 357

— Et toute ma vie que j'ai dépensée pour toi, est-ce que tu me la rendras ?

— Tu en aimeras d'autres, toi aussi. Moi, c'est fini, tu entends, fini, fini! Tu pars demain? eh bien ! bon voyage !

Il resta plus d'une minute sans parler. Le chagrin le rendait muet. Il dit enfin :

— Ah! mauvaise et sans cœur que tu esl Tu crois que tu seras heureuse ?

— C'est bien mieux! Je le suis!

Elle se leva, elle s'approcha. Et voici, tout à coup, que les yeux de Zabelle s'étaient emplis de pitié. Elle dit, de sa belle voix grave, qui prenait les âmes :

— Tu as tort de m'injurier. Tu peux me regretter, je te le permets. J'aurais voulu t'aimer comme j'aime l'autre à présent. Je n'ai pas pu, je t'assure. Je ne l'ai pas compris d'abord, et c'a été mon grand tort. Et puis, Gingolph, tu as eu ta grande faute aussi, celle de me quitter pendant quatre ans. Tu comptes ça parmi nos années d'amour, mais tu comptes mal. On s'est quitté trop longtemps.

— Pour le service! Est-ce que je pouvais?...

— Les filles de mon sang, nous autres de la Beurrière, nous avons besoin d'être chéries. Nous

358 GiNGOLPii l'abandonné

n'avons pas vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans, pour qu'on ne nous fasse pas la cour. Quand tu as été parti, je me suis trouvée trop seule. Je n'étais pas ta femme. J'ai écouté un homme qui m'a plu. Il vaut mieux que ce soit avant qu'après. Nous avons le sang qui nous secoue les veines, tandis que nous sommes jeunes. J'aurais pu être moins franche, mais je ne cache jamais rien.

L'homme, appuyé en arrière, de ses deux mains, à la table, dit à voix basse *

— Assez, Zabelle 1

Elle vit qu'il fermait les yeux, pour ne plus voir ce visage cruel et si proche. Il souffrait trop. Il avait l'air d'un mort, les paupières abaissées, les joues blanches, la tête rejetée en arrière.

— Je dis ce que d'autres cachent. Nous ne sommes pas comme les mijaurées duPortel, nous autres. Il est temps de nous quitter. Je te dis ce qui est. Va de ton côté, et moi du mien ; Mon pauvre garçon, j'en aime un autre.

— Gare à lui !

Gingolph cria si haut que les vitres sonnèrent comme si le vent d'hiver les secouait. Il se détourna, il était déjà près de la porte. Zabelle l'avait saisi par le bras ; elle essayait de le retenir ; elle disait :

— Ne te venge pas sur lui, surtout! Venge-toi sur moi !

Mais il se débarrassa, d'un seul mouvement de son bras. Il apparut sur le seuil. Il avait les deux poings sur le front. Il descendit la petite cour, vers le creux de la ravine. Et il criait de sa grosse voix, comme s'il avait été sur sa passerelle de commandement; il criait sans rien voir, sans savoir où il allait :

— Oh ! Zabelle ! Oh ! Zabelle !

Dehors, autour de la maison, dans la nuit commençante, les deux parents Gayole, la mère Lobez, les trois sœurs, le petit Ludovic, attendaient, près de la voiture attelée, inquiets de ce qui se passait entre Zabelle et Gingolph. En voyant l'homme, ils s'écartèrent. Personne ne l'arrêta, pas même la mère. Personne ne lui dit : « Je te plains ! » Ils étaient dans le trouble qui suit l'annonce d'un grand malheur, même prévu. Aucun d'eux ne se jeta au-devant de lui. Gingolph remonta le ravin, reprit le chemin qui, à une petite distance, rejoignait la route. Mais, à peine était-il sorti du voisinage de la falaise, qu'il sortit du chemin, entra dans la campagne herbue, et s'éloigna, dans la direction de Wissant. Une voix cria :

360 GINGOLPH l'aBANDOXNE

■ — Gingolph! Tu embarques demain? Reviens? Tu embarques?

Mais elle se perdit dans l'air. C'était celle de Rosalie Lobez, qui avait retrouvé son esprit.

Déjà Gingolph était hors de la cour et du ravin.

Il n'avait pas encore fait cinq cents mètres sur le haut plateau du Gris-Nez, que Zabelle sortit de l'auberge. Elle descendit le perron, droite, recoiffée avec soin, et remettant les mitaines qu'elle avait quittées sur la plage. Pour répondre aux questions muettes de ces deux familles qui l'attendaient, elle vint à sa mère et dit seulement :

— Nous sommes au complet pour le retour; montez la première, maman, c'est votre droit.

L'opulente madame Gayole, que sa robe de soie préoccupait, se mit à l'abri derrière le dos du conducteur, songeant que la pluie pourrait tomber, et que le veut venait de Boulogne. Après elle, tout de suite, ce fut Zabelle qui prit place. La mère pensait qu'elle aurait des conlîdences immédiates de sa iille. Mais non. « Viens près de moi », avait dit Zabelle à Jacqueline Lobez. Le vieux patron s'était mis le dernier, du coté droit. La famille Lobez, moins Jacqueline, s'assit du côté gauche. Et l'on partit. La mère Lobez tenait, sur ses genoux, une serviette, dans

laquelle étaient enveloppés les restes du gâteau. Elle coulait un regard, de temps en temps, vers Zabelle, afin de surprendre quelque chose des secrets que la belle fille cachait. Elle ne connaissait que la douleur de son fils, déjà ancienne, et le mot que tout le monde avait entendu : « Oh ! Zabelle 1 Zabelle I » Elle se demandait : « Où vat-il? Que lui a-t-elle dit? Lui qui part demain matin! » Elle n'osait pas interroger. Pour faire bonne contenance et n'être mêlée à aucune conversation, Zabelle, dès que la voiture avait commencé de rouler, s'était penchée vers Jacqueline, et, le bras serrant la taille de la couturière, causait à voix basse. Elle avait l'air de la prendre pour confidente, mais, en vérité, ce qu'elle disait n'était qu'un bavardage de femme énervée, auquel l'autre, flattée, répondait abondamment. La chaleur des courtes terres passait par bouffées, et, par bouffées plus longues, le vent des eaux immenses qui luisaient dans le soir. Elles luisaient, ternies, du côté où l'Océan remplit cette veine de la Manche, par des nuages qui montaient en draperie. Le ciel était tendu de noir, jusqu'à la hauteur où les yeux se lèvent sans effort, quand on regarde devant soi. Les phares s'allumèrent. Celui du Cap Gris-Nez commença de promener

son double pinceau de lumière sur le détroit et sur les étendues où les deux familles, à présent désalliées, ennemies secrètement, étaient groupées et serrées dans la voiture du marchand de poisson. Ni la mère Lobez, ni madame Gayole, ni son mari, ne tentaient de dissimuler les sentiments qui les animaient. Aucun ne voulait engager une conversation, aucun ne pouvait se taire. Les mêmes mots, comme des refrains, avec des soupirs ou des gestes de colère, le long de la route, étaient emportés par le vent, et il ne semblait pas que les autres voyageurs les eussent entendus.

