‹ GiorgioneChapitre 16 sur 33 · LE BERGER A LA FLECHE · texte numérisé non relu

LE BERGER A LA FLECHE

Copie ancienne d'après un original penlu. (Vienne. — Hofmuseum.)

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téristiques de Zorzi. L/'arrangement lui paraît trop factice, les personnages trop violemment enchevêtrés, leurs mouvements convulsés, la lumière capricieusement dispensée. I^e lien dramatique ne lui semble pas exister entre ces personnages ; il ne perçoit pas la grande sérénité, la sobriété de geste et d'expression qu'il a toujours goûtées chez Giorgione. Ces figures ne sont, à son sentiment, giorgionesques que par esprit d'imitation — comme le soutiendra à son tour M. Iv. Venturi ; l'homme à la cuirasse qui apparaît au premier plan, offre, selon lui, une frappante ressemblance avec un berger dessiné par Campagnola. Le type de la femme adultère ^ lui paraît avoir de très nettes analogies avec différents dessins de Campagnola conservés au British Muséum et dans la collection Chatsworth ; des cuivres exécutés par ce même artiste, et presque tous datés de 15 17, lui révèlent des mouvements analogues à ceux adoptés sur la toile de Glasgow laquelle comporte encore des têtes d'un caractère titianesque, ne pouvant être, ^ toujours suivant M. Philipps, — que de la main du collaborateur padouan de VecelU.

Les reproches que l'on adresse à la composition de Glasgow ont toutes les apparences de justesse, mais Giorgione n'a-t-il jamais pu se tromper dans les essais hardis que son tempérament de novateur n'a cessé de multiplier ? N'oublions pas que les plus grands artistes ont eu généralement une prédilection pour leurs œuvres

I. M. Sydney Colvin avait appelé l'attention de M, Philipps sur ce point.

dont la valeur nous paraît souvent la plus discutable. Il y tiennent d'autant plus qu'elles contiennent précisément pour eux, des intentions qui nous échappent mais qu'ils croient avoir exprimées.

La composition du Concert, de conception à demi païenne et toute nouvelle, pouvait être admise par tous. Celle du Concert champêtre (H. i.io — 1,. 1,38, pi. XV) — qui, avant de passer dans la collection de lyouis XIV, a fait partie de celle des ducs de Mantoue, puis de celle de Charles I^^ — dut jeter le trouble à Venise, et provoquer une sorte de scandale.

Les Bellini et les prédécesseurs de Giorgione n'avaient jamais eu l'idée de peindre des personnages complètement dévêtus, sauf dans les sujets allégoriques, et cela très rarement. Le maître de Castelfranco. lui, trouva qu'il était fort naturel de représenter toutes les scènes qui s'offraient à ses regards. C'est pour cela qu'il fixa, à tout jamais, un de ces galants concerts en pleine campagne auxquels il aimait sans doute à participer avec des amis.

Il place cette pastorale en un site essentiellement vénitien, rappelant celui de la Sainte Famille de Titien qui, au Louvre, fait pendant à la fameuse petite Vierge au Lapin. Une lumière légèrement affaibUe baigne la campagne. Des nuages gris flottent au ciel bleu ; des brumes, dans le lointain, permettent à peine de deviner la mer ; l'atmosphère est lourde et le berger ramène son troupeau avant la venue de la nuit.

Deux jeunes hommes, semblables à des troubadours, opposent les tons recherchés et éclatants de leurs riches

costumes vénitiens à crevés, aux tons des belles carnations ambrées de jeunes femmes qui s'accommodent fort bien de leur complète nudité. Le plus élégant des deux musiciens, assis dans l'herbe, les jambes croisées, porte une gracieuse coiffure. Son charmant profil, en partie caché par sa chevelure brune, s'incline vers son instrument. Il fait naître en notre esprit l'idée de Giorgione lui-même. Son ami comme attiré vers lui par le chant qu'il va éveiller, la chevelure en désordre, fait penser au rustaud qui se trouve dans la Femme adultère du Musée de Glasgow.

Nues comme des déesses ou des nymphes, les compagnes des deux jeunes musiciens pourraient bien être quelques-unes de ces « onze mille honnestes courtisanes, dont beaucoup se piquaient de littérature, et dont la cité des Doges n'était point sans tirer quelque orgueil ». Carpaccio les a curieusement représentées chez elles en compagnie de leurs bêtes familières, occupées à se coiffer, en une tenue fort décente. ly'Arétin nous a conservé leurs saisissants dialogues.

I/'une des deux jeunes femmes, assise au premier plan, de dos, tient entre ses doigts une flûte et prend une part active au concert. Elle est plantureuse comme le sont d'ordinaire les figures de Palma-le- Vieux. Son embonpoint fait valoir la grâce de la charmante créature au corps parfait qui se penche vers la vasque ombragée de myrtes, pour y remplir d'eau claire la cruche de cristal qu'elle tient à la main.

