I. Ridolfi (Carlo), Le Maraviglie dell'arte, Venise
également la Judith « posant le pied gauche sur la tête coupée d'Holopherne, avec l'épéeen main toute vibrante et teinte de sang, ayant à ses pieds un esclave armé, coiffé d'un gros bonnet de couleur puissante». Au-dessus de la Judith se trouvaient trois figures isolées, puis, plus haut encore, un Levantin et un joyeux membre de la Confrérie de la Calza ^ en manteau cramoisi, entourés d'une frise en camaïeu rempHe d'enfants, selon la description de Boschini, qui ne craint point d'ajouter que « la peinture ne pouvait faire mieux ». Des Cavaliers s'élançant par l'inter^^alle de pilastres figurés, des Géomètres mesurant le globe du Monde, peints par Giorgione aux angles de ce Fondaco, flanqués alors de deux tours gracieuses qu'on abattit en restaurant l'édifice, retenaient tout particulièrement le regard.
Les deux importantes inscriptions qui revêtaient ces tours, écrit l'historien Selvatico, furent détruites en même temps qu'elles, « ainsi que deux magnifiques figures de Giorgione qui pouvaient être regardées comme les mieux conser\^ées ». Sansovino prétend que des amis de Giorgione lui avaient fait particulièrement compliment des fresques peintes par Titien qu'ils croyaient avoir été brossées par le maître de Castelfranco ; ce dernier en aurait été très froissé ^ Tizianello réfute cette affirma-
1. Ce personnage était encore visible sur les murailles du Fondaco dei Tedeschi, en 1715.
2. Voir G. Lafenestre, La Vie et l'Œuvre de Titien, Paris, 1909. Lodovico Dolce, qui était en relations suivies avec Titien, fait état de cet incident, en 1557, dans son « Dialogue sur la Peinture ».
Pl. X.
Photo A. Giraudon.
LA MADONE ET LES SAINTS (Castelfranco-Veneto. — Eglise San Libérale.)
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tion en écrivant : « Giorgione ne fut ntillement envieux de la gloire de son excellent élève (Titien) et se glorifia de l'avoir amené à une telle perfection que ses œuvres fussent estimées comme égales ou même supérieures aux siennes. »
lya figure de Judith décorant la muraille du Fondaco dei Tedeschi nous est connue par la gravure de Zanetti ^
Ce personnage, traité à plusieurs reprises par Giorgione, semble l'avoir vivement séduit. On lui a rendu depuis peu, et très justement, une Judith qui se trouve à Saint-Pétersbourg au Musée de l'Ermitage (Toile H. 1.44. — ly. 0.65, pi. IX). Mariette l'avait vue dans la collection Crozat et l'avait attribuée à Raphaël alors que Waagen l'avait revendiquée pour Moretto ^ Une estampe, faite d'après cette œuvre, nous montre que le paysage y occupait autrefois une place plus importante. La largeur du tableau a été diminuée.
Ceux qui ont vu cette Judith la disent admirable. L'impression générale qui s'en dégage est tellement forte, paraît-il, qu'on oublie vite le dessin un peu choquant de la jambe ' nue, s'échappant on ne sait trop pourquoi de sa longue tunique aux beaux plis, pour se poser sur la tête
1. Zanetti. Varie Pittiire (Venise 1760, avec des gravures d'après des fragments de fresques du Fondaco dei Tedeschi).
2. Attribuée à Giorgione par C. Philipps, H. Cook, A. Venturi, L. Justi, L. Venturi et Monneret de Villard; considérée comme une copie faite d'après Giorgione par G. Gronau et B. Berenson.
3. Cette déformation un peu spéciale a sans doute été du goût de Giorgione, car on la retrouve pour les figures de la Daphné de Venise, de V Eurydice de Bergame, de \a. Joueuse de flûte du Louvre, de la Vénus de Dresde et de la vraie mère du Jugement de Salomon de Kingston-Lacy.
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coupée d'Holopherne, dans l'herbe émaillée de fleurettes. L'héroïne sanguinaire, debout près d'un grand arbre, s'appuie sur le glaive nu à deux tranchants dont elle vient de se servir ; son visage calme, rêveur et presque doux, reflète, sans trace d'orgueil, la satisfaction d'avoir rempli un devoir.
Il est curieux d'opposer à la toile de l'Ermitage une des compositions de Judith et Holopherne du Prado, conçue par Tintoret ; son goût pour les actions violentes nous fait assister cette fois à la tragédie elle-même.
La Judith du Tintoret s'apparente ici aux nobles dames de Véronèse ; sa robe brochée est chatoyante comme les leurs. Sa chevelure fauve savamment échafaudée, son col blanc, sont tout ruisselants de perles d'un magnifique orient. Les patriciennes se promenant sur le Rialto, par quelque beau soir, au bras de leurs maîtres, n'ont pas plus calme apparence que cette belle insensible s'apprêtant, sous les regards indifférents de sa suivante, à trancher la tête de son seigneur. Sa main droite tient sans défaillance le glaive pesant pour son bras frêle ; sa main gauche soutient le lourd rideau de tonalité chaude, derrière lequel repose Holopherne nu, dormant d'im lourd sommeil. La lune qui brille par une de ces nuits bleues si chères au décorateur génial et tourmenté de l'église de San Rocco fait étinceler les parures des deux femmes.