Joséphine Gayole, la mère, les yeux courroucés, rendant à la veuve Lobez les œillades qu'elle en recevait, disait ;

— Il n'y a point d'alliance d'une Boulonnaise et d'un Portelois. Ça n'est pas chanceux. Je l'ai toujours dit.

La mère Lobez disait :

— Où va mon pauvre gars ? Où est il à présent?

Le vieux Gayole répétait :

— Moi qui lui avais expliqué toute la mer, le Ilot, les poissons, la manière de reconnaître l'hareng! Et on peut dire qu'il comprenait, et qu'il

sera un patron comme Boulogne n'en a pas beaucoup !

La nuit descendait, et les enveloppa. Le bruit des lames sur les rivages montait par-dessus les falaises et coulait sur les terres. Il devenait plus fort au passage des vallées, où le lit des ruisseaux coupe la muraille de glaise. Alors tous les parents, cahotés dans la voiture, écoutaient la longue plainte. Les enfants ne l'entendaient pas.

Vers le haut du bourg de Wissant, qui est fait de maisons clairsemées de marins et de paysans de falaises, bourg sans abri, il y a une ferme, entourée de murs bas, par-dessus lesquels on voit les fumiers, les poules, le cheval s'il est attaché au pilier de la grange, et les hommes s'ils sortent. Derrière la maison, les propriétaires, gens de perpétuel souci, ont planté un verger. Mais la mer est trop proche, l'hiver trop long, le vent trop dur. Le village penché vers la mer, très doucement, n'a pas la permission d'avoir un arbre, et seuls, les blés font, sur les champs, une ombre qui dure peu. Le reflet des grandes eaux et leur voix habitent ces terres. Gingolph va chez

ce terrien, dont le lils est marin sur les bateaux de Boulogne. Il heurte à la porte, et l'homme vient, une cliandelle à la main.

— Qu'as-tu Gingolph?

— Je suis venu au Cap, avec les femmes et le beau-père, et je suis si las que je ne peux m'en retourner.

— T'es un peu saoul? Je comprends. Veux-tu un lit? Le fils aurait été content de te voir. Il est en mer.

— Ça vaut mieux, la mer ; c'est la terre qui est mauvaise. Oui, donnez-moi un lit.

On le mène dans une pièce basse, pleine d'outils et de sacs, où, sur quatre pieds équarris et un cadre de planches, une paillasse et un matelas sont posés. Gingolph se jette sur le lit, s'enroule dans une couverture, et songe en pleurant. Il pleure, lui, l'homme qui se moquait des attendrissements des femmes, et qui est dur au mal physique. Il revoit, par brusques apparitions qui se succèdent sans ordre, toute l'histoire qu'il avaiî crue heureuse, et qui revient à lui, maintenant, pour le tourmenter. Zabelle Gayole le reçoit, tout enfant, dans la maison de la rue de Folkestone ; elle passe, assise, sur les filets tannés; elle est coquette; elle rit; elle dit des motf,

d'amour et des mots drôles ; elle coud son trousseau de mariée... Eu ce moment même, il croit entendre frapper à la porte de la chambre; il se redresse : « Est-ce toi? » Si elle avait eu du regret? Si elle avait, — quelle fille de ressource, et entreprenante, et qui n'a peur de rien! — ^ refusé de partir, et cherché son ami à travers la campagne; si elle allait entrer, disant : « Tout ton chagrin, chasse-le; j'ai été seulement coquette avec l'autre, mais toi, tu es le mari de demain, et tu me pardonnes déjà, n'est-ce pas, mon Gingolph? » Le loquet de fer use l'encoche. Personne n'entre. La douleur d'être abandonné s'approfondit avec le temps : « Pour qui travailler? D'oii viendrait le courage, en mer, si personne sur la côte n'attendait Ihomme, et ne le remerciait? S'il n'y avait plus des bras pour s'y jeter, une ménagère, une amie, une maison à soi? » La grande nuit couvre la campagne. La marée doit être basse. Elle commencera bientôt de monter, et le vent qui secoue la porte vient chercher le marin. Le souvenir de sa mère ne quitte pas non plus Gingolph. « Voilà celle qui comprend tout, et qui guérit de tout. » Dans cet abandon par une femme, il sent qu'une autre femme peut le secourir, la très pure, la désintéressée, la chargée.

la pâle Rosalie Lobez, qui n'a eu pour cette Zabelle que des attentions et une tendresse voulue. Une autre image encore habite cet esprit, malade de douleur, qui revit tout le passé. Lui, le voleur de femme, l'étranger, l'hypocrite, le parleur inutile, Gingolph l'aura quelque jour à portée de la main. Peut-être, un jour, le rencontrera-t-il sur le quai. Les deux bateaux partent avec la marée. Là où ailleurs, il faudra que le misérable ait son compte.

Gingolph s'exaltait à Imaginer son ennemi abattu, criant grâce, et roulant à la mer. « C'est la justice! Meurs donc, canaille! » Ses poings se serraient et il frappait le châssis de bois, qui geignait sourdement. Bon débarras ! Si Zabelle ne revenait pas à son fiancé, il y aurait, tout de même, une vermine de moins au port de Boulogne.

La fièvre galope dans les veines de l'homme désespéré. Une seule idée calme un peu cette révolte et cette peine, un seul visage.

Il y eut un long gémissement du vent ; les navires à la voile, sur le détroit, devaient être inclinés. Gingolph rejeta la couverture, sortit dans le jardin, et alla réveiller son ami, qui dormait dans la grande chambre, à l'autre bout de la maison.

— Je suis attendu au jour, il faut que j'embarque; il faut aussi que je revoie maman. Menez-moi à Boulogne : ça sera un grand service que vous m'aurez rendu.

