‹ GiorgioneChapitre 14 sur 33 · Voir Arcliivio Storico dcU'Artc, 1888, p · texte numérisé non relu

Voir Arcliivio Storico dcU'Artc, 1888, p

2. Ici " Nocte > devait sans doute être pris dans le sens de Nativité qu'on lui avait donné maintes fois par ailleurs dans des cas analosrues.

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prions de vouloir bien vous rencontrer avec Laurent de Pavie et quelques autres connaisseurs pour voir si c'est une chose excellente et, dans le cas où il en serait jugé ainsi, que vous fassiez au mieux, avec le concours du Magnifique Seigneur Carlo Valerio, et de quiconque vous semblera, pour acquérir cette peinture pour nous, en en fixant le prix et en nous en avisant s'il vous semblait préférable de conclure le marché s'il est avantageux, dans la crainte que cette peinture nous soit ravie par d'autres ; faites pour le mieux. Nous sommes persuadée que vous ferez cela avec tous les avantages, en bonne foi et habilement. «

Mantoue, 25 octobre 1^10. j>

Taddeo Albano lui répondait par cette missive le 8 novembre suivant :

« Illustrissime et Excellentissime Madame et très respectable,

« J'ai compris ce que Votre Excellence m'a écrit dans sa lettre du 25 du mois écoulé, c'est-à-dire qu'il y a parmi les oeuvres de feu Zorzo de Castelfranco, une peinture de nuit, fort belle et singulière et que, s'il en est ainsi, on doit tenter de l'acquérir. Je réponds à cela à Votre Excellence que ledit Zorzo est mort de la peste, et pour pouvoir vous servir, j 'ai parlé avec quelques-uns de mes amis qui étaient en rapports suivis avec lui; ils m'afi'irment que, parmi les objets laissés par

lui, cette peinture n'existe pas. Ledit Zorzo a bien fait une nuit pour Messer Thadeo Contarini, laquelle, d'après ce que je sais, n'est pas aussi parfaite que vous le souhaiteriez. Ledit Zorzo a fait aussi une autre peinture de « Nuit » pour un dit Vittorio Becharo, laquelle est mieux finie que celle de Contarini. Ce Becharo, à présent, ne se trouve pas ici, et, suivant ce qui m'a été dit, ni l'une ni l'autre ne sont à vendre à aucun prix, car ils les ont fait faire pour en jouir eux-mêmes, ce qui fait que j'ai le regret de ne pouvoir satisfaire votre désir. &

Venise, 8 novembre ijjio. »

Il eût été regrettable qu'Isabelle d'Esté, cette femme d'intelligence supérieure, qui, tout en demeurant excellente épouse, sœur parfaite, mère exquise, sut s'attirer l'amitié de tous les plus glorieux personnages de son temps, ne se fût point occupée de Giorgione. Cette Isabelle d'Esté ne personnifie-t-elle pas tout le génie de la Renaissance italienne ? Son admiration ne consacrait-elle pas le génie ?

Si rien de ce qui touchait à la beauté véritable, de quelque manière qu'elle se manifestât, ne la laissait indifférente, jamais son discernement et son goût raffiné ne s'exerçaient plus heureusement que lorsqu'il s'agissait de juger les œuvres peintes. Comment cette marquise de Mantoue qui protégea de tout temps le grand Andréa Mantegna, eut une admiration si vive pour le troublant Léonard de Vinci qui exécutait

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d'après elle une peinture incomparable, pour Titien qui, lui ayant été présenté par Dosso Dossi, fit son portrait à plusieurs reprises, pour Raphaël dont elle vantait les compositions du palais d'Urbin, pour lyorenzo da Costa, pour le peintre-orfèvre Francia qui brossa le portrait de son fils, pour Pérugin, pour Giovanni Bellini dont elle souhaitait vainement obtenir des peintures mythologiques, comment cette Isabelle d'Esté n'aurait-elle pas admiré les œuvres de ce singulier Giorgione dont elle se préoccupait d'acquérir quelque composition sitôt que lui parvenait la nouvelle de sa mort prématurée ? Les toiles de maître Zorzi n'avaient pu manquer de retenir son attention lors d'im voyage à Venise dont elle avait profité pour aller rendre visite à son amie Catarina Cornaro, alors installée dans sa villa de Murano aux jardins réputés.

