LES PEINTURES INSPIRÉES DES THÈMES RELIGIEUX
Giorgione se libère de l'influence de ses devanciers ; il imprime un caractère plus humain à la peinture sacrée. — La Madone de Castelfranco et les traditions qui s'y rattachent. — La correspondance d'Isabelle d'Esté et de Taddeo Albano relative à l'achat d'une Nocte de Giorgione. — Les œuvres qui étaient données au Maître de Beaumont.
lycs régions accessibles à ceux-là seuls qu'anime la Foi, restèrent sans doute interdites à l'auteur de l'incomparable Madone de Castelfranco. De tempérament peu mystique, il n'avait sans doute jamais entrevu le monde des anges et des saints au milieu duquel Beato Angelico vivait constamment en esprit. Giovanni Bellini, ami de l'Arioste et du cardinal Bembo, quoique religieux, ne se transportait plus déjà dans les sphères séraphiques que par intermittences. C'était dans Venise qu'il trouvait d'ordinaire les modèles de ses Vierges adorables, plus indolentes que graves, tenant leur Fils debout sur leurs genoux. Son imagination, en les idéalisant encore, était seule impuissante à les lui représenter dans leur gloire. Il n'était déjà plus un illuminé ;
c'était un véritable Vénitien et l'on sentait apparaître chez lui une pointe de ce réalisme poétique, qui s'épanouit pleinement avec son élève. Quand Bellini veut transfigurer ses Vierges, il lui faut le concours d'anges musiciens, tirant du rebec, de la viole d'amour et de l'angélique des douces harmonies qui se combinent délicieusement, les enveloppent, montent bien au delà des niches architecturales, toutes sculptées et toutes incrustées, où elles trônent comme des idoles. Giorgione ne met plus en œuvre une mise en scène aussi compliquée ; ses figures abandonnent la sécheresse d'Alvise Vivarini encore parfois sensible chez son maître ; les traces d'influence byzantine ne sont plus perceptibles chez lui.
Sa Madone de Casteljranco (H. 2.00 — I^. 1.52, pi. X), conçue vers 1504, offre toujours au monde le rayonnement de son éternelle beauté. lyC Maître n'avait pourtant que vingt-sept ans quand il commença cet ouvrage. A la formule du vieux Bellini, il substitue une formule toute différente. C'est en quelque sorte une façon de triptyque simplifié qu'il imagine. Son génie ne s'afi&rma jamais plus hautement que dans cette œuvre toute de simplicité, d'équiUbre, et d'harmonie.
I/'autel sur lequel trône cette madone glorieuse est tout simplement décoré à sa base des armoiries du condottiere Tuzio Costanzo, et non point surchargé de sculptures et d'incrustations comme il était alors de mode ^
T. KritJsche Studien ^u Giorgione, Repertorium fur Kunstwissenschaft, t. XXXI, Berlin, 1908.
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Un tapis de dessin très fin, dont les riches colorations rappellent celles des belles dalmatiques à ramages, le recouvre en partie.
Une mélancolie légère voile peut-être déjà le beau regard doux et profond de la Vierge. Ses cheveux dépassent sa blanche coiffure qui se détache sur la partie supérieure du trône auquel elle est appuj^ée. Aucun ange ne l'accompagne, elle n'a point d'auréole au front. Son corps jeune et souple se devine à peine sous les plis sobres et harmonieux de la robe rouge et verte qui l'enveloppe chastement.
Saint Iviberal, en son armure étincelante, coiffé du heaume et tenant de sa main gauche sa bannière à croix blanche sur fond lilas, et saint François, vêtu d'une robe de bure, en une attitude très simple et très pénétrée *, se tiennent près du trône sacré ; les défenseurs de la Vierge sont placés sous son égide ; ils semblent symboliser
M. Georges Gronau a remarqué que le trône où siège la Vierge de Castelfranco est le plus élevé de tous ceux qui avaient été représentés jusqu'alors ; il Ta comparé à celui qui figure sur une peinture de la galerie de Parme, conçue par un certain Cristoforo da Parma, qui avait travaillé avec Bellini à la décoration du Palais des Doges, entre 1496 et 1498. Nous avons eu l'occasion d'examiner la toile de l'artiste parmesan, lors d'un voyage à Castelfranco, et nous avons constaté l'exactitude de son rapprochement. Nous avons encore noté, par ailleurs, d'indiscutables analogies dans la façon dont sont traitées, sur ces deux tableaux d'autel, les étoffes placées derrière la Madone.
I. Le saint François que Giovanni Bellini a représenté sur la Pala de Saint-Job (Académie de Venise) a adopté une pose à peu près identique. Le saint Georges peint par Palma le Vieux sur sa célèbre Pala de l'église San Stcfano à Vicencc. a été évidemment inspiré par le saint Libéral de CUistelfranco.
GIOUGIOSE. i
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l'Action et la Méditation. Chacun de ces personnages vit de sa vie particulière et semble regarder en soi-même. Tandis que les deux saints se détachent sur la muraille rougeâtre et sombre de l'église, tandis que leurs pieds posent sur le pavement gris et jaunâtre du sanctuaire, d'où monte une fraîcheur marmoréenne, la Vierge semble adossée au ciel. On la sent plus près du firmament que de la terre ; elle ne semble pourtant pas être dans un monde inaccessible aux hommes. Derrière elle la campagne calme, inondée d'un soleil printanier, se découvre. Cette campagne est celle de Castelfranco, vue à travers le rêve. Les remparts se détachent sur la brume dorée, dans le lointain la mer se devine.