Dans la nuit noire, un quart d'heure plus tard, entre les prés et les blés, sur le haut plateau balayé par le feu du Gris-Nez, une lanterne courait, suivant la côte. Le cheval était une puissante bête, trotteur primé dans les concours, et qui, sans un arrêt, de la même allure régulière, remontait le vent. Bien longtemps avant l'aube, Gingolph, que son ami avait conduit jusqu'au sommet de la rive gauche de la Liane, marchait sur le chemin familier qui, tant de fois, l'avait porté. Il était moins de trois heures du matin, lorsqu'il se trouva devant la porte de chez lui, dans la rue qui tourne et descend vers le port. Nulle part, aux fenêtres d'aucune de ces maisons pareilles, il n'y avait de lumière. Le vent soulevait des tuiles désorientées, sur le toit voisin, et les faisait claquer comme les patins d'une femme qui va au marché : clicl clac! clac! Pauvre fils, quelle était l'àme qui pensait à toi ? Quelle solitude ! Au moment de frapper à la porte, il fut tenté de s'en retourner sans avoir vu la mère. A quoi bon? Où était la consolation possible? Que pourrait la

veuve Lobez? Les choses étaient finies. La pauvre femme n'avait-elle pas assez de tracas, pour qu'on eût pitié d'elle? En avait-elle porté, de la misère d'enfants I Non, il fallait être un homme, s'en aller sans attendrissement, faire dire par un mousse du port de Boulogne : « Le fils s'est embarqué ce matin, il est en bonne santé », ou bien envoyer une carte postale, d'un des cafés du quaic Gingolph fit trois ou quatre fois la distance qu'il y a entre la maison et l'endroit où la rue tourne, puis il revint délibérément, et il frappa du doigt, aussi légèrement qu'il put, — à cause des petits, — le bois de la porte : il venait de s'apercevoir qu'il avait oublié son couteau.

A peine avait-il frappé, qu'il entendit un souffle de voix, net et prudent, qui répondait :

— Je vais! je vais!

Des pas glissés suivirent la voix.

— Est ce toi, Gingolph?

— Oui.

— Va, je ne dormais pas !

Et elle ouvrit la porte.

— Prends garde, à cause des petits. Viens! Est-ce à pied que tu es venu? N'es-tu pas trop fatigué ?

Il était content, maintenant, d'être entré.

370 GixGOLPii l'abaxdoxxe

Ils passèrent devant la porte de « la belle chambre » où dormaient, dans des lits de bois, cadeaux de Gingolpli, les trois sœurs, Jacqueline, Jeanne et Louise. La mère écouta en passant, et, n'entendant rien, poursuivit sa marche, de son pas muet.

— Elles étaient si inquiètes hier soir, les petites! Il était plus de minuit, je les entendais causer de toi !

La maison, le vent, la marée, la veuve Lobez, tout s'était ému. La seconde porte du corridor ouvrait sur la pièce moitié moins grande que la belle chambre, et qui servait de cuisine. C'est là que couchait la mère. Le plus loin possible de la chambre des filles, près de la porte qui communiquait avec la cour, la mère fit asseoir Gingolph. Et, quand elle l'eut près d'elle, elle attira cette grosse tête jeune, et, de ses deux mains croisées, la serra contre sa poitrine.

— Pauvre enfant bien-aimé, toute la nuit j'ai prié pour toi, afin que tu n'entres pas en tentation de vengeance contre lui et contre elle...

Qui lui avait appris que Gingolph était ainsi tenté? Et qu'il cédait? Et qu'il avait résolu de se débarrasser do l'autre? 11 ne répondit rien, et elle vit ainsi qu'elle ne se trompait point.

LA NUIT 37i

— C'est une épreuve de foi qui t'est envoyée, et à nous aussi. On était tous heureux. Et voilà que la croix nous est offerte. Dieu veut voir si tu es capable de te vaincre, et de pardonner...

Elle entendit, tout près de sa poitrine, la voix du fils qui disait :

— Non!

Elle n'eut point l'air de s'émouvoir, mais elle le laissa se redresser, s'appuyer au dossier de la chaise, et fermer les yeux, comme il faisait quand il était enfant et qu'elle le grondait.

La lampe à essence, posée en arrière sur le fourneau, ne donnait qu'une flamme bleue, haute d'un ongle, et qui tremblait et n'éclairait point.

— J'ai pensé à elle des centaines et des milliers de fois; j'ai eu le temps, quand tu étais en mer, depuis des années. Les premiers -temps qu'elle venait ici, je ne pouvais me faire à ses manières. Ça n'était pas à cause de son argent que je trouvais qu'elle n'était pas faite pour des gens comme nous. Je n'aimais guère sa façon de me dire : « Eh bien! mère Lobez, quand nous serons mariés, lui et moi, ça sera la plus jolie fille de Boulogne et le plus beau gars du Portel qui seront en ménage! » Il aurait fallu dire : « le meilleur fils du Portel », je t'aurais reconnu. Mais elle avait

372 GixGOLiMi l'abamjoxniî

une rage d'être belle, d'entendre un compliment, même de moi; elle ne vivait point tout simplement, comme nous, dans la maison. J'avais du mal à la supporter. Et puis, peu à peu, — vois comme nos idées changent! c'est comme des feuilles qui poussent! — j'ai compris qu'elle n'avait d'orgueil que pour sa beauté, mais aucune fierté de sa richesse; pas de mépris pour nous qui sommes pauvres. On ne le sera pas toujours, je le sais bien, puisque tu seras patron, mais on ne peut dire encore que nous sommes des riches, n'est-ce pas? Sais-tu que c'est joli, pour une jeunesse comme elle, de ne pas regarder à l'argent?... Pourquoi es-tu si mauvais que tu ne me réponds rien? Et que tu restes là, les yeux sur le carreau, comme s'il y avait écrit dessus le carreau l'histoire de ton avenir?... Je me suis mise à l'aimer. Je l'attendais avec plaisir le dimanche. Elle aurait pu trouver des amusements plus grands que de causer ou jouer avec mes filles et avec une vieille femme comme moi. Je le devinais bien, ce qu'elle pensait. Cependant, elle a mis longtemps avant de céder; elle a eu du courage; il a fallu que tu fasses ton service : alors, elle n'a pas eu la force... Tiens, Gingolph, je me suis dit souvent que si Zabelle avait été ma fille, elle aurait été une fille

si mignonne que personne n'aurait rien eu à lui reprocher. Elle a été élevée comme une reine : voilà son plus grand tort. Il lui a manqué d'être du Portel.

— Faites pas son éloge, maman : je ne la déteste pas !

Il s'était levé, trouvant l'atmosphère étouffante, lui qui arrivait du grand vent. Il se dirigea vers la porte de la cour, l'ouvrit, et une vague d'aufroid roula dans la pièce. Puis il revint s'asseoir près de la mère, qui lui prit la main, et la garda.

— Gingolph, il ne faut plus l'aimer. Tu n'aurais que de la peine de plus. Gingolph, il faut pardonner à celui qui t'a trahi.

— Non, par exemple !

— Notre-Seigneur le demande. C'est bien dur : mais tu ne dois pas entrer dans ton bateau avec de la haine. Tu ne dois pas être en péché contre ton prochain : c'est lourd dans les bateaux. Je ne vivrai pas, pendant tout le voyage, si tu ne me promets pas de ne pas faire de mal à l'homme...

Il se taisait. Elle reprenait sa gronderie maternelle. Une longue habitude des livres de prières lui avait donné un certain nombre de formules qu'elle répétait ; son cœur y mêlait l'argument de

la tendresse. Elle priait son enfant d'avoir au îTQoins pitié d'elle.