Avant la découverte des lettres d'Isabelle d'Esté et de Taddeo Albano qu'on vient de lire, on n'osait pas donner l'Adoration des bergers à Giorgione. Dans le doute on croyait devoir désigner l'auteur de la peinture de la collection Allendale-Beaumont sous l'étiquette du Maître de Beaumont i. C'est à ce même maître qu'on attribuait la Sainte Famille de M. R.-H. Benson (H. 0.21

— ly. 0.25) et la charmante petite Adoration des Rois Mages actuellement à la National Gallery (H. 0.30

— ly. 0,81), peinture qui est en quelque sorte le pendant du panneau de la collection Allendale, et doit dater de

LES THEMES RELIGIEUX 8i

la même époque. lye même charme, la même finesse de coloris s'y retrouvent et on reconnaît aisément en Marie et en Joseph les modèles de l'Adoration des bergers.

L'Epiphanie (c'est le titre de cette Adoration des Rois à la National Gallery) présente un caractère majestueux. Le paysage, auquel la composition de la collection Allendale doit sa poésie, n'y tient pour ainsi dire aucune place. ly'Enfant debout et nu, sur les genoux de sa mère, à l'expression presque indifférente, s'intéresse médiocrement au spectacle du cortège des Rois Mages. Joseph, assis sur le seuil de la petite étable de Bethléem, paraît tenir à quelque distance ce groupe de brillants seigneurs orientaux à l'aspect vénérable, qu'une étoile a conduits vers le Bambino placé près de lui. Voici, tout d'abord, prosternés, et suivis de leurs jeunes pages, les rois de Tarsis et des Iles qui lui présentent des offrandes, puis, derrière eux, les rois de Séba et de Schéba qui, suivis de leurs écuyers tenant par la bride leurs coursiers richement harnachés, lui apportent les présents traditionnels : la myrrhe, l'or et l'encens. Et tandis que le saint Joseph examine un des précieux objets qu'il vient de recevoir de mains royales, l'Enfantelet divin, qui déjà esquisse de sa petite main le geste de bénir, paraît reporter toute son attention sur le bœuf et sur l'âne placés près de lui, au premier plan.

Dans la I^eigh Court Collection, dont il fit partie autrefois, ce petit panneau figurait sous le nom de Bellini. Morelli l'attribue à Catena, dont les œuvres les plus

réputées sont, tant au point de vue du coloris qu'à celui de la composition, loin de valoir d'ordinaire celle-là.

C'est encore à Vicenzo Catena que M. h. Venturi n'hésite pas à attribuer la toile de la collection Allendale.

Si Catena, peintre d'ordinaire fort médiocre, est bien l'auteur de cette délicieuse Adoration des bergers — ce qui n'est pas établi le moins du monde — il s'est cette fois prodigieusement surpassé ^ et la Naissance de Paris de Giorgione l'a sérieusement inspiré.

M. L. Venturi se refuse nettement à croire, comme la critique l'avait toujours fait avant lui, que les lettres découvertes par M. A. Luzio se rapportent dans la circonstance aux toiles de la collection Allendale et du Musée de Vienne.

Il pense tout d'abord que la « Pictura de una noctc molto hella et singulare » dont Isabelle d'Esté entretient Taddeo Albano doit être celle que Michiel a attentivement regardée en 1532 dans la maison de Misser Andréa di Oddoni, celle-là même qu'il décrit comme « le San Hieronimo nu qui est assis dans im désert éclairé par la lune " et qui fut de la main de... d'après ime toile de Zorzi da Castelfrancho ». Il croit ensuite que « la

1. M. Ludwig Justi, qui réfute sur nombre de points rargumentation de M. Lionello Venturi (voir : Lionello Venturi iiber Giorgione, dans Monatshefte fur Kunstwissenschaft , Leipzig, 1913, p. 391), combat également cette attribution.

2. Le saint Jérôme dans le désert dû à Titien, qui est placé au musée du Louvre et dont il existe des répliques dans plusieurs musées d'Europe, n'aurait-il pas par hasard été inspiré par la composition signalée par Michiel ? Là aussi le peintre a représenté un singulier et bel effet de nuit; la lune, qui parait d'autant plus éblouissante qu'un ciel d'un bleu sombre l'entoure, brille à