Une légende veut que Giorgione ait écrit de sa propre main au dos de ce tableau ces vers :
Car a Cecilia Vient i'affretta H tuo t'aspetta Giorgio.
Grâce'aux recherches de M. F. Fapanni i, nous sommes très exactement au courant des retouches successives dont la célèbre Palâ a été l'objet. La première restauration fut faite en 1674 sur le désir du dernier descendant du fondateur de la Chapelle, qui portait le nom fameux de Tuzio Costanzo, son aïeul. Ce travail portait surtout sur la partie inférieure de la toile qui avait été détériorée.
I. Fapanni. DeJIa Madonna di Giorgione in S. Libérale di Castelfranco e de stioi restauri [Bollettino di arti, industrie e curiosita Vene^iane^ t. II (1877).
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Pietro délia Vecchia, qui passe pour avoir tout particulièrement imité Giorgione, et même pour avoir peint un certain nombre de toiles que, sciemment sans doute, on faisait passer dans les collections particulières pour des œuvres originales de Zorzi ^ fut chargé de cette difficile besogne ; il eut pour collaborateur Melchiore Melchiori, fils du chroniqueur Nadal Melchiori qui nous a laissé la description détaillée des fresques de Giorgione décorant la chapelle de Saint-Georges, fresques détruites lors de la reconstruction de l'église de Castelfranco au mois d'octobre 1723. I/CS deux hommes passent pour s'être fort bien tirés de la mission qui leur avait été confiée, et « pourn' avoir point employé de couleurs euxmêmes ». lyCS choses n'allèrent pas de même, quand, en 1731, le Vénitien Medi s'en mêla, car il déforma la main gauche du saint Georges et endommagea légèrement le paysage. De 1731 à 1851, la célèbre Madone eut encore, en cinq occasions, à affronter des retouches plus ou moins mal habiles et ce fut Paolo Fabbris di Alpago qui, en dernier lieu, fut appelé à la restaurer ; il se contenta de remplir les vides laissés par la couleur disparue.
Un Chevalier généralement attribué à Giorgione, et pro-
1. Marco Boschini écrivait en effet en 1674 : « Il faut considérer attentivement ce Vecchia, car il a des touches de pinceau tellement analogues à celles de Giorgione, qu'il deviendra difficile de distinguer ses imitations des œuvres originales de Zorzi » et il ajoutait encore : « Que des personnages bien informés ont cueilli des fruits de celui-ci en les croyant de l'arbre de celui-là ; ses imitations ne sont pas des copies, mais des interprétations Imaginatives et créatrices de Giorgione, ,'
venant de la collection Mariette, se trouve maintenant à la National Gallery. Il ressemble fort au saint Libéral de Castelf ranco, « type idéal de l'homme invaincu et magnifique ». Dans cette petite peinture, le jeune homme, placé dans la même attitude que saint Libéral, a toutefois la tête nue, et ses longs cheveux retombent sur son armure qui, « tout en laissant deviner la souplesse de son corps, l'emprisonne ». C'est une œuvre d'importance très secondaire et dont il existe encore des répétitions dans les collections du duc de Sutherland et dans la Galerie Czartoryski à Cracovie. Peut-être est-ce là une copie d'époque ^ comportant quelques variantes. Une autre légende voulut, pour un temps, que l'on considérât saint Libéral et saint François comme représentant Giorgione et son frère. Cavalcaselle croit que le saint Libéral représente Matteo Costanzo, et son hypothèse mérite d'être retenue, car elle s'appuie sur une visite qu'il a faite au cimetière de Castelf ranco, où il a retrouvé l'eiSigie en pierre du lils de Tuzio. revêtu d'une armure identique à celle du saint Libéral de la fameuse Palâ.
On peut supposer que le saint François ne fut pas toujours à la convenance des habitants de Castelfranco, car, dans le but de le rendre plus imposant, des restaurateurs zélés auraient été, paraît-il, jusqu'à l'affubler d'une barbe qui fut heureusement retranchée par la suite.
Tuzio Costanzo, qui fréquentait à Asolo chez Catarina Cornaro et que le duc d'Orléans disait être la meilleure
T. Frizzoni. Gronau et Richter sont éofalement de cet avis.
lance d'Italie, avait sans doute commandé cette Madone pour décorer une chapelle de famille et commémorer le souvenir de Matteo Costanzo, son fils, mort à Ravenne en 1504. Cette toile était-elle assez bellinesque pour trouver grâce aux yeux du donateur ? Voilà qui n'est pas certain. Si on consulte le registre paroissial de Castelfranco on constate ^ qu'il porte donation de cette toile par son auteur {Donazione de Messcr Giorgio depintoré). Giorgione, satisfait du salaire qu'il avait reçu en paiement de certains travaux importants exécutés pour le compte des Costanzi^ n'avait-il pas voulu fournir, cette fois, une preuve de sa gratitude à ses protecteurs puissants en offrant à sa paroisse la célèbre Palâ portant leurs armes ? Pour étrange que soit cette supposition, elle n'est pas absolument inadmissible. De semblables dons ont été faits en pareille occurrence à de grands personnages et notamment par ce fin diplomate que fut Titien : sa correspondance en témoigne.
On a prétendu qu'à la fin du xvi^ siècle deux membres de la famille patricienne des Barbarelli avaient fait placer dans l'église de Castelfranco, auprès de leur tombeau tout proche de celui des Costanzi, un tableau commémoratif devenu, de ce fait, voisin de la célèbre Madone. Une inscription ayant été mal déchiffrée ', une