Dans la cour, on voyait confusément, dressés contre le mur, le filet à crevettes dont se servait la mère Lobez, des perches, des petits tonneaux, une selle pour laver. Au-dessus de l'arête du mur, il y avait le ciel, qui était encore sans clarté, d'un gris aussi triste que celui du mur.

Rosalie Lobez tenait toujours dans ses mains les mains de son enfant. Elle l'adjurait de ne pas la laisser dans l'angoisse, de lui répondre. A présent, il regardait l'ouverture de la porte, béante sur la cour et sur le ciel. Et il se mit à dire :

— Une fille à qui j'ai été fidèle comme à une mariée I

— C'est ça : pleure, mon enfant I

— Un fille qui faisait de moi tout ce qu'elle voulait !

La mère serra la main de son fils pour l'encourager.

— Une fille pour qui j'aurais donné ce que j'ai gagné, et ce que je gagnerai toute ma vie I

Il avait des larmes qui coulaient sur ses joues. Et il fallait qu'il souffrît bien pour pleurer. L'Angélus du matin sonna et il y avait déjà des âmes en prière. Les cloches en trois coups piqués, puis

en sonnant à la volée, disaient la gloire de la Bénie entre toutes les femmes. La mère Lobez baissa la tête après le son de la cloche. Gingolph dit :

— Voici le jour qui paraît!

Au-dessus du mur, les intervalles entre les nuages étaient devenus clairs. Gingolph s'avança dans la cour, et monta sur un tonneau. Par-dessus les cours voisines, entre deux toits de la rue en pente, on apercevait un coin de mer.

— La mer devient claire, dit le marin, les phares vont s'éteindre.

Une porte lointaine, violemment attirée, claqua dans le quartier.

— C'est Gélin le Corbeau qui part pour la pèche, répondit la mère.

Un moineau se posa sur le mur, étira ses ailes, et s'envola. On entendit la voisine qui pompait de l'eau, et qui manœuvrait le levier avec autant de vigueur qu'un homme; puis tout se tut un moment; puis une sonnette menue, assez lointaine, sonna dans le matin clair. Rosalie Lobez dit :

— Voilà que notre cousine Marie Libert ouvre au laitier. La chère âme! Elle sera bientôt à la première messe.

Gingolph regarda un long moment la trouée

376 GLNGOLPH l'abandonné

par où venait la lumière du jour, II descendit de son tonneau, soupira, et dit :

— Sois contente, la mère : je ne le chercherai point. Mais n'en demande pas plus : qu'il s'écarte de moi!

— Je le savais, Gingolph, que tu reviendrais de ta colère. Reviens encore, et que ça ne soit plus que de la peine 1

Et elle se mit à préparer la soupe.

Le quai est long, depuis le pont Marguet jusqu'à la fin des appontemcnts. La Tour-dOdre était amarrée là, presque en tète de tous les bateaux de Boulogne. La marée la soulevait en mesure et, peu à peu, rapprochait le pont du niveau du quai. Mais il s'en manquait encore de plusieurs mètres, qu'on pût passer sans échelle de l'un à l'autre. La cheminée fumait. Il y avait une femme, arrêtée auprès de l'échelle de fer : c'était une mère, qui attendait son enfant attardé dans un des cabarets du port. Elle soufflait encore, et passait sa main sur ses tempes décolorées, à demi couvertes par un grand mouchoir noir à fleurs rouges, noué sous le menton : car elle avait porté, — depuis quelle maison de la Beurrière? — une paillasse étroite, couleur lie de vin, qui reposait là, sur

LA xNUIT 377

tranche, devant elle, et qui s'appuyait au bas de la robe. Elle avait l'air d'une pauvre petite mère épuisée. Gingolph se rappela la mère Lobez, celle d'autrefois, au retour des longues traînées dans les bourgs, quand elle rapportait les paniers vides.

— Eh bien! la mère, qu'attendez-vous?

— Mon fieu Papegay qu'est core à boire ! N'êtesvous pas le second?

— Oui.

— Tâchez de lui avoir plus de quatre-vingt-seize francs par mois. Ce n'est pas beaucoup. On est sept là-dessus, et il boit.

— Ma bonne, je ne peux rien. Quand je serai patron, je ne dis pas non : l'armateur prendra mon conseil.

— Etre patron, monsieur Gingolph, voilà le bonheur!

Il la considéra un moment, et il avait des yeux si désespérés qu'elle sentit dans son cœur le voisinage d'une grande douleur. Et lui, quand il vit qu'elle ne faisait plus l'aimable avec lui, mais qu'elle avait une pauvre frimousse de mère apitoyée, dont la mâchoire va déclinant et dont la joue se creuse, il dit :

— Il y a un bonheur ({ui vaut mieux : c'est d'avoir le cœur en paix.

378 GiNGOLPn l'abandonne

Elle répondit :

— Je l'ai toujours eu.

— Vous avez de la chance !

— • Mon pauv' jeune homme, faut être méchant pour vous faire souffrir. C'est-il une jeune?

Il n'eut pas la puissance de répondre.

En ce moment, un marin d'une vingtaine d'années arriva. Il était tout courbé sous le poids de deux sacs de toile blanche et d'un paquet noir qu'il avait jetés sur son dos, et qu'il tenait par leurs gueules plissées et ficelées. D'un coup d'épaules, il se débarrassa de son fardeau, salua Gingolph d'un vague salut militaire, mit le pied sur la grosse pierre de granit qui bordait le quai, et-, visant une place libre, sur le pont du bateau, à rarrière, près d'un vieux Boulonnais qui fumait sa pipe, il lança dans le vide le premier sac, qui s'aplatit sur le plancher, puis le second, puis le paquet de cirés qui rebondit et roula jusqu'au bordé, puis la paillasse. Après quoi : « Au revoir I m'man ! » et lestement il tourna sur ses talons, se baissa, d'une main saisit le premier échelon de l'échelle de fer, et descendit. La mère hocha la tête :

— Il en faut des bardes, pour la pêche de l'hareng !

Elle s'éloigna, ayant regardé l'enfant qui ne la regardait plus.

Les yeux de Gingolph étaient levés du côté des maisons hautes du quartier de la Beurrière, Quelques-uns des pêcheurs occupés à décharger le poisson avaient fait un geste de la main : « Bonjour! » Et lui, d'une baissée rapide du menton, sans même essayer de reconnaître ses amis, il avait répondu : « Merci I Bonjour I » Quelques-uns disaient entre eux :

— Il a bonne mine, pourtant 1 II va être second. Ce que c'est, tout de même : la fortune ne le réjouit pas.

Il se demandait si une épreuve terrible ne lui serait pas imposée : voir Zabelle arriver, Zabelle venue pour l'autre.