nocte moins bien finie » que signale Taddeo Albano, dans la demeure de Thadeo Contarini, le 8 novembre 1510, est précisément la peinture que Michiel a admirée en 1525, chez ce même propriétaire, celle qu'il nomme alors « une toile grande à l'huile avec ^nea et Anchise de la main de Zorzo da Castelfranco ». Cette opinion ne nous paraît pas probable ^ Il serait surprenant en effet que le mandataire d'Isabelle d'Bste — à moins qu'il n'eût été mal renseigné — n'eût appelé l'attention de la princesse que sur la différence du degré d'achèvement existant entre ces deux peintures — évidemment « singulières » — et non pas sur la nature essentiellement différente des sujets. Si l'on pense par contre — comme on l'a très généralement fait jusqu'ici — que la toile de la collection Allendale est celle qui se trouvait dans la maison de ce Vittorio Becharo - que Michiel n'a peut-être jamais visitée, si on se reporte précisément à l'inventaire de Michiel fait chez ce Thadeo Contarini qui possédait, d'après Albano, l'une des « nocte » en question, on y trouve encore une peinture que nous examinerons par la suite ; celle-ci, par son schéma assez analogue — quoique dénotant une science moindre et présentant quelques variantes — , pou-

travers les branches d'un arbre, et sa clarté, ainsi interceptée, laisse toute une partie de la toile dans la pénombre, augmentant le mystère nocturne et faisant se détacher en vigueur les chairs lourdes et ambrées du vieux saint en prière .

1. Il eût été encore étonnant que la toile « la mieux finie •■* eût été précisément une copie. L'original n'en est signalé nulle part.

2. Cette toile ne passa peut-être jamais dans la Casa Andréa di Oddoni.

vait être parfaitement considérée comme ime de ces Nativités appelées alors couramment Nocte, comme une réplique moins parfaite de l'œuvre « que Becharo ne voulait vendre à aucun prix ». C'est la peinture désignée par Marc- Antonio comme « la toile du paysage avec la naissance de Paris, avec les deux pâtres debout qui est ime de ses premières œuvres ». D'après cette hypothèse fort contestable l'Adoration des bergers de la Galerie de Vienne ne serait qu'une excellente copie de l'époque de l'original de la casa Becharo. Bile ne serait pas « une réplique moins bien finie » faite par Giorgione.

Les personnages de la Sainte Famille de la collection Benson ne sont pas d'un dessin agréable, à l'exception du petit Jésus qui ressemble à celui de Castelfranco ; lorsque l'on consulte ime simple reproduction de ce tableau, on se demande si son attribution à Giorgione n'est pas erronée. La façon dont les draperies sont traitées est si heureuse, la manière dont la lumière est distribuée pour faire valoir la déUcatesse des tonahtés est si ingénieusement répartie, qu'un grand charme giorgionesque se dégage, dit-on, de cette petite scène d'intimité.

Titien avait été si vivement influencé par Giorgione, après avoir participé, avec lui, aux décorations du Fondaco dei Tedeschi, il s'était assimilé à tel point ses procédés, qu'il n'est pas surprenant que Vasari ait pu successivement attribuer le Portement de croix ^ de l'église

I. Dans une lettre de Fulvio Orsini au cardinal Farnèse datée de 1579, il est question de l'achat d'une réplique de cette pein-

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San Rocco à Venise (H. 0.70 — h- i-oo, pi. XIII), en 1550, à Giorgione, puis à Titien dix années plus tard.

Ce tableau, très noirci et très endommagé, peut être considéré, en raison de sa facture, comme l'un de ceux que Giorgione a peints dans la première moitié de sa carrière. I^e nom de Giorgione, écrit de la main même d'Antoine Van Dyck, figure sur un intéressant dessin que le peintre de Charles I^"^ a tracé très hâtivement, en 1620, d'après ce Portement de croix, lors de son voyage à Venise. Ce dessin, provenant d'un livre d'esquisses de Van Dyck, se trouve actuellement dans la collection du duc de Devonshire.

La peinture de l'église de San Rocco a été considérée longtemps comme ayant un pouvoir miraculeux "^ Francesco Sansovino écrit que cette toile qui fait des prodiges, attire les aumônes les plus considérables et les dons non seulement de tout Venise, mais encore des villes voisines. Elle avait probablement été exposée, en plein air, à l'occasion d'une grande fête, parmi les tableaux de Giovanni Bellini, de Sebastiano del Piombo. de Titien et du Pordenone, non loin du Portique du Rialto où se trouvaient les boutiques des drapiers

ture qui appartenait au cardinal Lomellini, à Rome. En mai 1594, Alessandro Allori livrait à la « Guardaroba » grand-ducale « dua quadri in tavola di Cristo che porta la Croce in mezo a tre farisei, ritratti da quelle di Giorgione ».

Gronau, Wickhoff et Lionello Venturi se prononcent en faveur de Giorgione ; Morelli et Crowe et Cavalcaselle inclinent à penser que cette œuvre est de Titien ; Monneret de Villard. Berenson, CooketL. Justi semblent hésiter entre ces deux attributions.

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