‹ GiorgioneChapitre 9 sur 33 · Trad. G. Lafenestre · texte numérisé non relu

Trad. G. Lafenestre

Pl. IX.

l'iu.lo A. (.irau.i.

JUDITH (Saint-Pétersbourg. — Musée de l'Ermitage.)

(Page 53.)

pour la confrérie de San Rocco, refusa de fournir préalablement aucune esquisse, et attaqua directement sur la toile cette composition immense ?

Si Titien, pour sa part, traçait rapidement lui aussi sa première esquisse sur la toile, il ne l'amenait pourtant pas tout de suite à son état d'entier achèvement comme le faisait Giorgicne. Vecelli, dont la robuste santé de montagnard cadorin communiquait un parfait équilibre à son jugement, Vecelli qui, pour avoir été un merveilleux poète, n'en avait pas moins, à ses heures, un exact sens des réalités, contrôlait son premier mouvement. Il aspirait à une beauté, à une perfection, à une harmonie toujours plus parfaites, faisait disparaître de ses compositions certaines de ces incohérences si fréqueiites chez son ami Zorzi, incohérences qui naissent forcément sous l'impulsion créatrice toute spontanée. C'est elles qui devaient justement charmer le plus particulièrement le cerveau du grand enfant, du grand poète et du grand visionnaire de Castelfranco. Elles n'ont certes rien perdu de leur extrême charme juvénile qui nous ravit et c'est en elles que réside la principale et mystérieuse force séductrice de Giorgione. Elles ont fort choqué Vasari ^ ; il nous le confesse après les avoir attribuées à l'absence de dessins ou d'esquisses préparatoires.

I. On observe parfois quelques légers repentirs dans les œuvres de Zorzi, mais ceux-ci sont rares. Dans le Concert champêtre on peut distinguer les traces de quelques modifications apportées dans le dessin de la jambe de la femme à la fontaine et dans la position de la tête du jeune musicien coiffé d'un béret d'une éclatante tonalité de vermillon.

« Giorgione ne s'apercevait pas, écrit-il, qu'il est pourtant nécessaire, si l'on veut bien disposer les compositions et ajuster les inventions, de les mettre d'abord et de diverses manières sur le papier pour voir comment tout marche ensemble. On pourrait encore ajouter, qu'en dessinant sur papier, on arrive à s'emplir l'esprit de belles conceptions, et on apprend de mémoire à faire tous les objets naturels sans être obligé de les avoir toujours devant soi ou de cacher sous l'attrait des couleurs, la peine de ne savoir dessiner, comme le firent longtemps les peintres vénitiens Giorgione, Palma, Pordenone et d'autres qui ne virent pas Rome. »

C'est sans doute parce que les Florentins ne se contentaient pas de fixer les images qui se présentaient de façon fugitive à leurs yeux, que leurs peintures nous éblouissent moins que les peintures de l'Ecole de Giorgione. On ne peut toutefois nier, qu'en nous transmettant l'émotion qu'ils ont longuement ressentie et portée en eux, avant de nous la révéler harmonieusement, les Beato Angelico, les Benozzo Gozzoli, les Filippino Lippi, les Domenico Ghirlandajo nous touchent généralement plus vivement que les peintres de Venise.

Pour savoir ce qu'étaient ces fresques du Fondaco dei Tedeschi, il nous faut encore avoir recours à Vasari. Il se plaint surtout de leur manque d'ordonnance, il regrette qu'elles ne représentent ni faits historiques, ni personnages de l'antiquité. Ives gens qu'il avait interrogés sur ces peintures n'avaient pu les lui expliquer. Giorgione

paraît ne s'être jamais soucié de la vraisemblance. Il ne faut point chercher dans son œuvre de sens caché. I^esplus perspicaces ont toujours perdu leur temps à essayer de découvrir des intentions subtiles, là où l'auteur n'avait fait que donner libre cours aux interprétations les plus fantasques et les plus surprenantes de sa vision. Son génie était, avant tout, avide de belles taches, d'heureuses arabesques, de tout ce qui est susceptible d'engendrer l'harmonie, fût-ce au détriment de la logique.

Vasari dit d'ailleurs que la décoration extérieure du Fondaco consistait surtout en motifs ornementaux et architecturaux entourant des figures isolées et des compositions sans suite. Ici c'était un homme, plus loin une femme dans des attitudes variées « l'un a près de lui un lion, l'autre un ange en guise d'amour ». Au-dessus de la porte principale qui regarde la Merceria, il distingue « une femme assise, les pieds sur la tête d'un géant mort comme qui dirait une Judith, tenant une épée, qui lève la tête et adresse la parole à un Allemand qui se tient en contre-bas ». Il se demande si ce n'est pas là une allégorie de l'Allemagne.

La façade du Fondaco dei Tedeschi, donnant sur le grand canal, était peinte « d'une série de bandes horizontales divisées par de grands trophées, entre lesquels se plaçaient des figures allégoriques et se distinguaient des médaillons avec des têtes d'hommes illustres ainsi que diverses silhouettes d'animaux ». Ridolfi ^ admire

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