A onze heures, l'équipage était au complet : vingt hommes et trois mousses. Le patron Torcaille donna l'ordre de larguer les amarres, fît siffler la sirène, et, entre les quais de Boulogne, doucement, à la vitesse de cinquante tours, le vieux vapeur harenguier partit pour son destin.

Le Dragon, en arrière, appareillait, lui aussi.

XVÏ

LA BELLE NAVIGATION d'uN HOMME EN PEINE

La Tour-d Qdre faisait route au nord-nord-cst, presque sans changement de direction, et elle trompait les prévisions des vieux marins de Boulogne qui estimaient que le bateau se rendait aux Orcades, ou aux Shetland, à la pointe de l'Ecosse. Torcaille avait son idée. La machine, usée, ne donnait pas la vitesse qu'elle avait donnée, dans sa jeunesse. La mer était devenue dure dès le second jour, et on ne faisait pas plus de huit milles à l'heure. Les hommes, indifférents à la route, observaient les navires qui passaient au large. C'étaient leurs livres. A d'énormes distances, ils reconnaissaient la nationalité d'un bateau, la lourde proue d'un hollandais, la taille plus petite

BELLE NAVIGATION d'uN HOMME EN PEINE 381

d'un anglais, la lettre qui désignait un port d'attache de Norvège ou d'Allemagne, et, à petits mots, ils échangeaient des souvenirs qui variaient peu, sur les escales, les monuments des villes, les avaries qui avaient obligé des bateaux encore vivants, ou déjà démolis et dont le souvenir seul vivait, à relâcher dans un port des mers septentrionales. On avait du bon temps. On se préparait aux rudes heures de pêche. La fraîcheur du vent augmentait, et les hommes, par-dessus leur tricot, mettaient leur court sarrau de toile, quelques-uns leur veste de peau ou leur ciré, comme en hiver. La deuxième nuit, on vint réveiller Torcaille et Gingolph, qui dormaient au-dessous de la chambre de timonerie.

— Maître, on voit beaucoup de bateaux à l'avant !

Les deux hommes se levèrent, et montèrent, par la petite échelle, dans la chambre de veille, qui communiquait avec la passerelle.

En avant, la mer était couverte de feux verts et de feux rouges, peu élevés au-dessus de l'eau, et de feux blancs qui luisaient dans la mâture de misaine. Il y en avait jusqu'à l'extrême portée de la vue, jusqu'à la distance où ils paraissaient aussi menus que des étincelles de mica dans le sable

382 GINGOLPH l'aBA.XDONNÉ

des plages. Ils formaient des coastellatious en mouvement. Presque tous ces bateaux, dans l'ombre qui buvait leur fumée ou cachait leur voilure, marchaient, traînant le chalut. La mer du Nord, avec ses vagues courtes, les secouait, les faisait se lever et s'abaisser, et c'était une fête nocturne d'une prodigieuse étendue, une illumination balancée par les houles. Plusieurs des chalutiers, ici et là, s'arrêtaient et relevaient leur filet. Alors le pont resplendissait et devenait comme incandescent, à cause de la lumière des lampes à acétylène ou des lampes électriques pendues au-dessus de la grande poche qui rapportait les poissons, les coquillages, les goémons et les herbes des hauts fonds ; des reflets enveloppaient le navire, et l'ombre des voiles ou de la cheminée -coupait leur nappe mouvante. De loin, c'était bien, comme Gayole l'avait dit à Gingolph, une ville avec ses lignes de feu, ses arabesques, ses places carrées ou rondes, et son nuage au-dessus, plus pâle que la nuit. Mais quand on traversait la flottille, comme faisait la Tour-d'Odre, on voyait que ces bateaux étaient en réalité fort séparés les uns des autres, et qu'ils suivaient des routes en tous sens. Pillage qui ne cessait pas le jour, et que la nuit rendait plus ardent. De grandes gueules de

BELLE NAVIGATION d'uX HOMME EX PEINE 383

filet, terminées par des planches que la force de résistance de l'eau maintenait ouvertes, des gueules de trente mètres de large, des chaînes de fer ou des ralingues de cordage ratissaient les plages du DoggerBank,et, d'autre part, de toutes les profondeurs de la mer, tout ce qui a vie rampait, nageait, se hissait, montait du fond des ténèbres, indéfiniment, vers ce haut plateau où les eaux sont moins froides, et où les œufs peuvent éclore.

A chaque moment, le harenguier était contraint de changer sa route, à causes des navires qui coupaient la ligne du nord-nord-est. Il reconnaissait des compagnons pirates de toutes les nations ; il lui arrivait de passer si près d'un chalutier vidant sa poche de mailles, que le reflet du pont mouillé passait dans la mâture comme un rayon de soleil, et qu'on voyait luire la barbe mouillée des hommes accroupis en cercle autour de la grande machine affalée sur le pont. Les marins de la Tour-d Odre passant au ras des chalutiers reconnaissaient l'espèce des grands poissons que les pêcheurs, les deux bras tenant la bête par les ouïes, jetaient dans les glacières de la cale : <i C'est une morue! C'est un colin! un chien de mer! » Torcaille et Gingolph, côte à côte, veillèrent pendant deux

384 GiNGOLPn l'abandonne

heures, puis, ea arrière, l'aspect de la grande ville de lumière se reforma, diminua, et s'évanouit dans les brumes.

Ce voyage continua. On ne voyait pas le Dragon qui avait pris sans doute une autre direction. Torcaille, perclus de rhumatismes, la poitrine détraquée, conservait l'humeur qui lui avait valu une popularité parmi les marins de la région boulonnaise. Il disait :

— Tu trouves pas ça beau, le Dogger Bank? Tu ne dis rien! Je l'ai traversé rien que pour le plaisir. J'aurais pu l'éviter.

Gingolph répondit :

— Il y a des jours pour tout.

L'autre leva les épaules.

