I. Eglise des Frari. Venise
et que la ligne des épaules de la Madone de Madrid est comme bombée dès l'attache du cou. Cette dernière particularité souvent accentuée par l'inclinaison des têtes qu'affectionne Giorgione, se retrouve en effet dans différentes œuvres. La Vierge de Castelfranco, la figure de l'Ermitage, la femme du Concert champêtre jouant de la flûte, en offrent des exemples. Notons encore que le bas de la robe de la figure centrale de la toile du Prado paraît être de la même matière, de la même touche, de la même facture que celles dont sont peintes la partie inférieure de la tunique portée par la Judith de Pétersbourg, et les manches rouges du costume du joueur de luth dans le Concert du Louvre.
La Vierge de la Sainte Famille du Louvre (H. i.oo — L. 1.36, pi. XI), est d'une tout autre tenue que celle de Castelfranco et que celle du Prado. Les vibrantes colorations de cette peinture sont obtenues au moyen de mélanges savants et mises en valeur avec ime ingéniosité pleine de hardiesse. Et c'est encore l'habituelle gamme des rouges foncés tirant sur le grenat, des verts bleuissants, des bleus verts, des jaunes purs, qui se retrouve ici, soutenant le chant principal de cette symphonie colorée. Crowe et Cavalcaselle attribuent cette œuvre à Pellegrino di San Daniele. Elle apparaît pourtant assez vraisemblablement comme étant de Giorgione ^ avec, peut-
I. Cette peinture faisait partie de la collection de Charles I"^''. Monneret de Villard lui donne l'étiquette « Ecole vénitienne » ; elle est encore attribuée à Cariani par Berenson ; à Francesco Vecellio par Wickhoff ; à Giorgione par Cook et Justi.
l.RS THEMES RELIGIEUX
être, quelques retouches de la main de Sébastiano del Piombo. La disposition adoptée dans cette composition est encore bellinesque, tandis que le caractère de chacune des figures ne l'est plus guère. Le modèle de la Vierge coiffée d'un voile blanc posé avec une inconsciente coquetterie, de façon à nous laisser voir sa brune chevelure encadrant son front pur, a été rencontré par l'artiste, parmi les jeunes mères vénitiennes. Marie s'est départie cette fois de toute attitude solennelle. Elle s'occupe avec une extrême attention et la plus tendre solHcitude de l'exquis bambin aux chairs fermes qui, retenu difficilement sur ses genoux, se penche vers le Donateur à la barbe et à la longue chevelure brunes pieusement agenouillé devant lui ; sainte Catherine esta ses côtés, dans une attitude pleine de recueillement. On ne saurait affirmer que la mystique fiancée ^ pense à quelque chose. Le supplice auquel est soumis saint Sébastien placé près d'elle ne semble guère l'attrister. Celui-ci n'excite pas de compassion. Résigné, nu et transpercé de flèches, il est lié à un chêne dont le feuillage est traité minutieusement ; il est bien ici : « cette espèce d'Apollon chrétien qui, au lieu de lancer des flèches, en reçoit ». Le modèle taillé tout en force, qui a posé pour cette figure, a sou-
I. Il semble que Giovanni Bellini se soit servi de ce modèle quand il a fait figurer sur laPalâ de San Zaccaria, datant de 1505, cette même sainte Catherine. On retrouve encore sur la peinture dont il est ici question les figures du saint Joseph de l' Epiphanie, peut-être même celle du vieil Evander, — coiffé de façon identique, — dans les deux personnages placés à la droite et à la gauche du trône sur lequel est assise la Vierge.
vent servi à Palma. Derrière lui et derrière sainte Catherine, se déroule un panorama montagneux, aux lointains verdissants ; un écran rouge foncé est disposé derrière la Vierge ayant à ses côtés saint Joseph en manteau jaune.
La conception de V Adoration des Bergers (H. 0.88 — L. 1.07, pi. XII), qui a fait partie de la collection du Cardinal Fesch, avant de passer dans la collection Allendale Beaumont, diffère non seulement de celle de toutes les peintures religieuses qui viennent de retenir notre attention, mais encore de toutes celles qui avaient été produites jusqu'à la venue de Zorzi.
Sur la toile de la Collection Allendale, c'est surtout le calme matin, l'espoir que célèbre Giorgione. Les brumes de la nuit qui voilaient l'azur se sont dissipées ; les étoiles, une à une, se sont éteintes au ciel ; le jour se lève, l'invisible soleil se fait déjà sentir et tout s'éveille dans la nature rajeunie. Jésus vient de naître dans la crèche de Bethléem. Le corps de l'Enfantelet posé sur le sol n'est que lumière. Marie agenouillée, les mains jointes, veille sur lui toute recueillie, saint Joseph, également à genoux, prie à ses côtés, devant la grotte entourée d'arbres, encore remplie de ténèbres où se distinguent à peine des têtes de chérubins voltigeant. Le bœuf a reconnu son Maître, et l'âne l'étable de son Seigneur suivant l'antique prophétie. L'ange est apparu révélant la venue du Messie aux prêtres de Bethléem et les humbles bergers sont accourus. Ils s'inclinent, se prosternent maintenant avec ferveur devant le petit être, objet de leur
adoration. Derrière eux, voici, dans la féerie du jour grandissant, la route qu'ils ont suivie à travers la campagne verdoyante et vallonnée, le fleuve argenté et sinueux contournant les remparts de la cité voisine et coulant vers la mer perceptible au delà des collines lointaines. Dans l'air, il y a comme de la félicité...
Un dessin ne présentant pas par lui-même un intérêt bien spécial et se rapportant à cette composition, est conservé à la Bibliothèque royale de Windsor (H. 0.228 — Iv. 0.195).
L'Adoration des Bergers de la Galerie de Vienne est une réplique de celle de la collection Allendale. La tonalité de cette toile, moins achevée et moins parfaite, est d'une note plus argentée. Le paysage où cette scène se passe n'est pas empreint d'autant de poésie.
C'est sans doute à propos de cette Adoration des Bergers qu'Isabelle d'Esté écrivait à Taddeo Albano, son correspondant à Venise, cette intéressante lettre retrouvée par M. Alessandro Luzio 1.
« Cher Ami,
« Nous apprenons que, parmi les objets laissés par Giorgione de Castelfranco peintre, se trouve une peinture d'une nuit - fort belle et singulière. S'il en est ainsi, nous souhaiterions l'avoir, et pour cela nous vous