On se demande avec M. Eugène Muntz si Giorgione,

« cette idole, ce joueur de luth à la mode, ce précurseur de Don Juan, n'a pas pris en horreur et ses citoyens et Venise avec ses canaux et sa fotde bariolée » quand il a peint cette fantaisie ; si — comme l'avait fait Corrège — , il ne s'est pas réfugié alors en pleine campagne, pour fuir l'agitation de la grande cité. I^es beautés faciles qui tiennent compagnie à ces amateurs de bel canto, n'ont point cet aspect royal, cette froideur d'expression dont Titien marque parfois les masques de ses Vénus dévêtues, alanguies et passives dans leurs somptueuses demeures, lya douce lumière du plein air caresse ici les chairs dorées comme de beaux fruits mûris par le soleil d'été, elle enveloppe en les adoucissant les contours des corps charnus et souples, ombre en l'anoblissant le visage de la belle à la fontaine. Palma, qui aime les larges modelés, l'abondance excessive des formes, et préfère les chairs nacrées et blanches aux carnations ambrées, eût donné de la mollesse et du désenchantement à ces créatures sans impudeur.

Un dessin à la plume de Giorgione ^ exposé au Louvre dans la collection His de la Salle (H.0.175 -ly. 0.265), représente une petite ville vénitienne ressemblant assez vaguement à celle qu'on distingue sur la toile du Concert champêtre. Nous avons comparé ce petit paj'sage à celui

I. Le nom de Campagnola a été aussi avancé à propos de cette étude. Les petits personnages du premier plan, accompagnant un jeune garçon monté sur un âne, ont sans doute écarté de prime abord l'attribution de ce dessin à Titien; la signature « Giorgione », placée dans le coin, à gauche, a dû être ajoutée après coup.

delà Pala de Castelfranco,et à ceux du Jugement de S alomon et de l'Epreuve du Feu des Offices, et ce rapprochement nous a permis de reconnaître facilement : au premier plan, les mêmes tertres d'où l'on dévale vers la prairie parcourue par les troupeaux paissants, — les mêmes arbres projetant des taches d'ombre sur des brins d'herbe brillant au soleil, — des maisons basses à toits inclinés, adossées les unes aux autres, dominées par de hautes tours carrées, ceinturées en partie de murailles et de fossés, en contre-bas de cette façon de citadelle, faisant face à un petit buisson, nous avons encore pu découvrir une maisonnette de campagne avec une roue de moulin sur un cours d'eau clair et argenté. C'est à un pays comme celui-là que Ruskin a pensé quand il a parlé dans ses Peintres modernes « d'un monde oti s'ouvrirent les yeux, les beaux yeux chercheurs du « George des Georges » ; monde de vie puissante depuis la montagne jusqu'à la mer ; monde de vie délicieuse, lorsque tout jeune encore il s'en alla dans la cité de marbre, dont il devint un des cœurs les plus ardents ».

M. L. Venturi croit pouvoir attribuer le Concert champêtre à Sebastiano del Piombo^. Il n'est pas, à notre connaissance, dans tout l'œuvre de Sebastiano, une seule peinture comparable à notre Concert au point de vue de la splendeur picturale. lyC nom de Campagnola

I. Adolfo Venturi proposait également le nom de Sebastiano del Piombo ; Philipps croit qu'il s'agit d'un Giorgione achevé par Palma ; P. Landau pense être en présence d'un Titien.

avancé par jMjM. von Seidlitz, Wickhoff et Gronau nous paraît également inadmissible. C'est sans doute en songeant à notre Concert champêtre, qui plus d'une fois dut faire rêver Watteau, que Stendhal a écrit : « Le Titien et les Vénitiens ont la vérité de la couleur, Giorgione en eut l'idéal ! »

Quoi qu'il en soit, il nous paraît intéressant de noter les principales raisons qui ont décidé, d'une part MM. von Seidlitz, Wickhoff et Gronau, d'autre part M. Lionello Venturi, à proposer, respectivement, pour la scène musicale du Louvre les noms de Campagnola et de Sebastiano del Piombo.

M. Gronau note : 1° que la figure du jeune homme portant un béret rouge se retrouve dans la fresque de la Scuola del Santo de Padoue à laquelle Campagnola collabora avec Titien ; 2° que la femme s'appuyant à la margelle du puits rappelle la belle créature nue de V Amour sacré et de l'Amour profane de la galerie Borghèse, peinte par Titien ; 3° qu'un dessin de Campagnola reproduit précisément la femme nue qui, assise à terre, tient une flûte à la main, et tourne le dos au spectateur.

Les deux premières raisons militent en somme tout autant en faveur d'ime attribution de ce Concert champêtre à Titien. Celle-ci a été envisagée à diverses reprises. Nous n'y souscrivons pas, bien qu'elle nous paraisse plus admissible que celle donnant notre Symphonie pastorale à Campagnola ou à Sebastiano del Piombo. La troisième raison invoquée n'est guère plus con-

Pl. XVII.

Photo A. Giraudon.

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