A peine le bateau était-il sorti du banc, le temps changea. La lumière qui était belle, aux premières heures du jour, s'obscurcit par degrés, sans qu'on pût dire d'où venaient les nuages. Le vent soufflait de l'ouest, mais les brumes montaient de partout à la fois. Il y avait du vent et il ne ridait pas la mer; il y avait de la lumière et elle n'éclairait pas; il y avait des lames et le harenguier demeurait droit. Temps mystérieux! La brume s'épaississait et puis elle recevait un peu de jour, on ne sait par quelle fenêtre, puis ces

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clairières disparaissaient, et le crépuscule jaune n'avait plus de déchirure. La mer peu à peu devint dure; elle sautait sur l'avant. Les hommes avaient mis le ciré. Ils ne parlaient pas. Ils recevaient la pluie fine, froide, qui engourdit, énerve et rend comme sans idée. La sirène du petit vapeur soufflait et meuglait toutes les trois minutes, et rien ne donnait une idée d'abandon comme cet appel jeté dans les solitudes, et auquel pas un écho ne répondait. L'homme de guet, sur la passerelle, n'apercevait qu'une étroite ban le de mer agitée, où se tordaient, et s'enfonçaient, et remontaient en s'épanouissant, des courants souples, rapides, d'une eau jaune ou livide comme si les profondeurs de la mer avaient eu leurs fumées aussi. L'absence de luisant était comme une absence de joie. On travaillait sans hâte, on n'avait ni force, ni goût de plaisanter, ni appétit. Seule, la bière du bord diminuait aussi vite que d'habitude. Le baril installé à l'arrière recevait de fréquentes visites. Torcaille grognait et n'éloignait personne. Il fallait, presque chaque jour, remplacer le fiit vide par un fût plein. Seul, Gingolph, qui était cependant porté sur la boisson, tout comme d'autres, ne buvait pas. « Que peut-il avoir, ce grand jeune gars? se demandait le patron. Un

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gaillard qui vient d'achever son service! » Et il cherchait dans sa tête peu imaginante, et il ne trouvait pas. Deux jours durant, on voyagea dans la brume. A la lin du second, la Tour-d Odre sortit du coton. Elle se trouva sous un ciel haut, qui ne ressemblait plus du tout au ciel de Boulogne ou du Havre. Au lieu des lourds nuages, débordants de soleil ou de pluie, qui montent et voyagent dans le bleu de France, on voyait, au ras des eaux, une ligne mauve, dentelée, d'un même ton, qui semblait peinte sur une toile. Le ciel, au-dessus d'elle, était d'un vert très fin et pareil à celui des tiges qui ont grandi dans les caves. Puis l'azur commençait, traversé de longues écharpes, d'un violet plus sombre que celui de l'horizon, et qui enveloppaient le monde visible, de l'est à l'ouest. La lumière était partout sans force. Le jour se prolongeait bien au delà des limites ordinaires. Depuis combien de temps le soleil était-il couché? On sentait que c'était la nuit à quelque chose de mort sur la mer et dans le ciel. Mais on avait aussi l'impression d'un état de clarté durable, suffisant, établi pour des desseins mystérieux. Pour quelles floraisons? Pour quels voyages? Dans l'immense paysage, aucun appel d'une note ardente. La surface de la mer,

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fouettée par un vent glacé, se levait en lames clapotantes, mais la pointe de ces sillons croulants n'avait ni écume, ni reflot, ni transparence, et le bateau s'avançait, à son allure médiocre, sur une mer couleur de métal, et sous un ciel clair, léger, varié, mais impuissant à faire briller la mer.

— Neuf heures du soir, dit Torcaille : Ouvrez les panneaux, et mettez la tézure dehors !

Il voulait tenter la chance et commencer la pêche. D'après ses calculs, à l'estime, il était entre les Shetland et la Norvège, plus près de cette dernière, à l'endroit où la mer du Nord s'ouvre dans l'Océan. La grande parole était prononcée. La Tonr-cV Ordre stoppa, et le bateau se laissa dépaler par le vent. Tous les hommes étaient en mouvement, le patron au milieu d'eux. On avait ouvert les panneaux des cales, à l'avant, où reposaient, plies, les trois cents filets attachés les uns aux autres, qui composaient la tézure et qui dérouleraient leur ruban sur sept kilomètres de longueur ; le panneau où était lové le cordage qui servirait à tirer l'appareil et que les marins appellent l'aussièrc ; l'autre panneau encore, où l'on serrait les barils de bois qui ont une anse, les « quarts à poche », destinés à flotter et à main-

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tenir cette toile d'araignée où le hareng viendrait se mailler. La conduite du bateau fut laissée à Gingolph. Le patron se réservait de diriger la mise à l'eau du filet. Vingt minutes après l'ordre donné, le premier morceau de filet apparaissait sur le pont; deux hommes, vivement, le liaient à l'aussière, à l'aide des cordes libres dont il était armé; d'autres hommes accrochaient, de distance en distance, à l'aussière, un des quarts à poche, et les premiers mètres de la tézure, soutenus par les hommes qui mettaient leurs gros doigts dans les mailles, passèrent par-dessus la lisse de bâbord. Ils coulèrent sur le flanc du bateau, atteignirent le niveau des lames. Un premier quart à poche fut lancé par Balard, Bientôt le filet prit son équilibre, et demeura perpendiculaire, par vingt brasses de profondeur, dans les couches invisibles de la nier. Le bateau se laissait dériver sous le vent, avec sa voile d'artimon établie. La tézure se déroulait, les quarts à poche tombaient à l'eau presque régulièrement, le vent soufflait plus aigre, et, rarement, la machine était obligée de battre arrière pour remettre dans l'alignement le bateau qui obéissait au gouvernail d'avant. Sur la mer, les petits barils, à égale distance, se démenaient comme de gros oiseaux nageurs, qu'on ne

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distinguait bien qu'au moment où la crête des houles les soulevait et les portait en l'air. La lumière s'était affaiblie, le ciel était devenu d'un Jaune de froment mûr ; bientôt il passa à l'orangé, puis, par degrés, on le vit pâlir, en même temps que les bandes de brume se dessinaient moins nettement, et il fut bientôt livide, d'une teinte verte, fanée, exténuée, qui devait durer jusqu'à la fin de la courte nuit.

Sur le pont, le père de mousse, Balard, avait allumé deux lampes à acétylène, qui suffisaient à éclairer les travailleurs. Torcaille n'aimait pas la dépense. Les pêcheurs, les uns dans le demi-jour, et les autres dans l'ardente lumière des lampes, se courbaient pour saisir le filet et le tirer de la cale, se redressaient pour passer au voisin la poignée de mailles qu'ils tenaient; d'autres saisissaient l'aussière, et y attachaient, nouant vite les cordes et serrant le nœud d'un effort brusque, tantôt le filet avec les barsouins, tantôt les quarts à poche avec les bandingues : tous travaillaient en mesure, en économisant les mouvements. Ils parlaient peu. De temps en temps, des cales où plusieurs dépliaient les filets, un cri partait : « En douceur ! » Cela voulait dire que les roies étaient emmêlées. Les hommes se relayaient, et ceux de la

cale, par exemple, remontaient sur le pont après le trentième filet mis à l'eau, ce qu'ils appelaient une tournée. La Tour-d' Ordre s'en allait ainsi, lentement, sur la mer froide, dans la nuit d'été des régions septentrionales. îl n'y avait aucun feu de navire à l'horizon.

Il était plus de minuit lorsque le dernier quart à poche fut lancé par-dessus bord. Alors le bateau, retenu par l'aussière, demeura ancré à sa tézure qui flottait entre deux eaux, sur des milliers de mètres dans l'ombre, en avant. Pour que le roulis ne fût pas trop fort, le màt de misaine avait été amené de 4S degrés. Les heures de repos étaient venues. Les hommes se retirèrent dans le poste d'avant, et disparurent dans l'escalier qui s'ouvre au pied du mât de misaine.