Le Tintoret et Giorgione ont choisi leurs modèles ^
1 . La gravure faite par Zanetti d'après une figure de femme nue peinte à fresque par Giorgione, sur le Fondaco dei Tedeschi
dans la société qu'ils fréquentaient. Le Tintoret ne se donne pas la peine d'approprier les siens à l'histoire ;Giorgione a transfiguré le sien par son rêve. La Judith de l'Ermitage est une créature presque immatérielle, une de ces créatures qui ne sont point créées pour exécuter de sinistres besognes, mais qui les accomplissent en toute innocence quand la fatalité les y contraint, ou que leur instinct les y pousse impérieusement. La Judith de Giorgione songe à la tyrannie abattue, elle entrevoit l'âge d'or qui lui doit succéder ; celle du Tintoret joue un rôle ; son attitude, le cadre dans lequel elle agit ont un caractère essentiellement théâtral. La petite Judith peinte par Sandro Botticelli, à peu près vers la même époque, a, malgré tout ce qui l'en différencie, plus d'affinités avec celle de Giorgione qu'avec celle du Tintoret. Considérez bien la peinture de Botticelli aux Offices, et vous verrez combien son auteur s'est appliqué à suivre le texte inspirateur à l 'encontre de ses collègues vénitiens. Sa Judith s'avance d'un air décidé et tranquille, vêtue de cette robe à petits plis d'un ton presque tendre, d'un ton dejacinthe. Abra, sa servante diligente et dévouée, la suit d'un pas rapide, portant sur un plat la tête d'Holopherne. La légère froideur qui se lit sur le masque de la jeune Florentine, s'efforçant de jouer cette fois le rôle d'une
permet de reconnaître le modèle même de la Judith. Sa taille est à peine creusée au-dessus delà hanche et la ligne de ses épaules est exactement bombée comme sur la toile de l'Ermitage. Les femmes du Concert champêtre sont à peu près construites de la même manière. On rapprochera encore avec intérêt la Figure allégorique reproduite ici, du portrait de Catarina Cornaro.
farouche petite princesse orientale avide de carnage, paraît feinte. Sans doute danse-t-elle d'ordinaire les pieds nus, sur des prés fleuris limités à l'horizon par la ligne bleue des collines toscanes. Sa tunique alors plus légère laisse découvrir l'harmonie de son jeune corps souple qui se meut sur des r5rthmes lents en des attitudes gracieuses.
Dans les peintures de Pétersbourg et de Florence, l'héroïne a la conscience en repos, elle vient d'accompHr un acte de délivrance, alors qu'au Prado elle se prépare à commettre froidement et cruellement un meurtre nécessaire. Botticelli a représenté, lui aussi, la petite princesse auprès d'un arbre, dans un paysage dont les arrièreplans se développent sous tm grand ciel. Elle se dirige vers son village de Béthulia, telle une messagère de paix. Le rameau d'olivier qu'elle tient à la main en témoigne.
lye peintre de la Madone de Castelfranco comme celui de la Primavera ont sans doute vu dans leur Judith une figure symbolique.
C'est justement parce qu'un sujet tel que la Judith était, quant au fond, contraire à son tempérament que Giorgione s'est senti attiré vers lui et a tenté de le réaliser, sans avoir, comme le Tintoret qui prenait pour modèles Michel-Ange et Titien, le génie de la mise en scène. La manière de ce jeune confrère l'aurait sans doute émerveillé, comme elle avait émerveillé — et même quelque peu inquiété — VecelU son maître, qui tenait à ne point voir sa réputation sinon éclipsée du moins amoindrie ou même égalée.
Giorgione, ce créateur de tant de douces Madones et de personnages mélancoliques, semble avoir goûté une étrange volupté à réaliser en différentes occasions des sujets empreints de pareille cruauté. Il passe, en effet, pour avoir encore peint un David tenant en main la tête de Goliath 1, assez diff'érent du David signalé par Vasari (H. 0.65 — L. 0.75). L'original de cette peinture est perdu. Il en existe une copie dans la Galerie de Vienne. De longues boucles de cheveux encadrent le visage sensuel du jeune héros vainqueur et retombent sur sa brillante armure côtelée.
M. Berenson ^ trouve, comme nous, que Giorgione n'a nullement tenté cette fois encore de peindre l'exaltation de David après l'exploit accompli ; sa tête lui semble idyllique comme celle d'un Daphnis dont les doigts distraits joueraient avec les boucles de Chloé ; l'étalage des armes et des armures, la tête grimaçante du géant lui apparaissent simplement ici comme des accessoires n'ajoutant rien au caractère du jeune triomphateur.