Giugolph n'avait pas quitté le pont. Il n'aurait pu dormir, malgré la fatigue, et il se promenait, à tribord, en regardant venir et passer les houles noires qui levaient le navire |)ar l'avant, puis par l'arrière, et tiraient, l'une après l'autre, sur le filet qui, lentement, dérivait sous la poussée des courants. Il songeait à Zabelle. Pensées qu'il aurait dû chasser ! C'étaient les mots tendres qu'elle lui avait dits, et il se rappelait le ton de ces mots-là comme s'il les entendait dans le vent

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de la mer du Nord, — ah ! durable musique, douceur qui ne passez point et qui feriez mieu-x de mourir ! — et aussi d'autres mots, les derniers, si cruels. Toute sa vie tenait entre ces mots d'amour et ces mots de mépris. Il lui semblait qu'il n'avait commencé à vivre que le jour où cette grande Zabelle l'avait regardé comme elle ne regardait personne autre dans ce temps-là. La gueuse ! Avait-on obéi, travaillé, épargné pour elle! Et la mère Lobez, qui avait perdu tant de soins et de temps pour apprivoiser cette fille de Boulo gne et la marier avec le Portel I Peut-être qu'il aurait fallu, tel jour, faire ceci, et dire cela, et être moins faible? Mais alors, qu'aurait-elle fait, elle si dominatrice? 11 y avait eu pourtant des femmes, et souvent même, qui avaient regardé Gingolpli d'une certaine manière. Et il avait ri d'elles, à cause de Zabelle, oui, beaucoup à cause de Zabelle Gayole. Il s'enfonçait dans le rêve sans fin. La mer était obscure entièrement. Les parties livides du ciel, les prairies mortes avaient des étoiles brouillées et comme endeuillées. Un homme seulement veillait sur la passerelle. Le battement de l'eau contre les tôles, la plainte du mât de misaine qui geignait dans son emplanture, le souffle du vent qui tirait un son de fifre des

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haubans ou du treuil, enveloppaient la Tourci Odre d'une musique qui s'en allait mourir, éparpillée, sur la mer déserte.

Gingolph s'était approché de la caisse do la machine, et se tenait appuyé aux tôles. Sa conscience, habituée aux examens par la mère Lobez, ne s'enfermait pas dans la peine et cherchait, contre elle et contre lui-même, l'assistance promise... Il songeait : « J'ai voulu la mort de Le Minquier, c'est mal. Le Maître a souffert plus injustement que moi. Il a pardonné, à moi-même il a pardonné plus qu'on ne m'a fait, quoique l'injure soit grande ! » Il se rappelait des phrases de sermon, et d'autres lues dans des livres de piété. Mais il avait du mal à s'y tenir.

Une lumière moins verte commença à paraître à l'orient, entre les nuages, et l'ombre fut rajeunie : un jour naîtrait bientôt dont la lointaine annonce était là. Gingolph, ayant soif, alla chercher, dans une cachette où il la serrait, la moque qu'il remplissait de bière au tonneau, et il but. La douleur l'empêchait de rester en repos. Il recommença la promenade sur le pont, et monta sur la passerelle. Le vieux Cantagrel, Gantagrel le Loup, était de quart.

— Tu ne dors pas? Tu es donc malade?

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— Oui, des idées.

Cantagrel parla de Boulogne et de la pêche. La mer l'accompagnait du frémissement de ses lames, qui ne cessaient point de presser la vieille coque d'acier et de tâter les parois avec leurs pointes, pour voir s'il n'y avait pas de fêlure. Un instant l'homme s'interrompit pour dire, comme s'il avait récité une leçon :

— Navire à Fouest-sud-ouest, coupant notre ligne.

En effet, à l'extrême horizon, une lumière blanche, une lumière verte, annonçaient le passage d'autres marins, probablement de pêcheurs qui cherchaient, eux aussi, la route du grand banc de harengs. Gingolph eut la certitude que c'était le Dragon. Le navire disparut au nord-ouest. Et la clarté vivante, qui précède de longtemps le soleil, apparut entre les écharpes de brume toujours passantes.

Alors les hommes, bâillant et s'étirant, remontèrent sur le pont; Balard ralluma les lampes, toutes celles qui étaient mises à sa disposition ; le pont resplendit, au-dessus de la mer toute noire. Torcaille fit signe de se hâter. On prépara le bateau pour la récolte. Six hommes lavèrent le plancher à grande eau : six autres établirent des moulinets

parallèles, des rouleaux de bois sur lesquels le filet, tout à l'heure, allait passer avant de redescendre dans le bateau; d'autres apportèrent et arrimèrent, le long du l^ordé, des pelles pour ramasser le hareng ; les mousses, sur le panneau de la première cale, disposèrent des morceaux de lard qu'ils avaient enveloppés dans un papier de journal, et des pommes de terre qu'ils venaient de peler pour les aînés. Pendant une demi-heure, le pont de la Tour-d' Odre fut de nouveau désert. Les marins, dans le poste d'avant, faisaient cuire leur dîner et mangeaient. Deux seulement, qui avaient sans doute embarqué leurs provisions, fumant une pipe, penchés par-dessus la lisse, essayaient de pêcher une morue ou un colin. Il devait être deux heures du matin, quand l'équipage et le navire furent tout parés pour la levée du filet, dont le bout forain était si loin, si loin dans les ténèbres! Gingolph et Balard, qui étaient forts tous deux, se tenaient le long de la lisse, pour tirer les premiers et embarquer le filet; deux secoueurs, à côté d'eux, élargiraient la nappe et feraient se démailler le poisson; six hommes de màt, au milieu du pont, les mains dans les mailles brunes, aideraient de loin les cmbarqueurs et feraient tourner le filet qui des-

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ceiidrait dans la cale,' où quatre marins l'atteadaient, pour le lover et pour prendre encore les poissons oubliés. Le reste des hommes se tenaient à l'avant, pour détacher les quarts à poche et les cordages qui liaient le iilet à l'aussière.

Tout à coup, le cabestan commença de tourner, des bouffées de fumée blanche sortirent de tous les tuyaux de la vieille machine ; l'aussière, raidie, passant par la première évidure de l'avant, glissa sur le pont et descendit en spirale dans la cale; le premier baril apparut, fut détaché de l'aussière et jeté dans un coin, en arrière; les embarqueurs se penchèrent, le bout de l'immense tézure arriva en travers, ruisselant, glissa sur les rouleaux, et, sous le feu des lampes, tandis que la Tour-d Odre avançait tout doucement, commença de couler, ruisseau de mailles que tous les hommes interrogeaient. La première roie n'avait pas pris un poisson.