Un dessin de Giorgione qui figure dans la collection de Chatsworth, contient selon toute apparence l'idée première d'une autre composition assez importante représentant encore une décollation. On l'intitule le Martyre de deux saints. Bien que les dessins de Giorgione soient très
1. Titien a traité vers 1542 le sujet de David et Goliath dans un des compartiments du plafond de l'église Santa Maria délia Salute à Venise; ce sujet, du reste, était fréquemment choisi à cette époque.
2. Voir : « De quelques copies d'après des originaux perdus de Giorgione. » Galette des Beaux-Arts 1897, p. 265.
6o GIORGIONE
rares, celui-ci ne paraît pas contestable. Morelli, qui pour sa part déclarait n'en avoir rencontré que deux ou trois parfaitement authentiques, devait le compter au nombre de ceux-là ainsi que le petit dessin du I^ouvre dont nous aurons à nous occuper plus loin. Les Galeries de Vienne, de Berlin, de Florence, de Chantilly, l'Bcole des Beaux-Arts de Paris en mentionnent dans leurs catalogues respectifs. Il n'est guère aisé de se prononcer définitivement à leur sujet et M. Von Boehn ^, dans son étude, parue en 1908, nous en signale un assez grand nombre traités dans l'esprit de Zorzi et réalisés le plus souvent de façon tout à fait remarquable, au moyen de ces hachures à la plume qu'affectionnaient et Titien et Campagnola. Il se garde bien, à juste raison, d'affirmer qu'ils sont de Giorgione. Mais revenons au dessin de la collection Chatsworth. Nous remarquerons d'abord que le sentiment dramatique n'y est guère mieux traduit que de coutume. Un empereur, coiffé d'un turban, est installé sur son trône ; il étend la main vers le bourreau, et d'un geste qui rappelle celui du Salomon de Florence, dicte l'inexorable arrêt que le bourreau exécute sur-le-champ ; la tête du saint qui s'est agenouillé devant le justicier a déjà roulé à terre, un autre saint à la barbe fleurie assiste les mains jointes au martyre de son compagnon ; la garde vénitienne de ce souverain oriental, l'exécuteur lui-même accoutumé à des incidents de si minime importance, demeurent abso-
LES FRESQUES ET LES DÉCORATIONS 6i
lument impassibles ; c'est tout au plus s'ils semblent être les principaux acteurs de cet épisode violent et rapide qui n'émeut guère le spectateur.
A côté des fresques du Fondaco dei Tedeschi que nous avons étudiées plus haut, Giorgione couvrait encore de peintures et de devises variées le Palais Soranzo ^, celui d'Andréa I^oredano et la Casa Flangini. Du vivant même de Vasari « toutes ces œuvres étaient déjà fortement endommagées par l'intempérie des saisons, et, en particulier, par les vents du sud chargés de sels destructeurs. » ly'illustre biographe déplorait tout particulièrement qu'une des meilleures fresques de Giorgione représentant le Printemps eût été fortement détériorée par la pluie, le soleil et le vent. Tout en regrettant le peu de solidité du procédé employé par l'artiste, il ajoutait par ailleurs « qu'un morceau peint à l'huile sur la chaux avait étonnamment résisté aux outrages du temps ».
lycs textes d'Ovide auraient, paraît-il, le plus souvent inspiré ces compositions.
Giorgione avait peint pour la Chapelle de Saint- Georges de l'Eglise de Castelfranco d'importantes décorations représentant un Christ bénissant, entouré d'arabesques et de symboles évangéliques. Normalement ces fresques à l'abri de tous les facteurs de destruction eussent dû parvenir intactes jusqu'à nous. lyC sort, par malheur,
I. C'est peut-être sur la recommandation de Catarina Cornaro, ex-reine de Chypre, dont le frère Giorgio Cornaro avait épousé la fille de Zuan Soranzo, que Giorgione fut chargé de procéder aux décorations de ce palais.
cette fois encore, en a décidé autrement, et la chapelle toute resplendissante de chefs-d'œuvre a été démolie.
On montre encore, à Castelfranco même, la prétendue maison de Giorgione, située à une faible distance de celle qu'occupaient les Costanzi. Elle se nomme maintenant la Casa Pellizzari. I^es fresques que l'on distingue encore sur sa façade ne datent sans doute pas du temps de Giorgione. Peut-être sont-elles relativement récentes mais repeintes suivant une tradition qui s'était transmise.
Cette décoration représente une large frise avec des médaillons renfermant des têtes de philosophes, d'empereurs, de gorgones, des masques, des casques, des inscriptions latines, des instruments d'astronomie, des emblèmes de saisons, des cymbales, des violes et des harpes, en un mot tout l'arsenal giorgionesque voisinant au gré de l'inspiration, au hasard, comme sur les murailles du Fondaco dei Tedeschi dont les fresques aujourd'hui effacées nous sont uniquement connues par les récits des contemporains de Zorzi et par les gravures de Zanetti (PI. VIII).
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