— La robe est noire! grommelait Balard.

— Attends qu'elle s'argente! répondit le voisin.

— En voilà ! crièrent des hommes à l'avant. En effet, sur la pente du filet qui sortait de la

mer, un trait, comme une paille d'or, brilla, puis deux, puis dix, puis cinquante dans un court espace. Les embarqueurs soulevèrent le pan-

ijyb GINGOLPH L ABANDONNE

neau avee précaution, puis retendirent, et, dans la clarté vive, les poissons, démaillés par une brusque secousse, tombèrent sous le filet ou sautèrent en l'air, au milieu d'une gerbe de gouttes d'eau éclatantes comme eux. Les hommes de mât allongèrent plus avidement leurs doigts pour tirer sur les mailles ; les figures devinrent contentes : la proie était là, vivante encore, la grande Tatigue des hommes ne serait pas inutile. Cependant, les bancs ne devaient pas être formés ; le filet bientôt continua de sortir sans ramener autre chose qu'un ou deux poissons, et des méduses transparentes, et des goémons apportés par les fleuves sous-marins. Au bout de deux heures, lorsque Torcaille donna le signal de s'arrêter pour reposer l'équipage, les bacs disposés le long des parois contenaient quelques milliers de harengs.

— Tu vois, dit-il, que. je ne me suis pas trompé de beaucoup. Il y a de l'hareng. Il ne grouille pas. Il n'est pas tout levé : mais il y en a... Tu souffres donc, que tu n'as pas l'air content?

— Oui, dit Gingolph.

— C'est le coffre qui te fait mal?

— Oui, et le cœur avec.

Le patron n'était pas d'un esprit subtil. Il ne

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comprit pas qu'il s'agissait d'une peine de cœur, et il répondit :

— Faut prendre un grand verre de rhum chaud, ce soir en te couchant.

Cette nuit-là, le second resta au poste d'embarqueur qu'il avait choisi, plus longtemps qu'aucun homme ne l'eût fait, et il était tout blanc de fatigue et de froid quand la dernière bouée à pavillon, marquant le dernier panneau de la tézure, fut hissée à bord.

Il se passa quatre jours, qui furent de médiocre pèche. Quatre fois les sept mille mètres de filet descendirent à quarante mètres au-dessous de la surface de la mer, et, quatre fois, avec grande fatigue, on les retira, puis le poisson fut disposé en couches et salé dans des barils en bois de hêtre, cerclés de bouleau, qui tenaient chacun de sept à huit cents harengs. Il était aisé de compter les prises : elles ne permettaient pas de rentrer à Boulogne. Pendant ces quatre jours, la Tourd' Odre s'était rapprochée de la côte d'Ecosse, faisant route au sud-ouest. Le patron ne décolérait plus. Il disait : « Je suis trop vieux; la chance me quitte, comme une fille qu'elle est. » Dans la cabine, au-dessous de la chambre de timonerie, quand il retrouvait le second, il se plaignait de

mal commencer sa dernière campagne. Gingolph étudiait la mer. Ce fut seulement vers le soir du cinquième jour, — le harenguier continuait sa route au sud-ouest — qu'il dit à Torcaille :

■ — Maître, regardez l'oiseau : je le cherche depuis la sortie du Dogger Bank.

— Un margat!

— Vous pouvez tendre. Faites stopper!

— Pour un seul oiseau? Tu es jeune!

— Non, j'ai étudié l'eau ' il y a du hareng.

Le vieux leva sa casquette, et dit, secouant sa grosse tête avinée :

— Alors, commande selon ton idée.

îl considéra avec suffisance et moquerie ce jeune pêcheur, qui paraissait très sûr de ce qui est prodigieusement incertain. Mais quoi? Aussi bien tendre là que plus loin. L'ordre fut donné d'arrêter la machine. A cent mètres par bâbord, on pouvait voir, posé sur l'eau, un oiseau plus gros qu'un goéland, mais de même ligne et de même allure, qui avait la tête jaune serin, le corps blanc et le bout des ailes noir. Il nageait, le cou enfoncé dans les plumes gonflées du poitrail, n'observant plus les vagues, mais cette chose énorme, fumante, arrêtée. Lorsqu'il entendit tomber les premiers quarts à poche et les premiers plis du filet, il

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pagaya résolument, montra sa queue courte, et disparut dans le désert des houles.

Gingolpli faisait tendre la tézure en travers d'un courant, reconnaissable au clapotis de l'eau qu'on eût dite griffée par le vent. Il ne soufflait pourtant qu'une brise légère et partout égale. Des bulles graisseuses, par grappes, flottaient. Des lueurs phosphorescentes, à de grandes profondeurs, glissaient dans le sens du courant. Les hommes qui travaillaient se montraient les uns aux autres les signes de la mer, et ils discutaient les chances de la pêche. Gomme ils avaient commencé à tendre les filets de bonne heure, ils eurent fini au moment où la nuit prenait possession du monde. Mais ce n'était point une nuit pareille aux autres. Et les hommes ne pouvaient dormir. Plusieurs, après que la Tour-ct Odre eut pris son poste de veille, au bout de son ruban de filet, descendirent dans le poste, et essayèrent de se reposer, car ils étaient rompus de fatigue. Mais ils avaient beau fermer les yeux, le sommeil ne venait pas. Une moitié de l'équipage s'était couchée sur le pont ou sur la caisse de la machine. La mer était tout à fait apaisée. Elle n'avait point de lames courtes, mais un balancement de beau temps, presque une bonne humeur de mer du sud.

A de longs intervalles la surface se soulevait ; une colline d'eau en mouvement, et dont la crête ronde

allait, en ligne droite, de l'Ecosse aux côtes de Norvège, passait sous le navire, et faisait se plaindre le màt de misaine, car l'autre ne se plaignait jamais, A peine si les hommes sentaient le roulis, qu'on eût dit fait pour un berceau. Ils bâillaient. Gingolph, les voyant étendus sur le pont, serrés en grappe à l'extrême pointe du bateau, d'abord leur avait crié : « Que f...-vous ici? On couche dans le poste! » Mais, à regarder la mer et le ciel, il avait compris pourquoi ses compagnons ne dormaient pas. Le ciel, du côté du pôle, était tendu de rayons en éventail, inégaux, d'un rose vif, et qui ne restaient pas en place. Leur pointe se raccourcissait ou s'allongeait; d'autres fois, la lame entière s'effaçait, et reparaissait à droite ou à gauche, doublant la puissance d'une autre raie lumineuse. La mer reflétait cette aurore boréale. Une mystérieuse illumination traversait aussi ses abîmes. On ne voyait ni traînées de feu, ni goutte d'or roulant sur les pentes des ondulations régulières; toute l'étendue était bien sombre, pesante, d'une tristesse morne : cependant, une vie secrète remuait dans les profondeurs. Autour du bateaU;,

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